Le Roman du prince Othon/Livre deuxième/Chapitre I

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LIVRE DEUXIÈME

DE L’AMOUR ET DE LA POLITIQUE



CHAPITRE I

CE QUI ADVINT DANS LA BIBLIOTHÈQUE


Le lendemain matin, à six heures moins un quart, le docteur Gotthold était déjà à son bureau dans la bibliothèque.

Une petite tasse de café noir près de lui, laissant de temps en temps errer son regard parmi les bustes et sur les longs rayons de livres aux reliures multicolores, il passait tranquillement en revue son travail de la veille. C’était un homme d’environ quarante ans, blond de cheveux, aux traits fins et un peu fatigués, à l’œil brillant quoique un peu fané. Se couchant et se levant tôt, il avait voué sa vie à deux choses : l’érudition et le vin du Rhin.

Une amitié de vieille date existait, mais à l’état latent, entre lui et Othon ; ils se rencontraient rarement, mais c’était toujours pour reprendre sur-le-champ le fil de leur intimité interrompue. Gotthold, le prêtre virginal du savoir, avait pendant quelques heures porté envie à son cousin, ce fut au jour de son mariage : il ne lui envia jamais son trône.

La lecture n’était pas un divertissement fort goûté à la cour de Grunewald, et cette grande et belle galerie ensoleillée, remplie de livres et de statues, était devenue en fait le cabinet particulier de Gotthold.

Ce mercredi matin, cependant, il venait à peine de se mettre à son manuscrit, quand la porte s’ouvrit et le prince entra dans l’appartement. Pendant qu’il s’approchait, recevant tour à tour de chaque fenêtre un chaud rayon de soleil, le docteur Gotthold l’observait curieusement. Othon avait l’air si gai, marchait si légèrement, était si correctement vêtu, si bien brossé, frisé, tiré à quatre épingles, d’une élégance si souveraine, qu’un léger ressentiment s’en éleva contre lui dans le cœur de son cousin l’ermite,

— Bonjour, Gotthold, dit Othon, se laissant tomber sur une chaise.

— Bonjour, Othon, répondit le bibliothécaire. Te voilà bien matinal. Est-ce par accident, ou bien commençons-nous à nous réformer ?

— Il serait temps, j’imagine, répliqua le prince.

— Moi, je n’ai pas d’imagination, dit le docteur. Je suis trop sceptique pour être conseiller de morale ; et quant aux bonnes résolutions, j’y croyais quand j’étais plus jeune. Elles sont les couleurs de l’arc-en-ciel de l’espoir.

— Quand on y songe, fit Othon, je ne suis pas un souverain bien populaire. Et le regard qui accompagna cette phrase la tourna en question.

— Populaire ? Dame, là-dessus il faudrait distinguer, répondit Gotthold, s’affaissant dans son fauteuil et joignant les mains par le bout des doigts. Il y a diverses sortes de popularité : la popularité de l’homme d’étude qui est tout impersonnelle… creuse comme le cauchemar. Il y a celle du politique, variété mixte. Il y a la tienne, la plus personnelle de toutes. Les femmes t’aiment, les valets t’adorent. Il est tout aussi naturel de t’aimer que de caresser un chien ; et si seulement tu étais simple scieur de bois, tu serais l’habitant le plus populaire de Grunewald. Comme prince… ah ! là, tu as manqué ta vocation ! C’est peut-être fort sage de le reconnaître, comme tu le fais.

— Peut-être fort sage ? répéta Othon.

— Oui. Peut-être : je ne voudrais pas être dogmatique, répondit Gotthold.

— Peut-être fort sage, et certes plus vertueux, reprit Othon.

— Pas d’une vertu romaine ! assura l’ermite en riant.

Othon rapprocha sa chaise, et, s’accoudant à la table, regarda son cousin bien en face. — Bref, dit-il, ce n’est pas d’un homme ?

Gotthold hésita. — Non… si tu le veux, ce n’est pas très viril. Puis il reprit en riant : — J’ignorais que tu posasses pour la virilité. C’était là justement un des traits que je me sentais disposé à aimer chez toi, disposé même, je crois, à admirer. Le nom des vertus exerce un charme sur la plupart de nous ; nous persistons à les revendiquer toutes, quelque inconciliables qu’elles puissent être. Tous, nous voulons être à la fois hardis et prudents, nous nous enorgueillissons de notre fierté, et nous montons sur le bûcher pour l’amour de l’humilité. Mais avec toi, c’était différent. Tu étais bien toi-même, sans accommodement : c’était gentil à voir. Je l’ai toujours dit : il n’est personne au monde qui ait si peu d’affectation qu’Othon.

— Ni affectation ni effort ! s’écria Othon. Un chien mort flottant dans un canal a plus d’énergie que moi. La question, Gotthold, la question à laquelle il me faut faire face, la voici : ne me serait-il pas possible, à force de travail et de sacrifices, ne me serait-il pas possible de devenir un souverain passable ?

— Jamais ! répliqua Gotthold. Chasse vite cette idée-là. Du reste, mon fils, tu n’essaierais jamais.

— Gotthold, ne tente pas de me donner le change ! fit Othon. Si je suis foncièrement incapable de régner, que fais-je donc ici, avec cet argent, ce palais, ces gardes ? Et alors, moi, voleur, dois-je faire exécuter la loi par les autres ?

— J’admets la difficulté, répondit Gotthold.

— Eh bien, donc, ne puis-je essayer ? continua Othon. Ne suis-je même pas tenu d’essayer ? Et avec les conseils et l’aide d’un homme tel que toi…

— Moi ! s’écria le bibliothécaire. Ah ! pour ça, Dieu m’en préserve !

Othon n’était guère d’humeur souriante, mais il ne put réprimer un sourire. — Cependant, fit-il, je me suis laissé dire, la nuit dernière, qu’avec un homme tel que moi pour représenter, et un homme comme toi pour faire mouvoir les ressorts, on pourrait composer un gouvernement fort possible.

— Ah bah ! Je voudrais bien savoir dans quel cerveau malade, dit Gotthold, ce monstre inconcevable a vu le jour ?

— C’était quelqu’un de ton propre métier, un écrivain. Un nommé Rœderer, dit Othon.

— Rœderer ! Un oison ! s’écria Gotthold.

— Tu te montres ingrat, dit Othon. C’est un de tes admirateurs jurés.

— Pas possible ? se récria Gotthold, visiblement impressionné. Allons, il doit alors y avoir du bon dans ce jeune homme. Il faudra que je relise son fatras. C’est du reste une bonne note pour lui, car nos vues sont contraires. L’orient et l’occident ne sont pas plus opposés que nos idées. Serait-il possible que je l’aie converti ? Mais non, c’est une aventure de contes de fées.

— Alors, demanda le prince, tu n’es pas partisan du système autoritaire ?

— Moi ? Dieu me protège ! Je suis un rouge, mon fils.

— Cela m’amène, et par une transition naturelle, à mon deuxième point. Étant donné, demanda le prince, que je suis si mal adapté à ma position, que mes amis eux-mêmes l’admettent ; étant donné que mes sujets réclament à hauts cris mon renversement, et qu’une révolution se prépare en ce moment même, ne devrais-je pas aller à la rencontre de l’inévitable, ne devrais-je pas empêcher ces horreurs, et en finir avec ces absurdités ? En un mot, ne serait-il pas convenable d’abdiquer ? Oh ! crois-moi ! Je sens tout le ridicule, l’immense abus de langage, ajouta-t-il avec une grimace expressive ; mais même un principicule tel que moi ne peut résigner sa charge : il faut qu’il fasse un beau geste, qu’il s’avance chaussé du cothurne, et qu’il abdique.

— C’est juste, dit Gotthold. Ou bien qu’il se tienne tranquille. Quelle mouche te pique, aujourd’hui ? Ne vois-tu pas que tu touches de ta main profane aux replis les plus sacrés de la philosophie, à l’habitacle de la folie ? Oui, Othon, de la folie… car dans les temples sereins de la Sagesse, le Saint des Saints que nous tenons toujours précieusement sous clef est plein de toiles d’araignées. Tous les hommes, tous, sont essentiellement inutiles. La nature les tolère, elle n’en a pas besoin, elle ne s’en sert point : fleurs stériles ! Tous… jusqu’au rustre suant dans la fange, et que les imbéciles vous citent comme l’exception, tous sont inutiles ; tous tressent leur corde de sable, ou bien, tels qu’un enfant soufflant sur une vitre, écrivent et effacent de vains mots. Ne me parle plus de cela ! C’est là, te dis-je, que réside la folie.

Le docteur se leva de son fauteuil, mais se rassit aussitôt, et se prit à rire doucement. Puis, changeant de ton : — Oui, cher enfant, poursuivit-il, nous ne sommes pas ici pour combattre les géants ; nous sommes ici pour être heureux comme les fleurs, si faire se peut. C’est parce que tu pouvais l’être, toi, qu’en secret je t’ai toujours admiré. Tiens-t’en à cette occupation ; crois-moi, c’est la bonne. Sois heureux, paresseux, léger. Au diable tous les casuistes, et laisse les affaires d’État à Gondremark, comme par le passé ! Il s’en tire assez bien, et la situation réjouit sa vanité.

— Gotthold ! s’écria Othon, que m’importe tout ceci ! Il n’est pas question d’utilité ? Je n’en puis rester à ce prétexte : il faut que je sois utile ou funeste, l’un ou l’autre. Je te concède sans réserve que le tout ensemble, tant prince que principauté, est d’un ridicule achevé, un trait de satire, et qu’un banquier ou l’homme qui tient une auberge remplissent des devoirs bien autrement graves. Mais, maintenant que depuis trois ans je m’en suis lavé les mains, que j’ai tout laissé… travail, responsabilité, honneur et jouissances, si tant est qu’il s’en trouve, à Gondremark et à… Séraphine… Il hésita à prononcer le nom, et Gotthold détourna les yeux. Eh bien, continua le prince, qu’en est-il advenu ? Impôts, armées, canons, ma parole ! on dirait une boîte de soldats de plomb. Et le peuple, dégoûté de toute cette folie, enflammé par cette injustice… De plus, la guerre, car j’entends parler de guerre… La guerre dans cette soupière ! Voilà une complication de honte et de bouffonnerie ! Et quand arrivera la fin inévitable… la révolution, qui en portera le blâme devant l’œil de Dieu, qui montera au pilori de l’opinion publique ? Qui ? moi, prince Fantoche !

— Je croyais que tu n’avais que du dédain pour l’opinion publique, fit Gotthold.

— Autrefois, oui, dit Othon d’un air sombre, mais maintenant non. Je me fais vieux. Et puis, Gotthold, il y a Séraphine. On la hait dans ce pays où je l’ai amenée, ce pays que je lui ai permis de ruiner. Oui, je le lui ai donné comme jouet… et elle l’a cassé : voilà d’un beau prince, d’une princesse admirable ! Même sa vie… je te le demande, Gotthold, sa vie est-elle en sûreté ?

— Aujourd’hui peut-être, répondit le bibliothécaire ; mais puisque tu me le demandes sérieusement, je n’en répondrais pas demain. Elle est mal conseillée.

— Par qui ? Par ce Gondremark à qui tu me recommandes d’abandonner mon pays ! s’écria le prince. Admirable conseil ! la méthode même que j’ai suivie toutes ces années passées, pour en arriver où nous sommes ! Mal conseillée ? Oh ! si ce n’était que cela ! Voyons, inutile de tourner autour de la question : tu sais ce que la médisance ?…

Gotthold, les lèvres pincées, inclina la tête sans répondre.

— Eh bien, voyons, tu n’es pas déjà trop consolant au sujet de ma conduite comme prince ; ai-je même fait mon devoir comme époux ? demanda Othon.

— Tout beau, fit Gotthold avec chaleur et vivacité, ceci est une autre histoire. Je suis un vieux célibataire, un vieux moine. Je ne saurais te conseiller au sujet de ton mariage.

— Ce n’est pas de conseil qu’il s’agit, dit Othon en se levant. Il s’agit d’en finir. Et il se mit à marcher de long en large, les mains derrière le dos.

— Allons, dit Gotthold, après un long silence, que le ciel t’éclaire ! Moi, je ne le puis.

— À quoi tient tout ceci ? demanda le prince. Qu’en dois-je dire, est-ce manque de confiance, crainte du ridicule, vanité à l’envers ? Bah ! qu’importe le mot puisque j’en suis là ! Je n’ai jamais pu souffrir l’idée de me montrer affairé à propos de rien. Dès le commencement j’ai eu honte de ce petit royaume pour rire ; la pensée que l’on pût croire que je prenais au sérieux une chose si manifestement absurde m’était insupportable. Je ne voulais donc rien faire qu’il ne fût possible de faire en souriant… Que diable, j’ai le sens du ridicule ! Il me fallait faire preuve de plus de sagesse que Celui qui m’a créé. Et ce fut de même dans mon mariage, ajouta-t-il, d’une voix plus voilée. Je ne pouvais croire que cette jeune fille pût m’aimer : je ne voulais pas être de trop ; il me fallait sauvegarder la fatuité de mon indifférence. Quel tableau de faiblesses !

— Allons, nous sommes bien du même sang, moralisa Gotthold. Tu dépeins à grands traits le caractère du vrai sceptique.

— Sceptique ? Poltron plutôt ! s’écria Othon ; un misérable poltron sans nerfs, sans cœur !

Et comme le prince lançait ces paroles par saccades et sur un ton d’énergie inusitée, un vieux monsieur, court et gras, ouvrant en ce moment la porte derrière le fauteuil de Gotthold, les reçut en pleine figure. L’espèce de bec de perroquet qui lui servait de nez, sa bouche en cœur, ses petits yeux à fleur de tête en faisaient l’image vivante du formalisme ; et dans les circonstances ordinaires de la vie, quand il se dandinait à l’abri de son abdomen rebondi, il frappait le spectateur par un certain air de sagesse et de dignité glaciales. Mais à la moindre contrariété, le tremblement de ses mains, l’égarement de ses gestes trahissaient une faiblesse radicale. En ce moment, à la surprenante réception qu’il rencontrait à son entrée dans cette bibliothèque du palais de Mittwalden, retraite si silencieuse d’habitude, il jeta les bras en l’air comme s’il eût été frappé d’une balle, et poussa un cri aigu de vieille femme.

— Oh ! fit-il, se remettant, Votre Altesse ! Je vous demande mille pardons. Mais, Votre Altesse à pareille heure dans la bibliothèque ! Une circonstance si inusitée que la présence de Votre Altesse, c’était une chose qu’on ne pouvait… penser que je pusse prévoir…

— Il n’y a aucun mal de fait, monsieur le Chancelier, dit Othon.

— Je venais pour une affaire d’une minute : quelques papiers que j’ai laissés hier soir aux soins de monsieur le Docteur, dit le chancelier. Monsieur le Docteur, si vous voulez bien avoir la bonté de me les donner, je ne vous dérangerai plus.

Gotthold ouvrit un tiroir et remit un paquet de manuscrits aux mains du vieux monsieur qui se prépara, avec les saluts d’étiquette, à se retirer.

— Monsieur Greisengesang, dit Othon, puisque nous nous sommes rencontrés, causons.

— Les ordres de Votre Altesse m’honorent, répliqua le chancelier.

— Tout va tranquillement depuis mon départ ? demanda le prince en se rasseyant.

— Le cours ordinaire des affaires, Votre Altesse ; des détails méticuleux qui prendraient, à la vérité, une importance énorme si on les négligeait, mais qui ne sont que simples détails quand on s’en acquitte. Votre Altesse est obéie avec le zèle le plus complet.

— Obéie, monsieur le Chancelier ? répondit le prince. Quand donc vous ai-je fait la faveur de vous envoyer un ordre ? Disons donc : remplacé. Mais, à propos de ces détails… donnez-m’en quelque exemple.

— La routine du gouvernement, commença Greisengesang, dont Votre Altesse a si sagement débarrassé ses loisirs…

— Laissons là mes loisirs, Monsieur, dit Othon. Venez aux faits.

— La routine des affaires a été suivie, répondit le fonctionnaire, visiblement agité.

— Il est vraiment étrange, monsieur le Chancelier, fit le prince, que vous persistiez ainsi à éluder mes questions. Vous me feriez presque supposer que vous couvrez quelque intention sous votre manque de compréhension. Je vous ai demandé si tout était tranquille… faites-moi le plaisir de me répondre.

— Parfaitement… Oh ! parfaitement tranquille, balbutia le vieux pantin, avec toutes les apparences du mensonge.

— Je prends note de ces paroles, dit le prince gravement. Vous m’assurez, moi, votre souverain, que depuis la date de mon départ il ne s’est rien passé ici dont votre devoir serait de me rendre compte.

— Je prends Votre Altesse… Je prends M. le Docteur à témoin, s’écria Greisengesang, que je n’ai employé aucune de ces expressions.

— Halte-là ! dit le prince. Puis, après une pause : Monsieur Greisengesang, ajouta-t-il, vous êtes un vieillard, vous fûtes serviteur de mon père avant d’être le mien. Il messied à votre propre dignité tout autant qu’à la mienne de bredouiller de telles excuses, de trébucher peut-être aussi sur des mensonges. Rassemblez vos idées ; et, cela fait, rapportez-moi catégoriquement tout ce que vous avez été chargé de me céler.

Gotthold, courbé sur son pupitre, paraissait avoir repris son travail ; mais une gaieté souterraine lui secouait les épaules. Le prince attendit, tirant tranquillement son mouchoir entre ses doigts.

— Votre Altesse, dit enfin le vieux gentilhomme, de cette façon irrégulière, et forcément privé de tout document, il me serait difficile, il me serait impossible de rendre justice aux événements assez graves qui sont parvenus à notre connaissance.

— Je ne critiquerai pas votre attitude, répliqua le prince. Je désire qu’entre vous et moi tout se passe à l’amiable, car je n’ai pas oublié, mon vieil ami, que vous avez été, dès le commencement, toujours bon pour moi, et pendant un certain nombre d’années, un serviteur fidèle. Je laisserai donc de côté les affaires sur lesquelles vous désirez que je ne fasse pas une enquête immédiate. Mais vous avez là, en ce moment même, certains documents entre les mains. Voyons, monsieur Greisengesang, voici du moins un point sur lequel vous possédez toutes les autorités nécessaires. Éclairez-moi là-dessus.

— Là-dessus ! s’écria le vieillard. Oh ! ceci n’est qu’une bagatelle… une affaire de police, Votre Altesse, un détail d’ordre purement administratif. Ceci n’est, tout simplement, qu’un choix de papiers saisis sur la personne du voyageur anglais.

— Saisis ! répéta Othon. En quel sens ? Expliquez-vous.

— Sir John Crabtree, interrompit Gotthold, levant la tête, a été arrêté hier soir.

— En est-il ainsi, monsieur le Chancelier ? demanda Othon sévèrement.

— On l’a jugé bon, Votre Altesse, protesta Greisengesang. Le mandat était en bonne forme, revêtu de l’autorité de Votre Altesse, par procuration. En pareille matière je ne suis qu’un agent : je n’étais pas en position d’empêcher cette mesure.

— Cet homme, mon hôte, dit le prince, a été arrêté ! Pour quelle raison, Monsieur, sous quelle ombre de prétexte ?

Le chancelier se mit à balbutier.

— Votre Altesse trouvera peut-être parmi ces documents la raison qu’elle cherche, dit alors Gotthold, indiquant les papiers du bout de sa plume.

Othon remercia son cousin du regard, et, s’adressant au chancelier : — Donnez-les-moi, dit-il.

Mais celui-ci laissa poindre une hésitation visible.

— Le baron de Gondremark s’est adjugé cette affaire, dit-il. En cette matière je ne suis qu’un messager ; et comme tel je ne suis revêtu d’aucun pouvoir pour communiquer les documents que je porte. Monsieur le Docteur, je suis convaincu qu’en ceci vous prendrez certainement mon parti.

— J’ai entendu, dit Gotthold, bon nombre de sottises, et la majeure partie venant de vous. Mais celle-ci est bien la plus forte.

Othon se leva : — Allons ! Monsieur, les papiers ! J’ordonne.

Greisengesang céda sur-le-champ.

— Avec la permission de Votre Altesse, dit-il, et en déposant à ses pieds mes excuses les plus humbles, je m’empresse d’aller attendre ses autres ordres à la chancellerie.

— Monsieur le Chancelier, reprit Othon, voyez-vous bien cette chaise ? C’est là que vous allez attendre mes autres ordres. Et comme le vieillard ouvrait de nouveau la bouche : — Ah ! cette fois-ci, paix ! s’écria le prince avec un geste impérieux. Vous avez suffisamment marqué votre zèle pour celui qui maintenant vous emploie ; et je commence à me lasser d’une modération dont vous abusez.

Le chancelier alla prendre la chaise indiquée et s’assit en silence.

— Et maintenant, dit Othon, ouvrant le rouleau, qu’est tout ceci ? Cela m’a l’air d’un livre en manuscrit.

— C’est, en effet, dit Gotthold, le manuscrit d’un livre de voyages.

— Vous l’avez lu, docteur Hohenstockwitz ? demanda le prince.

— Non, répondit Gotthold, je n’en ai vu que le titre. Mais le rouleau m’a été remis ouvert, et l’on ne m’a pas soufflé mot de secret.

Othon jeta sur le chancelier un regard irrité.

— Je comprends, poursuivit-il. Saisir les papiers d’un écrivain, à l’époque où nous en sommes de l’histoire du monde, dans un état infime et ignorant comme Grunewald… Voilà en vérité une bien honteuse folie ! Et, s’adressant de nouveau au chancelier : Monsieur, je suis surpris de vous voir employé d’une façon si peu digne. Je ne m’arrêterai pas sur votre conduite envers votre prince… mais descendre jusqu’à l’espionnage ! Car comment appeler autrement un tel acte ? Saisir les papiers particuliers d’un étranger, le travail d’une vie entière peut-être, les ouvrir, les lire ! Qu’avons-nous à faire de livres ? On pourrait peut-être solliciter l’avis de monsieur le Docteur, mais nous n’avons pas, que je sache, d’Index expurgatorius à Grunewald. Il ne nous manquerait plus que cela pour être la farce la plus parfaite, dans ce monde de clinquant !

Tout en parlant, cependant, Othon continuait à défaire le paquet. Et quand le rouleau fut enfin ouvert, ses yeux s’arrêtèrent sur le titre, tracé avec le plus grand soin en encre rouge, et il lut :


MÉMOIRES
d’une visite aux diverses
Cours de l’Europe,
par
Sir John Crabtree, Baronnet.


Plus bas suivait une liste des chapitres, dont chacun portait le nom d’une des cours européennes. L’un d’eux, le dernier sur la liste, était dédié à Grunewald.

— Ah ! la cour de Grunewald ! dit Othon. Cela serait amusant à lire. Et la curiosité commença à le démanger.

— Un gaillard qui a de la méthode, ce baronnet anglais, dit Gotthold. Chaque chapitre écrit et terminé sur place. J’aurai certainement soin de me procurer son ouvrage dès qu’il paraîtra.

Othon hésitait : — Ce serait curieux pourtant, d’y jeter un coup d’œil, fit-il.

Le front de Gotthold se rembrunit ; il se mit à regarder par la fenêtre. Mais, bien que le prince comprît parfaitement le reproche, la faiblesse prévalut.

— Ma foi, oui, dit-il, riant d’un air assez contraint, je crois, oui, je crois que j’y vais jeter un coup d’œil.

Et, ce disant, il se rassit, et étala le manuscrit du voyageur sur la table.