Le Russe à Paris/Édition Garnier
Tout le monde sait que M. Alethof ayant appris le français à Archangel, dont il était natif, cultiva les belles-lettres avec une ardeur incroyable, et y fit des progrès plus incroyables encore : ses travaux ruinèrent sa santé. Il était aisé à émouvoir, comme Horace, irasci celer ; il ne pardonnait jamais aux auteurs qui l’ennuyaient. Un livre du sieur Gauchat, et un discours du sieur Lefranc de Pompignan, le mirent dans une telle colère qu’il en eut une fluxion de poitrine ; depuis ce temps il ne fit que languir, et mourut à Paris le 1er juin 1760, avec tous les sentiments d’un vrai catholique grec, persuadé de l’infaillibilité de l’Église grecque. Nous donnons au public son dernier ouvrage, qu’il n’a pas eu le temps de perfectionner ; c’est grand dommage : mais nous nous flattons d’imprimer dans peu ses autres poëmes, dans lesquels on trouvera plus d’érudition, et un style beaucoup plus châtié.
Vous avez donc franchi les mers hyperborées,
Ces immenses déserts et ces froides contrées
Où le fils d’Alexis, instruisant tous les rois,
À fait naître les arts, et les mœurs, et les lois ?
Pourquoi vous dérober aux sept astres de l’Ourse,
Beaux lieux où nos Français, dans leur savante course,
Allèrent, de Borée arpentant l’horizon,
Geler auprès du pôle aplati par Newton[3]
Et de ce grand projet utile à cent couronnes[4],
Avec un quart de cercle enlever deux Laponnes[5] ?
Est-ce un pareil dessein qui vous conduit chez nous ?
Non, je viens m’éclairer, m’instruire auprès de vous ;
Voir un peuple fameux, l’observer, et l’entendre.
Aux bords de l’occident que pouvez-vous apprendre ?
Dans vos vastes États vous touchez à la fois
Au pays de Christine, à l’empire chinois :
Le héros de Narva sentit votre vaillance ;
Le brutal janissaire a tremblé dans Byzance ;
Les hardis Prussiens ont été terrassés ;
Et, vainqueurs en tous lieux, vous en savez assez.
J’ai voulu voir Paris : les fastes de l’histoire
Célèbrent ses plaisirs et consacrent sa gloire.
Tout mon cœur tressaillait à ces récits pompeux
De vos arts triomphants, de vos aimables jeux.
Quels plaisirs, quand vos jours marqués par vos conquêtes
S’embellissaient encore à l’éclat de vos fêtes !
L’étranger admirait dans votre auguste cour
Cent filles de héros conduites par l’Amour ;
Ces belles Montbazons, ces Châtillons brillantes,
Ces piquantes Bouillons, ces Nemours si touchantes,
Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs[6],
Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs ;
Perrault du Louvre auguste élevant la merveille ;
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille[7] ;
Tandis que, plus aimable, et plus maître des cœurs,
Racine, d’Henriette exprimant les douleurs[8],
Et voilant ce beau nom du nom de Bérénice,
Des feux les plus touchants peignait le sacrifice.
Cependant un Colbert, en vos heureux remparts,
Ranimait l’industrie, et rassemblait les arts :
Tous ces arts en triomphe amenaient l’abondance.
Sur cent châteaux ailés les pavillons de France[9],
Bravant ce peuple altier, complice de Cromwel,
Effrayaient la Tamise et les ports du Texel.
Sans doute les beaux fruits de ces âges illustres,
Accrus par la culture et mûris par vingt lustres,
Sous vos savantes mains ont un nouvel éclat.
Le temps doit augmenter la splendeur de l’État ;
Mais je la cherche en vain dans cette ville immense.
Aujourd’hui l’on étale un peu moins d’opulence.
Nous nous sommes défaits d’un luxe dangereux[10] ;
Les esprits sont changés, et les temps sont fâcheux.
Et que vous reste-t-il de vos magnificences ?
Mais… nous avons souvent de belles remontrances[11] ;
Et le nom d’Ysabeau[12], sur un papier timbré,
Est dans tous nos pays un secours assuré.
C’est beaucoup ; mais enfin, quand la riche Angleterre
Épuise ses trésors à vous faire la guerre,
Les papiers d’Ysabeau ne vous suffiront pas :
Il faut des matelots, des vaisseaux, des soldats…
Nous avons à Paris de plus grandes affaires.
Quoi donc ?
Jansenius… la bulle… ses mystères [13].
De deux sages partis les cris et les efforts,
Et des billets sacrés payables chez les morts[14],
Et des convulsions[15], et des réquisitoires,
Rempliront de nos temps les brillantes histoires.
Lefranc de Pompignan, par ses divins écrits[16]
Plus que Palissot même occupe nos esprits[17] ;
Nous quittons et la Foire et l’Opéra-Comique,
Pour juger de Lefranc le style académique.
Lefranc de Pompignan dit à tout l’univers
Que le roi lit sa prose, et même encor ses vers.
L’univers cependant voit nos apothicaires
Combattre en parlement les jésuites leurs frères[18] ;
Car chacun vend sa drogue, et croit sur son pailler
Fixer, comme Lefranc, les yeux du monde entier.
Que dit-on dans Moscou de ces nobles querelles ?
En aucun lieu du monde on ne m’a parlé d’elles.
Le Nord, la Germanie, où j’ai porté mes pas,
Ne savent pas un mot de ces fameux débats.
Quoi ! du clergé français la gazette prudente[19],
Cet ouvrage immortel que le pur zèle enfante,
Le Journal du Chrétien, le Journal de Trévoux[20],
N’ont point passé les mers et volé jusqu’à vous ?
Non.
Quoi ! vous ignorez des mérites si rares ?
Nous n’en avons jamais rien appris.
Les barbares !
Hélas ! en leur faveur mon esprit abusé
Avait cru que le Nord était civilisé.
Je viens pour me former sur les bords de la Seine ;
C’est un Scythe grossier voyageant dans Athène
Qui vous conjure ici, timide et curieux,
De dissiper la nuit qui couvre encor ses yeux.
Les modernes talents que je cherche à connaître
Devant un étranger craignent-ils de paraître ?
Le cygne de Cambrai, l’aigle brillant de Meaux,
Dans ce temps éclairé n’ont-ils pas des égaux ?
Leurs disciples, nourris de leur vaste science,
Nont-ils pas hérité de leur noble éloquence ?
Oui, le flambeau divin qu’ils avaient allumé
Brille d’un nouveau feu, loin d’être consumé :
Nous avons parmi nous des pères de l’Église.
Nommez-moi donc ces saints que le ciel favorise.
Maître Abraham Chaumeix, Hayer le récollet[21],
Et Berthier le jésuite, et le diacre Trublet,
Et le doux Caveyrac, et Nonotte, et tant d’autres[22] :
Ils sont tous parmi nous ce qu’étaient les apôtres
Avant qu’un feu divin fût descendu sur eux :
De leur siècle profane instructeurs généreux[23],
Cachant de leur savoir la plus grande partie,
Écrivant sans esprit par pure modestie,
Et par piété même ennuyant les lecteurs.
Je n’ai point encor lu ces solides auteurs :
Il faut que je vous fasse un aveu condamnable.
Je voudrais qu’à l’utile on joignit l’agréable ;
J’aime à voir le bon sens sous le masque des ris ;
Et c’est pour m’égayer que je viens à Paris.
Ce peintre ingénieux de la nature humaine,
Qui fit voir en riant la raison sur la scène,
Par ceux qui l’ont suivi serait-il éclipsé ?
Vous parlez de Molière : oh ! son règne est passé ;
Le siècle est bien plus fin : notre scène épurée
Du vrai beau qu’on cherchait est enfin décorée.
Nous avons les Remparts[24], nous avons Ramponeau[25] ;
Au lieu du Misanthrope on voit Jacques Rousseau,
Qui, marchant sur ses mains, et mangeant sa laitue[26],
Donne un plaisir bien noble au public qui le hue.
Voilà nos grands travaux, nos beaux-arts, nos succès,
Et l’honneur éternel de l’empire français.
À ce brillant tableau connaissez ma patrie.
Je vois dans vos propos un peu de raillerie ;
Je vous entends assez mais parlons sans détour :
Votre nuit est venue après le plus beau jour.
Il en est des talents comme de la finance ;
La disette aujourd’hui succède à l’abondance :
Tout se corrompt un peu, si je vous ai compris.
Mais n’est-il rien d’illustre au moins dans vos débris ?
Minerve de ces lieux serait-elle bannie ?
Parmi cent beaux esprits n’est-il plus de génie ?
Un génie ? ah, grand Dieu ! puisqu’il faut m’expliquer,
S’il en paraissait un que l’on pût remarquer,
Tant de témérité serait bientôt punie.
Non, je ne le tiens pas assuré de sa vie.
Les Berthiers, les Chaumeix, et jusques aux Frérons,
Déjà de l’imposture embouchent les clairons.
L’hypocrite sourit, l’énergumène aboie ;
Les chiens de Saint-Médard[27] s’élancent sur leur proie ;
Un petit magistrat à peine émancipé,
Un pédant sans honneur, à Bicêtre échappé[28],
S’il a du bel esprit la jalouse manie,
Intrigue, parle, écrit, dénonce, calomnie,
En crimes odieux travestit les vertus :
Tous les traits sont lancés, tous les rets sont tendus.
On cabale à la cour ; on ameute, on excite
Ces petits protecteurs sans place et sans mérite,
Ennemis des talents, des arts, des gens de bien,
Qui se sont faits dévots, de peur de n’être rien.
N’osant parler au roi, qui hait la médisance,
Et craignant de ses yeux la sage vigilance ;
Ces oiseaux de la nuit, rassemblés dans leurs trous,
Exhalent les poisons de leur orgueil jaloux :
« Poursuivons, disent-ils, tout citoyen qui pense.
Un génie ! il aurait cet excès d’insolence !
Il n’a pas demandé notre protection !
Sans doute il est sans mœurs et sans religion ;
Il dit que dans les cœurs Dieu s’est gravé lui-même,
Qu’il n’est point implacable, et qu’il suffit qu’on l’aime.
Dans le fond de son âme il se rit des Fantins[29].
De Marie Alacoque[30], et de la Fleur des Saints[31].
Aux erreurs indulgent, et sensible aux misères,
Il a dit, on le sait, que les humains sont frères ;
Et, dans un doute affreux lâchement obstiné,
Il n’osa convenir que Newton fût damné.
Le brûler est une œuvre et sage et méritoire. »
Ainsi parle à loisir ce digne consistoire.
Des vieilles à ces mots, au ciel levant les yeux,
Demandent des fagots pour cet homme odieux ;
Et des petits péchés commis dans leur jeune âge
Elles font pénitence en opprimant un sage.
Hélas ! ce que j’apprends de votre nation
Me remplit de douleur et de compassion.
J’ai dit la vérité. Vous la vouliez sans feinte :
Mais n’imaginez pas que, tristement éteinte,
La raison sans retour abandonne Paris :
Il est des cœurs bien faits, il est de bons esprits,
Qui peuvent, des erreurs où je la vois livrée,
Ramener au droit sens ma patrie égarée.
Les aimables Français sont bientôt corrigés.
Adieu, je reviendrai quand ils seront changés.
- ↑ Nous avons rétabli les notes de cette satire d’après les premières éditions. L’auteur avait cru devoir en supprimer quelques-unes. Ce qui occupait les esprits en 1760 était oublié en 1775. Il faut se rappeler, en les lisant, l’époque où elles ont été faites, et la nécessité où se trouvait M. de Voltaire de dévoiler l’hypocrisie des hommes qui, sous le masque du patriotisme, comme sous le manteau de la religion, cherchaient à perdre auprès de Louis XV des écrivains vertueux et amis du bien public, dont tout le crime était d’avoir excité leur envie, ou blessé leur orgueil. (K.)
- ↑ C’est encore le 30 juin, mais dans une lettre à Thieriot, que Voltaire parle, pour la première fois, du Russe à Paris. La préface et son intitulé sont dans les premières éditions in-4o et in-8o. Dix ans après parut le Nouveau Russe à Paris, épître à madame Reich, par M. de Tcherebatoff, 1770, in-8o. C’est une épître en vers et en prose à la louange de madame Reich, actrice de l’Opéra ; Grimm parle de cette pièce dans sa Correspondance (avril 1770). C’est Leclerc des Vosges qui est auteur de la satire politique intitulée le Russe à Paris, etc., par M. Peters-Subwathekoff, an VII (1798), in-8o. L’auteur fut persécuté. De nos jours M. Briffant a fait imprimer dans la Gazette de France, du 22 décembre 1812, un dialogue en vers intitulé le Temps passé et le Temps présent, qu’il a reproduit dans ses Dialogues, Contes, etc., 1824, deux volumes in-18. (B.)
- ↑ Ce furent Huygens et Newton qui prouvèrent, le premier par la théorie des
forces centrifuges, le second par celle de la gravitation, que le globe doit être un peu aplati aux pôles, et un peu élevé à l’équateur ; que par conséquent les degrés du méridien sont plus petits à l’équateur, et au pôle un peu plus longs. La différence, selon Newton, est d’un deux-cent-trentième, et, selon Huygens, d’un cinq-cent-soixante-et-dix-huitième.
On trouva au contraire, par les mesures prises en France, que les degrés du
méridien étaient plus grands au sud qu’au nord. De là on conclut que la terre
était aplatie au pôle, comme Newton et Huygens l’avaient prouvé par une théorie
sûre. C’était tout justement le contraire de ce qu’on devait conclure. Les mesures de France étaient fausses, et la conclusion plus fausse encore. Cette affaire ne fut portée ni au parlement ni en Sorboune, comme celle de l’inoculation y a été déférée. L’Académie des sciences se rétracta au bout de vingt ans, et Fontenelle avoua dans son histoire que, si les degrés étaient plus longs vers le nord, la terre devait être aplatie au pôle.Cela faisait voir qu’on s’était non-seulement trompé en France sur la théorie, mais qu’on s’était aussi trompé dans les mesures. (Note de Voltaire, 1771.)
— Les erreurs qu’elles renfermaient ont été reconnues et corrigées depuis. Il est prouvé que la terre est aplatie, comme les expériences du pendule l’avaient prouvé, comme les lois de l’équilibre des fluides paraissent l’exiger. La proportion des axes de la terre s’approche davantage de celle de Newton que de celle de Huygens, ce qui confirme ce qu’avait découvert Newton, que la force de la pesanteur est le résultat de la force attractive de tous les éléments de la terre, et non une force dirigée vers le centre, suivant l’hypothèse de Huygens ; mais les observations du pendule ne sont pas d’accord avec les mesures des degrés du méridien, dans l’hypothèse de la terre homogène, et ces mesures ne s’accordent pas à donner à la terre une figure régulière. (K.)
- ↑ Moreau de Maupertuis fit accroire au cardinal de Fleury que cette dispute
purement philosophique intéressait tous les navigateurs ; qu’il y allait de leur vie. Il n’y allait certainement que de la curiosité. (Note de Voltaire, 1771.) - ↑ C’était deux filles de Tornéa, qui étaient sœurs. Le père commença un procès
criminel contre Maupertuis ; mais on ne put du cercle polaire envoyer à Paris un
huissier. (Id., 1771.)
— Voltaire a parlé ailleurs des deux Laponnes enlevées par Maupertuis ; voyez
tome IX, note 5 de la page 402. - ↑ Cela est vrai à la lettre. Il y avait à la fête de Versailles de grands berceaux
de verdure, ornés de fleurs qui formaient des dessins pittoresques. Ce fut là que Louis XIV, qui était dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, dansa avec Mlle de La Vallière et d’autres dames. (Note de Voltaire, 1771.) - ↑ C’était à la première représentation de Cinna. (B.)
- ↑ Rien n’est plus connu que l’histoire de la tragédie de Bérénice. La princesse Henriette d’Angleterre, fille de Charles Ier, et femme de Monsieur, frère unique de Louis XIV, donna ce sujet à traiter à Corneille et à Racine. On sait comment Corneille en fit une tragédie aussi froide et aussi ennuyeuse que mal écrite, et comment Racine en fit une pièce très-touchante malgré ses défauts. (Note de Voltaire, 1771.)
- ↑ Louis XIV était parvenu jusqu’à garnir ses ports de près de deux cents vaisseaux de guerre. (Id., 1771.)
- ↑ Cela fut écrit en 1760, temps auquel le malheur des temps, les disgrâces dans la guerre, et la mauvaise administration des finances, avaient obligé le roi et la plupart des gens riches à faire porter à la Monnaie une grande partie de leur
vaisselle d’argent. On servait alors les potages et les ragoûts dans des plats de faience qu’on appelait des cus noirs. (Id., 1771.) - ↑ On n’a pas ici la témérité de vouloir jeter le plus léger soupçon de partialité
sur les remontrances : le zèle les dicte, la bonté les reçoit, l’équité y a souvent égard. On observe seulement que lorsque les Anglais se ruinent pour désoler nos côtes, insulter nos ports, détruire nos colonies et notre commerce, nous devons donner quelque chose pour nous défendre. Certes, en voyant notre roi se défaire de sa vaisselle d’argent, et se priver de ce qui fait le nécessaire d’un monarque, quel est le citoyen qui ne suivra pas un exemple si noble et si touchant ? (Note de Voltaire, 1760). — La générosité de Louis XV, envoyant son argenterie à la Monnaie pour secourir l’État, est portée à sa juste valeur par ce que raconte Chamfort : « Louis XV, dit-il, demanda au duc d’Ayen (depuis maréchal de Noailles) s’il avait envoyé sa vaisselle à la Monnaie. Le duc répondit que non. « Moi, dit le roi, j’ai envoyé la mienne. — Ah ! sire, dit M. d’Ayen, quand Jésus-Christ mourut le vendredi saint, il savait bien qu’il ressusciterait le dimanche. » (B.) - ↑ Greffier au parlement de Paris. (Note de Voltaire, 1760.)
- ↑ La querelle de la bulle Unigenitus fut un de ces ridicules sérieux qui ont
troublé la France assez longtemps. On n’ignore pas que Louis XIV eut le malheur de se mêler des disputes absurdes entre les jansénistes et les molinistes ; que cette extravagance jeta de l’amertume sur la fin de ses jours, et que cette guerre théologique, pour n’avoir pas été assez méprisée, renaquit ensuite assez violemment. C’était la honte de l’esprit humain ; mais on était accoutumé à cette honte. (Note de Voltaire, 1771.)
- ↑ Valère Maxime (lib. II, cap. VI, de ext. Instit.) dit que les druides prêtaient de l’argent aux pauvres, à la charge qu’ils le rendraient en l’autre monde. — Je ne trouve cette note dans aucune édition du vivant de l’auteur, mais les éditeurs de Kehl la donnent comme étant de Voltaire. (B.)
- ↑ La folie inconcevable des convulsions fut un des fruits de la bulle Unigenitus. Il y en avait encore en 1760, et elles avaient commencé en 1724. Sans les philosophes, qui jetèrent sur cette démence infâme tout le ridicule qu’elle méritait, cette fureur de l’esprit de parti aurait eu des suites très-dangereuses. (Note de Voltaire, 1771.)
- ↑
M. Lefranc de Pompignan, dans un mémoire qu’il dit avoir présenté au roi en 1760, s’exprime ainsi, page 17 : « Il faut que tout l’univers sache que… le roi s’est occupé de mon discours, non comme d’une nouveauté passagère, mais comme d’une production digne de l’attention particulière des souverains. »
Quel producteur que ce Pompignan ! quelle modestie ! de quel ton il parle à
l’univers comme l’univers est occupé de lui !
Ce même Lefranc de Pompignan dit, page 10 : « Un homme de ma naissance et de mon état. » La naissance de Lefranc !
Ce même Lefranc de Pompignan dit encore que, pendant qu’il était juge des aides en Quercy, il écrivait de la prose pour l’utilité de ses compatriotes. Voici la prose utile de M. Lefranc de Pompignan. Il eut la bonté, en 1756, d’écrire au roi, et de lui reprocher le bien que le roi faisait à la nation, en faisant lui-même, à Trianon, l’essai de la méthode de remédier à la carie des blés. Sa Majesté daigna faire envoyer la recette dans toutes les provinces : c’est une de ses attentions paternelles pour son peuple ; nous l’en bénissons, nos enfants l’en béniront. M. Lefranc de Pompignan semble insulter à sa bienfaisance ; il lui dit : « Ces expériences ne rendront pas nos champs moins incultes. Le parc de Versailles ne décide pas de l’état de nos campagnes. Vous traitez vos sujets plus impitoyablement que des forçats ; on exerce sur eux des vexations horribles : sortez de l’enceinte de votre palais somptueux, vous verrez un royaume qui sera bientôt un désert… »
Telle est la prose coulante et agréable du sieur Lefranc de Pompignan. Le roi n’a jamais donné un plus grand exemple de clémence qu’en daignant pardonner à ce bourgeois de Quercy un peu trop vif. Est-ce à ce titre qu’on l’a reçu à l’Académie ?
Le même Lefranc de Pompignan, auteur du Voyage de Provence, de la Prière du déiste, et de quelques psaumes traduits en vers bien durs, et de plusieurs
pièces de théâtre, dont une seule a pu être jouée, nie qu’on lui ait refusé quelque temps les provisions de sa charge en Quercy, pour le punir de la Prière du déiste, parce qu’il fut d’ailleurs suspendu de sa charge en Quercy pour une autre affaire qui arriva dans un bal en Quercy. Nous n’entrerons point dans ces détails ; nous nous contenterons d’observer que ce n’est pas sans raison qu’un père de la Doctrine chrétienne lui a dit :
Pour vivre un peu joyeusement,
Croyez-moi, n’offensez personne :
C’est un petit avis qu’on donne
Au sieur Lefranc de Pompignan.
Il peut sur cet article présenter un mémoire à l’univers. (Note de Voltaire,
1760.)
— Voici le texte d’un autre passage de Pompignan : «… Donnant tous mes soins,
tous les moments de mon loisir à des travaux champêtres, à composer une nombreuse bibliothèque, à écrire des vers pour mon amusement, et de la prose pour l’utilité de mes compatriotes, je ne me suis jamais mêlé d’aucune querelle littéraire. » (Page 10 du Mémoire présenté au roi.) (B.) - ↑ Palissot de Montenoi fit jouer par les Comédiens français une comédie intitulée les Philosophes, le 2 mai 1760. Il a eu le malheur, dans cette comédie, d’insulter et d’accuser plusieurs personnes d’un mérite supérieur ; et il se reprochera sans doute cette faute toute sa vie. On voit, par la lettre qu’il a donnée au public en forme de préface, qu’il a été trompé par de faux mémoires qu’on lui avait donnés. Il justifie sa pièce en rapportant plusieurs passages tirés de l’Encyclopédie, et la plupart de ces passages ne se trouvent pas dans l’Encyclopédie. Il cite plusieurs traits de quelques mauvais livres intitulés l’Homme plante et la Vie heureuse, comme si ces livres étaient composés par quelques-uns de ceux qui ont mis la main à l’Encyclopédie ; mais ces livres détestables, contre lesquels il s’élève avec une juste indignation, sont d’un médecin nommé La Métrie, natif de Saint-Malo, de l’Académie de Berlin, qui les composa à Berlin il y a plus de douze ans,
dans des accès d’ivresse. Ce La Métrie n’a jamais été en relation avec aucun des
citoyens qui sont maltraités dans la pièce des Philosophes.
Ceux qu’on insulte dans cette pièce sont M. Duclos, secrétaire perpétuel de l’Académie française, auteur de plusieurs ouvrages très-estimables ; M. d’Alembert, de la même Académie et de celle des sciences, célèbre par sa vaste littérature, par ses connaissances profondes dans les mathématiques, et par son génie ; M. Diderot, dont le public fait le même éloge ; M. le chevalier de Jaucourt, homme d’une grande naissance, auteur de cent excellents articles qui enrichissent le Dictionnaire encyclopédique ; M. Helvétius, admirable (ce mot n’est pas trop fort) par une action unique : il a quitté deux cent mille livres de rente pour cultiver les belles-lettres en paix, et il fait du bien avec ce qui lui reste. La facilité et la bonté de son caractère lui ont fait hasarder, dans un livre d’ailleurs plein d’esprit, des propositions fausses et très-répréhensibles, dont il s’est repenti le premier, à l’exemple du grand Fénelon. L’auteur de la comédie des Philosophes se repent aussi d’avoir porté le poignard dans ses blessures ; il a des remords d’avoir imputé des maximes et des vues pernicieuses aux plus honnêtes gens qui soient en France, à des hommes qui n’ont jamais fait le moindre mal à personne, et qui n’en ont jamais dit. En qualité de citoyen, il souhaite que le Dictionnaire encyclopédique se continue, que les libraires qui ont fait cette grande entreprise ne soient pas ruinés, que les souscripteurs ne perdent point leurs avances.
Ce livre, qui se perfectionnait sous tant de mains, devenait cher et nécessaire à la nation. J’ai vu l’article Roi en manuscrit ; des étrangers ont pleuré de tendresse au portrait qu’on fait de Louis XV, et ils ont souhaité d’être ses sujets ; la reine son épouse regretterait l’article Reine, si sa vertu modeste pouvait lui faire regretter les plus justes louanges. Au mot Guerre, on croirait que celui qui commande aujourd’hui nos armées, et plusieurs lieutenants généraux, ont été désignés par l’auteur, qui est lui-même un excellent officier. Le mot Siège forme un article bien important pour nous ; la prise du Port-Mahon immortalise le nom du général et le nom français : en un mot, cet ouvrage eût fait notre gloire, et il est bien honteux qu’il ait essuyé à la fois la persécution et le ridicule. (Note de Voltaire, 1760.) — L’auteur de l’article Guerre dans l’Encyclopédie est le comte de Tressan. L’officier qui commandait les armées, en 1750, est le duc de Broglie. (B.)
- ↑ Le 14 mai 1760, jour de l’anniversaire de la mort de Henri IV, les apothicaires de Paris firent saisir, dans un couvent de jésuites qu’on appelait la maison professe, des drogues que les jésuites vendaient en fraude, et leur firent un procès au parlement, qui condamna ces pères. On disait qu’ils débitaient chez eux ces drogues pour empoisonner les jansénistes. (Note de Voltaire, 1771.) — Dans les éditions soit in-4o, soit in-8o de 1760, il y avait : « On saisit des drogues et du vert-de-gris chez les frères jésuites de la rue Saint-Antoine, le 10 mai 1760, jour de l’anniversaire de la mort de Henri le Grand. Il y a un grand procès sur cette contrebande entre les frères jésuites et les apothicaires, sur quoi un janséniste a imprimé que les frères jésuites, après avoir empoisonné les âmes, voulaient aussi empoisonner les corps ; mais ce sont de mauvaises plaisanteries. » Dans sa lettre à d’Argental, du 6 juillet 1760, Voltaire dit qu’au lieu du 10 (mai) il faut lire 14. Il parle des expressions de jésuites empoisonneurs de corps dans sa lettre à Thieriot, du 30 juin 1760. La note que je viens de rapporter fut supprimée par l’auteur en 1761. Celle qu’on lit aujourd’hui est de 1771.
Le 2 septembre 1760, le lieutenant général de police rendit une sentence qui déclare valable la saisie faite chez les jésuites, de trois boîtes de thériaque et de trois de confection de hyacinthe. Voyez Journal encyclopédique, 1760, septembre, tome II, page 153 ; voyez aussi lettre à d’Argental, 6 juillet 1760, et celle à Lutzelbourg, 2 juillet 1760. (B.)
- ↑
C’est ce qu’on appelle la Gazette ecclésiastique. Ce journal clandestin commença en 1724, et dure encore. C’est un ramas de petits faits concernant des
bedeaux de paroisse, des porte-dieu, des thèses de théologie, des refus de sacrements, des billets de confession : c’est surtout dans le temps de ces billets de confession que cette gazette a eu le plus de vogue. L’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, avait imaginé ces lettres de change tirées à vue sur l’autre monde, pour faire refuser le viatique à tous les mourants qui se seraient confessés à des prêtres jansénistes. Ce comble de l’extravagance et de l’horreur causa beaucoup de troubles, et mit la Gazette ecclésiastique alors dans un grand crédit : elle tomba quand cette sottise fut finie. Elle était, dit-on, comme les crapauds, qui ne peuvent s’enfler que de venin. (Note de Voltaire, 1771.) — La Gazette ecclésiastique n’a commencé qu’en 1727. (B.) - ↑ Le Journal chrétien ou du chrétien fut d’abord composé par un récollet
nommé Hayer, l’abbé Trublet, l’abbé Dinouart, un nommé Joannet. Ils dédièrent
leur besogne à la reine, dans l’espérance d’avoir quelque bénéfice ; en quoi ils se trompèrent. Ils mirent d’abord leur Mercure chrétien à 30 sous, puis à 20, puis à 15, puis à 12. Voyant qu’ils ne réussissaient pas, ils s’avisèrent d’accuser d’athéisme tous les écrivains, à tort et à travers. Ils s’adressèrent malheureusement à M. de Saint-Foix, qui leur fit un procès criminel, et les obligea de se rétracter. Depuis ce temps-là leur journal fut entièrement décrié, et ces pauvres diables furent obligés de l’abandonner.
Pour le Journal de Trévoux, il a subi le sort des jésuites ses auteurs, il est tombé avec eux. (Note de Voltaire, 1771.)
- ↑ Cet Abraham Chaumeix était ci-devant vinaigrier, et, s’étant fait convulsionnaire, il devint un homme considérable dans le parti, surtout depuis qu’il se fut fait crucifier avec une couronne d’épines sur la tête, le 2 mars 1749, dans la rue Saint-Denis, vis-à-vis Saint-Leu et Saint-Gilles. Ce fut lui qui dénonça au parlement de Paris le Dictionnaire encyclopédique. Il a été couvert d’opprobre, et obligé de se réfugier à Moscou, où il s’est fait maître d’école.
Hayer le récollet n’est connu que par le Journal chrétien ; le jésuite Berthier, par le Journal de Trévoux, et surtout par une facétie plaisante intitulée Relation de la maladie, de la confession, de la mort, et de l’apparition du jésuite Berthier. (Note de Voltaire, 1771.)
— Jean-Nicolas Hayer, né à Sarlouis, mort le 14 juillet 1780, est auteur de
la Religion vengée, etc., et de divers autres ouvrages. - ↑ Le doux Caveyrac est ici par antiphrase ; il n’y a rien de si peu doux que son
Apologie de la révocation de l’édit de Nantes et de la Saint-Barthelemy. Ce n’est pas qu’on doive en inférer absolument qu’il eût fait la Saint-Barthélemy, s’il eût été à la place du Balafré. On justifie quelquefois les plus abominables actions qu’on ne voudrait pas avoir faites. On fait un livre pour plaire à un évêque, pour attraper un petit bénéfice, une petite pension du clergé, qu’on n’attrape point ; et ensuite on écrirait pour les huguenots avec autant de zèle qu’on a écrit contre eux. Tout cela n’est, au bout du compte, que du papier perdu et de l’honneur perdu ; ce qui est fort peu de chose pour ces gens-là.
Nonotte est un ex-jésuite que notre auteur philosophe a fait connaître par les
ignorances dont il l’a convaincu, et par les ridicules dont il l’a accablé avec très-juste raison. (Note de Voltaire, 1771.)
— Il y avait Rabot dans les premières éditions. Nous n’avons rien pu découvrir
sur ce Rabot. Il en serait de même de la plupart des autres faiseurs de libelles
immortalisés par M. de Voltaire, s’il ne s’était donné la peine d’ajouter à leurs noms des notes instructives. (K.)
— L’ouvrage de Caveyrac, dont Voltaire parle ci-dessus, est intitulé Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de l’édit de Nantes, 1758, in-8°. (B.)
- ↑ Peu d’auteurs se sont servis du mot instructeur, qui semble manquer à notre
langue. On voit bien que c’est un Russe qui parle. Ce terme répond à celui de
coukaski, qui est très-énergique en slavon. (Note de Voltaire, 1760.) - ↑ Les comédies qu’on joue sur les boulevards. (Id., 1760).
- ↑ Ramponeau était un cabaretier de la Courtille, dont la figure comique et le
mauvais vin qu’il vendait bon marché lui acquirent pendant quelque temps une réputation éclatante. Tout Paris courut à son cabaret ; des princes du sang même allèrent voir M. Ramponeau.Une troupe de comédiens établis sur les remparts s’engagea à lui payer une somme considérable pour se montrer seulement sur leur théâtre, et pour y jouer quelques rôles muets. Les jansénistes firent un scrupule à Ramponeau de se produire sur la scène ; ils lui dirent que Tertullien avait écrit contre la comédie ; qu’il ne devait pas ainsi prostituer sa dignité de cabaretier ; qu’il y allait de son salut. La conscience de Ramponeau fut alarmée. Il avait reçu de l’argent d’avance, et il ne voulut point le rendre, de peur de se damner. Il y eut procès. M. Élie de Beaumont, célèbre avocat, daigna plaider contre Ramponeau ; notre poëte philosophe plaida pour lui, soit par zèle pour la religion, soit pour se réjouir. Ramponeau rendit l’argent, et sauva son âme. (Note de Voltaire, 1771.)
— Voltaire composa dans le temps une facétie qu’il intitula Plaidoyer de Ramponeau. (B.)
- ↑ La même année 1760, on joua sur le théâtre de la Comédie-Française la
comédie des Philosophes, avec un concours de monde prodigieux. On voyait sur le théâtre Jean-Jacques Rousseau marchant à quatre pattes et mangeant une laitue. Cette facétie n’était ni dans le goût du Misanthrope, ni dans celui du Tartuffe : mais elle était bien aussi théâtrale que celle de Pourceaugnac, qui est poursuivi par des lavements et des fils de p…
Le reste de la pièce ne parut pas assez gai ; mais on ne pouvait pas dire que ce
fût là de la comédie larmoyante. On reprocha à l’auteur d’avoir attaqué de très-honnêtes gens dont il n’avait pas à se plaindre. (Note de Voltaire, 1771.) - ↑ Saint-Médard est une vilaine paroisse d’un très-vilain faubourg de Paris, où
les convulsions commencèrent. On appelle depuis ce temps-là les fanatiques : chiens de Saint-Médard. (Note de Voltaire, 1771.)
- ↑ Variante :
Le fripon le plus vil, le plus déshonoré,
Dans la basse débauche obscurément vautré. - ↑ Fantin, curé de Versailles, fameux directeur qui séduisait ses dévotes, et qui
fut saisi volant une bourse de cent louis à un mourant qu’il confessait : il n’était pourtant pas philosophe. (Note de Voltaire, 1760,)
- ↑ Marie Alacoque, ouvrage impertinent de Languet, évêque de Soissons, dans
lequel l’absurdité et l’impiété furent poussées jusqu’à mettre dans la bouche de
Jésus-Christ quatre vers pour Marie Alacoque. (Id., 1760.) - ↑ La Fleur des Saints, compilation extravagante du jésuite Ribadeneira ; c’est
un extrait de la Légende dorée, traduit et augmenté par le frère Girard, jésuite.
Nota bene que ce n’était pas ce frère Girard condamné au feu, le 12 octobre 1731, par la moitié du parlement d’Aix, pour avoir abusé de sa pénitente en lui donnant le fouet assez doucement, et pour plusieurs profanations. Il fut absous par l’autre moitié du parlement d’Aix, parce qu’on avait ridiculement mêlé l’accusation de sortilège aux véritables charges du procès. C’est bien dommage que ce frère Girard n’ait pas été philosophe. (Id., 1760.)