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Le Sang du pauvre/Le Verre d’Eau

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Stock, Delamain et Boutelleau (p. 73-77).



VI

LE VERRE D’EAU


Cette eau, mon Sauveur, cette eau vive que vous promîtes à la Samaritaine prostituée, donnez-la moi…


Léon Bloy, La Femme pauvre.


L’homme est situé si près de Dieu que le mot pauvre est une expression de tendresse. Lorsque le cœur crève de compassion ou d’amour, lorsqu’on ne peut presque plus retenir ses larmes, c’est le mot qui vient sur les lèvres.

Ce Lazare dont il vient d’être parlé n’est pas seulement le type évangélique du Mendiant que Dieu chérit par opposition au Riche glouton et voluptueux qu’il a maudit. Il en est le prototype. Ce Lazare est le fils de Dieu lui-même, Jésus-Christ « dans le sein d’Abraham » où il est « porté par les Anges ». Il est gisant à la porte du monde et couvert de plaies. Il voudrait bien se rassasier des miettes qui tombent de la table où ce riche fait ripaille de sa Substance, et nul ne lui en donne. C’est tout juste s’il n’est pas dévoré par les chiens[1].

On pourrait croire que ce riche et ce pauvre ne peuvent pas être plus séparés. Mais, pour tous deux arrive la mort qui les sépare bien autrement, comme le corps de l’âme, et le grand « Chaos » s’interpose, mystérieux et infranchissable abîme qu’aucun homme n’a pu concevoir — la Mort elle-même, à jamais incompréhensible. Le riche, alors, du milieu de tourments atroces inversement préfigurés par les délices de sa table, implore le mendiant glorieux, n’osant pas même lui demander toute l’eau froide contenue dans le « calice » de l’Évangile, mais seulement une goutte de cette eau, à l’extrémité du doigt, pour le rafraîchissement de sa langue, et c’est sur l’intercession d’Abraham qu’il compte pour l’obtenir. Il ne peut pas tomber plus mal. Abraham objecte l’abîme. — C’est ton refus qui est cet abîme. Lazare ne t’en demandait pas plus quand tu jouissais de ses tortures. Ta consolation inexorable est devenue sienne et il n’y a plus rien a faire.

Le verre d’eau de l’Évangile ! On en a fait un lieu commun, ainsi que de beaucoup d’autres Paroles. On a souvent parlé d’une jeune fille buvant un verre de sang pour sauver son père et la sentimentalité, créatrice probable de cette légende, n’a pas manqué de crier à l’héroïsme. Ce verre de sang, qui ne pouvait que rafraîchir le teint d’une vierge décolorée dans les prisons de la Terreur, fut, sans doute, pour le vieillard menacé d’une mort affreuse, le verre d’eau de l’Évangile.

Il y a mieux. C’est le verre plein des larmes de la compassion, l’humble parole d’un cœur qui tremble d’amour et qui ne peut donner que cela, le geste du petit enfant soulevé par sa mère au-dessus d’une foule immonde, sur le chemin de la guillotine et envoyant un baiser à la pauvre reine qui va mourir. Ah ! n’importe quoi de n’importe qui, fût-ce d’une bête, quand on est accablé de peine ! Les malheureux savent bien que c’est ce qu’il y a de plus précieux.

— J’ai besoin d’un puissant secours et vous m’en donnez un très-faible, mais je sais que c’est tout ce que vous pouvez, et ce peu vous me l’offrez dans le calice de diamant qui est votre cœur. « Vous aurez votre récompense » a dit le Maître, et moi je vous dis que je serai ivre de cette eau pendant la Vie éternelle. Le verre d’eau a tant de prix que, même s’il est donné par quelqu’un qui pourrait mieux faire, il a encore une Valeur inestimable.

Vous voulez faire de moi un prince, la semaine prochaine, et j’avoue que j’en suis charmé. Une couronne m’irait à ravir ; mais, en attendant, ne pourriez-vous me donner une pièce de cinquante centimes qui comblerait, en ce moment, tous mes vœux ? Il y a là, sur ce comptoir, une bouteille de vin dont je suis séparé par le vaste abîme de la Parabole. Elle vous coûterait moins que le verre d’eau, que la goutte d’eau du doigt de Lazare, qui avait souffert toute sa vie pour avoir le droit de la refuser. Mais vous ne me la donnez pas, cette goutte dont le désir exaspère mes vieux tourments, parce que vous êtes gavé, parce que vous n’avez connu ni faim ni soif, et nous voici, cher monsieur, des deux côtés du Chaos !

  1. Canes veniebant et lingebant ulcera ejus. Malgré mon respect pour saint Jérôme, je ne crois pas à la « compassion » de ces animaux. On sait que les chiens errants, dans les villes ou les campagnes de l’Orient, sont de véritables bêtes féroces fort étrangères à notre sentimentalité religieuse. Les chiens de Lazare prolongeaient son riche, simplement.