Le Saut dans la Mort

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Le Figaro
5 février 1912

Frantz Reichel

Le Saut dans la Mort


UNE FATALE EXPÉRIENCE




Le Saut dans la Mort




Le jeune inventeur François Reichelt a procédé hier matin à l’expérience qu’il avait annoncée, d’un vêtement-parachute imaginé par lui pour protéger les aviateurs lancés à travers l’espace dans un capotage de leur aéroplane.

Cette expérience eut lieu dans les conditions arrêtées par l’inventeur ; elle eut aussi le triste résultat qu’il était, hélas, trop facile de prévoir.

Trahissant les espérances de celui qui l’avait conçu, l’appareil ne fonctionna pas ; François Reichelt qui, du premier étage de la tour Eiffel, avait sauté dans le vide avec la conviction de venir, grâce à lui, se poser doucement à terre, est tombé comme une masse. Et dans un choc effroyable, l’homme s’est broyé sur le sol qu’il défonça.

La mort fut instantanée.

François Reichelt avait bien fait savoir que, pour cet essai, il prendrait place dans le parachute de son invention ; mais on pensait qu’il n’en serait rien et qu’en parlant ainsi il avait voulu exciter la curiosité et attirer l’attention sur ses recherches et ses expériences. On se trompait.

Animé de la foi prodigieuse des inventeurs, François Reichelt, que tous les malheureux essais de son appareil avec des mannequins auraient dû mettre à l’abri d’une aussi folle audace, osa — calme et souriant — faire cette chose inouïe : sauter de 60 mètres de haut, dans le vide, en confiant sa vie à un engin qui, jusqu’ici, n’avait jamais donné les résultats espérés.

Peu de personnes furent témoins de son saut terrifiant ; on n’y croyait pas. L’expérience avait été fixée à une heure extrêmement matinale ; c’était dimanche et il faisait très froid avec un vent très vif. Quelques photographes en quête d’un cliché sensationnel — et ils l’ont eu — quelques reporters et quelques personnalités de l’aéronautique qui s’intéressent à ces questions de sécurité aérienne étaient seuls présents, massés au bas de la tour Eiffel, au pied du pilier ouest par où l’inventeur devait — s’il tenait parole — accéder à la première plate-forme.

À huit heures, François Reichelt arriva, déjà revêtu de son vêtement parachute. Jeune, alerte, de joyeuse humeur, il était décidé, débordant d’une confiance qui stupéfia ceux qui, avertis du péril de semblables expériences, s’efforcèrent alors, mais en vain, de le détourner de son téméraire projet. L’aéronaute M. Hervieu, qui poursuit également, avec sagesse et obstination et depuis longtemps, la solution, si difficile et si délicate, de la sécurité en aéroplane par des appareils accessoires, n’arriva pas à ébranler la foi aveugle et résolue de l’inventeur. Et comme les explications techniques de ce dernier ne l’avaient pas convaincu et qu’il lui opposait des objections redoutables, François Reichelt se contenta de sourire et répondit :

— Vous allez voir comment mes soixante-douze kilos et mon parachute vont donner à vos arguments le plus décisif des démentis.

On n’insista plus.

Sur la demande de François Reichelt, des cordes furent tendues entre les piliers de la tour pour empêcher la foule d’envahir le terrain où il se proposait d’aborder ; le service d’ordre — important — prit des dispositions de précaution et l’inventeur se décida alors à se rendre à la première plate-forme. Un léger retard se produisit ; les gardiens n’avaient pas reçu l’ordre de se prêter à l’expérience. Il fallu téléphoner à la direction ; l’autorisation arriva, et tout aussitôt François Reichelt, qu’accompagnaient trois amis, commença à gravir l’escalier. Il apparut à l’un de ses détours, s’arrêta, salua de la main et cria à ceux qui, stupéfaits et angoissés, le regardaient monter :

— À bientôt !

L’escalade parut longue aux curieux auxquels s’étaient joints quelques passants du matin ; mais enfin, au bord de l’abîme, François Reichelt fut aperçu. Il avait, le long du parapet, poussé une table, et sur ce tremplin improvisé, il avait pris place.

Il se pencha, fit sauter les boutons qui maintenaient son vêtement-parachute, lequel déployé devait développer une surface portante de 32 mètres de superficie, lança dans l’espace un morceau de journal dont le vent ne contraria pas la chute verticale, et prêt, ayant serré les mains de ses amis, François Reichelt fléchit sur les jarrets et bondit dans le vide.

Et voici ce qu’on vit :

Sous la pression de l’air, le vêtement ne s’était pas déployé, mais s’était comme retourné au-dessus de l’inventeur, à qui il faisait une traîne khaki, cachant la tête, enveloppant les bras ; légèrement courbé, les jambes écartées, François Reichelt tomba à une vitesse effrayante sous les yeux terrifiés des spectateurs qui, tout d’abord, n’avaient pas compris.

Le choc fut terrible ; un coup sourd, d’une brutalité furieuse. Sous le heurt le corps rebondit et retomba.

On se précipita. Le front sanglant, les yeux ouverts, dilatés de terreur, les membres brisés, François Reichelt ne donnait plus signe de vie.

Quelqu’un se pencha, interrogea le cœur. Il était arrêté.

Le téméraire inventeur était mort.

Alors on releva la victime, brisée et comme disloquée ; on la plaça dans un taxi-auto et le pauvre corps fut transporté à Laënnec.

Frantz-Reichel.