Le Secret (Collins)/Livre II/3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 63-80).


CHAPITRE III.

Le marié et la mariée.


Miss Mowlem vivait modestement à Saint-Swithin-sur-Mer, sous le même toit que sa mère devenue veuve. Au printemps de l’année 1844, mistress Mowlem eut, pour réconforter son cœur au déclin de la vie, le bénéfice d’un petit legs. Ruminant en sa pensée les divers usages auxquels pourrait être employée cette somme, la prudente dame se décida finalement à l’échanger contre un mobilier dont elle garnirait le premier et le second étage de sa maison ; après quoi elle appendrait à la fenêtre de son petit salon du rez-de-chaussée un écriteau annonçant qu’elle avait des appartements à louer. L’été venu, les appartements furent en état, et l’écriteau accroché. Il l’était à peine depuis huit jours, qu’un personnage vêtu de noir venait inspecter les localités, se déclarait satisfait de leur bon aspect, et les retenait pour un mois entier, au nom d’une dame et d’un gentleman récemment mariés, qui viendraient en prendre possession sous quelques jours. Ce personnage en noir, d’aspect imposant, n’était autre que le valet de chambre du capitaine Treverton ; les nouveaux mariés, qui vinrent en effet, au jour dit, prendre possession des appartements retenus, étaient M. et mistress Frankland.

L’intérêt que la vieille mistress Mowlem porta naturellement aux deux jeunes gens, ses premiers locataires, eut un remarquable caractère de vivacité ; mais on l’eût trouvé tiède en le comparant à la curiosité bien plus sentimentale avec laquelle sa fille se mit à observer les mœurs et coutumes des jeunes époux. Dès l’instant où M. et mistress Frankland eurent franchi le seuil de la maison, ils devinrent pour miss Mowlem le sujet de cette étude ardemment assidue qu’un érudit consacre à toute branche nouvelle des connaissances humaines. Chaque fois que dans la journée elle avait un instant de loisir, cette industrieuse et curieuse jeune personne l’employait à grimper l’escalier sur la pointe des pieds, afin de rassembler quelques observations, et à le descendre tout aussi discrètement, pour les aller communiquer à sa mère. Lorsque l’heureux couple eut passé huit jours dans la maison, miss Mowlem avait fait un si judicieux emploi de ses yeux, de ses oreilles, et des occasions favorables, qu’elle aurait pu écrire de cette semaine fortunée un journal comparable, pour la minutie des détails, à l’œuvre méritoire de Samuel Pepys[1].

Mais on a beau apprendre, chaque jour amène un besoin, sans cesse accru, de savoir davantage. La lune de miel, observée dans toutes ses phases durant sept journées, laissait encore miss Mowlem en passe de faire bien des découvertes astronomiques. Aussi, le matin du huitième jour, après avoir descendu le plateau du déjeuner, la virginale observatrice, fidèle à ses habitudes quotidiennes, remonta tout aussitôt, à la dérobée, pour aller boire à la source de science, qui était tout simplement le trou de la serrure placée à la porte du salon. Après cinq minutes d’absence, elle redescendit à la cuisine, toute en émoi, respirant à peine, pour communiquer à sa vénérable mère ce qu’elle venait d’apprendre de tout nouveau sur le compte de M. et de mistress Frankland.

« Que croyez-vous qu’elle fait à présent ? s’écria miss Mowlem, les yeux grands ouverts et levant les mains au ciel.

— Rien qui serve, répondit mistress Mowlem avec une promptitude sarcastique.

— Elle est assise sur ses genoux !… Dites donc, mère, vous êtes-vous jamais assise sur les genoux de papa, quand vous fûtes devenue sa femme ?

— Certainement non, ma chère enfant. Quand votre pauvre père m’épousa, nous n’étions, ni l’un ni l’autre, de ces évaporés jeunes gens… et nous savions mieux nous conduire.

— Elle a posé sa tête sur son épaule, continua miss Mowlem avec une agitation toujours croissante, et lui a passé les bras autour du cou, oui, ses deux bras, et si étroitement…

— Ceci, je ne puis le croire, s’écria mistress Mowlem, cédant à un mouvement d’indignation ; une lady comme elle, qui est riche, qui a de l’éducation, et tout, ne se conduit certainement pas comme une femme de chambre avec son amoureux… Ne me dites pas de ces choses !… je ne puis y croire. »

Et cependant rien de plus vrai. Il y avait dans le salon de mistress Mowlem abondance de fauteuils ; il y avait sur la table de ce salon trois beaux volumes reliés : les Antiquités de Saint-Swithin, les Sermons de Smalridge, et la Messiade de Klopstock, traduite en prose anglaise. Mistress Frankland aurait donc pu, assise sur du beau maroquin rouge, bourré du crin le plus authentique, réjouir son esprit de curiosités archéologiques, de théologie orthodoxe indigène, et de poésie dévote importée de l’étranger. Et cependant (les femmes sont si frivoles) ! elle avait le mauvais goût de préférer un far niente absolu, et de percher sur les genoux de son mari, dans la position la moins commode qu’on puisse imaginer.

Elle demeura ainsi, dans cette vulgaire attitude que miss Mowlem avait décrite à sa mère avec une exactitude si pittoresque ; ensuite elle se recula un peu, releva la tête et fixa un long regard sur la calme et pensive figure du jeune aveugle.

« Lenny, vous ne parlez guère ce matin, lui dit-elle. À quoi pensez-vous ? Si vous voulez me dire toutes vos pensées, je ne vous cacherai aucune des miennes.

— Est-ce que, bien réellement, vous tenez à savoir tout ce que je pense ? demanda Léonard.

— Oui, tout ; je suis jalouse de toute idée que vous gardez à part vous. À quoi pensez-vous, dites ?… À moi ?

— Pas précisément.

— Tant pis… et vous en devriez rougir… Huit jours vous ont-ils fatigué de moi ?… Je n’ai pensé qu’à vous, et à personne autre, moi, depuis que nous sommes installés ici… Ah ! vous riez !… Je vous aime tant, Lenny ! comment m’occuperais-je de quelqu’un qui n’est pas vous ?… Oh ! non, non… je ne vous embrasserai pas… je veux d’abord savoir à quoi vous pensiez.

— Eh bien, Rosamond, c’est à un rêve que j’ai fait la nuit dernière. Depuis que je n’y vois plus… Ah ! vraiment ?… Je croyais que vous n’alliez plus m’embrasser, jusqu’à ce que je vous eusse dit à quoi je pensais.

— Je ne puis m’empêcher de vous embrasser, Lenny, quand vous parlez de vos pauvres yeux perdus… Oh ! dites-moi, pauvre amour, vous aidé-je à vous consoler un peu ?… Êtes-vous plus heureux maintenant ?… et, si petit qu’il puisse être, compté-je pour quelque chose dans ce bonheur ? »

Elle détourna la tête à ces mots ; mais Léonard fut plus prompt qu’elle : ses doigts allèrent chercher la joue de Rosamond.

« Vous pleurez ? lui dit-il.

— Moi, pleurer ? répondit-elle, affectant aussitôt un retour de gaieté, Eh bien ! non, continua-t-elle après un instant de silence. Même à propos de la moindre bagatelle, je ne tenterai jamais de vous tromper, cher amour… Mes yeux maintenant sont à nous deux, n’est-ce pas ? Vous comptez sur moi pour tout ce que vos mains ne vous peuvent apprendre, et je ne dois pas, n’est-il pas vrai, moi, manquer à cette mission de confiance ?… Je pleurais, c’est vrai, Lenny, mais si peu, si peu… je ne sais comment cela est arrivé, mais jamais de la vie je me suis senti pour vous autant de tendresse et de compassion que tout à l’heure… N’y prenez pas garde… voilà qui est fini… Continuez, continuez ce que vous alliez dire.

— J’allais vous dire, Rosamond, que, depuis que je n’y vois plus, j’ai remarqué en moi un assez singulier symptôme. Je rêve beaucoup, et jamais je ne rêve de moi comme d’un aveugle. Fréquemment, en mes songes, il m’arrive de visiter certains lieux que j’ai vus autrefois, de rencontrer des gens que j’ai connus avant d’avoir perdu la vue, et, bien que je me sente au milieu d’eux tel que je suis maintenant, en plein réveil, je ne suis pourtant pas aveugle. Je passe, dormant, par toute sorte de sentiers connus, sans étendre la main pour éclairer ma route. Je parle, dormant, à de vieux amis, et je vois l’expression de leurs physionomies, qui seraient impénétrables pour moi si j’étais éveillé. Voici plus d’un an que je suis privé d’y voir, et la nuit dernière, en m’éveillant, ce fut pour moi comme une découverte imprévue et nouvelle que de me sentir aveugle.

— Et quel rêve faisiez-vous, Lenny ?

— Je rêvais que je me retrouvais en cet endroit où, pour la première fois, tout enfants, nous nous sommes rencontrés. J’ai revu l’étroit vallon, tel qu’il était naguère, avec les arbres aux grosses racines tordues à moitié hors du sol, et les branches de mûriers qui s’entrelaçaient autour d’elles, le tout dans ce demi-jour grisâtre qui, du ciel pluvieux, descendait parmi les épais feuillages. Sur le sentier, au milieu du vallon, j’ai revu la boue piétinée par les bestiaux, et gardant çà et là l’empreinte de leurs sabots, tandis qu’ailleurs on reconnaissait, à des traces parfaitement circulaires, que les femmes du village avaient passé là, perchées sur leurs hauts patins ferrés. J’ai revu l’eau fangeuse descendant, après la pluie, des deux côtés du chemin en pente ; et je vous ai revue, Rosamond, petite fille peu obéissante, toute mouillée, mouchetée de terre humide, justement comme je vous vis, en réalité, salissant votre belle pelisse bleue et vos petites mains grassouillettes, tandis que vous façonniez une écluse pour retenir l’eau courante, et vous moquant de votre bonne qui voulait vous ôter de là pour vous ramener au logis… Enfin, j’ai revu tout cela, comme cela fut réellement à cette époque déjà si lointaine ; mais, circonstance assez étrange, je ne me suis pas revu petit garçon, tel que j’étais alors… Vous étiez la même petite fille, le vallon avait son ancienne physionomie inculte ; et moi, au milieu de ce passé, j’étais ce que je suis maintenant… je marchais dans ce rêve d’enfant, non sans quelque gêne, avec mes allures et mes pensées d’homme fait… bref, tel que je suis maintenant, à tous égards, sauf que j’y voyais.

— Quelle mémoire est la vôtre, ami, pour vous rappeler si bien ces mille détails insignifiants, après tant d’années écoulées depuis le jour où il pleuvait dans le petit vallon ! Comme vous vous souvenez bien de l’enfant que j’étais !… Vous souvenez-vous aussi bien de ce que j’étais il y a un an… lorsque vous me vîtes… oh ! Lenny, que cette pensée est triste !… lorsque vous me vîtes pour la dernière fois ?

— Si je m’en souviens, Rosamond ?… le dernier regard que j’ai jeté sur vous a peint en moi votre image en couleurs ineffaçables… J’ai quelques-uns de ces portraits dans la mémoire, mais aucun du même éclat et du même relief.

— Et ce portrait est le meilleur que jamais on ait pu faire de moi… Il me représente toute jeune, mon ami, alors que ma figure disait sans cesse que je vous aimais, bien que mes lèvres ne se permissent jamais cet aveu. N’y a-t-il pas dans cette pensée quelque chose qui console ? Quand les années auront passé sur nos deux têtes, Lenny, et quand le temps aura posé sur moi ses tristes vestiges, vous ne vous direz point : « Ma Rosamond commence à se flétrir… elle ressemble de moins en moins à ma jolie fiancée d’autrefois… » Jamais je ne vieillirai pour vous, mon amour… Quand j’aurai des rides au front et des cheveux gris dans mes bandeaux, le beau portrait de ma jeunesse restera le même en vos souvenirs.

— Toujours le même, toujours jeune, et si vieux que je sois devenu.

— Mais est-il au moins bien terminé ?… N’a-t-il pas, çà et là, quelque ligne indécise, quelque contour inachevé ?… Depuis que vous ne m’avez vue, je n’ai pas changé… Je suis exactement ce que j’étais il y a un an… Et si je vous demandais de me décrire telle que je suis, le pourriez-vous sans vous tromper ? Essayez !

— Le puis-je réellement ?… Eh bien ! préparez-vous à un catéchisme complet !… Je ne vous fatigue pas, assise ainsi sur vos genoux ?… Voyons ; première question : quand nous sommes debout à côté l’un de l’autre, comment suis-je grande ?

— Vous m’arrivez juste à l’oreille.

— Bien répondu pour commencer. Continuons. Dans votre portrait, comment sont mes cheveux ?

— Brun foncé… et très-abondants… Au goût de certaines gens, ils descendent un peu trop bas sur le front.

— Que me parlez-vous de certaines gens… ? À votre goût, est-ce qu’ils descendent trop bas ?

— Certainement non… j’aime, moi, qu’ils avancent… j’aime toutes ces petites ondes qu’ils décrivent autour de votre front… je les aime comme vous les avez, relevés en arrière par bandeaux unis qui laissent voir vos oreilles et vos joues… par-dessus tout, j’aime ce gros nœud qui vient fermer, derrière votre tête, leurs épaisses torsades.

— Lenny, vous avez décidément très-bonne mémoire… Descendons maintenant un peu plus bas.

— Un peu plus bas nous arrivons à vos sourcils… Dans mon portrait, ils sont dessinés à merveille.

— Oui… mais ils ont un défaut… Et lequel ? Dites, allons !

— Ils ne sont pas tout à fait aussi prononcés qu’ils pourraient l’être…

— Encore une réponse fort juste. Et mes yeux ?

— Bruns, grands, éveillés, chercheurs… des yeux tantôt très-doux et tantôt très-brillants… des yeux qui peuvent être calmes et tendres, comme ils le sont en ce moment, mais qui, sur la moindre provocation, s’ouvrant plus que de raison, jetteront peut-être trop de flammes, exprimeront trop de détermination.

— Faites donc en sorte qu’ils n’aient pas lieu, tout présentement, de s’animer ainsi… Au-dessous des yeux, que trouvons-nous ?

— Un nez un peu trop petit pour aller avec ces grands yeux… un nez dont la tendance naturelle serait d’être un peu…

— Ne prononcez pas cet horrible mot anglais… épargnez ma susceptibilité au moyen d’une traduction… Dites : retroussé, comme les Français, et glissons vite sur ce nez malencontreux.

— Ce sera pour faire halte en arrivant à la bouche, alors, et reconnaître qu’elle approche, autant que possible, de la perfection absolue. Les lèvres ont une coupe charmante, un coloris de toute fraîcheur, une expression irrésistible… Dans mon portrait, je les vois sourire, et je suis sûr qu’elles me sourient en ce moment.

— Comment ne souriraient-elles pas, si bien louées ?… Ma petite vanité me dit à l’oreille que je ferai aussi bien d’arrêter là mon catéchisme… Si je parle de mon teint, ce sera pour m’entendre dire qu’il est un peu bien brunet, et que le rouge lui manque, sauf quand je reviens de me promener, ou si quelque chose me rend honteuse, ou m’irrite ; si je risque une question sur ma taille, on va me répondre, j’en ai bien peur, que j’ai de périlleuses dispositions à l’embonpoint. Si je demande comment je me mets : « Pas assez discrètement, me va-t-on riposter… Vous aimez, comme un enfant, les couleurs voyantes… » Non, tout bien réfléchi, je ne risquerai pas d’autre question. Mais, vanité à part, Lenny, je suis fière, je suis glorieuse, je suis heureuse surtout de voir quelle image nette et claire votre mémoire conserve de moi… Je ferai désormais de mon mieux pour lui ressembler, à ce cher portrait… Amour bien-aimé, je veux faire honneur à vos souvenirs… et je veux que, pour votre femme, on vous porte envie… Après un catéchisme si bien récité, vous méritez cent mille baisers, et les voici ! »

Tandis que mistress Frankland décernait cette récompense au mérite de son époux, le bruit d’une petite toux, poliment contenue, se fit entendre, aussi timidement que possible, dans un coin du salon… Se retournant avec la vivacité qui caractérisait tous ses gestes, mistress Frankland, non sans horreur, non sans indignation, aperçut miss Mowlem qui venait de franchir le seuil de la porte, et se tenait là debout, une lettre à la main, en proie à une agitation de sentiments qui faisait rougir jusqu’au blanc des yeux son visage naturellement assez mélancolique.

« Petite malheureuse !… comment osez-vous entrer ici sans frapper ? » s’écria Rosamond, brusquement descendue à terre et frappant du pied. En un instant, de la tendresse la plus expansive elle avait passé à la plus impétueuse colère.

Miss Mowlem tremblait de la tête aux pieds sous ce regard brillant qui semblait la traverser de part en part… Elle devint très-pâle, tendit la lettre qui faisait son excuse, et, du ton le plus doux, commençait à dire qu’elle était bien fâchée…

« Fâchée ! » s’écria Rosamond, plus outrée encore de cette excuse hypocrite qu’elle ne l’avait été de l’indiscrétion de son hôtesse ; et ce redoublement de colère, elle le manifesta en frappant du pied comme la première fois. « Qui se soucie que vous soyez ou non fâchée ?… je n’ai que faire de vos doléances… Épargnez-les-moi… Je n’ai jamais été si légèrement traitée de ma vie… jamais, entendez-vous, vile petite espionne !…

— Rosamond !… Rosamond !… je vous en prie, ne vous oubliez pas, interrompit la voix calme de M. Frankland.

— Lenny, mon cher aimé, je n’y puis rien… Cette créature tournerait la tête d’un saint… Depuis que nous sommes ici, elle ne fait que nous guetter… Oui, vous nous guettez, malapprise, grossière personne que vous êtes… Je le soupçonnais déjà… maintenant j’en suis sûre… Faut-il donc fermer la porte à clef pour se garer de vous ? Nous n’en sommes pas là… Montez votre note !… Nous vous donnons congé !… M. Frankland vous donne congé… N’est-ce pas, Lenny ?… Je ferai tous vos paquets… Elle n’en touchera pas un, mon cher cœur… Descendez, mademoiselle ; faites votre note ; signifiez le congé à votre mère ! M. Frankland n’entend pas que des femmes curieuses entrent chez lui à l’improviste, et viennent écouter derrière les portes… Il ne le veut pas, ni moi non plus… Posez cette lettre sur la table… à moins qu’il ne vous plaise aussi de l’ouvrir et de la lire… Posez-la, vous dis-je, impertinente petite fille… Apportez la note, et annoncez à votre mère que nous quittons immédiatement la maison. »

À cette menace effrayante, miss Mowlem, de nature douce et timide en même temps que curieuse, se tordit les mains de désespoir, et fondit en larmes sans autre résistance.

« Ô ciel clément qui nous voyez !… s’écria-t-elle, dans une sorte de délire, adressant au plafond cette allocution déchirante… Que dira ma mère, et que vais-je devenir ? Ô mam ! j’ai cru que j’avais frappé… je l’ai cru, sans mentir… Oh ! mam, je vous demande pardon bien humblement, et je vous promets de ne plus être indiscrète… Ô mam ! ma mère est veuve… et c’est la première fois que nous louons en garni… et le mobilier nous a pris tout notre pauvre argent… et… Ô mam, mam !… comment nous y retrouver, si vous quittez ? »

Ici les paroles manquèrent à miss Mowlem, et des sanglots convulsifs en prirent la place…

« Rosamond !… » dit M. Frankland, et cette fois sa voix exprimait un vrai chagrin, en même temps qu’elle avait un accent de reproche.

L’oreille de Rosamond saisit aussitôt cette nuance. Dès qu’elle eut jeté les yeux de son côté, elle changea de couleur, baissa un peu la tête, et toute son attitude fut modifiée à l’instant même. Elle se glissa doucement auprès de son mari, avec un regard attendri et attristé, puis posant près de son oreille des lèvres qui semblaient la caresser :

« Lenny, lui dit-elle tout bas… est-ce que je vous ai fâché ?

— Rosamond, vous ne pouvez me fâcher, répondit-il avec calme… J’aurais seulement désiré que vous vous fussiez contenue un peu plus tôt.

— J’en ai tant, tant de regret ! » Et les fraîches lèvres, murmurant ces mots de repentir, se rapprochaient encore davantage des oreilles où ils tombaient ; et une petite main rusée, se glissant derrière le cou du jeune homme, allait se jouer dans ses cheveux… « J’ai tant de regret et je suis si honteuse !… Mais aussi, convenez-en, n’y avait-il pas de quoi s’emporter tout d’abord ?… Pourtant, Lenny, voue me pardonnerez, n’est-il pas vrai ?… surtout quand je vous aurai promis de ne plus jamais m’emporter ainsi ?… Ne faites pas attention à cette petite pleurnicheuse qui geint là-bas derrière la porte… ajouta Rosamond, se laissant distraire de ses remords par la vue de miss Mowlem qui continuait à pleurer, appuyée contre le mur, et cachant son visage dans un mouchoir d’une blancheur douteuse… Je me charge d’elle, je sécherai ses larmes, je l’emmènerai d’ici… Je la consolerai de toutes les manières, pourvu seulement que vous me pardonniez.

— Un ou deux mots de politesse, il n’en faut pas davantage… un ou deux mots, et ce sera bien assez, dit M. Frankland très-froidement et d’un air contraint.

— Allons, voyons, ne pleurez plus, pour l’amour de Dieu ! dit Rosamond allant tout droit à miss Mowlem ; et sans beaucoup de cérémonie, elle écartait de son visage le mouchoir d’un blanc douteux… Allons, vous allez vous en aller, n’est-ce pas ? Je suis fâchée de m’être mise en colère… bien que vous ayez eu tort d’entrer sans frapper… Je n’ai pas voulu vous faire de la peine… et je ne vous dirai plus un mot blessant, pourvu qu’à l’avenir vous frappiez aux portes avant d’entrer… pourvu aussi que vous finissiez de pleurer, maintenant… Allons, finissez, et bien vite, ennuyeuse créature !… Nous ne quittons pas la maison… Nous ne demandons plus ni votre mère, ni la note, ni rien… Si vous vous consolez tout de suite, je vous fais un cadeau… Tenez, mon ruban de cou… je vous ai vue l’essayer hier au soir, quand j’étais étendue sur le sofa de la chambre à coucher, où vous me supposiez endormie… Soyez tranquille, je ne vous en veux pas… Prenez ce ruban… prenez-le comme gage de paix, si vous n’en voulez pas comme cadeau… Prenez donc… c’est-à-dire, non…, ayez la bonté de le prendre… Là, vous voyez, je vous l’attache moi-même… Et, maintenant, une poignée de mains… nous revoilà bonnes amies… Montez vous arranger devant la glace. »

Tout en disant ceci, mistress Frankland ouvrait la porte, et, sous prétexte de geste amical, poussait dehors, par les épaules, miss Mowlem ébahie et confuse. Puis, la porte refermée, elle reprit aussitôt son poste sur les genoux de son mari :

« Eh bien, vous voyez ?… tout est arrangé. Je l’ai renvoyée tout heureuse, avec mon beau ruban vert qui la fait paraître jaune comme une guinée, et laide comme… »

Ici Rosamond s’arrêta court, portant un regard inquiet sur la figure de son mari : « Lenny, lui dit-elle avec un petit accent chagriné, posant sa joue contre celle du jeune homme, est-ce que vous m’en voulez encore ?

— Je ne puis pas vous en vouloir, cher amour… Vous savez bien que cela m’est impossible.

— Je tâcherai, désormais, de ne plus me laisser aller à mes vivacités.

— Je suis sûr que vous le ferez, Rosamond ; mais ne vous en tourmentez pas davantage. Ce n’est pas à vos vivacités que je pensais tout à l’heure.

— Et à quoi donc, cher Lenny ?

— Aux excuses que vous adressiez à miss Mowlem.

— Ne lui en ai-je pas fait assez ?… Je vais la rappeler, si vous voulez. Je lui adresserai un second discours, plein de remords ; je ferai pour elle tout ce que vous me demanderez ; sauf l’embrasser. Oh ! pour cela, je ne le pourrai jamais… Je ne puis maintenant embrasser personne que vous.

— Bon Dieu, chère amour, que vous êtes encore enfant, à certains égards !… Ce que vous avez dit à miss Mowlem était bien assez… et plus qu’assez… si vous voulez bien me passer cette remarque ; j’ajouterai même que, dans votre élan de cœur et de générosité, vous êtes allée un peu loin vis-à-vis de cette jeune personne. Ce n’est pas tant le cadeau que vous lui avez fait de votre ruban, bien qu’il ait été un peu trop familièrement offert ; mais il me semble, si j’ai bien entendu, que vous avez poussé la bonté jusqu’à échanger avec elle une poignée de mains.

— Était-ce donc mal ? J’ai cru que c’était la meilleure façon de tout arranger.

— Entre égaux, ma chère, vous avez raison ; mais, si vous voulez bien prendre en quelque considération la différence de rang qui existe entre miss Mowlem et vous…

— J’y réfléchirai tant qu’il vous plaira, cher Lenny ; mais je tiens ceci de mon père, qui jamais, le cher vieux bonhomme, ne s’est beaucoup préoccupé des différences de rang : je ne puis m’empêcher d’aimer ceux qui sont bons pour moi, sans m’inquiéter s’ils sont mes supérieurs ou mes inférieurs ; et, une fois calmée, je m’en voulais déjà tout autant d’avoir effrayé et peiné cette infortunée miss Mowlem, que si elle eût été d’un rang égal au mien. Je tâcherai de penser comme vous, Lenny ; mais je crains bien d’être devenue, je ne sais trop comment, ce que les journaux appellent « une radicale. »

— Chère Rosamond, même en plaisantant, ne parlez jamais ainsi de vous-même. Vous devriez, moins que personne au monde, perdre le sentiment de ces distinctions hiérarchiques sur lesquelles repose le bien-être social.

— Vraiment !… en est-il ainsi ?… Pourtant, cher, il ne me semble pas que nous ayons été créés dans des conditions si différentes. Nous avons tous le même nombre de bras et de jambes ; nous sommes tous sujets au besoin de manger et de boire ; nous avons chaud en été, froid en hiver. Nous rions quand nous sommes contents, et nous pleurons si quelque chose nous afflige. Et, pour sûr, nous ressentons à peu près de même le chagrin et la joie, que nous soyons grands ou petits. Supposez-moi duchesse, Lenny, et je ne pourrai vous aimer mieux ; et je ne vous aimerais pas moins, fussé-je une simple servante.

— Vous n’êtes point une servante, mon cher amour, et pour ce qui est d’une duchesse, veuillez vous rappeler que vous n’êtes pas si fort au-dessous d’elle que vous semblez le croire… Bien des dames titrées ne peuvent revendiquer une aussi belle généalogie que la vôtre. La famille de votre père, ma Rosamond, compte parmi les plus anciennes du pays… C’est tout au plus si la famille du mien remonte aussi haut ; et nous étions gentilshommes terriens, lorsque bien des noms de la pairie n’avaient pas encore la moindre notoriété… Aussi, est-il presque ridicule de vous entendre vous appliquer à vous-même l’épithète de radicale.

— Je ne m’intitulerai plus ainsi, mon Lenny… seulement ne me faites plus cette mine sérieuse… Je me déclare même tory, si j’ai pour cela un bon baiser et le droit de rester encore un peu sur vos genoux. »

Le sérieux de M. Frankland ne fut pas à l’épreuve de ce changement subit dans les opinions politiques de sa femme, et des conditions qu’elle y mettait. Son front s’éclaircit, et il se mit à rire presque aussi gaiement que Rosamond elle-même.

« À propos, dit-il, lorsqu’un moment de silence lui eut permis de retrouver le fil de ses pensées ; ne vous ai-je pas entendu prescrire à miss Mowlem de poser une lettre sur la table ?… Est-elle pour vous ou pour moi, cette lettre ?

— Ah ! je l’avais bien oubliée, dit Rosamond, courant vers la table. Elle est à votre adresse, Lenny… et, quel bonheur !… elle porte le timbre de Porthgenna.

— Elle doit être, alors, de l’entrepreneur que j’ai envoyé au vieux manoir pour voir aux réparations. Prêtez-moi vos yeux, chère amour, et sachons ce que dit ce brave homme. »

Rosamond ouvrit la lettre, approcha un tabouret des pieds de son mari, et, s’accoudant sur ses genoux, elle lut ce qui suit :

À LÉONARD FRANKLAND, ESQUIRE.

Conformément aux instructions dont vous m’avez honoré, je suis venu à Porthgenna-Tower pour constater les réparations dont l’édifice en général, et le pavillon nord en particulier, peuvent avoir besoin.

L’extérieur ne réclame qu’un léger nettoyage, et, çà et là, quelques ravalements. Les murs et les fondations semblent faits pour l’éternité. Je n’avais jamais vu un travail d’une solidité pareille.

Je ne puis parler de l’intérieur en termes aussi favorables. Les appartements de l’ouest, habités pendant le séjour du capitaine Treverton, et tenus bien clos, depuis lors, par les personnes chargées de garder la maison, sont en assez bon état. Deux cents livres sterling, tout compté, suffiraient pour couvrir tous les frais que j’aurais à y faire pour les remettre à neuf. Dans cette somme n’est pas comprise la restauration de l’escalier ouest, qui a cédé en quelques-unes de ses parties, et dont les rampes, du premier au second étage, n’offrent décidément aucune sécurité. Il faudrait, pour ce travail, de vingt-cinq à trente livres.

Dans les appartements ouverts au nord, la ruine est aussi complète qu’elle puisse l’être, et de fond en comble. De tout ce que j’ai pu tirer au clair, il résulte que, du temps du capitaine Treverton, personne n’approchait de ces appartements, et on n’y est pas entré depuis lors. Les gardiens actuels de la maison semblent empêchés par une terreur superstitieuse d’ouvrir les portes du pavillon nord, à cause du long temps qui s’est écoulé depuis qu’un être vivant ne les a franchies. Personne ne paraissait se soucier de m’accompagner dans mes recherches, et personne n’a pu me renseigner sur les clefs destinées à ouvrir chaque porte de ce pavillon. Je n’ai pu découvrir aucun plan indiquant le nom particulier ni le numéro de chaque chambre ; et, à ma grande surprise, les clefs ne portaient point d’étiquettes. On me les a remises, pendues pêle-mêle à un grand anneau, lequel a une étiquette d’ivoire sur laquelle est écrit : Clefs des chambres du nord. Je prends la liberté d’entrer dans tous ces détails afin de vous expliquer pourquoi mon séjour à Porthgenna s’est prolongé au delà de ce que vous pouviez juger nécessaire. J’ai perdu presque tout un jour à classer, en les essayant au hasard, les clefs que j’avais détachées de leur anneau. Et j’ai dû consacrer encore quelques heures d’une autre journée à marquer chaque porte d’un numéro extérieur, numéro qui se retrouvera sur l’étiquette de la clef correspondante, replacée, après cette addition nécessaire, dans l’anneau qui les réunit afin d’éviter à l’avenir toute erreur et toute perte de temps.

Comme j’espère pouvoir vous adresser, d’ici à peu de jours, un état estimatif détaillé des réparations nécessaires dans le pavillon nord, à reprendre de la base au faîte, je me bornerai pour aujourd’hui à vous dire que ces travaux demanderont du temps, et devront être exécutés sur la plus grande échelle. La charpente de l’escalier et le parquet du premier étage sont absolument vermoulus. L’humidité dans certaines pièces, les rats dans d’autres, ont peu à peu détruit les lambris. Quatre des manteaux de cheminée se sont détachés du mur, et tous les plafonnages sont ou tachés, ou fendus, ou écorchés par grandes places. Les parquets sont, généralement, en moins mauvais état que je ne l’avais présumé : mais les volets et les croisées sont trop déjetés pour qu’on puisse les employer à nouveau. Il faut donc reconnaître que les frais à exposer pour remettre en état toutes choses, c’est-à-dire pour rendre les appartements habitables et bien clos, et les livrer ainsi au tapissier, seront, de nécessité, fort considérables. Si, comme cela peut se prévoir, vous éprouvez quelque surprise et quelque mécontentement en voyant le montant élevé de mon devis, je prendrai la liberté de vous suggérer le choix d’un de vos amis, possédant toute votre confiance, et qui, ce devis en main, parcourrait avec moi les appartements nord. Je me charge de lui prouver que chaque dépense, indiquée séparément, est absolument inévitable, et que le montant de cette dépense a été fixé de la manière la plus modérée. Je crois pouvoir, sur ces deux points, donner pleine et entière satisfaction à n’importe quelle personne compétente et raisonnable sur laquelle s’arrêtera votre choix.

En attendant l’envoi du devis en question, qui vous arrivera sous peu de jours, je suis, Monsieur,

Votre humble serviteur,
Thomas Horlock.

« C’est la lettre d’un honnête homme, remarqua M. Frankland.

— J’aurais voulu qu’il y joignît le devis, dit Rosamond. Ne pouvait-il pas, l’impatientant personnage, nous dire tout d’un coup, et en bloc, ce que devront coûter les réparations ?

— J’imagine, chère amie, que le chiffre, ainsi donné en bloc, a quelque chose d’effrayant, devant quoi il aura reculé.

— Ennuyeux argent !… on le trouve toujours sur son chemin, mettant à vau-l’eau les plus jolis projets !… Si nous n’en avons pas assez, allons en emprunter à ceux qui en ont… Comptez-vous envoyer quelqu’un à Porthgenna pour visiter la maison, en compagnie de M. Horlock ? En ce cas, je sais bien qui je voudrais vous voir choisir pour cette ambassade.

— Qui donc ?

— Moi, s’il vous plaît… et sous votre escorte, cela va sans le dire. Oh ! ne riez pas, Lenny !… je lui serrerais le bouton, à cet Horlock… je lui contesterais tous ses chiffres, et le réduirais sans merci. J’ai vu autrefois un expert en bâtiments apprécier une maison, et je sais parfaitement comment il faut s’y prendre… On frappe du pied les parquets, on cogne les murailles, on gratte les briques, on regarde par toutes les cheminées et par toutes les fenêtres… De temps en temps vous prenez une note dans un petit agenda… de temps en temps, une mesure avec un mètre… de temps en temps vous vous jetez sur une chaise dans l’attitude de la plus profonde réflexion ; puis vous terminez en disant que la maison est en fort bon état, et qu’elle ne risque rien si le locataire veut bien ne pas lésiner, et faire à temps les réparations nécessaires.

— À merveille, Rosamond ! Voilà encore un talent que je ne vous soupçonnais pas, et je ne crois pas pouvoir vous refuser l’occasion d’en faire preuve… Aussi, pourvu que vous me permettiez de vous adjoindre un homme du métier pour vous aider à contrôler les comptes de ce M. Horlock, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas une petite visite à Porthgenna, maintenant surtout que nous savons les appartements du couchant en état d’être habités.

— Oh ! que vous êtes bon, et quel plaisir ce sera ! Comme j’aimerai à revoir cet ancien séjour avant qu’on ne me l’ait changé. Je n’avais pas plus de cinq ans, Lenny, lorsque j’ai quitté Porthgenna, et je désire tant voir ce qui en est resté dans ma mémoire, après une absence aussi prolongée que l’a été la mienne ! Savez-vous bien que je n’avais jamais vu aucun de ces appartements donnant au nord ?… moi qui suis folle des vieilles chambres désertes ! Nous irons dans toutes, mon Lenny ; je vous donnerai la main, et vous verrez par mes yeux, et serez associé à toutes mes découvertes… Je suis sûre que nous verrons des fantômes, que nous trouverons des trésors, que nous entendrons des bruits mystérieux… Et que de poussière montera autour de nous !… Pouf !… j’en ai déjà la gorge malade, rien que d’y penser.

— Puisque nous parlons de Porthgenna, Rosamond, tâchons de garder notre sérieux, du moins pour quelques instants. Il m’est démontré que ces réparations du pavillon nord coûteront une grosse somme d’argent. Maintenant, chère amour, je ne regarderai jamais comme argent mal dépensé, si forte que soit la somme, celui qui pourra vous procurer un vrai plaisir… Je ne fais plus qu’un avec vous de cœur et d’âme…

Ici le jeune mari s’arrêta. Les bras caressants de sa jolie moitié s’enlacèrent de plus belle autour de son cou. Un doux mouvement les rapprocha joue contre joue :

« Continuez, Lenny, » lui dit-elle ; et ces deux simples mots furent prononcés si tendrement que les paroles manquèrent un moment à Léonard, absorbé dans la douce sensation qu’ils avaient fait éprouver à son oreille.

« Rosamond, murmura-t-il, je ne sais pas de musique au monde qui puisse m’émouvoir comme votre voix vient de le faire. Elle me pénètre comme, jadis, quand j’y voyais, me pénétrait l’aspect d’un beau ciel étoilé… »

Tandis qu’il parlait, les beaux bras blancs passés à son cou le pressaient dans une étreinte plus passionnée, et de brûlantes lèvres vinrent se poser à la place que la joue occupait naguère.

« Continuez, Lenny, répétèrent-elles ensuite, avec l’accent du bonheur maintenant mêlé à celui de la tendresse. Vous disiez que vous ne faisiez qu’un avec moi… Quel sens particulier donnez-vous à ces paroles ?…

— C’est que je suis entré, du même cœur que vous, dans votre projet de convaincre votre père qu’après ce dernier voyage, il n’en doit plus entreprendre d’autre, et dans votre espoir de l’amener à finir paisiblement ses jours à Porthgenna, parmi nous. Si l’argent dépensé à réparer le pavillon nord, qui nous donnerait à tous le logement nécessaire, doit assez modifier l’aspect du vieux manoir pour lui ôter, à ses yeux, ce qu’il comporte de pénibles ressouvenances ; si, moyennant ces changements, il peut trouver quelque agrément à cette résidence, au lieu d’y être assiégé par de tristes pensées, je regarderai la dépense comme faite très à propos, chère Rosamond. Mais, avant de mettre ce plan à exécution, vous croyez-vous sûre de réussir ? Avez-vous déjà pressenti votre père au sujet de Porthgenna ?

— Je lui ai dit, mon Lenny, que jamais je ne serais parfaitement heureuse s’il ne renonçait à la mer et ne venait se fixer auprès de nous, et il a répondu qu’il le voulait bien. Je n’ai point parlé, ni lui non plus, de résider à Porthgenna ; mais il sait fort bien que là doit être notre établissement, et il n’a mis aucune condition à la promesse de venir habiter où nous habiterons.

— La perte de votre mère est-elle le seul souvenir triste que cet endroit doive réveiller en lui ?

— Pas précisément. Il y en a un autre dont il n’a jamais été question, mais dont je puis bien vous parler, car je n’ai plus de secrets pour vous. Ma mère avait une femme de chambre favorite qui la servait depuis son mariage, et qui, par hasard, se trouva le seul témoin de sa mort. Je me rappelle avoir entendu parler de cette femme, de son extérieur bizarre, de ses façons extraordinaires, et de l’espèce d’antipathie qu’elle inspirait à chacun, sa maîtresse exceptée. Eh bien ! le jour même où mourut ma mère, dans la matinée, elle quitta la maison de la manière la plus imprévue et la plus inexplicable, laissant derrière elle un billet mystérieux à l’adresse de mon père. Il y était question d’un secret que ma mère lui aurait confié, à charge de le communiquer à son maître, dès que sa maîtresse ne serait plus. Elle ajoutait que ce secret lui coûtait trop à révéler et que, pour se soustraire à tout interrogatoire, elle quittait à jamais la maison. Lorsque la lettre fut ouverte, cette femme était déjà partie depuis quelques heures, et, à compter de ce jour, on ne l’a jamais revue, jamais on n’a rien su d’elle. Cette circonstance m’a toujours paru avoir produit sur l’esprit de mon père une impression presque aussi profonde que la mort de sa femme. Nos voisins, nos domestiques, croyaient tous (pour autant que j’en sache) à la folie de cette créature ; mais mon père ne partageait pas leur opinion, et je sais qu’il n’a ni détruit ni oublié la lettre en question.

— Singulier, bien singulier incident, Rosamond !… Je ne suis pas surpris qu’il en ait été vivement impressionné.

— Soyez sûr, Lenny, que les domestiques et les voisins étaient parfaitement dans le vrai : cette femme était folle… Folle ou non, du reste, ce n’en est pas moins là un événement notable dans nos annales de famille. Tous les vieux manoirs ont leur légende ; voilà celle du nôtre. Mais depuis lors il s’est écoulé des années et des années ; et, le temps aidant, puis les changements que nous allons faire, je n’ai point peur que mon bon et cher père se vienne mettre à la traverse de nos plans de vie. Donnez-lui à Porthgenna un jardin du nord, tout neuf, où il puisse, comme je le lui dis « faire son quart. » Donnez-lui, pour les habiter, ces chambres du nord où jamais peut-être il n’a mis le pied, et je réponds des résultats. Mais tout ceci, c’est l’avenir. Revenons au présent. À quand notre visite ? et quand irons-nous à Porthgenna reviser les devis de M. Horlock ?

— Nous avons encore trois semaines à passer ici, Rosamond.

— Oui ; et ensuite il nous faut retourner à Long-Beckley. J’ai promis au plus gros et au meilleur des hommes, notre cher ministre, qu’il aurait notre première visite. Il ne nous lâchera pas avant trois semaines ou un mois, voilà sur quoi nous pouvons compter.

— Cela étant, il faut remettre à deux mois notre voyage de Porthgenna. Votre écritoire est-elle ici, Rosamond ?

— Oui ; tout près de vous, sur la table.

— Écrivez donc à M. Horlock, chère amour, et donnez-lui rendez-vous à deux mois d’ici, dans le vieux manoir… Dites-lui en même temps que, ne pouvant pas nous risquer sur des escaliers en décret, et les rampes m’étant spécialement indispensables, j’autorise la remise à neuf de l’escalier du couchant… Pendant que vous y êtes, autant vaudrait aussi, ce me semble, écrire une autre lettre à la femme de charge de Porthgenna, pour lui faire connaître l’époque où elle devra se mettre en mesure de nous recevoir. »

Rosamond s’assit gaiement à la table, et trempa sa plume dans l’encrier avec un petit geste triomphal.

« Dans deux mois, s’écria-t-elle avec joie, je reverrai la vieille maison !… D’ici à deux mois, Lenny, nos pieds profanes soulèveront la poussière accumulée dans les appartements du nord !



  1. Le Dangeau bourgeois de la cour de Charles II, pendant les premières années de la restauration des Stuarts.