Le Secret (Collins)/Livre III/5

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 137-145).


CHAPITRE V.

Un conseil des trois.


Le lendemain du renvoi de mistress Jazeph, cette importante nouvelle arriva de la Tête de Tigre au domicile du docteur Orridge, justement lorsqu’il venait de se mettre à table pour déjeuner. Comme elle n’était accompagnée d’aucune explication suffisante sur la cause de ce renvoi, M. Orridge refusa de croire qu’on eût pris un si grand parti sans l’appeler à conseil. Et cependant, la nouvelle qu’il supposait fausse lui trotta tellement dans l’esprit, qu’il écourta singulièrement son repas du matin, et fit sa première visite à mistress Frankland deux heures plus tôt que d’habitude.

Sur le chemin de l’hôtel il fut rencontré et arrêté par le seul domestique mâle de cet établissement. « Je vous apportais, monsieur, un message de M. Frankland, lui dit cet homme. Il désire vous voir aussitôt que possible.

— Est-il vrai que la garde de mistress Frankland ait été renvoyée, dès hier au soir, par ordre de M. Frankland ? demanda M. Orridge.

— Parfaitement vrai, » répondit le garçon d’hôtel.

Le docteur devint fort rouge, et parut sérieusement déconcerté. Ce que nous avons à sauvegarder presque avant tout, surtout si nous appartenons au corps médical, c’est notre dignité. M. Orridge se disait qu’avant de renvoyer aussi lestement une garde recommandée par lui, c’était bien le moins qu’on prît son avis. M. Frankland entendait-il se prévaloir de sa position de fortune pour se dispenser des plus simples égards ? En ce moment, il était impossible de répondre à cette question. Mais, rien qu’en se la posant, M. Orridge sentait vaciller sur leur base ses opinions conservatrices. Il est bien des choses que la richesse peut impunément se permettre ; mais elle n’a pas encore conquis le privilège de heurter de front, dans la pratique de la vie, cette bonne opinion que chacun a de soi-même. Jamais le docteur n’avait eu moins de respect qu’en ce moment pour les droits du rang et de la richesse ; jamais il ne s’était senti si près de juger, en toute impartialité, les doctrines républicaines, qu’au moment où, sur les pas du garçon d’hôtel, il gagnait, silencieux et sombre, l’appartement de M. Frankland.

« Qui est là ? demanda Léonard quand il entendit la porte s’ouvrir.

— M. Orridge, monsieur, dit le garçon.

— Bien le bonjour ! » ajouta M. Orridge, avec une certaine brusquerie familière, où perçait le désir de revendiquer les droits de la plus parfaite égalité.

M. Frankland était assis dans un fauteuil, et les jambes croisées l’une sur l’autre. M. Orridge eut soin de choisir un fauteuil tout pareil, et de s’y installer avec un sans-gêne parfaitement analogue à celui de M. Frankland. Les mains de ce dernier étaient fourrées dans les poches de sa robe de chambre ; M. Orridge, qui n’avait de poches que dans les pans de son habit, et n’y pouvait atteindre commodément, mit les pouces dans les entournures de son gilet, et protesta ainsi, de son mieux, contre l’insolente aisance des gens à coffre-fort. Il oubliait parfaitement (si petite est la portée d’un esprit préoccupé par les souffrances de la vanité blessée !), il oubliait que M. Frankland, privé de la vue, ne pouvait se douter ni de toutes ces manœuvres ni de l’indépendance morale qu’elles attestaient. La dignité de M. Orridge était sauvée aux yeux de M. Orridge, et cela lui suffisait.

« Je suis charmé, docteur, que vous soyez venu de si bonne heure, dit M. Frankland… Il est arrivé ici, hier soir, quelque chose de fort peu agréable… J’ai été obligé de renvoyer la nouvelle garde, et de la renvoyer à la minute.

— Ah ! vraiment ? dit M. Orridge, défiant le calme de M. Frankland par un semblant défensif de complète indifférence… Il a fallu la renvoyer ?… Ah ah !…

— Si j’avais eu le temps de vous envoyer chercher et de prendre votre avis, j’eusse été ravi de le faire, continua Léonard… Mais il n’y avait pas à hésiter… Nous avons tous été alarmés, à l’improviste, par plusieurs violents coups de sonnette, venus de la chambre de ma femme. Conduit auprès d’elle, je l’ai trouvée dans la plus grande agitation et le plus grand effroi… Elle me déclara que la nouvelle garde lui avait fait une horrible peur, ajoutant que, selon elle, cette femme avait perdu l’esprit, et me suppliant de l’en débarrasser le plus vite et avec le plus de douceur possible. En pareilles circonstances, que faire ? Vous pouvez me reprocher de n’avoir pas conservé tous les égards que je vous dois en prenant la chose sous ma seule responsabilité ; mais mistress Frankland était dans un trouble si grand que je n’aurais pas osé garantir les conséquences, ou d’un refus quelconque, ou même d’un simple délai… Or, une fois l’affaire réglée, elle n’a jamais voulu souffrir que l’on se permît de vous déranger en vous mandant ici… Ne dois-je pas espérer, docteur, que vous accepterez ces explications aussi franchement qu’elles vous sont offertes ?… »

M. Orridge commençait à se sentir quelque peu confus. Le solide soubassement de sa virile indépendance s’ameublissait par degrés et allait manquer sous lui. Il arrivait à penser (penser est beaucoup dire, mais c’était à peu près cela), que les classes les plus riches sont celles où on trouve les meilleures façons d’agir et de dire. Ses pouces, glissant machinalement des entournures de son gilet, se retrouvèrent dans leur position habituelle, et, avant de s’en être bien rendu compte, il cherchait, en bégayant, sa voie dans les méandres les plus embrouillés des civilités les plus respectueuses.

« Vous désirez naturellement, reprit M. Frankland, savoir ce que la nouvelle garde a pu dire ou faire de si effrayant aux yeux de ma femme ; mais je ne puis entrer à ce sujet dans aucun détail. Mistress Frankland était hier au soir dans un tel état d’excitation nerveuse que j’ai redouté de lui demander la moindre explication. J’ai remis toute enquête à ce matin, et ceci précisément afin que vous fussiez arrivé pour m’accompagner là-haut. Vous aviez pris tant de souci pour nous procurer cette déplorable créature, que vous avez bien le droit, maintenant qu’elle a été renvoyée, de connaître tout ce qu’on peut alléguer contre elle. À tout prendre, mistress Frankland n’est pas ce matin aussi mal que je pouvais le craindre. Elle sait que vous devez monter avec moi, et si vous voulez me donner le bras… »

M. Orridge décroisa ses jambes, se leva fort à la hâte, et alla même, d’instinct, jusqu’à la révérence la plus accusée. N’allez pas imaginer qu’en agissant ainsi le docteur compromît son indépendance, et qu’il eût trop aisément donné sa complète approbation aux procédés de la richesse. Non : tout en saluant d’un salut machinal M. Frankland, oublieux des circonstances qui rendaient non avenu cet hommage routinier, il pensait tout simplement, abstraction pure de tout calcul, à l’influence du sang, à l’espèce de politesse innée qu’explique une noble origine, à la valeur toute particulière qu’elle sait donner à telle ou telle parole, simple lieu commun sur des lèvres plébéiennes. M. Orridge, il faut lui rendre cette justice, possédait presque toutes les vertus de son espèce, et plus spécialement cette vertu si commune qui préserve les gens de laisser prendre à des considérations personnelles une influence quelconque sur leurs opinions. Certes, nous avons tous nos infirmités ; il est, en revanche, très-consolant de se dire que bien peu de nos amis, sans nous compter, sont sujets à pareille faiblesse.

À peine entré dans la chambre de mistress Frankland, et sur un simple coup d’œil, le docteur constata les changements regrettables que les événements de la veille au soir avaient produits. Le sourire dont elle accueillit son mari était le plus vague et le plus triste qu’Orridge eût jamais vu sur ses lèvres. Ses yeux ternes semblaient fatigués ; sa peau était sèche, son pouls irrégulier. Il était évident qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, et que son esprit n’était pas encore tranquillisé. Elle répondit aussi brièvement que possible aux questions purement médicales qu’il lui adressa, et d’elle-même, presque immédiatement, amena la conversation sur le compte de mistress Jazeph.

« Je suppose, dit-elle, s’adressant à M. Orridge, que vous savez ce qui est advenu. Je ne puis vous dire à quel point j’en suis peinée. Ma conduite à vos yeux, et sans doute aux yeux de cette pauvre malheureuse femme, doit sembler celle d’une personne très-capricieuse et très-dure. Je pleurerais volontiers, tant j’ai honte de la légèreté, de la poltronnerie que j’ai montrées. Il est déjà bien affreux de blesser qui que ce soit dans ses sentiments. Mais avoir affligé, comme nous l’avons fait, cette femme si malheureuse déjà, et si mal protégée ; lui avoir arraché des larmes si amères… lui avoir infligé une telle humiliation…

— Ma chère enfant, interrompit M. Frankland, vous déplorez les résultats, mais vous oubliez les causes. Rappelez-vous la terreur dans laquelle je vous ai trouvée ; certainement elle avait sa raison d’être… Rappelez-vous aussi combien vous étiez convaincue que la garde n’avait plus sa tête à elle. Bien certainement votre opinion là-dessus ne s’est pas, en si peu de temps, modifiée.

— C’est justement là, mon ami, cette pensée qui m’a, toute cette nuit, tourmentée et rendue perplexe… Je ne puis la changer. J’ai plus que jamais la certitude qu’il y a quelque chose de détraqué dans l’intelligence de cette femme ; et cependant, lorsque je songe à cette bonté qui l’a fait accourir ici pour me porter secours, à son désir si vif de m’être utile, je ne puis m’empêcher de rougir de mes soupçons… je ne puis penser qu’avec remords à ce renvoi dont je suis cause… Voyons, monsieur Orridge, dans la figure, dans l’attitude de mistress Jazeph, n’avez-vous rien remarqué qui vous ait fait douter de son bon sens ?

— Rien, très-certainement, mistress Frankland…, et si j’eusse conçu un pareil doute, je ne l’aurais pas amenée ici. Vous ne m’eussiez pas étonné en m’apprenant qu’elle s’était trouvée mal, où qu’elle avait eu quelque accès, ou qu’enfin quelque léger accident, fort peu effrayant pour toute autre personne, l’avait mise hors d’elle-même ; mais je vous avoue que vous me surprenez fort en me parlant d’un dérangement quelconque dans ses facultés intellectuelles.

— Est-ce que je me serais trompée ?… s’écria Rosamond, qui tour à tour, de M. Orridge à son mari, promenait un regard méfiant et chagrin… Lenny ! Lenny ! si je me suis trompée, en bonne vérité je ne me le pardonnerai jamais.

— Si vous nous disiez, chère amie, ce qui vous a donné à penser que cette femme est folle ? » insinua M. Frankland.

Rosamond hésita : « Certaines choses, dit-elle, qui ont dans la pensée de très-grandes proportions, deviennent, quand la parole veut les exprimer, si peu importantes… Je désespère presque de vous faire comprendre les bonnes raisons que j’ai eues de prendre peur… Et, d’un autre côté, en essayant de me justifier, je ne voudrais faire aucun tort à cette pauvre garde.

— Dites votre histoire à votre manière, et soyez sûre qu’elle sera bien dite, reprit M. Frankland.

— Et veuillez vous souvenir, continua M. Orridge, que je n’attache aucune importance à mon opinion sur le compte de mistress Jazeph. Je n’ai pas eu le temps d’asseoir sur elle un jugement en règle. Les occasions que vous avez eues de l’observer sont bien plus nombreuses que les miennes. »

Ainsi encouragée, Rosamond raconta purement et simplement tout ce qui s’était passé dans sa chambre la veille au soir, jusqu’au moment où, fermant les yeux, elle avait entendu la garde approcher du lit. Avant de répéter les paroles extraordinaires que mistress Jazeph avait murmurées à son oreille, elle s’arrêta et regarda son mari avec une sorte de sérieuse inquiétude.

« Pourquoi vous arrêter ? demanda M. Frankland.

— Je me sens toute nerveuse et troublée, Lenny, rien qu’en pensant à ce que venait de me dire la garde, au moment même où je sonnai.

— Qu’avait-elle dit ?… Est-ce quelque chose qui vous coûte à répéter ?

— Non, tout au contraire… Il me tarde de vous l’avoir redit, et de savoir ce qu’à votre avis cela signifie… Ainsi que je vous le contais, Lenny, nous avions parlé de Porthgenna, et du projet que j’ai d’explorer les appartements du nord, aussitôt que nous y serons arrivés… Elle m’avait fait beaucoup de questions au sujet du vieux manoir… Et je dois dire que l’intérêt qu’elle y semblait prendre me semblait inconcevable chez une personne étrangère à notre famille…

— Ah, oui ?…

— Lors donc qu’elle vint auprès du lit, elle s’agenouilla, ses lèvres touchant presque mon oreille, et, tout d’un coup, à voix très-basse : « Quand vous irez à Porthgenna, me dit-elle, n’entrez pas dans la chambre aux Myrtes ! »

M. Frankland tressaillit.

« Y a-t-il à Porthgenna une chambre ainsi désignée ? demanda-t-il avec une avide curiosité.

— Je ne l’ai jamais entendu dire, répondit Rosamond.

— En êtes vous bien certaine ? » demanda M. Orridge à son tour.

Jusqu’alors le docteur avait gardé à part lui le soupçon que mistress Frankland avait fort bien pu s’endormir immédiatement après son départ, et que le récit qu’elle faisait maintenant en toute sincérité, était celui des impressions laissées en elle par quelque cauchemar.

« Je suis parfaitement sûre de n’avoir jamais entendu mentionner une chambre de ce nom, répondit Rosamond. Je n’avais que cinq ans lorsque je quittai Porthgenna, et jusqu’alors ce nom n’avait jamais frappé mon oreille. Dans les années qui suivirent, mon père me parla souvent de notre ancienne maison ; mais jamais il n’en désignait, j’en suis bien certaine, aucun des appartements par un nom particulier. J’en puis dire autant de votre père, Lenny, après qu’il eut acheté le domaine. Ne vous rappelez-vous pas, d’ailleurs, cette lettre du maître maçon envoyé pour examiner l’édifice, lettre où il se plaignait précisément de la difficulté où il s’était vu, ne pouvant retrouver la clef de chaque porte, faute d’étiquettes et aussi faute de renseignements ? car personne à Porthgenna n’était en état de lui fournir ceux dont il aurait eu besoin… Comment donc aurais-je entendu parler de la chambre aux Myrtes ? Qui m’aurait appris ce nom ?… »

M. Orridge commençait à laisser voir quelque perplexité. Après tout, il n’était plus si certain que mistress Frankland fût la dupe d’un mauvais rêve.

« Depuis que ces mots ont été prononcés, continua Rosamond à l’oreille de son mari, je ne pense plus à autre chose… Ils ne me sortent pas de l’esprit, quoi que je fasse pour les chasser… Posez la main sur mon cœur, Lenny… vous le sentirez battre plus vite qu’à l’ordinaire, rien que pour vous les avoir répétés… N’est-ce pas que ce sont des mots étranges et saisissants ?… Quel sens leur donnez-vous, mon ami ?

— Qui est la femme dont ils émanent ?… Voilà la question la plus essentielle à vider, dit M. Frankland.

— Mais pourquoi venir me dire, à moi, ces paroles ? Voilà ce que je voudrais savoir… voilà ce qu’il faut que je sache ; sans quoi je ne retrouverai certainement pas ma tranquillité d’esprit.

— Calmez-vous, mistress Frankland, calmez-vous ! dit M. Orridge. Pour l’amour de votre enfant, pour vous-même aussi, essayez de vous rasseoir et d’envisager sans trop de trouble cet incident mystérieux. Si mes efforts peuvent jeter quelque lumière sur cette femme étrange et sa conduite plus étrange encore, comptez que je ne les épargnerai pas. Je vais aujourd’hui chez sa maîtresse pour y visiter une enfant malade ; soyez certaine que je m’y prendrai de manière à provoquer les explications de mistress Jazeph. Sa maîtresse saura tout ce que vous venez de me dire, à un mot près. Or, je puis vous le garantir, elle est justement de ces femmes franches et sans détour, qui tiennent à tout éclaircir, à ne rien tolérer d’équivoque. Nous saurons tout, et sur-le-champ. »

Les yeux fatigués de Rosamond reprirent leur éclat à cette proposition du docteur.

« Le baby va bien, moi aussi ; nous ne vous retiendrons pas une minute, dit-elle. De plus, monsieur Orridge, soyez aussi doux, aussi conciliant que possible vis-à-vis de cette pauvre femme. Et dites-lui que je n’aurais jamais songé à la renvoyer si, dans le moment, je n’eusse été effrayée au point de ne plus tenir compte de rien… Dites-lui combien, ce matin, je suis peinée de ce que j’ai fait… Dites-lui bien aussi…

— Chère amie, si mistress Jazeph est réellement privée de raison, à quoi voulez-vous que servent tant d’excuses ? interrompit M. Frankland. Il serait plus à propos que M. Orridge voulût bien offrir à sa maîtresse, et nos explications et nos excuses.

— Partez !… ne perdez pas de temps en causeries !… Je vous en supplie, partez vite ! s’écria Rosamond, voyant que le docteur allait répondre à son mari.

— Ne craignez rien… il n’y aura pas de temps perdu, répondit M. Orridge, la main sur le bouton de la porte. Mais ne l’oubliez pas, mistress Frankland, j’espère que votre ambassadeur, au retour de sa mission, vous trouvera, pour sa récompense, plus calme, plus maîtresse de vous-même que vous ne l’êtes ce matin. »

Sur cette recommandation indirecte, le docteur prit congé.

« Lorsque vous irez à Porthgenna, n’entrez point dans la chambre aux Myrtes ! répéta M. Frankland d’un air pensif. Voilà, Rosamond, de fort bizarres paroles. Qui cette femme peut-elle être ? Nous ne la connaissons ni l’un ni l’autre ; un accident des plus fortuits nous met en rapport avec elle, et nous la trouvons en possession d’un secret concernant notre maison, secret dont nous ne soupçonnions pas l’existence au moment où il lui a plu de parler.

— Mais cet avertissement, Lenny ?… cet avertissement si directement et si mystérieusement donné, non pas à vous, à moi seule !… Oh ! si seulement je pouvais m’endormir à l’instant même, pour ne me réveiller qu’au retour du docteur !…

— N’allez pas, chère amie, vous tenir pour très-certaine que, même alors, le mystère sera éclairci… Cette femme peut fort bien refuser toute explication à tout le monde.

— Ne me parlez pas d’un désappointement pareil, mon Lenny… Je serais capable de me lever pour aller l’interroger moi-même.

— Cela fût-il praticable, Rosamond, que vous pourriez fort bien vous heurter à une obstination inflexible, à un silence absolu. Elle peut avoir à redouter, après un aveu complet, telles conséquences que nous ne devinons pas, et, dans ce cas, je vous le répète, il est plus que probable qu’elle refusera toute explication ; ou, peut-être, encore plus probable qu’elle niera froidement les propos tenus par elle.

— En ce cas, Lenny, nous en ferons l’épreuve par nous-mêmes.

— Et comment cela, s’il vous plaît ?

— En continuant notre route vers Porthgenna, dès que je serai en état de me remettre en voyage. Une fois là, nous bouleverserons tout, sens dessus dessous, jusqu’à ce que nous ayons découvert s’il y a, oui ou non, dans le vieux manoir, une chambre qui ait jamais porté, depuis qu’il existe, le nom de chambre aux Myrtes.

— Et à supposer que pareille chambre existe ? demanda M. Frankland, qui commençait à se sentir gagné par l’enthousiasme de sa femme.

— S’il en est ainsi, dit Rosamond, dont la voix s’élevait et dont le visage s’animait de sa vivacité habituelle, comment pouvez-vous me demander ce qui s’ensuivra ?… Ne suis-je pas femme ?… Ne m’est-il pas défendu de pénétrer dans la chambre aux Myrtes ?… Ah ! Lenny, Lenny, connaissez-vous si mal la moitié du genre humain à laquelle j’appartiens pour douter de ce que je ferais, la chambre en question venant à être découverte ?… Eh bien ! mon chéri, cela va de soi… j’y entrerais à la minute même. »