Le Secret (Collins)/Livre V/4

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 268-277).


CHAPITRE IV.

Arrêtés au bord.


La première nuit passée à Porthgenna ne fut troublée ni par le moindre bruit, ni par aucune autre espèce d’interruption. Ni fantôme, ni même rêve de fantôme, ne porta dommage au profond sommeil de Rosamond. Elle s’éveilla gaie et bien portante, comme à l’ordinaire, et, bien avant le déjeuner, elle se promenait déjà dans les jardins de l’ouest.

Le ciel était couvert de nuages, et le vent sautait capricieusement, de minute en minute, à tous les points du compas. Dans le cours de sa promenade, Rosamond, venant à rencontrer le jardinier, lui demanda ce qu’il augurait du temps. Cet homme lui répondit qu’il pourrait bien pleuvoir encore avant midi, mais que, sauf erreur, dans les vingt-quatre heures suivantes on aurait de la chaleur.

« Dites-moi, je vous prie, si jamais vous avez entendu parler d’une chambre sise dans le pavillon nord de notre vieille maison, et qui s’appellerait la chambre aux Myrtes, » lui demanda Rosamond. Elle s’était bien promis, à son lever, de ne perdre, pour la découverte du grand Secret, aucune des chances que pouvaient lui donner des questions assidues, faites à tort et à travers, dans tout le voisinage.

Le jardinier était venu lui fournir sa première expérience.

« Jamais je n’ai entendu rien de pareil, madame, répondit cet homme ; mais le nom ne manque pas de vraisemblance, vu que les myrtes deviennent très-beaux dans ces parages.

— Existe-t-il des myrtes dans la partie des jardins située au nord ? demanda Rosamond, frappée de cette pensée que peut-être elle découvrirait la chambre mystérieuse en la cherchant, non pas au dedans, mais à l’extérieur de l’édifice… Je veux dire, comprenez-moi bien, tout près des murailles, au-dessous des fenêtres…

— Je n’ai vu sous les fenêtres, depuis que j’habite ici, que des mauvaises herbes et des tas d’ordures, » répondit le jardinier.

Juste à ce moment, on sonna le déjeuner. Rosamond rentra, bien résolue à explorer le jardin du nord et, si elle y trouvait quelques restes d’une plantation de myrtes, à bien remarquer la fenêtre au-dessus, pour faire ouvrir immédiatement la chambre à laquelle cette fenêtre donnerait du jour. Elle fit part à son mari de ce nouveau plan. Il la complimenta de l’invention, confessant, toutefois, qu’après ce que le jardinier avait dit touchant les mauvaises herbes et les tas d’ordures, il n’avait pas grande confiance dans les recherches faites à l’extérieur du bâtiment.

Aussitôt le déjeuner fini, Rosamond sonna pour mander le jardinier qui devait l’accompagner, et faire chercher les clefs des appartements du nord. Le coup de sonnette appela le valet de chambre de M. Frankland, lequel arriva porteur du courrier du matin, que le facteur venait justement de lui remettre. Rosamond parcourut rapidement l’adresse des lettres, et sauta sur l’une d’elles avec un petit cri de plaisir.

« Le timbre de Long-Beckley !… dit-elle en même temps à son mari… Enfin, le ministre donne signe de vie !… »

Elle ouvrit la lettre, qu’elle dévora pour ainsi dire en un clin d’œil, puis la laissa tomber sur ses genoux, les joues en feu : « Lenny, s’écria-t-elle, il y a, dans ces nouvelles, de quoi perdre le bon sens… La lettre du ministre, je vous assure, m’a littéralement coupé la respiration.

— Lisez-la-moi ! dit M. Frankland ; je vous en prie, lisez-la-moi tout de suite ! »

Rosamond satisfit immédiatement à cette demande, d’une voix hésitante et mal assise. Le docteur Chennery annonçait, en commençant, que sa lettre à Andrew Treverton était demeurée sans réponse : mais il ajoutait, que, néanmoins, cette lettre avait produit des résultats tels qu’on n’aurait pu les prévoir. Pour mettre ses correspondants au courant de ces résultats, il les renvoyait à la copie, incluse, d’une communication qu’il avait reçue de son homme d’affaires à Londres, laquelle portait la formule sacramentelle : Pour lui seul. Cette communication renfermait le compte rendu fort détaillé d’une entrevue qui avait eu lieu entre le valet de M. Treverton et le messager chargé d’aller prendre la réponse à la lettre du docteur Chennery. Shrowl, paraissait-il, avait débuté par transmettre littéralement à cet homme le disgracieux message de son maître ; ensuite il avait exhibé la lettre du ministre, mise en lambeaux, et la copie du plan dressé par lui, comme nous l’avons raconté ; enfin il s’était déclaré prêt à livrer cette copie en échange d’un billet de banque de cinq livres sterling. Le messager avait expliqué à son tour que l’achat du document n’entrait pas dans ses instructions, et il avait conseillé au domestique de M. Treverton de s’adresser directement à l’agent du docteur Chennery. Après quelques hésitations, Shrowl s’y était décidé, sous prétexte de quelque commission dont il s’était dit chargé ; il avait vu l’agent, il avait été questionné sur les moyens par lesquels il était devenu possesseur de la copie en question ; et voyant qu’il n’obtiendrait pas le prix qu’il en demandait s’il ne voulait répondre à cet interrogatoire, il avait fini par rapporter toutes les circonstances dans lesquelles son travail s’était exécuté. Une fois renseigné là-dessus, l’agent s’était engagé à demander immédiatement les instructions du docteur Chennery ; et il avait écrit en conséquence, prenant soin de mentionner, en post-scriptum, qu’il avait vu le plan sur lequel la copie avait été prise, et s’était assuré que ce plan indiquait la position relative des portes, des escaliers, des chambres, etc., avec la désignation de chaque localité.

Reprenant ensuite la parole pour son propre compte, le docteur Chennery laissait entièrement à M. et à mistress Frankland le soin de décider ce qui restait à faire. Il s’était déjà, dans sa manière de voir, légèrement compromis en s’adressant à Andrew Treverton en vertu de motifs supposés ; et il se devait de ne plus se hasarder dans l’affaire qui venait de prendre ainsi un nouvel aspect, pas même en exprimant une opinion ou en donnant un conseil. Il se regardait comme parfaitement certain que ses jeunes amis, après qu’ils auraient mûrement envisagé la chose sous toutes ses faces, en viendraient à choisir le meilleur parti, et le plus sage. D’après cette conviction, il avait enjoint à son homme d’affaires de ne plus faire un pas jusqu’à ce qu’il eût reçu les ordres de M. Frankland, à qui seul il appartenait, maintenant, de diriger sa marche.

« Diriger sa marche !… s’écria Rosamond, qui froissa la lettre dans ses mains par un mouvement où se trahissait une extrême agitation, dès qu’elle en eut lu la dernière ligne… Ce sera bientôt fait, ma foi… Une minute suffira pour écrire, une seconde suffira pour lire ce que nous avons à lui envoyer en fait de « direction. » À quoi pense le ministre, avec ses « choses mûrement envisagées sous toutes leurs faces ?… » Il n’y a qu’un parti à prendre, ajouta-t-elle, en vraie femme, ne se préoccupant que du résultat à obtenir, sans tenir compte des moyens d’arriver… Il n’y a qu’un parti à prendre : c’est de donner à cet homme l’argent qu’il demande, et d’avoir ici la copie du plan par le retour du courrier. »

M. Frankland, plus sérieux, hochait la tête. « Ceci, disait-il, est tout à fait impraticable. Donnez-vous, ma chère, le temps d’y réfléchir seulement une minute, et vous verrez que nous ne pouvons, d’aucune manière, trafiquer, avec un valet, des renseignements qu’il a subrepticement obtenus, en fouillant la bibliothèque de son maître.

— Oh ! mon bon ami… ne parlez pas ainsi ! s’écria Rosamond suppliante, avec un regard qui exprimait la consternation où venait de la plonger ce nouvel aperçu… Quel mal y a-t-il à faire gagner cinq guinées à ce pauvre diable ?… Il n’a fait que copier ce plan… Il n’a rien volé.

— À mon sens, il a volé un renseignement, dit Léonard.

— Soit, reprit Rosamond avec une nouvelle insistance… mais, au fond, quel préjudice en résulte-t-il pour son maître ?… À mon sens, à moi, ce maître mérite bien qu’on lui vole ce renseignement, pour ne l’avoir pas poliment envoyé au ministre, sur sa première requête… Il nous faut ce plan… Oh ! Lenny, ne branlez pas ainsi la tête… Il nous le faut, vous le savez bien. À quoi sert de se montrer si scrupuleux envers un misérable (je l’appelle ainsi, bien qu’il soit mon oncle) qui manque aux plus simples règles du savoir-vivre ?… Vous ne pouvez traiter avec lui (le ministre lui-même vous le dirait, s’il était ici) comme vous traiteriez avec des gens civilisés, ou simplement des gens de bon sens, ce qu’il n’est pas, au dire de tout le monde. À quoi lui sert le plan des appartements du nord ?… Et de plus, s’il en a quelque chose à faire, n’a-t-il pas l’original ?… On ne lui a pas volé son renseignement, puisqu’il n’a pas un instant cessé de l’avoir à sa disposition… Voyons, cher, tout cela n’est-il pas strictement vrai ?

— Rosamond, Rosamond !… dit Léonard, que faisaient sourire ces sophismes féminins, d’une si limpide transparence… vous raisonnez, savez-vous, en vrai jésuite.

— Peu m’importe en quoi je raisonne, mon bon ami, pourvu que je finisse par avoir le plan. »

M. Frankland hochait la tête de plus belle. Voyant que ses arguments n’opéraient pas, Rosamond, très-sagement, recourut à l’arme que son sexe, de tout temps, a su rendre victorieuse : la persuasion. Elle s’en servit si à propos et si bien, et trouva si merveilleusement le défaut de la cuirasse, qu’elle obtint, en fin de compte, de son époux qui le lui concédait à regret, une espèce de compromis, en vertu duquel il lui était loisible d’acheter la copie du plan, mais à une condition : c’était de renvoyer le plan à M. Treverton, aussitôt qu’il leur aurait servi dans leur recherche ; on l’informerait, en même temps, des moyens employés pour se le procurer ; et on s’excuserait de cet étrange procédé sur le manque de courtoisie dont lui-même avait fait preuve en refusant un éclaircissement sans importance, que tout autre, à sa place, se fût empressé de procurer. Rosamond fit tous les efforts imaginables pour obtenir le retrait, ou du moins la modification de cette clause restrictive : mais l’orgueil susceptible de son époux ne souffrait pas aisément le contact, même de cette main douce et légère. « J’ai déjà, plus que je ne l’aurais dû, fait violence à mes convictions, disait-il, et certes je n’irai pas plus loin dans cette voie… Si nous devons nous abaisser à négocier avec ce domestique, ne lui laissons pas le droit de nous revendiquer comme ses complices. Écrivez en mon nom, Rosamond, à l’homme d’affaires du docteur Chennery, et dites-lui que nous consentons à acquérir la copie du plan sous la condition que j’ai dite ; condition qui devra naturellement, au préalable, être communiquée, dans les termes les plus nets, au domestique avec lequel nous sommes réduits à traiter.

— Et si ce domestique refuse de risquer la perte de sa place, danger auquel cette condition l’expose bien évidemment ? dit Rosamond qui se plaçait, comme à regret, devant son bureau.

— Ah ! ma chère, ne nous tourmentons pas en supposant quoi que ce puisse être !… Attendons, sachons ce qui arrive, et agissons selon les circonstances ! Quand vous serez prête à écrire, dites-le-moi, et je vous dicterai, pour cette fois, la lettre telle que je la comprends. Je veux bien faire savoir à l’homme d’affaires de notre cher ministre que nous agissons ainsi, d’abord parce que M. Andrew Treverton n’est pas de ces hommes vis-à-vis desquels on se conforme aux règles établies entre gens du monde ; en second lieu, parce que le renseignement qui nous est proposé par son domestique, extrait d’un livre imprimé, ne touche en aucune façon, directe ou indirecte, aux affaires privées de M. Treverton. Maintenant, Rosamond, que vos instances m’ont fait accepter ce compromis avec ma conscience, au moins dois-je le justifier autant que possible, vis-à-vis des autres comme vis-à-vis de moi-même. »

Voyant qu’elle avait affaire à une résolution inébranlable, Rosamond eut le tact de ne plus insister. La lettre fut écrite exactement comme Léonard la dicta. Quand elle eut été placée dans le sac destiné à la poste, avec les réponses que demandaient les dépêches arrivées ce matin-là, M. Frankland rappela à sa femme l’intention qu’elle avait manifestée, en déjeunant, de visiter les jardins du nord, et lui demanda de vouloir bien l’emmener avec elle. Il avouait franchement, maintenant qu’il connaissait le contenu de la lettre adressée au docteur Chennery, qu’il donnerait bien cinq fois la somme exigée par Shrowl en échange de sa copie du plan, pour pouvoir découvrir, sans l’assistance de personne, et avant le départ du sac aux lettres pour le bureau de poste, cette mystérieuse chambre aux Myrtes. Rien, disait-il, ne lui ferait autant de plaisir que de jeter au feu la lettre qu’il venait de dicter, et d’envoyer, au lieu de cette lettre, un refus pur et simple d’acheter le plan.

Ils allèrent dans les jardins du nord, et là, Rosamond put se convaincre, par le témoignage de ses propres yeux, qu’elle n’avait pas la moindre chance de découvrir, sous les fenêtres, le plus léger vestige d’un berceau de myrtes. Du jardin, ils rentrèrent dans la maison, et se firent ouvrir la porte qui donnait entrée dans le vestibule du nord.

On leur montra, sur les dalles, la place où les clefs avaient été retrouvées, et, sur le premier palier, celle où on avait découvert mistress Jazeph, une fois l’alarme donnée. D’après une suggestion de M. Frankland, on ouvrit la porte de la chambre qui était immédiatement en face. Elle offrait un désolant tableau d’obscurité sale et poudreuse. Quelques tableaux anciens étaient empilés contre un des murs ; quelques chaises disloquées s’entassaient au centre du parquet ; des porcelaines brisées gisaient sur la tablette de la cheminée ; et dans un coin, un petit meuble à tiroirs, fendillé de toutes parts, pourrissait peu à peu. Ces menues reliques de ce qui avait été jadis le mobilier et la décoration de cette pièce abandonnée furent examinées avec le plus grand soin ; mais on ne découvrit rien qui importât le moins du monde, rien qui pût contribuer à éclaircir en quoi que ce fût le mystère de la chambre aux Myrtes.

« Ferons-nous ouvrir quelque autre porte ? demanda Rosamond, quand ils furent sortis sur le palier.

— Il me semble que ce serait en pure perte, répondit son mari. Notre unique espérance de jamais savoir en quoi consiste le mystère de la chambre aux Myrtes, si réellement il est aussi bien caché qu’on doit le supposer, est de fouiller à fond cette chambre, et nulle autre. La fouille, pour être complète, doit comprendre, s’il en faut venir à ces extrémités, le démembrement des parquets et des lambris, peut-être même la démolition partielle des murs. Nous pouvons pratiquer ceci dans une pièce qui nous est clairement désignée ; mais, à moins de jeter bas tout ce côté de la maison, il nous est impossible de soumettre à pareille épreuve chacune de ces seize chambres parmi lesquelles nous errons au hasard et sans guide. Il est déjà pas mal désespérant de chercher nous ne savons quoi ; aussi faut-il d’abord tâcher de découvrir où sont les quatre murailles dans l’enceinte desquelles doit commencer et s’accomplir cette recherche qui, vraiment, ne promet guère… Voyons un peu… Le parquet de ce palier doit être couvert de poussière à une certaine épaisseur… N’y est-il pas resté quelques traces, après la visite de mistress Jazeph, qui puissent nous conduire à la bonne porte ? »

Cette conjecture ingénieuse fit aussitôt rechercher si, effectivement, il existait des empreintes de pas sur la poussière du palier, mais on n’en découvrit aucune. À quelque époque antérieure, on avait étendu des nattes sur ce plancher, et leur surface inégale, çà et là pourrie et rompue, n’avait pas laissé la poussière y former une couche régulière et unie. En certains endroits, où la natte trouée laissait voir les planches qu’elle recouvrait naguère, le domestique de M. Frankland croyait découvrir, sur la poussière, des empreintes qu’y aurait laissées, soit la pointe, soit le talon d’un soulier : mais ces indices, faibles et d’un aspect douteux, étaient séparés l’un de l’autre par des distances assez notables, et il était tout simplement impossible d’en rien conclure qui importât à la recherche commencée. Après plus d’une heure consacrée à l’examen du pavillon nord, Rosamond fut obligée d’avouer que les domestiques avaient eu raison, en lui ouvrant la porte du vestibule, quand ils lui prédisaient qu’on ne découvrirait rien.

« Il faut envoyer la lettre, Lenny, » dit-elle quand ils furent de retour dans la salle à manger.

En effet, aucun moyen d’échapper à cette triste nécessité… « Faites donc partir notre courrier, répliqua son mari, et n’en parlons plus. »

La lettre fut expédiée le jour même. La position écartée de Porthgenna, et l’état du chemin de fer, qui alors n’était pas achevé dans toute sa longueur, empêchaient qu’on pût attendre raisonnablement une réponse avant deux jours écoulés. Comprenant bien qu’il vaudrait mieux, pour Rosamond, que ces journées d’attente fussent passées hors du manoir, M. Frankland proposa, pour tuer le temps, une petite excursion le long de la côte. Ils devaient y trouver quelques sites fameux dans le pays, qui sans doute intéresseraient Rosamond, et tout au moins l’obligeraient à se mettre en frais de description pour le compte de Léonard, réduit à les voir par les yeux d’autrui. Cette bonne idée fut mise à exécution sur-le-champ. Le jeune couple partit de Porthgenna, où il ne revint que le soir du second jour.

Le lendemain matin, au moment où Rosamond et Léonard entraient dans la salle où le déjeuner était servi, la lettre de l’homme d’affaires du ministre, cette lettre après laquelle on soupirait, se trouvait déjà sur la table. Shrowl s’était décidé à accepter la condition posée par M. Frankland, d’abord parce qu’il regardait comme fou l’homme assez mal avisé pour refuser un billet de cinq livres sterling, mis à sa disposition ; secondement, parce qu’il croyait son maître trop entièrement tombé sous sa dépendance pour qu’une raison quelconque pût le décider à se priver de ses services ; troisièmement enfin, parce qu’il se consolait d’avance de perdre une position qui, après tout, n’avait rien de fort attrayant à ses yeux. En conséquence, le marché n’avait pas pris à conclure plus de cinq minutes, et, portant témoignage du fait, la copie du plan était là, incluse dans la lettre de l’homme d’affaires.

Rosamond, de ses mains qui tremblaient, étendit sur la table le document révélateur ; elle le considéra, plusieurs minutes durant, avec une attention passionnée, et posant son doigt sur le petit carré qui marquait l’emplacement de la chambre aux Myrtes :

« La voilà !… s’écria-t-elle… Oh ! Lenny, comme mon cœur bat !… Une, deux, trois, quatre !… C’est la quatrième porte à partir du palier du premier étage, qui est celle de la chambre aux Myrtes. »

Elle aurait immédiatement demandé les clefs des appartements du nord ; mais son mari insista pour qu’elle se calmât d’abord un peu, et prît à loisir quelques aliments. Quoi qu’il pût dire, du reste, le repas fut si promptement expédié qu’au bout de dix minutes, le bras de sa femme sous le sien, et guidé par elle, il montait plus rapidement que de coutume le grand escalier.

Les pronostics du jardinier, relativement au temps, s’étaient vérifiés. La chaleur était venue, chaleur lourde, brumeuse, chargée de vapeurs énervantes. Un brouillard blanc et mobile, étendu par couches minces sur tout le ciel, s’abaissait du côté de la mer jusqu’à l’extrême limite de l’horizon, et semblait émousser toutes les pointes anguleuses de la perspective, aussi loin qu’elle s’étendait vers les bruyères marécageuses. La lumière du soleil était pâle et comme tremblante. Des arbustes en fleurs posés sur le rebord des fenêtres ouvertes, les feuillages les plus hauts et les plus légers demeuraient immobiles. Les animaux domestiques, gagnant les recoins obscurs, allaient s’y coucher et dormir. Ces mille bruits qui se produisent au hasard dans une vaste habitation résonnaient plus éclatants, ou plus intenses, dans cette espèce de repos étouffant, alangui, sous lequel la chaleur tenait la terre. Dans la salle inférieure, résidence accoutumée des domestiques, le bruit qui d’ordinaire accompagne les travaux du matin était amorti. Rosamond, en passant pour aller prendre les clefs dans la chambre de la femme de charge, y jeta un regard ; les femmes de service s’éventaient, les hommes avaient mis habit bas. Ils se plaignaient tous de ce chaud excessif, et s’accordaient à dire que jamais, au mois de juin, ils n’avaient vu ni entendu parler de journée pareille à celle-ci.

Rosamond prit les clefs, refusa l’offre de la femme de charge qui lui proposait de l’accompagner, et, guidant son mari le long des corridors, ouvrit la porte du vestibule nord.

« Quelle singulière fraîcheur il fait ici !… » dit-elle au moment où ils pénétraient dans cette pièce déserte.

Elle s’arrêta au pied de l’escalier, et, plus fort qu’auparavant, serra contre elle le bras de son mari.

« Qu’arrive-t-il donc ? demanda Léonard… Serait-ce que notre passage subit à cette humide fraîcheur vous incommode le moins du monde ?

— Non… non, répondit-elle en toute hâte… Je suis trop agitée pour ressentir maintenant ou l’influence du chaud ou l’influence du froid, comme en d’autres circonstances… Mais, Lenny, supposons que vous ne vous trompez pas dans votre conjecture sur mistress Jazeph…

— Oui… Eh bien ?

— Supposons aussi que nous découvrons le Secret de la chambre aux Myrtes… Ne pourrait-il pas arriver que ce secret, concernant mon père ou ma mère, fût quelque chose que nous devrions ignorer toujours ?… C’est à quoi j’ai pensé quand mistress Pentreath m’a proposé de venir avec nous… et c’est pourquoi j’ai voulu n’avoir que vous avec moi.

— Il est tout aussi probable que le Secret porte sur quelque chose que nous pouvons savoir, répondit M. Frankland, après un moment de réflexion… En somme, d’ailleurs, l’idée que j’ai pu avoir sur le compte de mistress Jazeph n’est qu’une conjecture fort hasardée… Cependant, Rosamond, pour peu que vous sentiez en vous la moindre hésitation…

— Non… Advienne que pourra, Lenny, nous ne pouvons plus reculer désormais… Rendez-moi votre main… Nous avons marché jusqu’ici ensemble à la recherche de ce mystère… C’est ensemble que nous l’éclaircirons. »

Elle montait l’escalier tout en parlant, et le menait après elle sur le palier ; elle étudia de nouveau le plan, et s’assura que l’idée qu’elle s’était faite, d’après ce document, sur l’emplacement de la chambre aux Myrtes, n’avait rien que de très-exact. Elle compta les portes jusqu’à la quatrième, prit dans le paquet des clefs celle qui portait le n° 4, et l’introduisit dans la serrure.

Avant de la tourner, elle s’arrêta, et de côté jeta un regard vers son mari.

Debout près d’elle, il tenait dans la direction de la porte, attentive et résignée, sa calme figure. Elle posa sur la clef sa main droite, la tourna lentement dans la serrure, rapprocha d’elle, de la main gauche, le bras de son mari, et encore une fois s’arrêta.

« Je ne sais vraiment ce qui m’arrive, murmurait-elle d’une voix affaiblie… J’ai presque peur de pousser cette porte.

— Votre main est glacée, Rosamond !… Attendons un peu !… Refermez cette porte !… Ajournons à un autre moment… »

Pendant qu’il prononçait ces paroles, il sentait, sur sa main, les doigts de sa femme se contracter de plus en plus. Ensuite il y eut un instant, un seul, dont le souvenir ne devait plus le quitter, un instant où ils ne respiraient plus, un instant de silence absolu… Puis il entendit le bruit aigu et criard d’une porte qui s’ouvre sur des gonds rouillés… il sentit qu’on l’entraînait en avant dans une atmosphère nouvelle, et comprit que Rosamond et lui se trouvaient maintenant dans la chambre aux Myrtes.