Le Secret (Collins)/Livre VI/5

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 377-386).


CHAPITRE V.

Quarante mille livres sterling.


Un des dictons populaires le plus généralement accrédités est certainement celui qui attribue au Temps le titre de Grand Consolateur. Et il n’en est peut-être pas qui exprime aussi imparfaitement la vérité. Le travail qui nous est imposé, la responsabilité qu’il faut encourir, les exemples que nous devons à autrui, voilà les grands consolateurs. Le Temps n’a que la vertu négative d’aider la douleur à s’user elle-même. Quel de nous (de ceux-là s’entend qui étudient les phénomènes moraux) n’a pas remarqué que le regret des morts s’effaçait le plus vite chez ceux qui ont le plus de devoirs à remplir envers les vivants ? Quand l’ombre du malheur vient se poser sur notre toit, la question n’est pas de savoir combien il faudra de temps pour y ramener les rayons du soleil, mais quels travaux vont nous contraindre à marcher d’un pas plus ou moins rapide vers ce point de l’avenir où les rayons du soleil nous attendent. Le Temps, qui peut revendiquer bien d’autres victoires, n’a jamais, à lui seul, vaincu la douleur. Ce qui nous console le mieux du départ des morts, c’est l’impérieuse nécessité de pourvoir à l’existence de ceux qui leur survivent.

La vie que menait Rosamond, sous le coup de cette lourde affliction qui venait d’y porter tant de tristesse, était la meilleure démonstration de cette théorie. Après que, malgré la force native de son heureux caractère, elle eut fléchi sous le choc de cette mort si étrangement solennelle et entourée de tant de terreurs, qui était venue lui ravir sa mère à peine retrouvée, ce ne fut point la marche lente des jours qui l’aida peu à peu à se relever, mais bien la nécessité, qui n’accorde pas de délais ; la nécessité, qui la rappela tout aussitôt à ses devoirs envers ce mari qui venait de pleurer avec elle, envers cet enfant dont la vie à peine commencée était une partie de sa propre vie, envers ce vieillard dont le chagrin désespéré ne trouvait de secours que dans les sympathies du jeune ménage, et ne pouvait puiser de résignation que dans celle dont Rosamond lui donnait l’exemple.

Dès le début, c’était à elle qu’était échue la pénible responsabilité de lui venir en aide. Avant qu’eût sonné la première heure de nuit, dans cette soirée fatale, il lui avait fallu s’arracher à ce chevet près duquel elle priait, pour courir au-devant de lui, l’arrêter au seuil de la porte, et, avant qu’il ne la franchît, le préparer à savoir qu’il allait entrer dans une chambre mortuaire. L’amener peu à peu, par d’insensibles gradations, à anticiper, à pressentir, à comprendre la terrible vérité ; au moment où elle lui apparut face à face, l’aider à soutenir le premier assaut de la douleur ; après l’inévitable ébranlement de cette bonne et faible nature, lui rendre, peu à peu, quelque ressort et quelque volonté : tels furent les soins impérieusement dictés au dévouement de Rosamond ; et ces soins empêchèrent son âme de s’abandonner aux accablantes inspirations d’une douleur qui se concentre en elle-même. Ce ne fut pas, ensuite, la moindre des épreuves auxquelles elle dut faire face, que de voir l’état de douloureuse inertie auquel avait réduit le pauvre vieillard une perte qu’il n’était pas en état de supporter.

Ses dehors étaient ceux d’un homme dont les facultés sont à jamais amorties par un choc soudain. Il restait assis, des heures entières, à côté de sa boîte à musique, la caressant parfois d’une main distraite, et se parlant tout bas tandis qu’il la regardait, mais sans jamais essayer de la faire jouer. C’était là l’unique vestige, l’unique symbole de toutes ces joies, de tous ces chagrins du foyer domestique, les seuls intérêts, les seules affections de sa vie passée. Lorsque Rosamond, pour la première fois, vint à ses côtés s’asseoir et lui prendre la main pour le consoler un peu, il promena ses yeux tristes de ce beau visage compatissant à la boîte de musique, et se répétait continuellement les mêmes mots, sans qu’ils parussent avoir pour lui un sens bien précis : « Tous partis, à présent !… Oui, tous… Frère Max, sœur Agathe, et Sarah aussi, la nièce Sarah !… Il ne reste plus que la petite boîte et moi, tout seuls au monde… Mozart ne peut plus chanter… Il a chanté pour la dernière de tous… »

Le second jour, il ne se fit en lui aucun changement appréciable. Le troisième, Rosamond, posant avec respect sur le sein de sa mère le petit volume d’Hymnes, entouré d’une tresse de ses cheveux, baisa pour la dernière fois ce visage triste et paisible. Le vieillard assistait à ces adieux muets ; et, quand ils furent terminés, il suivit Rosamond. À côté de la bière, et ensuite, quand elle l’eut ramené auprès de son mari, il demeura plongé dans le même apathique chagrin qui, dès le principe, l’avait, pour ainsi dire, écrasé. Mais quand ils commencèrent à parler de ces restes qu’il fallait, dès le lendemain, transférer au cimetière de Porthgenna, ils remarquèrent dans ses yeux ternes un éclat soudain, et s’aperçurent que son attention, jusqu’alors impossible à fixer, suivait maintenant chacune de leurs paroles. Au bout d’un instant, il se leva de son fauteuil, s’approcha de Rosamond, et la regarda au visage avec une sorte d’inquiétude. « Je crois, dit-il, que je m’en tirerais mieux, si vous me permettiez de partir avec elle. Nous devions, si elle eût vécu, revenir ensemble dans le Cornouailles… Puisqu’elle est morte, ne voulez-vous pas que nous y retournions ensemble tout de même ? »

Rosamond essaya quelques douces remontrances, et voulut le convaincre qu’il valait mieux confier cette translation aux soins du valet de chambre de son mari, domestique digne de toute confiance, et, par sa position, mieux en état que personne de prendre ces soins minutieux, auxquels de proches parents sont hors d’état de vaquer, à raison de la douleur qui les préoccupe. Elle ajouta que son mari voulait rester à Londres, afin qu’elle pût prendre un jour de repos absolu, qui lui était indispensable, et qu’ils comptaient partir ensuite pour le Cornouailles, de manière à se trouver à Porthgenna le jour des obsèques ; elle le priait donc, en ce moment de crise pour tous, de ne pas séparer son chagrin des leurs, puisque désormais il existait pour eux trois des liens que la mort seule pouvait rompre, liens de sympathie mutuelle et de regrets partagés.

Il écouta silencieusement, et dans l’attitude de la soumission, les paroles de Rosamond. Mais, quand elle eut fini, il renouvela son humble requête. Pour le moment, il n’avait qu’une pensée : celle de retourner dans le Cornouailles avec tout ce qui restait de l’enfant de sa sœur. Léonard et Rosamond comprirent tous deux qu’il serait inutile de s’y opposer. Tous deux sentirent qu’il serait cruel de le garder auprès d’eux, et qu’il fallait le laisser partir. Ayant donc chargé secrètement le domestique de lui sauver tous les embarras, toutes les difficultés de la route, de se prêter avec complaisance à tous les désirs qu’il pourrait exprimer, de lui donner enfin toute espèce d’aide et de protection, sans le fatiguer d’assiduités importunes, ils laissèrent le vieillard obéir à l’unique impulsion qui le rattachait encore aux intérêts, aux événements de notre éphémère existence. « Bientôt, leur dit-il en prenant congé d’eux, bientôt je vous remercierai mieux de me laisser me soustraire à ce tapage de Londres, de me laisser partir en compagnie de tout ce qui me reste de ma nièce Sarah… Je sécherai mes pleurs de mon mieux, et tâcherai d’avoir plus de courage lorsque nous nous retrouverons. »

Le jour suivant, restés en tête-à-tête, Rosamond et son mari cherchèrent à se distraire des tristesses du présent, en songeant aux problèmes que l’avenir leur donnait à résoudre. Quelle influence allait avoir sur leurs plans d’avenir le changement survenu dans l’état de leur fortune ? Ce sujet traité à fond, ils en vinrent à parler de leurs amis, et de l’obligation où ils étaient maintenant de communiquer aux plus anciens, aux plus intimes, les événements qui avaient suivi la découverte faite dans la chambre aux Myrtes. Le premier nom qui s’offrit à leur pensée, quand ils abordèrent cette question, fut naturellement celui du docteur Chennery ; et Rosamond, qui redoutait pour sa tristesse une trop complète oisiveté, proposa d’écrire immédiatement au bon ministre, pour le mettre sommairement au courant de ce qui s’était passé depuis leurs derniers échanges de lettres, et aussi pour lui demander de ne pas différer au delà de cette année l’accomplissement d’une promesse remontant déjà loin, en vertu de laquelle il devait passer à Porthgenna-Tower, avec elle et son mari, ses vacances d’automne. Le cœur de Rosamond appelait de tous ses vœux le moment où elle reverrait son vieil ami. Et elle le connaissait trop bien pour n’être pas certaine qu’une simple allusion au chagrin qu’elle venait d’éprouver, à la rude épreuve qu’elle venait de subir, suffirait pour attirer le docteur auprès d’elle, sitôt qu’il aurait pu terminer les arrangements d’intérieur, préliminaires indispensables du voyage auquel on le conviait.

Tout en écrivant cette lettre, l’enchaînement des souvenirs les fit songer à un autre de leurs amis, plus récemment compté comme tel, mais qui avait aussi quelques droits à leur confidence, à raison du rôle qu’il avait joué dans les événements qui avaient amené la découverte du Secret. Cet ami n’était autre que M. Orridge, le médecin de West-Winston, dont l’intervention fortuite avait amené près du lit de Rosamond cette mère qu’elle venait de retrouver et de perdre. Elle lui écrivit aussitôt, conformément à la promesse qu’elle lui avait faite, en quittant West-Winston, de lui communiquer le résultat de leurs recherches, dirigées alors vers la chambre aux Myrtes, pour l’informer que la découverte de cette chambre avait conduit à la révélation de certains événements assez pénibles, et qui, maintenant comptaient parmi ceux d’un passé irrévocable. Il n’était pas nécessaire d’en dire plus long à un ami placé, vis-à-vis d’eux, dans un ordre de rapports qui ne commandait pas une confiance absolue.

Rosamond venait de tracer l’adresse de cette seconde lettre, et, distraite, couvrait de hachures le papier de son buvard, quand un bruit de voix irritées, éclatant tout à coup dans le corridor, vint la réveiller en sursaut. Elle n’avait, pour ainsi dire, pas eu le temps de se demander ce qui pouvait faire l’objet d’une pareille dispute, lorsque la porte s’ouvrit, violemment poussée, et devant elle apparut un homme de haute taille, assez avancé en âge, pauvrement vêtu, d’une physionomie peu prévenante, bouleversée de plus par la colère, et porteur d’une barbe grise fort dépenaillée. Derrière lui, dans un état d’indignation mal contenue, se tenait le principal garçon de l’hôtel.

« Trois fois de suite, madame, j’ai dit à cet individu, commença ce zélé subalterne, que M. et mistress Frankland…

— N’étaient pas chez eux, interrompit le personnage mal vêtu, finissant la phrase du garçon d’hôtel… Oui, vous m’avez dit cela. Je vous ai répondu que la parole n’avait été donnée à l’homme que pour déguiser la vérité !… que, dès lors, je ne me regardais pas comme tenu de vous croire… Et, en effet, vous mentiez ! Voici M. et mistress Frankland qui ne me paraissent pas être à la promenade. Je viens pour affaires, et veux leur parler cinq minutes ; je m’assois donc, sans y être invité, et je me nomme Andrew Treverton. »

Là-dessus il s’installa tranquillement dans le fauteuil le plus proche. Tandis qu’il parlait, la colère avait fait monter le sang aux joues de Léonard ; mais Rosamond intervint, avant que son mari eût pu prendre la parole.

« À quoi bon, cher ami, vous fâcher ainsi ? lui avait-elle dit à voix basse… Avec un homme pareil, le sang-froid est ce qui vaut le mieux. » Elle fit alors un signe au garçon, qui se trouva libre de quitter l’appartement, et ensuite, se tournant du côté de M. Treverton : « Monsieur, lui dit-elle, vous entrez chez nous, de force, à un moment où de grands chagrins, survenus tout récemment, nous mettent hors d’état d’engager aucune espèce de discussion. Nous aurons pour votre âge les égards que vous refusez à notre douleur. Puisque vous désirez parler à mon mari, le voici tout prêt à se contenir, et, pour l’amour de moi, à vous écouter paisiblement.

— Soyez tranquille ; pour l’amour de moi-même, je ne vous ennuierai pas longtemps, répliqua M. Treverton. Aucune langue de femme, jusqu’à présent, ne m’a trouvé disposé à lui servir longtemps d’affiloir, et je ne pense pas que je m’y prête jamais. Je suis donc venu vous dire trois choses : Primo, votre avocat m’a raconté ce que vous avez découvert dans la chambre aux Myrtes ; secundo, votre argent m’a été remis ; tertio, j’entends le garder. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense, monsieur, qu’il est fort inutile de rester plus longtemps ici, puisque votre seul objet, en y venant, était de nous apprendre ce que nous savions déjà, repartit Léonard… Nous savions que l’argent en question était dans vos mains… et nous ne doutions nullement que vous ne voulussiez le garder.

— Oui-da !… Est-ce bien sûr, ce que vous dites là ?… reprit M. Treverton. Est-il bien sûr que vous n’avez conservé aucune arrière-pensée, aucune espérance ? Ne vous flattez-vous pas que quelque petit accroc légal pourrait bien de ma poche faire rentrer dans la vôtre ce joli petit capital ?… Je viens vous prémunir contre cette douce illusion… Elle n’a pas la moindre chance de se réaliser jamais… Pas la moindre, non plus, que ma générosité vous tienne compte de votre sacrifice héroïque. Je suis allé aux Doctors’ Commons.[1] J’y ai pris une licence d’administration ; j’ai eu main-mise légale sur le capital, je l’ai placé chez mon banquier, et je ne sache pas que, depuis le jour de ma naissance, j’aie cédé à ce qu’on appelle un bon sentiment… C’est ainsi que mon frère m’avait jugé, et, certes, mieux que personne il devait me connaître. C’est pourquoi, je vous le répète, pas un farthing de cette grosse fortune ne vous reviendra jamais, ni à l’un ni à l’autre.

— Et je vous répète, moi, répliqua Léonard, que nous n’avons aucune raison d’entendre à nouveau ce dont nous étions persuadés par avance. C’est un soulagement pour ma conscience et pour celle de ma femme, que d’être dessaisis d’une fortune à laquelle nous n’avons aucun droit. Et je parle en son nom comme au mien, quand je vous dis qu’en attribuant un motif intéressé à la restitution spontanée que nous avons faite de cet argent, vous nous faites, à tous deux, une injure dont vous devriez rougir.

— Et c’est là, réellement, votre manière de voir, pas vrai ? dit M. Treverton. C’est ainsi, n’est-ce pas, que vous me parlez, vous qui avez perdu cet argent, à moi qui l’ai recouvré ?… Et vous, madame, donnez-vous votre approbation à votre mari, quand il traite ainsi un parent riche qui pourrait faire votre fortune à tous deux, si bon lui semblait ? demanda-t-il, s’adressant brusquement à Rosamond.

— Je la lui donne, et de tout mon cœur, répondit-elle. Je ne pense pas m’être jamais trouvée d’accord avec lui mieux qu’en ce moment.

— Ah ! dit M. Treverton ; en ce cas, vous n’attachez donc pas plus d’importance qu’il n’en attache lui-même à la perte de ce joli capital ?

— Il vous l’a dit, repartit Rosamond ; c’est un grand soulagement pour ma conscience comme pour la sienne d’y avoir renoncé volontairement. »

M. Treverton plaça méthodiquement un gros bâton, qu’il portait avec lui, bien droit entre ses genoux, croisa ses deux mains à l’extrémité supérieure de cette canne rustique ; sur ses mains appuya son menton, et, dans cette attitude investigatrice, regarda fixement Rosamond.

« J’aurais dû, se disait-il à lui-même, amener Shrowl avec moi… J’aurais voulu qu’il vît ceci… J’en suis tout abasourdi, et, probablement, il le serait autant que moi… Ces deux individus, continua-t-il, tandis que son regard perplexe allait de Rosamond à Léonard, puis de Léonard à Rosamond, sont, quant à l’apparence extérieure, des êtres humains. Ils marchent sur deux jambes, expriment couramment leurs idées au moyen de sons articulés, ont la moyenne ordinaire de traits, de poids, de hauteur, de volume… et me semblent appartenir à l’espèce humaine, du genre civilisé le plus connu… Et cependant, les voilà qui acceptent la perte d’une fortune de quarante mille livres sterling avec le même sang-froid que Crésus, roi de Lydie, en aurait eu venant à se trouver moins riche d’un demi-penny. »

Il cessa de parler, mit son chapeau, jeta sous son bras le gros bâton, et fit quelques pas vers Rosamond.

« Me voilà parti, dit-il. Voulez-vous m’accorder une poignée de main ? »

Rosamond lui tourna le dos avec mépris.

M. Treverton fit une grimace qui exprimait la satisfaction la plus vive.

Léonard, cependant, assis près de la cheminée, et dont les joues s’animaient de plus en plus sous l’effort de l’indignation qu’il voulait contenir, cherchait de la main le cordon de sonnette, et venait justement de le saisir au moment où M. Treverton gagnait la porte.

« Ne sonnez point, Lenny !… lui dit Rosamond… Il s’en va de bonne volonté. »

Treverton, une fois dans le corridor, jeta un dernier regard du côté de la chambre qu’il venait de quitter. Ce regard exprimait une curiosité mêlée d’embarras. C’était celui d’un naturaliste mis en face de deux animaux inconnus, dont il ne sait comment définir l’espèce.

« J’ai vu des choses passablement étranges, depuis que je suis au monde, se disait-il… J’ai une petite expérience assez complète de notre semblant de planète, et des créatures qui l’habitent ; mais je n’ai jamais été étourdi par aucun phénomène humain comme je viens de l’être par ces deux personnages. »

Il referma la porte sans ajouter un mot de plus, et Rosamond l’entendit, dans le corridor, pousser encore, tout en s’en allant, des exclamations de surprise et de joie.

Dix minutes après, le garçon d’hôtel apportait à mistress Frankland une lettre cachetée. Cette lettre, disait-il, avait été écrite, dans le café de l’hôtel, par le même individu qui s’était introduit sans permission chez M. et mistress Frankland. Après avoir chargé le garçon de la remettre sans délai, il était parti en toute hâte, brandissant son gros bâton avec une satisfaction évidente, et riant tout seul dans sa cravate.

Rosamond ouvrit la lettre.

Sur le premier feuillet, en travers, était un bon de quarante mille livres sterling à son ordre.

Sur le second feuillet, quelques lignes d’explication, que voici :

Prenez l’inclus. D’abord parce que vous et votre mari êtes les seuls, à ma connaissance, dont la richesse ne doive pas, très-probablement, faire des drôles. Secondement, parce que vous avez dit la vérité, quand, la disant, vous perdiez une fortune qu’il vous était aisé de conserver en gardant tout simplement le silence. Troisièmement, parce que vous n’êtes pas la fille et le gendre de la comédienne. Quatrièmement, parce que cette somme, bon gré, mal gré, deviendra vôtre, attendu que, si vous la refusez maintenant, je vous la laisserai à ma mort. Bien le bonjour. Ne venez pas me voir : ne m’écrivez pas de longs remercîments ; ne m’invitez pas à vous aller voir à la campagne ; ne vantez pas ma générosité ; et, par-dessus toute chose, n’ayez plus le moindre rapport avec Shrowl.

Andrew Treverton.

La première chose que fit Rosamond, quand elle et son mari furent un peu remis de leur première surprise, fut de désobéir à l’injonction de M. Treverton qui lui interdisait tout remercîment par écrit. Le messager chargé de porter son billet à Bayswater revint sans réponse. Il raconta qu’une grosse voix lui avait répondu de jeter la lettre par-dessus le mur du jardin et de s’en aller au plus vite, s’il ne voulait qu’on lui rompît les os.

M. Nixon, auquel Léonard fit part tout aussitôt de l’incident survenu, offrit d’aller le soir même à Bayswater, et de chercher à voir M. Treverton au nom de ses clients. Il trouva Timon de Londres plus accessible qu’il ne l’avait espéré. Le misanthrope, pour la première fois de sa vie, était d’assez bonne humeur. Ce changement extraordinaire s’était produit en lui à la suite du renvoi de Shrowl, qu’il venait de mettre à la porte, sous ce prétexte : qu’après avoir rendu à M. et à mistress Frankland leurs quarante mille livres sterling, son maître n’était plus digne de lui. « Je lui ai dit, racontait M. Treverton, que réjouissait le souvenir de la scène où son domestique et lui avaient échangé leurs adieux, je lui ai dit qu’après un pareil acte de faiblesse, je ne pouvais plus espérer son approbation, et que, dès lors, je me ferais scrupule de le retenir auprès de moi. Je l’ai prié, cependant, de juger ma conduite avec une certaine indulgence, puisqu’en somme le point de départ de toute l’aventure était le soin qu’il avait pris de copier le plan de Porthgenna-Tower, sans lequel M. et mistress Frankland n’auraient sans doute jamais découvert la chambre aux Myrtes. Je l’ai félicité d’avoir gagné cinq guinées, en devenant ainsi l’occasion d’une restitution de quarante mille. Et je l’ai finalement gratifié d’une humble révérence qui a failli le rendre fou. Shrowl et moi, nous avons eu ensemble de bonnes prises de bec ; mais il était, d’ordinaire, au pair avec son maître. Aujourd’hui, enfin, je l’ai mis à bas. »

M. Treverton ne demandait pas mieux que de s’étendre, autant que le voudrait M. Nixon, sur cette belle histoire du renvoi de Shrowl. En revanche, toutes les fois que l’avoué entamait la question relative à mistress Frankland, il trouvait un auditeur intraitable… Il n’avait à recevoir aucun message…, il ne voulait prendre aucun engagement pour l’avenir. Tout ce qu’on put tirer de lui sur ses projets ultérieurs, c’est qu’il entendait se défaire de son cottage de Bayswater, et recommencer à voyager en différents pays pour étudier, sur un nouveau plan, la nature humaine ; plan original qui consisterait à rechercher, dans chaque individu, le bien tout comme le mal qui se peut trouver en lui. Cette idée, disait-il, lui était venue du désir qu’il éprouvait de savoir au juste si M. et mistress Frankland étaient, oui ou non, des créatures exceptionnelles, des monstres de désintéressement. Jusqu’à nouvel ordre, il les tiendrait pour tels, et n’attendait de ses voyages aucun résultat fort concluant en faveur d’une théorie optimiste. M. Nixon travailla de son mieux à obtenir quelque message amical dont il pût accompagner la nouvelle du départ projeté ; mais sa plaidoirie n’eut d’autre effet que de lui attirer ce discours d’adieu, accompagné d’un sourire narquois, et qui lui fut adressé à la porte même du jardin :

« Dites à ces deux merveilles vivantes (ainsi s’exprima Timon de Londres) que je puis, au moment où on ne s’y attendra pas, me dégoûter de mes voyages. Il est possible, en ce cas, que je revienne par ici les voir encore une fois, afin d’éprouver, avant de mourir, une sensation différente de celles que m’a toujours procurées notre misérable humanité. »



  1. Cour de judicature ecclésiastique et civile où sont portées, en général, les questions de transmission de propriété par voie héréditaire.