Le Talisman, morceaux choisis/À Lucretia Davidson
À Lucretia Davidson,
jeune américaine morte à dix-sept ans.
« Je relus ces chants avec quelque chose de l’émotion que donnent l’écrit d’une main chérie et les affections les plus près de notre cœur. Il est si beau de mourir jeune. »
Muse à la voix d’enfant ! quelle route épineuse
Déchira tes pieds d’ange égarés loin des cieux ?
Quels épis indigens, fugitive glaneuse,
Nourrissent tes destins frêles et précieux.
Fleur étrangère ! en vain l’eau roule entre ta rive
Et mon rivage ; un flot m’attire aux malheureux :
Je suis leur écho triste, et leur plainte m’arrive ;
Près de moi, loin de moi, j’ai des larmes pour eux !
Ô que d’êtres charmans, étonnés de la terre,
Ne sachant où porter leur ame solitaire,
Malades de la vie, altérés d’en guérir,
Au milieu de leurs jours s’arrêtent pour mourir
Tu pleurais de l’entrave attachée à tes ailes ;
Toi ! la nuit suppliante en regardant les cieux,
Sur ton astre tremblant aux pâles étincelles.
D’un sommeil envolé tu consolais tes yeux ?
Eh bien ! ton front poète est éteint sous l’argile ;
Ton ame est échappée à sa prison fragile ;
Un tissu délicat se brise sans effort :
Ainsi l’œuf au soleil éclate après l’orage,
L’ange qu’il enfermait a ressaisi l’essor,
Et ton dernier soupir fut un cri de courage !
Ne demandais-tu pas ce repos virginal ?
Sur ta tombe attirante un oiseau matinal
Ne va-t-il pas verser quelque suave plainte,
Douce comme ta voix ! ta douce voix éteinte !
La rosée en tombant de ton jeune cyprès
Ne baigne-t-elle pas ton sommeil calme et frais ?
Dis ! ne souris-tu pas quand ta rêveuse étoile,
Le soir dans ses rayons humides et flottans,
Glisse un chaste baiser sous la pudique toile
Où le ciel qui t’aimait plongea tes beaux printemps ?
Non ! tu ne voudrais plus cueillir ces fleurs avares
Dont les acres parfums tourmentaient ta raison ;
De nos rangs consternés, libre, tu te sépares,
Et tu ne bois plus l’air où roule le poison.
Le monde t’a fait peur ! à ses cris alarmée,
Tu te penchas soumise et vierge sous la mort,
Et tu t’envolas, fleur fermée,
T’épanouir aux feux qui n’ont pas de remord !
Et tu laissas tomber tes larmes poétiques,
Comme un cygne qui meurt ses sons mélodieux ;
Prestige ! ils font vibrer les feuilles prophétiques
Où s’épanchaient tout bas tes précoces adieux.
Tu ne vins pas, d’un jour prolongeant ton voyage.
Tenter de nos climats l’air tiède et transparent ;
Sous le voile d’encens où brûle leur bel âge
Regarder tes sœurs en mourant :
Delphine ! dont le vol annonça ta naissance,
(Car vos ames peut-être ont eu la même fleur),
Sur son front couronné de gloire et d’innocence,
Tu n’as pu, doux martyr ! appuyer ta douleur !
Elle est douce à qui l’aime, et tu l’aurais aimée !
Belle comme sa renommée,
Ta divine pâleur eût ému ses beaux jours :
Je l’ai vue une fois, et je l’aime toujours.
De celle dont le cœur s’enferme et bat si vite[1],
Toi ! tu pouvais prétendre à rencontrer la main ;
L’ange blessé l’attire au bord de son chemin,
Et sa grâce peut-être eût enchaîné ta fuite.
À ta souffrance pure elle eût jeté ses fleurs,
De sa lyre voilée elle eût touché ta lyre ;
Et dans ses vers brillans, que de loin j’ose lire,
Ton nom jeune eût vécu baptisé de ses pleurs !
Mais ta lampe fuyait. Ton oreille enfantine
Doucement rappelée au mouvement des flots,
N’aura pas entendu rouler la brigantine
D’une exilée aussi qui chante ses sanglots[2].
Non ! tu tremblais de vivre, et tu cherchais ta tombe
Seule, sous un rameau qui n’a pas vu l’hiver ;
D’une vie effleurée, inquiète colombe,
Tu laissas le livre entr’ouvert.
Que de chants étouffés ! Que de pages perdues !
Que d’hymnes au silence avec toi descendues !
Tu sortais d’être enfant, Lucretia… tu meurs !
Et tu le voulus bien ! Pardonne à nos clameurs.
Non ! je n’ose pleurer dans ma pensée amère,
Non ! je ne te plains pas… mais que je plains ta mère !