Le Temple (La Légende des siècles, 2ème série)

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Les Montagnes Victor HugoLa Légende des siècles
Nouvelle série
XXVI
Le Temple



À l’Homme





Joie à la terre, et paix à celui qui contemple !
Écoutez, vous ferez sur la montagne un temple,
Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais
On ne sache qui l'a placé sur ces sommets ;
Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète,
Du toit aux fondements et de la base au faîte,
Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement,
Et ce temple, construit de roche sans ciment,
Sera presque aussi haut que toute la montagne.
Les forêts qu'un murmure éternel accompagne,
L'Océan qui bondit ainsi que les troupeaux
Et n'a point de fatigue et n'a point de repos,
Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice,
C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice
Les hommes qui viendront par cent chemins divers ;
Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers
Ait autour de ce temple une grave attitude.
Et vous l'aurez bâti dans une solitude,
Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon
Convienne à cette auguste et farouche maison.
Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches,
Regarderont le temple, et monteront les marches,
Et sous la haute porte ils baisseront le front.
Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront :

Au-dessous d'une voûte en granit, située
Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée,
Entre quatre grands murs nus et prodigieux,
Dans une ombre où partout on sentira des yeux,
Tout au fond d'une crypte obscure, une statue
Se dressera, d'un voile insondable vêtue,
Et de la tête aux pieds ce voile descendra ;
Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra,
Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire,
Les ténèbres seront sur ce spectre sévère,
Colosse par une âme inconnue habité ;
Et l'on n'en verra rien que son énormité.
La figure sera haute de cent coudées,
Et d'un seul bloc ; jamais les Indes, les Chaldées,
Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux,
N'auront rien maçonné de plus vertigineux.
Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre.
Personne ne saura s'il est une paupière
Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs,
Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs
De ce suaire aux yeux humains inabordable ;
Et tous contempleront l'Ignoré formidable.
Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas
La haine, le glacier, le tombeau, le trépas ;
Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles,
Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles ;
On sentira qu'il aime, et que l'on est devant
Le seul être, le seul esprit, le seul vivant.
Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome,
Sentiront l'univers présent dans ce fantôme ;
D'une peur confiante envahis par degrés,
Ils seront effrayés et seront rassurés ;
Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage,
Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image
De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu
Jéhova, Jupiter et Brahma pèsent peu ;
Que là s'évanouit tout dogme et toute bible,
Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.

Oui, terrible, mais bon ; formidable, mais doux.
Dans ce temple, payens, chrétiens, parsis, indous,
Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze,
Qu'une religion tient dans sa main de bronze,
Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.

Le ciel ; de l'idéal pétri dans du rocher,
On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre,
Une forme de nuit debout sur la frontière
De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant
D'accord avec le monde immense palpitant,
L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde,
Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde,
Fera vaguement voir à ceux qui passeront.
Les autres temples, faits de ce qui se corrompt,
Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable,
Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable,
Autels que la raison en montant submergea,
Se seront écroulés depuis longtemps déjà
Au vaste ébranlement du genre humain en marche ;
Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche,
Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur,
Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur,
Demeurera debout sur la terre où nous sommes,
Et ne craindra pas plus le passage des hommes
Que l'étoile ne craint le vol des alcyons.
Il n'expliquera point au cœur les passions,
À l'esprit le problème, et la tombe à la vie ;
Mais il fera germer chez tous l'ardente envie
De monter, de grandir, et de voir au delà.
Où ? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla,
Les constellations, ces effrayants fulgores,
Que regardaient errer les pâles Pythagores,
Les orbes de la vie obscure entre-croisés,
La science qui cherche et dit : Jamais assez !
Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace,
Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe
Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas
Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats,
Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire.

Sous l'âpre voûte ayant la rondeur d'une sphère,
La statue, impassible et voilée, aura l'air
De rêver, attentive aux forêts, à la mer,
Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres ;
Pas de frises aux toits ; aux murs pas de pilastres ;
Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt ;
Et, rien ne remuant, les hommes trembleront ;
Et les méchants seront mal à l'aise ; et les justes,
Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes,
Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour
Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour,
Comme sous le regard d'une énorme prunelle.

Derrière la statue, une lampe éternelle
Brûlera, comme un feu dans l'antre aux visions,
Et, cachant le foyer, montrera les rayons
De façon à lui mettre une aurore autour d'elle,
Pour enseigner au peuple ému, grave et fidèle,
Que cette énigme est bien une divinité,
Et que si c'est la nuit c'est aussi la clarté.
Le colosse sera noir sur cette auréole ;
Et nul souffle, nul vent d'orage, nul éole
Ne fera vaciller l'immobile lueur.
Les sages essuieront à leur front la sueur
Et sentiront l'horreur sacrée en leurs vertèbres,
Devant cette splendeur sortant de ces ténèbres,
Et comprendront que l'Être ignoré, mais certain,
Brille, étant le lever de l'éternel matin,
Et pourtant reste obscur, car aucune envergure,
Aucun esprit ne peut saisir cette figure ;
Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil.
Et pour être Mystère il n'est pas moins Soleil.