Le Thibet et les missions françaises dans la Haute-Asie

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Le Thibet et les missions françaises dans la Haute-Asie
Eugène Veuillot


I. — Annales de la Propagation de la Foi. (1823-1850.)
II. — Souvenirs d’un Voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, par M. Huc, prêtre missionnaire de la congrégation de Saint-Lazare.[1]




Sous Louis XV, à l’époque même où l’on faisait proscrire les jésuites, on lisait avec grande attention et on n’hésitait pas à louer les Lettres édifiantes et curieuses, extraites de la correspondance des missionnaires appartenant à la compagnie de Jésus. Les savans et les écrivains du XVIIIe siècle siècle ont si souvent et si justement parlé de ce recueil, qu’il est resté célèbre, et qu’aujourd’hui encore bien des gens le citent sans l’avoir jamais ouvert, dans l’espoir peut-être de prouver combien l’éducation du clergé est aujourd’hui inférieure à ce qu’elle fut. Le clergé n’écrit plus de telles choses, dit-on ; critique maladroite autant qu’injuste : la publication des Lettres édifiantes a depuis long-temps été reprise ; mais ceux qui feignent de les regretter ne les lisent pas. Ce recueil a plus d’un titre pourtant à l’attention du public scientifique aussi bien qu’à la curiosité des gens du monde. Dans un temps si fécond en réformateurs, il serait même fort instructif de voir comment nos missionnaires s’y prennent pour réformer les peuples.

L’œuvre des missions est essentiellement catholique, et la France y tient encore aujourd’hui la première place. C’est une gloire que peu de personnes lui connaissent. M. le marquis de Valdegamas disait dernièrement à la tribune espagnole : « La France n’est plus que le club central de l’Europe. » Il faut en convenir, notre situation intérieure et la nature de l’influence que nous exerçons sur les nations voisines donnent à cette éloquente parole un trop fâcheux caractère de vérité. Néanmoins la France a encore un autre rôle meilleur et moins connu : c’est elle qui fournit le plus d’apôtres au christianisme. Les derniers noms européens que l’église ait inscrits sur son martyrologe sont des noms français ; la grande œuvre religieuse de ce siècle, l’association pour la propagation de la foi, est née en France, à Lyon. Cette association, qui s’étend aujourd’hui au monde entier, date de 1822. À cette époque, l’œuvre des missions venait de subir une crise des plus terribles, et qui sous des formes diverses, avait duré quarante-deux ans, de 1773 à 1815.

La suppression de la compagnie de Jésus, en 1773, porta aux missions un premier coup bien rude, car la congrégation des jésuites était alors, comme aujourd’hui, celle qui comptait le plus de missionnaires. Les places laissées vides par les fils de saint Ignace n’étaient pas encore remplies lorsque la révolution française éclata. Tout fut dispersé. Les fondations nombreuses, les collèges, les domaines affectés à l’entretien des missions disparurent. Des soldats campaient à Rome dans le collége de la propagande ; le pape souffrait l’exil et la prison ; la guerre embrasait la chrétienté et le plus souvent fermait les mers. Pendant vingt-cinq ans, toute communication régulière fut interrompue. L’argent d’ailleurs eût manqué pour assurer le passage des missionnaires. Néanmoins quelques héroïques efforts furent tentés. Parmi les prêtres déportés ou qui fuyaient la France, il s’en trouva qui réussirent à traverser l’Océan, et qui purent annoncer l’Évangile aux païens civilisés de l’Asie ou aux sauvages de l’Amérique. En janvier 1791, la congrégation française des Missions Étrangères, que la persécution n’avait pas encore trop rigoureusement atteinte, parce qu’elle était formée, non de religieux, mais de prêtres séculiers, parvint à envoyer six de ses membres dans l’Inde et la Cochinchine. Plus tard, les directeurs de cette congrégation, réfugiés tantôt à Rome, tantôt à Londres, réussirent à faire passer quelques nouveaux apôtres dans leurs missions dix en quinze ans, de 1792 à 1807 ; mais des secours si faibles, obtenus à l’aide des plus grands sacrifices, ne pouvaient que prolonger l’agonie de ces pieux établissemens.

Sous l’empire, les prêtres avaient pu rentrer en France. En 1805, la congrégation des Missions Étrangères et quelques autres furent rétablies par décret impérial. L’œuvre des missions commença dès-lors à se reconstituer ; mais, en 1809, Napoléon, engagé dans une lutte regrettable contre le chef de l’église, annula toutes les concessions qu’il avait précédemment faites. Il fallut attendre 1815. Le champ fut alors ouvert de nouveau à la propagande catholique. Malheureusement les ressources manquaient. La suppression des ordres religieux chez plusieurs nations européennes avait fermé ces cloîtres et ces écoles où s’étaient si long-temps formées les milices de l’apostolat. Les églises les plus fécondes en missionnaires, et particulièrement l’église de France, semblaient avoir assez à faire de relever chez elles les ruines de la discipline et de la foi : comment fonder au dehors ? De rien, le zèle des âmes pieuses sut créer quelque chose. En 1817, un indult pontifical, provoqué par des prêtres français, établit une association de prières pour l’œuvre des missions. Cette association eut à son origine un but restreint, presque local, et l’on put croire qu’elle n’était pas appelée à de grands développemens ; mais, en 1822, quelques jeunes filles de Lyon se dirent que, s’il était bien de prier ensemble pour le succès de telle ou telle mission, il serait mieux de trouver de nombreux associés, de demander à chacun une petite rétribution, et de fonder une œuvre générale. Le succès couronna leur pieuse pensée, et bientôt l’Œuvre de la propagation de la foi en sortit. Le 3 mai 1822, quelques fidèles réunis au pied de l’autel de Fourvières, à Lyon, donnèrent à cette association sa forme définitive et la placèrent sous la protection de la mère de Dieu.

L’Œuvre de la propagation de la foi a pour but de mettre au service de l’apostolat les ressources de la charité catholique ; elle facilite le départ des missionnaires en payant leur passage, dont la dépense s’élève à un chiffre énorme pour les voyages de long cours ; elle pourvoit à leur entretien ; elle leur fait passer les secours nécessaires à la construction de l’église, de l’école et de l’hôpital ; enfin, elle publie dans ses Annales une partie de leurs lettres, et tient ainsi la catholicité au courant de leurs besoins et de leurs travaux. L’action de l’oeuvre s’étend au monde entier. Partout où il y a des catholiques, elle recueille des aumônes ; partout où un missionnaire peut pénétrer, elle envoie des secours. Ses recettes s’élèvent à environ 3 millions par an. La France figure dans ce total pour près des deux tiers ; celui de nos diocèses qui donne le plus est le diocèse de Lyon, Nantes vient ensuite ; Paris n’a que la troisième place. Pris dans leur ensemble et relativement au chiffre général de la population, ce sont les départemens de l’ouest qui l’emportent par le nombre des souscripteurs. Après la France, l’état européen où l’œuvre a le plus d’extension est le Piémont, en y comprenant Gênes, l’île de Sardaigne et la Savoie, c’est-à-dire l’ensemble des états sardes. La Belgique arrive ensuite, mais avec une très faible supériorité sur la Prusse. Grace à l’Irlande, que sa profonde misère n’empêche pas de contribuer par ses aumônes comme par ses missionnaires à la propagation du catholicisme, le royaume britannique occupe le cinquième rang. Les Pays-Bas, où chez les catholiques le zèle supplée au nombre, viennent après la Grande-Bretagne. C’est à la lettre sou par sou que ces 3 millions sont recueillis. La souscription à l’Œuvre de la propagation de la foi est, en effet, d’un sou par semaine, et, comme en général les associés sont très pauvres, ce point du règlement est d’une observation forcée pour la plupart d’entre eux. Deux grands conseils, le conseil central de Lyon et le conseil de Paris enregistrent les recettes et dirigent les dépenses. L’oeuvre est laïque, et il faudrait presque dire féminine, car ce sont presque partout des femmes qui forment les associés groupés en dizaines, et reçoivent les souscriptions.

Le prosélytisme étant en quelque sorte l’essence même du catholicisme, il y a toujours eu dans l’église plusieurs ordres dont les missions ont été le but unique ou le but principal. Rappeler leurs noms serait superflu ; je n’ai d’ailleurs à m’occuper ici que de l’œuvre de la France catholique dans le temps présent. Les missionnaires français appartiennent presque tous aujourd’hui à l’une des cinq congrégations suivantes : les Jésuites, les Lazaristes, les Missions Étrangères, les Maristes, les prêtres de Picpus. Sur ces cinq congrégations, les quatre dernières ont un caractère français, autant qu’une œuvre essentiellement catholique peut avoir un caractère restreint, c’est-à-dire que, fondées en France, elles y ont conservé leur centre matériel et y recrutent la plupart de leurs membres ; mais, comme tout ce qui tient à l’église, c’est de Rome qu’elles reçoivent leur mission spirituelle c’est la Congrégation de la Propagande, instituée vers l620 par Grégoire XV, qui leur assigne les contrées qu’elles doivent évangéliser. Chaque congrégation, sans être renfermée dans un cadre rigoureusement limité, est surtout appelée à diriger ses efforts sur tel ou tel point : les maristes et les prêtres de Picpus ont l’Océanie ; les prêtres des Missions Étrangères concentrent leur action sur l’Inde, la Chine et les pays tributaires de ce vaste empire : ils y fécondent dix-sept missions où vingt évêques français ont pour collaborateurs cent soixante missionnaires et cent soixante-quinze prêtres indigènes ; les lazaristes, que nous suivrons tout à l’heure au Thibet, possèdent de nombreux établissemens dans le Levant, où, sans eux, on ne connaîtrait plus le nom français, autrefois si respecté ; les jésuites sont représentés à peu près partout ; néanmoins l’Amérique du Nord est aujourd’hui le principal théâtre de leurs travaux : ils y comptent six cent vingt et un religieux.

La tâche des cinq congrégations se poursuit, on le voit, dans des limites en quelque sorte tracées d’avance. Chaque ordre de missionnaires connaît ainsi parfaitement le pays confié à son zèle et dirige les efforts et les études de ses membres en conséquence. Du reste, les missionnaires ne font en France que des études préparatoires ; les lazaristes, les jésuites et les prêtres des Missions Étrangères ont des établissemens d’éducation au siège de leur apostolat et même des séminaires pour la formation du clergé indigène. En débarquant, chaque religieux s’arrête à la procure de son ordre. Pour la Chine, la procure des prêtres des Missions Étrangères est à Hong-kong, et celle des lazaristes à Macao : c’est là que le religieux français se forme aux usages chinois.

Le récent voyage de deux lazaristes français au Thibet donnera une idée des épreuves et des fatigues auxquelles se dévouent les hommes qui vont prêcher l’Évangile dans l’Asie centrale. Il montrera aussi quels services ces intrépides apôtres rendent à la science, alors même qu’ils ne croient agir et combattre que pour la cause de la foi.


I.

Au mois d’août 1844, deux lazaristes français, appartenant comme missionnaires au vicariat apostolique de Mongolie, quittèrent les petits villages chinois de Hé-chuy et de Pié-lié-keou, situés à l’entrée des déserts de la Tartarie mongole dans un pays qui dépend du royaume tartare d’Ouniot. Le but de leur voyage était H’Lassa, capitale du Thibet, ville sainte du bouddhisme, et le projet qu’ils se disposaient à exécuter avait été mûri dans de longues méditations et de laborieuses études. Les deux missionnaires avaient consacré plusieurs années à leurs préparatifs de départ. L’un d’eux, M. Gabet, était en Chine depuis neuf ans ; l’autre, M. Huc, comptait cinq ans de séjour sur les frontières de la Mongolie. Le Thibet, siège des superstitions contre lesquelles les deux fils de saint Vincent de Paul avaient principalement à lutter, était devenu, dès les premiers temps de leur apostolat, l’objet de leurs constantes préoccupations. Ils désiraient étudier le bouddhisme sur le théâtre même de sa plus grande puissance ; ils voulaient parler du dieu crucifié dans la ville où l’on adore, comme la plus glorieuse des incarnations de Bouddha, le Talé-lama, idole vivante. Tout le loisir que les devoirs de missionnaire pouvaient leur laisser fut employé à l’étude des idiomes tartares. Quand ils surent parler le mongol comme leur langue maternelle et lire mieux que beaucoup de lamas (prêtres bouddhistes) les écrits thibétains, ils demandèrent au vicaire apostolique de la Mongolie la permission de se rendre à H’Lassa à travers la Terre des Herbes, nom par lequel on désigne les pays incultes de la Tartarie : cette permission leur fut accordée, et ils partirent, connaissant bien les dangers qui les attendaient et n’y songeant pas cependant. Reconnaître les limites du vicariat et jeter les fondemens d’une mission à H’Lassa, telle était la périlleuse entreprise que les pieux voyageurs s’étaient promis de mener à bien.

La traversée de France à Macao n’est qu’une petite affaire pour l’Européen qui se rend au Thibet. C’est lorsqu’on pénètre dans l’intérieur de la Chine que commencent les difficultés et les périls. La police chinoise est habile ; ses agens, aidés de nombreux satellites, savent déjouer les ruses les mieux ourdies, les précautions les plus sages et les plus minutieuses. De nombreux édits impériaux, que les mandarins sont tenus d’appliquer sous peine de déchéance, interdisent aux étrangers du Midi l’entrée du Céleste Empire. Le missionnaire y mène constamment la vie du proscrit[2] : les chrétiens ne le reçoivent qu’en tremblant, car, s’il est pris, la peine de mort peut être prononcée non-seulement contre lui, mais aussi contre ceux qui lui donnent asile. Traverser la Chine, c’est, on le voit, surmonter une difficulté de quelque importance. MM. Huc et Cabet, comme s’ils en tenaient peu de compte, n’ont jugé devoir commencer le récit de leur voyage qu’à la frontière chinoise, au-delà de cette gigantesque fortification nommée la grande muraille, que Thin-chi-hoang-ti fit construire, l’an 213 avant Jésus-Christ, pour arrêter les Huns.

De la grande muraille à H’Lassa, la route est longue. Si l’on prend la voie la plus directe, il faut avoir une escorte et des guides, car on devra escalader pendant trois ou quatre mois des montagnes couvertes de neige et bordées de précipices, où l’on trouve en guise de ponts des troncs d’arbre négligemment jetés d’un bord à l’autre ; si l’on préfère traverser la Mongolie, on visitera sur la route les royaumes tartares tributaires d’Ouniot, du Gechekten, de Tchakar, d’Efe, du Toumet, des Ortous, des Alechans, etc. ; un peu plus loin, on retrouvera des précipices et des montagnes, sans compter la mer Bleue. Si le fleuve Jaune n’est pas débordé, si la caravane sans laquelle il est à peu près impossible d’aller de la frontière du Thibet à H’Lassa arrive juste au moment désiré, si les chameaux ne succombent pas à la fatigue, si l’on échappe aux brigands et à la gelée, en un mot quand tout réussit à souhait, c’est un voyage de dix mois à peine. MM. Gabet et Huc ne purent le faire qu’en dix-huit mois.

Les missionnaires sont habitués à se contenter de peu ; quand ils ont le nécessaire, ils croient vivre dans le luxe. En Chine plus que partout ailleurs peut-être (car nulle part la persécution n’est aussi habile), ils s’habituent promptement aux plus dures privations. MM. Huc et Gabet étaient, dans des conditions excellentes pour entreprendre un voyage au Thibet ; ils avaient des goûts fort simples, une santé assez éprouvée et une volonté assez forte pour ne s’inquiéter à l’avance ni de la glace, ni du soleil, ni de la famine. On a beau cependant être prêt à supporter toutes les fatigues : quand on entreprend un voyage de plusieurs mois à travers des pays incultes, il faut se mettre en frais d’équipage. Les missionnaires avaient dû reconnaître cette nécessité : trois chameaux, un mulet noir de taille rabougrie, un cheval blanc et un chien composaient leur caravane, dont la surveillance, à laquelle ils prenaient eux-mêmes une part des plus actives, était officiellement confiée à Samdadchiemba, jeune lama converti et si grand amateur de la vie nomade, qu’il avait déjà parcouru seul et sans but les déserts de la Tartarie.

En quittant Hé-chuy, les deux missionnaires avaient éprouvé une grande joie ; cependant ils ne se regardèrent comme véritablement partis que lorsqu’ils purent se dépouiller du costume de marchand chinois, sous lequel ils se cachaient depuis si long-temps ; ils proscrivirent la longue queue dont plusieurs années de séjour leur avaient permis de s’enrichir, et procédèrent à un nouveau déguisement. Une grande robe jaune, fermée sur le côté droit et serrée autour du corps par une longue ceinture rouge ; un gilet également rouge, mais à collet violet, et un immense bonnet jaune surmonté d’une pommette écarlate les transformèrent en lamas thibétains revêtus de leur habit séculier ; ils avaient adopté ce costume, non-seulement parce qu’il pouvait mieux que tout autre leur assurer le respect affectueux des habitans du pays qu’ils allaient parcourir, mais aussi parce qu’il est le costume du prêtre. Ces préparatifs terminés, ils se lancèrent seuls et sans guide au milieu d’un monde nouveau, tout entiers à l’espoir de faire retentir la parole de Dieu sur une terre qu’aucun missionnaire n’avait encore pu conquérir à l’Évangile ; ils avaient tant de hâte d’arriver au désert et de mener complètement la vie nomade, qu’ils campèrent dès leur première nuit, bien qu’ils fussent à portée d’une auberge tartaro-chinoise. Ces sortes d’auberges, il est vrai, ne sont pas des plus attrayantes, et la construction en est fort simple : au milieu d’une très vaste enceinte formée par de longues perches entrelacées de broussailles se trouve une maison de terre, haute tout au plus de trois mètres ; une vaste salle, y sert à la fois de cuisine, de réfectoire et de dortoir. Le meuble important, sinon, unique, de cette salle, meuble qui la remplit presque tout entière, est un énorme kang, ou fourneau sur lequel les voyageurs prennent place assis les jambes croisées à la manière des tailleurs, et qui sert en même temps à chauffer trois immenses chaudières toujours remplies d’eau bouillante pour le thé. Le kang n’est pas seulement le lieu où l’on mange et où l’on dort ; d’habitude aussi on y fume, on y boit et on y joue. Ces établissemens, que l’on dédaigne d’abord, finissent bientôt par être regrettés ; on ne les rencontre, en effet, que sur la frontière de Chine. Dès qu’il a pénétré un peu avant dans la Terre des Herbes, le voyageur est livré à ses seules ressources. Aussi doit-il songer à se munir de provisions pour plusieurs jours, quelquefois même pour plusieurs semaines, dans les postes militaires établis de loin en loin par les Chinois, et qui, grace au génie industriel de ce peuple, sont devenus partout des marchés, et, sur plusieurs points, de véritables villes. Là on ne trouve pas seulement la grossière auberge au kang nauséabond, on peut dîner à la carte, tout comme sur le boulevard des Italiens. Par ce côté au moins, la civilisation chinoise n’aurait rien à apprendre de la nôtre. Qu’on suive par exemple les pieux voyageurs à Tolon-noor, ville tartare où ne résident guère que des Chinois, comme dans toutes les villes de la Mongolie : on voit flotter au-dessus d’une porte un drapeau triangulaire ; c’est l’enseigne d’un restaurant, on entre. De nombreuses petites tables sont distribuées avec ordre et symétrie dans une salle spacieuse : on prend place, et aussitôt un garçon dépose une théière devant vous. En Chine, la théière est de règle ; on vous la sert sans que vous la demandiez. Arrive ensuite l’intendant de la table : c’est, ordinairement un personnage aux manières élégantes et doué d’une prodigieuse volubilité de langue ; à mesure qu’on désigne les plats, il les annonce en chantant au gouverneur de la marmite. On est servi avec une admirable promptitude ; mais, avant de commencer le repas, l’étiquette exige qu’on se lève et qu’on aille inviter à la ronde tous les convives qui sont dans la salle : — Venez, venez tous ensemble, leur crie-t-on en les conviant du geste, venez boire un petit verre de vin et manger un peu de riz. — Merci, merci, répond l’assemblée ; venez plutôt vous asseoir à notre table, c’est nous qui vous invitons. Après cette formule cérémonieuse, on a manifesté son honneur, suivant l’expression locale, et on peut dîner en homme de qualité. Aussitôt qu’on se lève pour partir, l’intendant de la table paraît ; pendant qu’on traverse la salle, il chante de nouveau la carte tout entière et termine en proclamant l’addition d’une voix haute et intelligible. On s’arrête au comptoir et on paie. M. Huc ajoute que les restaurateurs chinois savent très bien pousser à la consommation, en excitant la vanité des convives. Comme dans nos grandes villes, ces restaurans sont fréquentés par les gens de la localité privés des ressources du chez soi ou insensibles à ses charmes, et par les voyageurs qui ne veulent pas dîner à leur hôtel. Les hôtels chinois ressemblent d’ailleurs beaucoup aux nôtres ; mais ils ont des enseignes plus recherchées et toutes dans le genre de celles-ci : Hôtel des Trois-Perfections ou de l’Équité éternelle, Auberge de la Justice ou des Cinq Félicités, etc.

Tolon-noor ne lutterait pas seulement avec Paris par les élégantes façons de ses intendans de la table : c’est une ville très commerçante, particulièrement renommée pour les colossales statues de fer et d’airain qui sortent de ses grandes fonderies ; là se fabriquent la plupart des idoles, des cloches, des vases et autres objets employés dans les cérémonies du bouddhisme. Au moment même de leur passage, MM. Huc et Gabet virent partir un convoi de quatre-vingt-quatre chameaux, sur lesquels était chargée, par pièces, une seule statue de Bouddha. La charge ordinaire d’un chameau est de sept à huit cents livres. Même sous le rapport de l’art, ces statues ont un incontestable mérite ; du reste, comme tous les ouvriers chinois, les fondeurs de Tolon-noor possèdent au plus haut degré le talent de l’imitation. Les missionnaires français avaient un très beau Christ ; ils demandèrent qu’on leur en fit un semblable : la réussite fut si complète, qu’ils eurent quelque peine à distinguer la copie du modèle. Le grand mérite des artistes chinois, c’est la complaisance, la modestie ; ils sacrifient de très bonne grace leurs propres idées et n’hésitent jamais à recommencer une œuvre dont on ne semble pas satisfait.

Tolon-noor est situé dans le royaume tributaire de Takar et sert en quelque sorte d’entrepôt et de marché à la vaste province chinoise du Chan-si. C’est une ville ouverte ; les maisons y sont laides et mal distribuées ; on ne voit dans les rues que bourbiers et cloaques ; au milieu de ces immondices s’agitent sans cesse de nombreux revendeurs portant leurs marchandises devant eux et les offrant avec force explications ; les boutiquiers, le sourire sur les lèvres, se contentent d’adresser d’aimables paroles aux passans. M. Huc voit dans Tolon-noor une monstrueuse pompe pneumatique qui réussit merveilleusement à faire le vide dans les bourses mongoles. Du reste, partout où le Chinois et le Tartare sont en contact, celui-ci finit par être ruiné. Cette règle n’admet pas d’exception. Les marchands chinois constatent fièrement le fait et se qualifient de mangeurs de Tartares.

Pour arriver à Tolon-noor, les missionnaires avaient dû faire déjà connaissance avec la vie nomade ; mais leurs grandes fatigues ne commencèrent qu’à la sortie de cette ville. On a dit souvent qu’au désert la vie était ennuyeuse ; c’est une erreur. Les incidens y sont nombreux. La journée qui se passe sans ajouter aux privations de la veille, sans apporter quelque accroissement de souffrance, sans jeter dans l’esprit un motif légitime d’inquiétude, cette journée exceptionnelle, on la bénit. Il suffira de suivre MM. Huc et Gabet pendant deux ou trois jours pour comprendre à quel prix on va de la Chine au Thibet.

En traversant la forêt impériale, dont les premiers arbres avoisinent la grande muraille, et qui comprend plus de cent lieues du nord au midi, près de quatre-vingts de l’est à l’ouest, le voyageur est plus dune fois distrait dans ses méditations par les sinistres hurlemens des tigres, des ours et des loups. Cela n’est rien pourtant. On a d’ailleurs contre ces rôdeurs incommodes une arme facile à manier, et d’un effet presque sûr : le nez des chameaux. Pour conduire plus facilement ces animaux, on leur met, en guise de mors, une cheville de bois : cette cheville, au lieu d’être placée dans la bouche, est enfoncée dans les naseaux perforés à cet effet. La plaie est large, douloureuse, et reste à vif ; aussi suffit-il de tirailler la cheville pour faire pousser au chameau des cris tellement sauvages et persans, qu’ils mettent en fuite des bandes mêmes de loups affamés. Malgré cette population de tigres et de loups, la forêt impériale est la partie riante du voyage : le fourrage vert, le combustible et l’eau y abondent, c’est la vie : aussi ne peut-on guère voir dans la traversée de cette forêt autre chose qu’une promenade ; mais lorsque vous êtes dans une contrée découverte et stérile, dans le pays des Ortous, par exemple ; lorsque vous vous trouvez dans une plaine aride, desséchée, sablonneuse et sans fin, où, après être resté une journée entière sans rencontrer d’eau, vous arrivez le soir près d’un puits fétide, oh ! alors le voyage est vraiment commencé, vous êtes en route et vous pouvez parler de la Tartarie. Peut-être cependant trouverez-vous ces privations supportables en songeant aux marécages qu’il faut traverser sur les bords du fleuve Jaune.

Du reste, sans compter même les accidens qui sans cesse se succèdent, la vie nomade serait encore trop laborieuse pour laisser place à l’ennui. Dès que le jour commençait à poindre, et avant que les premiers rayons du soleil vinssent frapper leur tente, MM. Gabet et Huc se débarrassaient des peaux de bouc dans lesquelles ils s’enveloppaient pour la nuit ; ils s’occupaient ensuite à mettre en ordre et à fourbir leurs ustensiles de cuisine ; la bonne tenue de leurs écuelles de bois et le brillant de leur marmite de cuivre firent, pendant toute la durée du voyage, l’admiration des Tartares. Quand ces premiers travaux étaient achevés et que Samdadchiemba avait terminé la revue des animaux, on faisait la prière en commun, ensuite on consacrait quelques instans à la méditation : l’exercice qui suivait n’avait pas précisément, M. Huc en convient, un caractère mystique ; chacun prenait un sac, et on allait à la recherche des argols. Qu’est-ce que des argols ? C’est dans le désert l’élément nécessaire à la cuisine de chaque jour ; si on ne trouvait pas d’argols, il faudrait vivre d’eau claire ou plutôt d’eau froide et de millet cru. Cette denrée précieuse, indispensable, est abondante partout où paissent les troupeaux ; l’argol, c’est la fiente des animaux lorsqu’elle est desséchée et propre au chauffage. Dès que la récolte était faite, on construisait le foyer, et, pendant que le thé bouillonnait dans la marmite, on pétrissait la farine d’avoine ou de millet, et bientôt la pâte cuisait sous la cendre. Un appétit peu ordinaire, et d’autant plus persévérant qu’on pouvait rarement l’assouvir, assaisonnait ce repas d’anachorète. Pendant que Samdadchiemba mettait la dernière main à l’équipement des chameaux, les missionnaires lisaient une partie de leur bréviaire, puis on partait. Comme le déjeuner prenait peu de temps, les diverses occupations de la matinée n’empêchaient pas qu’on ne se mît en route à une heure où bien des gens ne songent nullement à se lever. Le pays offrait parfois des aspects peu variés ; mais la possibilité de se trouver en face d’animaux féroces ou de voleurs, la crainte de s’égarer, la rencontre de quelque famille tartare en quête d’un pâturage ou d’une compagnie de pèlerins se rendant au Thibet, par-dessus tout la fatigue, empêchaient de songer à la monotonie du paysage ; c’est là, en effet, un inconvénient dont on ne s’aperçoit que si on n’a rien de mieux à faire ni à penser. Or, chez les deux missionnaires que nous suivons au Thibet, l’esprit travaillait comme le corps. À midi, on faisait halte ; un repas semblable à celui du matin et quelques instans de sommeil permettaient d’arriver à la station du soir. Quand on pouvait dresser la tente près d’un étang ou près ; d’un puits ; quand on avait, pour s’abriter du vent, le mur aux trois quarts écroulé d’une de ces villes désertes dont on rencontre assez souvent les ruines en Mongolie ; quand le terrain n’avait pas été détrempé par un orage, que les argols étaient abondans et secs, la soirée devenait une véritable récréation. Samdadchiemba préparait le thé en gourmet et le consommait en glouton, tandis que MM. Huc et Gabet contemplaient avec une émotion sans cesse renaissante la beauté que l’approche de la nuit donnait au désert. À mesure que l’obscurité s’accroissait, la scène devenait plus bruyante, plus animée ; les oiseaux, qui le jour semblaient muets et souvent étaient invisibles, remplissaient les ails de mille sons rauques et stridens. Quelquefois des voix d’animaux féroces venaient se mêler à ce concert : l’émotion changeait alors de nature ; mais, si désagréable qu’elle fût sur le moment, elle finissait par avoir un certain charme comme souvenir. Samdadchiemba ne s’expliquait guère le goût des missionnaires pour la contemplation, mais il l’approuvait, convaincu par expérience que les distractions que le paysage donnait à ses convives lui assuraient une plus abondante part de thé et de gâteaux ; car c’était là d’ordinaire le repas du soir comme celui du matin et de midi. Quelquefois cependant les missionnaires tentèrent de faire apprécier à leur compagnon la supériorité de la cuisine européenne ; mais, la plus rigoureuse économie étant indispensable, ils se contentaient le plus souvent de gâteaux de millet cuits sous la cendre, de pan-tan, farine d’avoine délayée dans de l’eau bouillante, et de thé en brique. On appelle ainsi le thé en usage chez les Tartares, et dont ils ont fait la base invariable de tous leurs repas ; on sait que les Chinois préparent leur thé avec les feuilles lis plus petites et les plus tendres : c’est celui que nous connaissons en France ; les grosses feuilles et même les branches les plus fines sont mises à part, pressées et coagulées dans un moule où elles acquièrent la forme et l’épaisseur des briques de maçonnerie ; ce thé prend le nom de thé tartare ou thé en brique ; la Russie est le seul pays d’Europe qui en consomme. Voici comment les Mongols préparent cette boisson : ils cassent un morceau de leur brique, le pulvérisent et le font bouillir jusqu’à ce que l’eau devienne rougeâtre ; ils jettent alors une poignée de sel, et l’ébullition commence ; dès que le liquide est presque noir, on y ajoute une écuelle de lait, et le moment de boire est venu. Samdadchiemba, comme tous les Tartares, était enthousiaste de cette boisson ; quant aux missionnaires, ils purent s’y habituer, et ce fut tout.

En somme, MM. Huc et Gabet vivaient à peu près comme vivent tous les Tartares mongols et thibétains, surtout dans les pays où la maigreur des pâturages élève le prix de la viande. Si on comprend que ce régime suffise à des hommes dont l’alimentation régulière n’a jamais été plus forte, on s’étonne que des Européens aient pu le supporter si long-temps. Ce n’était là cependant qu’un des points par où ils violaient toutes les lois de l’hygiène. Non-seulement ils mangeaient mal et dormaient peu, mais ils étaient encore soumis à des variations de température autrement tranchées que celles dont la médecine prescrit, sous peine de mort, de se préserver. Je citerai un fait entre cent. Les missionnaires cheminaient péniblement au milieu du désert sablonneux et aride du pays des Ortous ; la sueur ruisselait de leurs fronts, car la chaleur était étouffante ; ils se sentaient écrasés par la pesanteur de l’atmosphère, et leurs chameaux, le cou tendu, la bouche entr’ouverte, cherchaient vainement dans l’air un peu de fraîcheur. Un orage s’approchait ; ils songèrent à dresser quelque part leur tente, à trouver un abri. Où aller ? C’était en vain qu’ils montaient sur les collines pour découvrir quelque habitation tartare ; des renards regagnant en toute hâte leurs tanières et des troupeaux de chèvres jaunes courant se cacher dans les gorges des montagnes troublaient seuls la morne solitude du désert. Bientôt le vent du nord vint souffler avec violence, et l’orage éclata. D’abord, il tomba de la pluie, puis de la grêle, puis enfin de la neige à moitié fondue. En un instant, les voyageurs furent trempés jusqu’à la peau et se sentirent gagner par un froid glacial. Ils mirent pied à terre dans l’espoir de se réchauffer un peu par la marche ; mais, après avoir fait quelques pas au milieu de sables inondés où leurs jambes s’enfonçaient comme dans du mortier, ils durent s’arrêter ; ils cherchèrent alors un abri à côté de leurs chameaux, contre lesquels ils se serrèrent fortement, espérant que ces animaux leur communiqueraient un peu de chaleur. Dresser la tente était impossible ; l’eau ruisselait de toutes parts, et d’ailleurs les toiles ne pouvaient plus être tendues. Les chameaux étaient gelés comme les hommes, et l’orage continuait. « Au milieu de cette affreuse situation, dit M. Huc, nous nous regardions mutuellement avec tristesse et sans parler ; nous sentions que notre sang commençait à se glacer. Nous fûmes donc à Dieu le sacrifice de notre vie, car nous étions persuadés que nous mourrions de froid pendant la nuit. » Ce dénoûment était d’autant plus à craindre, qu’il termine assez fréquemment les voyages en Tartarie ; mais la Providence voulait que l’entreprise des deux missionnaires réussît. Un nouvel effort d’énergie leur fit découvrir une grotte, où ils furent s’abriter. Des matières combustibles y avaient été laissées ; on alluma un feu magnifique, et la petite caravane passa de la mort à la vie. Le lendemain, la température se radoucit ; mais, au campement suivant, il gelait si fort ; que, pour faire boire les animaux, il fallut ouvrir la glace à coups de hache ; quand on voulut plier la tente, les clous et les pieux qui la soutenaient se brisèrent comme verre, et l’on ne put les arracher qu’après les avoir arrosés plusieurs fois avec de l’eau bouillante. À peine cette opération était-elle finie, que la chaleur força les missionnaires à quitter une partie de leurs vêtemens.

Les orages où se mêlent la pluie, la grêle et la neige n’ont rien que de très ordinaire en Tartarie : sans doute, ils ne vous font pas toujours passer de la température de l’été à celle de l’hiver le plus rigoureux ; mais leur inévitable résultat, c’est de mouiller le voyageur jusqu’aux os et de le condamner en même temps, par la destruction des argols, à passer plusieurs heures sans feu sous une tente dressée dans la boue. Cependant ces tempêtes aqueuses sont peut-être moins redoutables encore que les tempêtes de poussière et de sable telles que celle dont MM. Huc et Gabet eurent à souffrir dans le Kan-sou au moment où, après quatre mois de voyage, ils touchaient enfin à cette partie de la Tartarie où domine l’élément thibétain. Tout à coup il se fit un silence complet dans l’atmosphère, et la température devint extrêmement froide ; bientôt le ciel prit une couleur blanchâtre, le vent d’ouest se mit à souffler avec violence, et la caravane fut à tel point enveloppée de sable et de poussière, qu’on ne voyait plus rien ; chacun s’accroupit par terre au plus vite, les yeux fermés et la tête couverte. Cela dura plus d’une heure. Si un tourbillon semblable, au lieu d’envelopper les voyageurs sur un terrain ferme, les avait atteints quelques jours plus tôt, dans le royaume des Alechans, ils étaient perdus. Les Alechans sont une longue chaîne de montagnes de sable fin et mouvant ; à chaque pas, les chameaux y enfoncent jusqu’au ventre et les chevaux n’y peuvent avancer que par soubresauts. Malheur au voyageur qui s’y trouve au moment d’une tempête ! Il est enterré vivant. MM. Huc et Gabet eurent constamment, dans ce dernier pays, un temps calme et serein. Ils n’y furent même pas trop rançonnés dans les rares auberges échelonnées sur leur route. À Kao-tan-dze, ils purent se procurer un seau d’eau pour 50 sapèques : c’était à très bas prix, car de Kao-tan-dze à la plus proche fontaine il y a soixante lis (six lieues). Ayant appris que ce pays, misérable et repoussant au-delà de toute expression, était un lieu d’exil, ils demandèrent à leur intendant de la table s’il se trouvait des chrétiens parmi ses compagnons d’infortune. Non, leur répondit-il ; rester ici, c’est encore une grâce ; les exilés pour la religion du Seigneur du ciel sont tous envoyés à Ili. Après la peine de mort, la déportation à Ili est le châtiment le plus dur. — La misère n’est pas d’ailleurs le seul fléau qui pèse sur les exilés de Kao-tan-dze. Dès que MM. Huc et Gabet eurent mis pied à terre, on leur dit : Nous avons deux espèces d’auberges, celles où on se bat et celles où on ne se bat pas : dans les premières, on paie quatre fois plus que dans les secondes ; pour quelle espèce optez-vous ? — Les missionnaires, se sentant peu de goût pour la bataille et aimant beaucoup l’économie, allaient se déclarer pour une auberge pacifique, lorsqu’ils eurent l’idée de demander quelques explications. — Vous ne savez donc pas, leur dit-on, qu’ici on est continuellement attaqué par les brigands ? — Si, nous le savons. — Eh bien ! dans les auberges où l’on ne se bat pas, on vous laissera voler sans même faire une observation ; dans celles où l’on se bat, si les brigands se présentent, ils seront reçus à coups de fusil. — L’auberge où l’on se battait eut la préférence, et tout s’y passa fort pacifiquement. Quelques semaines plus tard et après avoir eu encore bien des fortunes diverses, les missionnaires entraient dans la ville de Tang-keou-eul et s’y installaient dans une maison de repos dont le chef était musulman. Quatre mois s’étaient écoulés depuis leur départ ; en se voyant dans une ville où le Chinois disparaissait devant le Thibétain oriental, ils se crurent presque au terme de leur voyage et de leurs fatigues ; il leur restait pourtant à faire connaissance avec les routes qui mènent des frontières du Thibet à H’Lassa.

Tang-keou-eul est une ville très commerçante ; elle sert d’entrepôt aux marchandises du Thibet, de la Chine et de la Mongolie. On rencontre constamment dans ses rues des Thibétains orientaux ou Longues Chevelures, des Chinois, des Tartares de la mer Bleue, des Kolos, peuplade qui vit uniquement de brigandage, des Eleut et des musulmans, dont le nombre est considérable sur ce point de la Tartarie. À son importance commerciale, Tang-keou-eul joint l’avantage d’être un lieu de passage et de repos pour les nombreux pèlerins mongols qui se rendent à la lamaserie de Kounboum, la plus célèbre des lamaseries du Thibet oriental. Les voyageurs français avaient grande envie de visiter Kounboum, dont ils n’étaient séparés que par onze lieues ; mais en même temps ils avaient hâte d’arriver à H’Lassa. L’impossibilité de partir trancha la question ; ils durent se résigner à attendre le retour de l’ambassade thibétaine, qui va tous les trois ans présenter à l’empereur de Chine les félicitations du Talé-lama. Cette ambassade arrivait à Péking au moment où les missionnaires entraient à Tang-keou-eul ; elle ne devait donc repasser que dans huit ou dix mois. Que faire durant cette longue attente ? Des touristes eussent été fort embarrassés. MM. Gabet et Huc résolurent de se perfectionner dans la connaissance de la langue et de la religion thibétaines. Le voisinage de Kounboum leur offrait sous ce double rapport des facilités aussi grandes que celles qu’ils auraient pu trouver à H’Lassa. Samdadchiemba avait dans cette lamaserie un cousin nommé Sandara-le-barbu, lama sceptique et même un peu escroc, mais fort instruit ; il se chargea, moyennant salaire, de l’instruction des deux lamas du ciel d’Occident. Sandara-le-barbu vint d’abord trouver MM. Huc et Gabet à Tang-keou-eul ; plus tard, ces derniers purent aller s’établir avec leur professeur dans la lamaserie même de Kounboum ; ils avaient long-temps rêvé cet arrangement.


II.

De la Chine aux frontières du Thibet, tous les lamas que MM. Huc et Gabet avaient interrogés sur la doctrine, bouddhique leur avaient fait la même réponse : Marchez vers l’occident, pénétrez dans le Thibet ; c’est là que vous trouverez les véritables docteurs de notre religion ; c’est là que l’on enseigne dans toute leur pureté les saints préceptes de Bouddha. — Or, la lamaserie de Kounboum n’est pas seulement célèbre par son emplacement sur le lieu même où est né le grand réformateur Tsong-kaba, par ses richesses, par ses quatre mille lamas : elle l’est aussi par sa science. Les missionnaires allaient donc se trouver à très bonne école. Ils purent, en effet, compléter à Kounboum toutes les connaissances qu’ils avaient déjà acquises sur les doctrines, la discipline et la pratique du bouddhisme.

La réforme bouddhique date du XIVe siècle siècle de notre ère ; elle est l’œuvre de Tsong-kaba. Que faisait Tsong-kaba ? qu’était-il ? d’où venait-il ? Sur ces différens points, les chroniques lamanesques ne sont pas d’une clarté parfaite, et le merveilleux y abonde. Il est donc permis de passer rapidement sur les miracles qui marquèrent la naissance de Tsong-kaba, sur la magnifique barbe blanche qu’il avait en venant au monde, comme sur les discours pleins de sagesse qu’il prononçait à l’âge où les autres enfans commencent tout au plus à parler. L’important, c’est de résumer la doctrine qu’il prêcha et qui lui a survécu. Tsong-kaba était de l’Amdo, partie du Thibet oriental habité par des nomades comme la Mongolie. Il embrassa très jeune la vie religieuse. Déjà il avait une grande réputation de sainteté, lorsqu’un lama né dans les contrées les plus éloignées de l’Occident s’arrêta chez lui et devint son maître. Cet étranger mourut quelques années après son arrivée dans le pays d Amdo, et Tsong-kaba partit pour le centre du Thibet, la terre des esprits (H’Lassa). Il y mena d’abord une vie retirée, pas assez retirée cependant pour qu’on pût ignorer qu’il voulait réformer l’ancien culte et introduire dans les cérémonies lamanesques des rites nouveaux. Bientôt il eut un parti et prêcha publiquement sa doctrine. Le bouddhisme indien ou primitif, qui s’était répandu dans le Thibet vers le VIIe siècle siècle, ne put long-temps résister aux coups de l’éloquent agitateur ; il n’était plus dans l’Inde que la religion d’une minorité ; au Thibet, il disparut complètement. Le chef religieux et le roi du Thibet intérieur reconnurent eux-mêmes la suprématie de Tsong-kaba, et la réforme put s’effectuer sans obstacle. Le corps du réformateur est conservé à la lamaserie de Kaldan ; il est de foi parmi les bouddhistes qu’il s’y tient miraculeusement suspendu à deux pieds au-dessus du sol. La lamaserie de Kaldan doit une grande vogue aux reliques qu’elle possède ; on y compte huit mille lamas.

Tsong-kaba ne changea rien aux bases premières du bouddhisme : il accepta la transmigration des ames et le reste ; mais il s’efforça de réformer les mœurs, de soumettre les lamas à une discipline plus sévère, de spiritualiser le culte ; il fortifia la hiérarchie cléricale et imposa une liturgie nouvelle. Son œuvre est tout entière dans ces dernières mesures.

Grace au savant ouvrage de M. E. Burnouf sur l’histoire du bouddhisme indien dans le nord de l’Inde, on connaît le fond de la doctrine bouddhique ; on sait qu’elle suppose une série perpétuelle de créations et de destructions. Les êtres animés sont divisés en six classes : anges, démons, hommes, quadrupèdes, volatiles et reptiles. Tout ce qui a vie passe par de continuelles transformations, et suivant le mérite ou le démérite, dans ces six classes. À force de transmigrer, on finit par atteindre la perfection, et alors on va se perdre dans la grande essence de Bouddha ; dans l’espace lumineux qui renferme tous les êtres futurs en même temps qu’il absorbe tous ceux dont les épreuves sont finies. C’est du pur panthéisme. Comme les hommes ont besoin d’être guidés, Bouddha, l’être indépendant, le principe et la fin de toutes choses, le créateur universel, consent à s’incarner dans des corps humains. Ces incarnations sont illimitées, et il en résulte que le nombre des bonddha-vivans tend à s’accroître toujours.

Les livres sacrés des bouddhistes sont des recueils de sentences et de préceptes généralement très sages. Ce n’est jamais, en effet, par la pureté des maximes que pèche une docirine ; les principes sont toujours moraux et élevés : c’est la pratique qu’il importe de voir. Il faut chercher le caractère du bouddhisme thibétain dans la forme extérieure du culte, ainsi que dans sa double organisation spirituelle et temporelle. Bien que MM. Huc et Gabet eussent appris en Chine qu’il existait beaucoup de rapports entre les cérémonies catholiques et les cérémonies lamanesques, ils ne purent se défendre d’une profonde surprise en voyant que, sur ce point, loin d’avoir exagéré les ressemblances, on ne leur avait pas tout dit. Les grands lamas, lorsqu’ils font quelque cérémonie hors du temple, portent, comme nos évêques, la crosse, la mitre, la dalmatique, la chape ou pluvial. La psalmodie, les exorcismes, les bénédictions, le célibat ecclésiastique, le jeûne, les processions, l’encensoir, l’eau bénite, le chapelet, ce ne sont là que quelques-uns des mille rapports qu’on remarque entre les pratiques du bouddhisme et celles de l’église catholique. Toutefois Klaproth et d’après lui d’autres géographes ont prétendu à tort que la confession auriculaire était de règle chez les bouddhistes comme chez les catholiques. Les lamas ne confessent personne et ne se confessent pas eux-mêmes. Le génie imitatif de Tsong-kaba s’est arrêté aux choses extérieures, à la forme.

C’est aux bouddha-vivans qu’il appartient de veiller à la pratique régulière du culte, à l’observation des règles liturgiques. La conservation de la doctrine est particulièrement confiée au Talé-lama de H’Lassa, le plus puissant des bouddha-vivans. On avance dans la hiérarchie lamanesque par son propre mérite, secondé de quelques protections et d’un peu d’intrigue. Quant à la dignité de bouddha-vivant, elle ne se gagne pas, on l’apporte en naissant, la vertu la plus parfaite ne pouvant suffire à transformer ici-bas l’homme en divinité. Quand un bouddha-vivant meurt, cela signifie simplement qu’il a voulu changer de corps. La lamaserie privée de son chef n’est donc nullement attristée ; elle attend que le chaberon reparaisse. On appelle chaberon tous ceux qui, après leur mort, subissent des incarnations successives, en d’autres termes, tous ceux qui ont le privilège de quitter un corps vieux et maladif pour un corps jeune et vigoureux : ce sont là les bouddha-vivans. La nouvelle incarnation n’est jamais, connue immédiatement. Aussi les lamas, dès qu’ils sont privés de leur saint spécial, s’occupent-ils à découvrir l’endroit du Thibet où il a opéré sa métamorphose, car c’est toujours au Thibet que Bouddha va choisir un nouveau corps ; quand un arc-en-ciel ou quelque autre signe les a mis sur la voie, ils prennent les conseils du tchurtchun ou devin, et partent à la recherche de leur chaberon ; quelquefois celui-ci prend lui-même la peine de leur faire dire où il est. Il se manifeste en disant : « C’est moi qui suis le bouddha-vivant, le supérieur immortel de telle lamaserie ; qu’on m’y conduise. » Le jeune chaberon, malgré tout le respect qui lui est dû, est soumis à un examen préalable.

« On tient une séance solennelle ; où le bouddha-vivant est examiné devant tout le monde avec une attention scrupuleuse ; on lui demande le nom de la lamaserie dont il prétend être le grand-lama, à quelle distance elle est, quel est le nombre des lamas qui y résident. On l’interroge sur les usages et les habitudes du grand-lama défunt et sur les principales circonstances qui ont accompagné sa mort. Après toutes ces questions, on place devant lui les divers livres de prières, des meubles de toute espèce, des théières, des tasses. Au milieu de tous ces objets, il doit démêler ceux qui lui ont appartenu dans sa vie antérieure. Ordinairement cet enfant, tout au plus âgé de cinq ou six ans, sort victorieux de toutes ces épreuves. Il répond avec exactitude à toutes les questions qui lui ont été posées, et fait sans aucun embarras l’inventaire de son mobilier. — Voici, dit-il, les livres de prières dont j’avais coutume de me servir… Voici l’écuelle vernissée dont je me servais pour prendre le thé… Et ainsi du reste. Sans aucun doute, les Mongols sont plus d’une fois les dupes de la supercherie de ceux qui ont intérêt à faire un grand-lama de ce marmot. Nous croyons néanmoins que souvent tout cela se fait de part et d’autre avec simplicité et de bonne foi. D’après les renseignemens que nous n’avons pas manqué de prendre auprès de personnes dignes de la plus grande confiance, il paraît certain que tout ce qu’on dit des chaberons ne doit pas être rangé parmi les illusions et les prestiges. Une philosophie purement humaine rejettera sans doute des faits semblables, ou les mettra sans balancer sur le compte des fourberies lamanesques. Pour nous, missionnaires catholiques, nous croyons que le grand menteur qui trompa autrefois nos premiers parens dans le paradis terrestre poursuit toujours dans le monde son système de mensonge ; celui qui avait la puissance de soutenir dans les airs Simon le magicien peut bien encore aujourd’hui parler aux hommes par la bouche d’un enfant, afin d’entretenir la foi de ses adorateurs. »

Quand l’épreuve est terminée à l’honneur du chaberon, on le proclame officiellement bouddha-vivant ; il est conduit en triomphe à sa lamaserie, et chacun vient l’y adorer. Pour reconnaître le Talé-lama (mer de sagesse), bouddha-vivant de H’Lassa, grand-pontife du bouddhisme et souverain temporel du Thibet, on procède avec plus de solennité. Les lamas-houtouktou, qui viennent dans la hiérarchie lamanesque immédiatement après le Talé-lama, comme les cardinaux après le pape, prescrivent des prières et des jeûnes dans toutes les lamaseries, afin qu’il plaise à Bouddha de faire cesser le plus tôt possible le veuvage de son église. Les parens qui découvrent le Talé-lama dans l’enfant qu’ils croyaient leur fils en donnent avis aux autorités de H’Lassa. Lorsqu’on a trouvé non pas un, mais trois chaberons bien authentiques, les houtouktou se constituent en assemblée secrète, et passent six jours dans la retraite, le jeûne et la prière ; le septième jour, on grave les noms des trois candidats sur des fiches en or que l’on jette dans une urne du même métal, puis le doyen des houtouktou tire une de ces fiches. Le chaberon que le hasard a favorisé est proclamé Talé-lama, et on l’adore. Quant aux deux concurrens évincés, ils reçoivent chacun une indemnité de cinq cents onces d’argent (environ 1,000 fr.).

Durant leur long voyage, MM. Huc et Gabet purent entrer en relation avec deux bouddha-vivans. Ils firent connaissance du premier dans la ville de Tchoang-long[3], à l’hôtel des Trois Rapports sociaux. Ce bouddha était lui-même en voyage. Quand il eut reçu les adorations des fidèles, il lui prit fantaisie de visiter en détail l’hôtel qu’il sanctifiait de sa présence. Partout on se prosternait sur son passage. Les missionnaires le saluèrent respectueusement, mais sans quitter leurs sièges. Il parut plus surpris que fâché, et regarda très attentivement les deux étrangers. Ce bouddha avait environ cinquante ans ; il était revêtu d’une robe de taffetas jaune et chaussé de bottes en velours rouge. La bonté eût été l’expression dominante de sa physionomie, si ses yeux n’avaient pas eu quelque chose de hagard, d’étrange, qui effrayait. Après avoir longuement examiné ses hôtes, il leur adressa la parole ; ceux-ci l’invitèrent sans façon à s’asseoir près d’eux : il hésita un peu, craignant de compromettre sa divinité ; mais enfin la curiosité eut le dessus, et la conversation s’engagea.

« Un bréviaire que nous avions à côté de nous fixa aussitôt son attention ; il nous demanda s’il lui était permis de l’examiner. Sur notre réponse affirmative, il le prit des deux mains, admira la reliure, la tranche dorée, puis l’ouvrit et le feuilleta assez long-temps ; il le referma et le porta solennellement à son front en nous disant : — C’est votre livre de prières… il faut toujours honorer et respecter les prières… Il nous demanda des explications sur les nombreuses gravures que le bréviaire contenait ; il ne parut étonné en rien de ce que nous lui dîmes. Seulement, quand nous lui eûmes expliqué l’image du crucifiement, il remua la tête en signe de compassion, et porta ses deux mains jointes au front. Après avoir parcouru toutes les gravures, il prit le bréviaire d’entre nos mains, et le fit toucher de nouveau à sa tête. Il se leva ensuite, et, nous ayant salués avec beaucoup d’affabilité, il quitta notre chambre. Nous le reconduisîmes jusqu’à la porte. »

Le second bouddha-vivant avec lequel les missionnaires français se lièrent d’amitié était un jeune homme de dix-huit ans. Il avait l’air fort distingué ; sa figure exprimait la candeur et l’ennui. MM. Huc et Gabet l’eurent pour compagnon de voyage de Na-ptchu à H’Lassa, quinze jours environ. Ce chaberon paraissait fort malheureux de sa divinité : il aurait voulu rire, courir, faire caracoler son cheval ; être libre enfin ; mais il était dieu : en marche, il devait se tenir posément au milieu de ses chevaliers d’honneur, et aux heures de halte, s’il ne lui plaisait pas de dormir, il ne lui restait qu’à se faire adorer. On le respectait trop pour le croire accessible à toute autre distraction ; aussi était-il vraiment heureux lorsque, échappant à ses fidèles, il pouvait venir causer sous la tente des missionnaires. Là, il était traité en homme et se sentait vivre. Ce chaberon aimait à questionner les lamas d’Occident sur leur religion, qu’il trouvait fort belle ; mais, quand ceux-ci lui demandaient s’il ne vaudrait pas mieux être adorateur de Jéhovah que bouddha-vivant, il répondait qu’il n’en savait rien. On ne pouvait l’interroger sur ses vies antérieures et ses incarnations sans le faire rougir. — Ne me parlez pas de ces choses-là, disait-il, vous m’affligez.

Chaque lamaserie de quelque importance possède un bouddha-vivant. Au-dessous de ce supérieur de droit divin se trouve un autre grand-lama, membre de quelque famille puissante, souvent même d’une famille royale. Ce second dignitaire est chargé de l’administration de la lamaserie ; il gouverne, tandis que le bouddha ne fait guère que régner. Des fonctionnaires subalternes et soumis à une hiérarchie très bien ordonnée relèvent du lama gouvernant. Les emplois s’obtiennent au concours ou après examen. Tout lama dont les études sont réputées finies prend le titre de lama-maître, ne sût-il pas lire, ce qui n’aurait rien d’extraordinaire. Chaque lama-maître a sous ses ordres un ou plusieurs chabis (lama-disciple). Ils sont chargés des soins du ménage. Le maître a le droit de les frapper, et il en use ; ne le voulût-il pas, il y serait forcé, car il est de foi parmi les chabis qu’on ne peut rien apprendre sans être battu. Le chabi étudie quand bon lui semble ; pourvu que le soir, il soit prêt à réciter sa leçon ou à recevoir des coups, il est en règle. Ces études privées ont pour complément des cours publics auxquels toute la lamaserie est libre d’assister. Les cours publics se divisent en quatre sections ou facultés : 1° la faculté de mysticité, 2° la faculté de liturgie. 3° la faculté de médecine, 4° la faculté de prières. Partout l’enseignement est très vague. Un professeur au langage net et précis aurait d’ailleurs peu de succès ; il serait regardé comme un discoureur frivole. Les lamas trouvent une doctrine d’autant plus sublime qu’elle est plus insaisissable. Pour obtenir des grades, il suffit de savoir par cœur tels ou tels livres, et il n’est pas toujours inutile de faire des cadeaux aux examinateurs.

Les lamas sont soumis à une règle uniforme, mais ils ne pratiquent pas réellement la vie commune. Chaque habitant d’une lamaserie a sa demeure particulière, une maisonnette peinte en blanc et surmontée d’un belvédère, où il vit selon ses ressources. Tous les trois mois, l’administration fait, à titre de secours, une distribution de farine ; les offrandes des pèlerins et l’industrie du lama doivent fournir le reste de la nourriture et les vêtemens. Il en résulte que tel lama est bouvier, tel autre tailleur, etc., etc. ; les plus savans sont copistes, médecins ou sorciers ; du reste, tous les métiers sont permis aux lamas, sauf celui de boucher. Comme prêtres, il leur est défendu de faire transmigrer de force et prématurément l’ame enfermée dans le corps d’un animal quelconque : ils observent rigoureusement cette défense ; mais, moins scrupuleux que les pieux Hindous, ils mangent très bien le mouton ou le poulet dont l’homme noir vient d’avancer la transmigration par leurs ordres et sous leurs yeux[4].

Les lamaseries ressemblent à de véritables villes ; les blanches maisonnettes des lamas sont alignées de manière à former des rues que dominent les temples bouddhiques avec leurs formes grandioses et leurs toits dorés. Ces temples sont richement ornés ; des éléphans, des lions, des tigres, des ours sculptés dans le marbre ou dans la pierre, semblent en garder les portes. À l’intérieur, on trouve d’autres sculptures et des tableaux ; partout on voit ou la statue de Bouddha ou des peintures représentant quelque acte de sa vie ; partout aussi les yeux rencontrent des sentences pieuses. Ces sentences sont gravées sur les montagnes les plus escarpées comme sur les murs des temples. Exécuter un tel travail, c’est prier. Les lamas sont d’assez pauvres peintres, mais leur talent comme sculpteurs et mouleurs paraît vraiment remarquable. Bien que le silence ne soit pas prescrit dans les rues des lamaseries, il y est généralement observé. Aux heures des offices, les lamas sont avertis de se rendre au temple par le bruit des cloches et des conques marines. Le costume religieux, robe rouge, petite dalmatique sans manches, écharpe rouge et mitre jaune, est de rigueur à l’intérieur des lamaseries.

En général, les lamas sont sincères dans l’expression de leurs sentimens religieux : MM. Huc et Gabet n’ont connu que Sandara-le-barbu qui fût complètement incrédule ; mais la sincérité de ces croyans ne les empêche pas de recourir à de singuliers moyens pour s’épargner les fatigues de la prière. Ils ont un certain moulinet appelé tchu-kar ou prière tournante, sur les ailes duquel sont écrites des sentences pieuses : on imprime à ce moulinet un mouvement des plus rapides, et chaque tour qu’il fait représente une prière dite. Les tchu-kar sont de diverses dimensions ; les uns se tiennent à la main et ne prient que quand leurs propriétaires les mettent en mouvement ; d’autres sont placés, comme de véritables moulins, le long des rivières, et le courant les fait tourner sans cesse, de telle sorte que leurs fondateurs ont l’avantage de prier nuit et jour. On voit aussi dans les lamaseries de grands mannequins entièrement composés d’innombrables feuilles de papier collées les unes sur les autres et couvertes de prières. Ces mannequins peuvent être facilement mis en mouvement ; ils prient pour tout lama qui songe à les pousser en passant. Un autre moyen également simple et ingénieux, c’est de mettre dans une hotte tous les livres de piété que l’on peut trouver, et de faire avec cette charge sur le dos une promenade autour de la lamaserie. Quand on rentre, on est censé avoir récité les innombrables prières que l’on vient de porter. Ces divers expédiens sont très licites ; néanmoins certains lamas, loin d’y avoir recours, s’imposent des prières infinies et de très rudes pénitences. Beaucoup de lamas entendent la charité à peu près comme la prière. Par exemple, quand ils veulent donner une preuve de leur amour pour le prochain, particulièrement pour les voyageurs, ils découpent de petits chevaux dans du papier, et, après les avoir portés sur le sommet d’une montagne par un jour de grand vent, ils prient Bouddha de les changer en vrais chevaux.

Outre les lamas retirés dans les lamaseries, il y a des lamas ermites ou anachorètes qui vivent perchés dans des espèces de cages sur le flanc des montagnes. Naturellement ceux-là sont voués à la vie contemplative. On rencontre aussi des lamas voyageurs toujours en quête d’un pèlerinage ; enfin d’autres lamas vivent tranquillement au sein de leurs familles, où, comme tous les autres Tartares, ils font paître les bestiaux. Leur tête rasée, la robe jaune et l’observation du célibat sont les seules choses qui les distinguent des autres bergers. Tous ces lamas réunis forment environ le tiers de la population mâle de la Mongolie et du Thibet : on n’a jamais vu nulle part un clergé aussi nombreux.


III.

Le moment de se remettre en route approchait. Les missionnaires devaient rejoindre la grande caravane thibétaine sur les bords du lac Bleu (Koukou-noor), réservoir d’eau salée qui a plus de cent lieues de circonférence. Avant de quitter Kounboum, ils échangèrent des khatas ou écharpes de félicité avec leurs amis les plus intimes. Le khata est une petite pièce de soie dont la finesse approche de celle de la gaze ; il est orné de franges et deux fois plus long que large. Quand on fait une visite d’étiquette, que l’on veut demander un service, témoigner sa reconnaissance ou donner une preuve de sympathie, on commence par offrir un khata. Après avoir rempli ce devoir de politesse, MM. Huc et Gabet firent des provisions de bouche pour quatre mois. C’est une précaution qu’il faut prendre, si l’on ne veut pas s’exposer à mourir de faim sur la route du Koukou-noor à H’Lassa. Voici les denrées alimentaires dont ils durent se pourvoir : cinq briques de thé, deux ventres de mouton remplis de beurre, deux sacs de farine de froment, huit sacs de tsamba (orge grillée), et un nombre formidable de gousses d’ail. Le tsamba, pétri avec les doigts dans du thé au sel, est le mets de tous les jours ; on mâche la gousse d’ail en traversant certaines montagnes d’où s’exhalent des vapeurs empestées.

Les missionnaires n’eurent pas à se prémunir dans le Thibet comme en Mongolie contre des changemens subits de température : ils furent constamment gelés. Cependant la crainte des kolos leur fit souvent oublier la rigueur du climat. En effet, cette caravane, forte de deux mille hommes, mais embarrassée dans sa marche par quinze mille bœufs à longs poils, douze cents chevaux et autant de chameaux, offrait une proie des plus tentantes aux brigands des monts Bayenkharat. Ces brigands, que l’on désigne sous le nom générique de kolos, sont des Si-fan, ou Thibétains orientaux. Les montagnes bordées de précipices où se trouvent les sources du fleuve Jaune leur servent de repaire. Les kolos forment diverses tribus ; l’une d’elles, et c’est peut-être la moins importante, porte un nom que nos géographes ont rendu célèbre, presque populaire, celui de Kalmouk. Comme la plupart des Thibétains nomades, les kolos sont revêtus en toute saison d’une large robe en peau de mouton grossièrement serrée aux reins par une épaisse corde en poil de chameau ; de grosses bottes de cuir complètent ce costume, que relèvent un large sabre passé dans la ceinture, de superbes moustaches et des cheveux qui pendent en désordre sur le dos et la figure.

Les premières journées de route furent assez calmes ; on n’avait pas encore atteint les montagnes du Thibet, et le froid était supportable. Au passage des douze embranchemens du Pouhain-gol, rivière située à l’ouest de la mer Bleue, les difficultés du voyage commencèrent. L’eau, était gelée, mais pas assez fortement pour que la glace pût servir de pont. Il fallut faire entrer les animaux dans la rivière. On perdit deux bœufs et un homme. C’était avoir du bonheur. Le Bourkan-bota, montagne fameuse par les vapeurs pestilentielles dont elle est continuellement enveloppée, devait offrir des obstacles d’une autre nature. Avant d’en essayer l’ascension, on avala force gousses d’ail, mesure hygiénique conseillée par la tradition. Le Bourkan-bota dégage véritablement un gaz des plus délétères. Après quelques efforts, les chevaux se refusent à porter leurs cavaliers ; ceux-ci sont obligés de faire appel à tout leur courage et de se dire qu’il faut avancer ou mourir pour ne pas céder eux-mêmes à la fatigue et au malaise qui les accablent ; les visages blêmissent, les cœurs tournent, les jambes tremblent ; on se couche, puis on se relève pour se recoucher et se relever encore ; enfin on arrive. Mais qu’est-ce que le Bourkan-bota comparé au Chuga ? Le jour où l’on doit traverser cette montagne, il faut se mettre en route à une heure du matin, autrement on pourrait être arrêté par la nuit au milieu des blocs de neige. Les habits les plus épais, les fourrures les plus chaudes ne sauraient mettre à l’abri du froid. Les animaux, enfoncés jusqu’au ventre dans la neige et aveuglés par de continuels tourbillons, n’avancent que par bonds et soubresauts ; de temps en temps, des gouffres s’ouvrent sous leurs pas et les engloutissent avec tout ce qu’ils portent. La caravane ne perdit que des bêtes de somme ; mais beaucoup de voyageurs eurent les oreilles et le nez gelés, M. Gabet fut du nombre. Quelques boulettes de tsamba semblent une nourriture bien insuffisante après une telle journée ; il faut s’en contenter cependant, trop heureux si l’on découvre sous la neige assez d’argols pour faire un peu de feu et se procurer de l’eau tiède. Quand ce frugal repas est terminé, on se roule dans sa peau de bouc et l’on cherche à dormir en attendant le signal du départ. Le mont Chuga n’est cependant lui-même qu’un avant-goût des épreuves qui vous attendent dans les déserts du Thibet. Comme le sol va toujours en s’élevant, plus on avance, plus la végétation diminue et plus le froid devient intense. L’eau est rare, les pâturages manquent complètement, et tous les jours on est obligé d’abandonner quelque bête de somme. La route est bordée de carcasses d’animaux et d’ossemens humains. Ce spectacle effrayait d’autant plus M. Huc, que les forces de son compagnon de voyage allaient tous les jours s’affaiblissant. Lorsqu’il songeait qu’ils avaient encore deux mois de route à faire au plus fort de l’hiver, sans autre boisson que du thé à l’eau de neige, sans autre nourriture que de la farine d’orge, l’avenir lui paraissait bien sombre. Le fait suivant donnera une idée de la rigueur du froid. Aussitôt que le tsamba était cuit, les missionnaires en mettaient trois ou quatre morceaux encore bouillans dans un linge bien chaud et les plaçaient sur leur poitrine par-dessous leurs habits composés d’une robe en grosse peau de mouton, d’un gilet en peau d’agneau, d’un manteau court en peau de renard et d’une casaque de laine. Malgré cette précaution, durant deux semaines, les gâteaux de tsamba gelèrent chaque jour, et les missionnaires furent réduits à dévorer un mastic glacé, au risque de se casser les dents, pour ne pas mourir de faim. Au passage du Mourouï-oussou, la caravane put contempler environ cinquante bœufs sauvages pris par les glaçons en traversant cette rivière à la nage. Leurs belles têtes ornées de grandes cornes étaient encore à découvert, et la glace avait d’ailleurs une telle transparence, qu’on eût dit qu’ils nageaient ; mais déjà les aigles et les corbeaux leur avaient arraché les yeux.

Un jour que l’épuisement de leurs chevaux avait retenu MM. Gabet et Huc un peu en arrière, ils aperçurent, assis sur une grosse pierre et ne faisant aucun mouvement, un jeune lama mongol avec lequel ils avaient d’assez fréquentes relations ; ils l’appelèrent, il ne répondit pas ; ils s’approchèrent de lui, sa figure était comme de la cire ; ses yeux entr’ouverts avaient une apparence vitreuse, des glaçons lui pendaient aux narines et aux coins de la bouche. Ce malheureux était gelé. Les missionnaires l’enveloppèrent d’une de leurs couvertures et le transportèrent jusqu’au campement. — Vous avez un cœur excellent, leur dirent les compagnons du jeune lama, mais vous vous êtes inutilement donné une grande peine, il est fini. — C’était vrai. Plus de quarante hommes de la caravane furent ainsi abandonnés dans le désert. Dès qu’un malheureux, gagné par le froid, ne peut plus ni manger, ni parler, ni se soutenir, il est réputé perdu, et on l’abandonne sur la route. Pour dernière marque d’intérêt, on dépose à côté de lui une écuelle et un petit sac de farine, puis on s’éloigne sans oser détourner la tête, car on sait que dans un moment les oiseaux de proie vont le déchirer.

Ces émotions et la persistance du froid devaient nécessairement aggraver l’état de M. Gabet. Déjà ses pieds, ses mains et sa figure étaient gelés ; bientôt il lui fut impossible de rester à cheval ; il avait les lèvres livides et le regard éteint. On l’enveloppa dans des couvertures et on l’attacha sur un chameau. Lorsque la caravane arriva devant la vaste chaîne des monts Tant-la, les vieux voyageurs, les hommes d’expérience, déclarèrent à M. Huc que son compagnon mourrait infailliblement pendant cette redoutable ascension. Tout au contraire, l’air des monts Tant-la rétablit M. Gabet.

Le temps des grandes fatigues était enfin passé, le sol allait en s’inclinant, le froid diminuait, l’herbe devenait abondante, on touchait à H’Lassa. C’est le 29 janvier 1846 que MM. Huc et Gabet entrèrent dans la ville sainte du bouddhisme. Il y avait dix-huit mois qu’ils avaient quitté le petit village chinois de Hé-chuy. H’Lassa est située dans une vallée ; cette ville a deux lieues de tour et s’offre aux yeux des voyageurs sous un aspect majestueux et imposant. On dit qu’autrefois elle était fortifiée ; aujourd’hui elle a pour toute défense une ceinture d’arbres séculaires. Au milieu des feuillages, on voit s’élever de grandes maisons blanches terminées en plate-forme et surmontées de tourelles. De nombreux temples aux toits dorés, aux couleurs brillantes, dominent les maisons et sont dominés eux-mêmes par le palais du Talé-lama. Ce palais est vraiment magnifique. Il est situé au nord de la ville, et a pour base une montagne rocheuse nominée le Bouddha-la. Plusieurs temples de grandeur et de beauté différentes sont groupés autour du temple principal, qui occupe le centre et compte quatre étages ; cet édifice est terminé par un dôme entièrement recouvert de lames d’or et entouré d’un vaste péristyle dont les colonnes sont également dorées. À l’intérieur, c’est une profusion sans pareille de richesses et d’ornemens de toutes sortes ; la peinture, la sculpture, les étoffes précieuses, l’argent et l’or y frappent partout les regards. C’est là que réside le Talé-lama, grand pontife du bouddhisme et souverain temporel du Thibet. On avait cru à tort jusqu’ici que cette idole vivante était à peu près invisible. Le Talé-lama est facilement abordable : il se montre aux simples curieux comme aux fidèles.

À leur arrivée, les missionnaires descendirent chez des Mongols avec lesquels ils avaient fait une partie du voyage ; dès le lendemain, ils se mirent en quête d’un logement. Les maisons de H’Lassa sont généralement grandes, à plusieurs étages, et terminées par une terrasse. À l’extérieur, elles sont entièrement blanchies à l’eau de chaux, sauf l’encadrement des portes et des fenêtres, qui est jaune ou rouge. Ce blanchissage est de règle tous les ans ; aussi les maisons de la ville des esprits séduisent-elles le passant par leur aspect de propreté et de fraîcheur. L’illusion cesse dès que l’on pénètre à l’intérieur, car tout y est sale, enfumé et puant. La pierre et la brique sont les matériaux employés à H’Lassa : on y voit cependant quelques constructions en terre ; de plus, il existe un quartier où toutes les maisons sont en cornes de bœufs et de moutons. L’aspect est bizarre et ne manque pas de charme. Les cornes lisses et blanches des bœufs mêlées aux cornes noires et raboteuses des moutons prêtent à des combinaisons originales que l’habileté des architectes thibétains sait mettre à profit.

Après de laborieuses recherches, MM. Huc et Gabet louèrent un petit logement dans une maison où se trouvaient réunis une cinquantaine de locataires. Un escalier sans rampe, aux degrés étroits et raides, menait à leur unique chambre. Samdadchiemba fut installé dans un corridor qui prit, pour la circonstance, le nom pompeux de cabinet. La chambre était éclairée par une étroite fenêtre garnie de barreau, et par une lucarne percée au toit et servant de passage à la fumée. À H’Lassa, la cheminée est inconnue ; on fait simplement du feu dans un bassin que l’on place où l’on veut. Samdadchiemba fut élevé à la dignité de cuisinier, et l’installation des missionnaires se trouva complète.

H’Lassa n’est pas seulement une ville de dévotion, c’est aussi une ville de commerce. Le Talé-lama attire les pèlerins, et les pèlerins attirent les marchands. Outre sa population sédentaire, H’Lassa possède, donc une population flottante très nombreuse ; on rencontre constamment dans ses rues des représentans de tous les peuples asiatiques. C’est une étonnante variété de physionomies, de costumes et d’idiomes. La population fixe n’est pas elle-même exclusivement thibétaine ; elle compte un grand nombre de Pébouns, de Katchis et de Chinois. Les Pébouns sont des Indiens du Boutan ; ils exercent seuls à H’Lassa l’industrie métallurgique. Leur quartier est extrêmement bruyant : on n’y voit qu’ateliers de forgerons, de chaudronniers, de plombiers, de fondeurs, d’étameurs, d’orfèvres, de mécaniciens. Sur toutes les portes de leurs maisons, dans lesquelles on n’entre qu’en descendant trois ou quatre marches, on voit un globe rouge et au-dessous un croissant blanc : le soleil et la lune. Les Pébouns sont d’excellens ouvriers et même d’habiles artistes ; ils réussissent dans tous leurs travaux ; beaucoup d’entre eux possèdent des connaissances assez étendues en physique et en chimie. Le drap nommé pou-lou n’est teint par personne aussi bien que par eux. Les Pébouns professent le bouddhisme indien. Une robe de pou-lou violet, un bonnet en feutre de couleur foncée et une écharpe rouge qui, après avoir fait deux fois le tour du cou, tombe sur les épaules, composent leur costume. Tous les matins, ils s’ornent le milieu du front d’une tache rouge ponceau.

Les Katchis sont des musulmans ordinaires de Kachemir ; ils font le commerce des objets de luxe et de toilette ; ils remplissent en outre le rôle d’agens de change ; leurs magasins sont riches et bien tenus ; par un privilège tout spécial que le Talé-lama leur a garanti, ils ont un gouvernement particulier. Leur chef ou gouverneur exerce tout à la fois le pouvoir administratif et le pouvoir religieux. Non contens d’observer rigoureusement la loi de Mahomet, les Katchis affichent encore un profond mépris pour le bouddhisme ; ils n’en sont pas plus mal vus du gouvernement lamanesque, dont la tolérance est vraiment sans limite.

Parmi les Chinois, les uns appartiennent à la garde permanente du kin-tchaï, ou délégué du céleste empereur ; d’autres exercent quelque emploi dans les tribunaux ; d’autres encore se livrent à divers trafics plus ou moins suspects ; ils sont tous également détestés et méprisés.

Si les Thibétains ne peuvent rivaliser, ni avec les Pébouns pour les travaux métallurgiques, ni avec les Katchis pour la confection des objets de toilette, on ne leur connaît pas en revanche de rivaux pour la fabrication du pou-lou, des tsan-hiang et de la poterie ; ils travaillent aussi le bois avec habileté. Le pou-lou est une étoffe de laine ; en en fait pour tous les goûts et toutes les bourses ; à côté du drap à longs poils et à vil prix se trouve du mérinos d’une finesse extrême et d’une cherté excessive. H’Lassa fait de très grandes exportations de pou-lou pour la Chine et la Tartarie. Les tsan-hiang sont des bâtons d’odeur ; on les fabrique avec la poudre de divers arbres aromatiques, mêlée de musc et de poussière d’or ; ces bâtons sont de couleur violette et longs de trois à quatre pieds ; une fois allumés, ils se consument lentement sans jamais s’éteindre et répandent au loin une odeur exquise. Les Chinois, qui imitent tout, qui sont les plus habiles contrefacteurs du monde, ne peuvent réussir à contrefaire les tsan-hiang d’une façon supportable.

Au Thibet comme en Mongolie, chacun possède une écuelle de bois dont il ne se sépare jamais ; les élégans l’enferment dans une bourse qu’ils suspendent à leur ceinture, les gens sans façon la serrent simplement sous leur robe : la raison de cet usage, c’est que partout, à chaque instant, on s’offre du thé et que jamais on ne doit boire dans l’écuelle du prochain. Ce meuble indispensable est d’un bois plus ou moins précieux ; la forme en est gracieuse ; un peu de vernis est le seul ornement qu’on se permette d’y ajouter. Parmi ces écuelles, il en est qui valent 500 francs, 1,000 francs même ; celles-là sont faites avec les racines de certains arbres rares qui naissent sur les montagnes du Thibet. M. Huc déclare qu’à première vue il est assez difficile de distinguer les plus précieuses des plus simples.

Les Thibétains appartiennent à la race mongole ; mais ils l’emportent sur les autres Tartares par une souplesse de corps et d’esprit qui fait ombrage aux Chinois ; ils sont généreux, francs et braves ; le sentiment religieux, sans aller chez eux, comme chez les Mongols, jusqu’à l’extrême crédulité, est néanmoins très développé et très ferme ; leurs traits rappellent fort nettement le type tartare, mais ils sont relevés par une expression de vivacité et d’enjouement qui les distingue des Mongols et des Mantchoux. Ils portent les cheveux longs et flottans sur les épaules ou tressés en queue à la manière des Chinois ; un chapeau rouge, assez semblable de forme au béret basque, ou une toque bleue avec visière de velours noir et pompon rouge, une large robe agrafée sur le côté et serrée par une ceinture rouge, des bottes en drap, sont les parties essentielles de leur costume. Les femmes ont une robe semblable à celle des hommes, mais elles y ajoutent une tunique courte et bigarrée de diverses couleurs ; leurs cheveux sont toujours divisés en deux tresses qu’elles laissent pendre ; un petit bonnet jaune, taillé comme le bonnet de la liberté, sert de coiffure aux femmes du peuple ; les grandes dames ont une couronne de perles pour tout ornement de tête. Ce costume est gracieux ; néanmoins toutes les Thibétaines sont hideuses à voir, même pour ceux qui aiment les yeux petits et bridés, les pommettes saillantes, le nez court et les bouches largement fendues : c’est que jamais elles ne sortent de leurs maisons sans avoir le visage barbouillé d’une espèce de vernis noir et gluant, assez semblable à du raisiné. La mode n’a point à se reprocher cet usage, qui vient de la dévotion ; le nomekhan ou lama roi qui gouvernait le Thibet il y a deux siècles, trouvant que les mœurs de son peuple étaient très dissolues, imagina qu’il remédierait au désordre en prescrivant aux femmes de ne jamais montrer au public qu’un visage affreusement noirci : l’obéissance fut complète, et aujourd’hui la chose est considérée comme point de dogme ; les femmes perdues de réputation osent seules avoir une figure propre. Il est douteux, du reste, que l’édit du nomekhan ait fait grand bien à la moralité publique. La partie du Thibet directement soumise au pouvoir temporel du Talé-lama n’est pas, en effet, plus morale que les contrées où on ne reconnaît que sa suprématie religieuse, et cependant, dès que la frontière du Thibet intérieur est franchie, on ne voit plus de visages vernissés. Sauf l’obligation de porter cet affreux masque, les femmes jouissent au Thibet d’une assez grande liberté ; elles mènent une vie laborieuse et active, tiennent les boutiques, participent largement aux travaux agricoles ; en un mot, elles sont mêlées aux relations d’affaires et même de société. Il ne faudrait pas croire, cependant, que le bouddhisme donne à la femme tartare la position que le christianisme garantit partout à la femme chrétienne. Non ; le bouddhisme permet le divorce et la polygamie, seulement la première épouse est toujours la maîtresse du ménage. Les paga-éme ou femmes secondaires lui doivent obéissance et respect : c’est là le droit ; mais on comprend que la paga-éme, en sa qualité de dernière venue, puisse souvent mettre le fait au-dessus du droit. Quant au divorce, il s’effectue avec une facilité admirable : le mari déclare aux parens de sa femme qu’il ne veut plus d’elle, et tout est dit. On est si bien habitué à ce procédé, que personne ne s’avise de le trouver choquant.

Bien que les étrangers soient très nombreux à H’Lassa, les deux missionnaires y furent immédiatement remarqués. C’est que leurs figures européennes tranchaient de la façon la plus compromettante sur toutes ces faces asiatiques ; ils surent bientôt qu’on les désignait par le nom d’Azaras. Ils désirèrent avoir l’explication de ce mot ; on leur répondit que les Azaras étaient des Indiens fervens adorateurs de Bouddha, et que, du moment où des étrangers n’étaient ni Katchis, ni Pébouns, ni Tartares, ni Chinois, il fallait bien qu’ils fussent Azaras. Une seule difficulté laissait planer quelques doutes sur l’exactitude de cette découverte : les Azaras déjà venus en pèlerinage à H’Lassa étaient noirs ; mais cette difficulté, on l’avait levée en proclamant les missionnaires Azaras blancs. Ils assurèrent n’être Azaras d’aucune façon, ni blancs, ni noirs.

MM. Gabet et Huc s’étaient d’abord amusés des commérages dont ils étaient l’objet, mais ils apprirent bientôt que l’affaire devenait sérieuse. Tandis que le peuple les appelait Azaras blancs, les politiques et particulièrement les politiques de l’ambassade chinoise les déclaraient Russes ou Anglais, mais plutôt Anglais que Russes. « Un pareil quiproquo, dit M. Huc, ne pouvait que nous rendre très impopulaires, et peut-être eût suffi pour nous faire écarteler, car les Thibétains, nous ne savons trop pourquoi, se sont mis dans la tête que les Anglais sont un peuple envahisseur et dont il faut se défier. » Les missionnaires espérèrent couper court à ces bruits fâcheux en se dénonçant eux-mêmes aux autorités, ainsi que le prescrivaient d’ailleurs les règlemens relatifs aux étrangers. Ils se présentèrent chez le chef de la police, et lui dirent : « Nous venons du ciel d’Occident ; notre pays s’appelle la France ; notre but est de prêcher ici la religion chrétienne, dont nous sommes ministres. » Le personnage auquel ils s’adressaient tira flegmatiquement son poinçon de derrière l’oreille, et se mit à écrire sans faire la moindre observation. Quand il eut achevé, il essuya son poinçon sur ses cheveux, le replaça derrière l’oreille et dit aux missionnaires : « Yak pozé (c’est bien). — Témou-chu (demeure en paix), » répondirent-ils ; puis, conformément aux règles de la politesse thibétaine, ils lui tirèrent la langue et sortirent. Cette simple déclaration eût sans aucun doute été regardée comme suffisante par la police de H’Lassa, et les missionnaires auraient pu prêcher en paix l’Évangile, si le ki-tchaï ou ambassadeur chinois n’était point intervenu. L’organisation politique du Thibet et sa situation vis-à-vis de la Chine peuvent seuls faire comprendre la portée de cette intervention.

Le Thibet s’étend jusqu’à l’Inde. De ce côté, il a pour frontière les monts Himalaya. La Chine le presse à l’est, au sud et au midi ; cependant le Céleste Empire et les états du Talé-lama ne sont nulle part limitrophes. Entre les frontières de la Chine proprement dite et le Thibet se trouvent partout des états qui dépendent au temporel de Pékin, et au spirituel de H’Lassa. Je sais bien que les géographes mettent le Thibet sur la même ligne que les pays tributaires placés entre lui et la Chine, mais c’est une erreur. Bien qu’en fait l’indépendance du Thibet ne soit pas absolue, on n’est nullement autorisé à le présenter comme une annexe de l’empire chinois. La grande force matérielle de la Chine et la suprématie religieuse du Thibet rendent obligatoires de nombreuses relations entre les deux pays. Ces relations sont fécondes en conflits, et la guerre a bien souvent succédé aux querelles diplomatiques. Les Chinois ont même eu au Thibet leurs vêpres siciliennes. Toutefois, bien que le recours aux armes ait en général été favorable aux Thibétains, c’est à la Chine que ces conflits ont profité, car toujours elle a su recouvrer par les négociations plus que les batailles ne lui avaient fait perdre.

Depuis long-temps, le sentiment religieux est éteint chez les politiques chinois : ils ne se soucient pas plus de Bouddha que de Confucius, mais Bouddha est adoré par des peuples sur lesquels la Chine veut conserver ou étendre sa domination ; en conséquence, le gouvernement chinois fait profession de respect pour tous les bouddha-vivans, et particulièrement pour le Talé-lama, leur chef. Afin de mieux témoigner ce respect, il entretient constamment à H’Lassa deux grands mandarins revêtus du titre de kin-tchaï, c’est-à-dire ambassadeurs ou délégués extraordinaires. La mission officielle de ces personnages consiste à présenter, dans certaines circonstances, les hommages de leur maître au Talé-lama et à lui répondre de l’appui de la Chine contre tout ennemi. Pour reconnaître tant de sollicitude, le Talé-lama envoie tous les trois ans à Péking une ambassade solennelle, qui porte des présens et en reçoit : c’est un échange, non un tribut ; mais les Chinois seraient indignes de leur réputation d’extrême finesse, s’ils n’avaient au moins conquis les apparences de la suprématie : après de sanglantes défaites suivies de longues négociations, ils ont obtenu le droit d’entretenir des postes militaires dans le Thibet. Ces postes sont misérables : par exemple, de H’Lassa jusqu’au Su-tchouen, sur une longueur d’environ quatre cents lieues, ils ne comptent pas plus de deux à trois mille hommes. Leur but est de favoriser le passage des courriers de l’empereur. Les Chinois qui tiennent garnison à H’Lassa servent de garde non au Talé-lama, comme on l’a dit, mais à l’ambassadeur chinois ; ils sont quatre cents. On voit également quelques postes chinois d’une centaine d’hommes sur la route de H’Lassa au Boutan. Enfin, les troupes thibétaines laissent concourir ces inquiétans auxiliaires à la garde des montagnes qui séparent les états du Talé-lama des avant-postes anglais. Dans les autres parties du Thibet, on ne voit pas de Chinois, il leur est même interdit d’y pénétrer.

Ces détachemens, disposés par fractions de cinquante ou cent hommes sur une immense étendue de terrain, ne donnent aucune force à la Chine, ne lui assurent l’occupation d’aucun point stratégique, mais c’est un premier pas cependant. Les Thibétains le sentent tout aussi bien que les politiques chinois. Il en résulte qu’une sourde hostilité règne d’ordinaire entre les gouvernemens de Péking et de H’Lassa celui-ci cherchant sans cesse à revenir sur les concessions qu’il a faites, celui-là essayant sans relâche de nouveaux empiétemens. Dans cette lutte, l’organisation gouvernementale du Thibet donne de grands avantages à la Chine. L’histoire prouve que partout, sous tous les régimes, les régences sont une cause de troubles et d’affaiblissement, qu’elles provoquent des désordres à l’intérieur et favorisent l’intervention de l’étranger dans les affaires nationales. Or, au Thibet, chaque règne est suivi d’une régence, car Bouddha ne s’incarne jamais que dans le corps d’un enfant. L’institution du nomekhan, ou chef politique du Thibet, diminue, mais sans les faire disparaître, les dangers de ces interrègnes. En effet, bien que le nomekhan, qu’il faut toujours prendre dans la classe des lamas-chaberons, soit nommé à vie, il n’a pas la force du Talé-lama ; il ne peut faire taire toutes les prétentions, et souvent il y a lutte souterraine entre lui et les quatre kalon ou ministres. Ces derniers sont nommés par le Talé-lama sur une liste de candidats que le nomekhan a lui-même dressée, ce qui n’empêche pas que l’accord ne soit assez difficile, le kalon, une fois nommé, ne pouvant plus être cassé que par le Talé-lama. On comprend combien une telle organisation favorise les intrigues : l’ambassadeur chinois se mêle activement à toutes celles qui s’ourdissent, et, si le parti qu’il a soutenu l’emporte, l’indépendance du Thibet est menacée d’une nouvelle atteinte.

L’intervention des Chinois dans les affaires intérieures du Thibet n’est pas seulement favorisée par la constitution du pouvoir central. Ce pays rappelle par plusieurs côtés l’ancienne organisation féodale. Ainsi, à côté des districts directement gouvernés par le Talé-lama et son nomekhan se trouvent des principautés soumises au pouvoir des lamas-houtouktou. Les houtouktou relèvent du Talé-lama, son investiture leur est nécessaire, ils doivent se mettre toujours à sa disposition et le prendre pour juge de leurs différends ; mais ici encore le fait domine le droit. Les houtouktou ne reconnaissent guère l’autorité du gouvernement de H’Lassa que quand ils la craignent ; de plus, ces bouddha-vivans, oubliant qu’ils ne sont qu’un seul et même dieu en plusieurs corps, aiment beaucoup à batailler les uns contre les autres, et très souvent le vaincu implore, pour dernière ressource, la médiation ou l’intervention des Chinois : ceux-ci sont toujours prêts. Leur politique avec les chefs thibétains ou tartares rappelle absolument celle des Anglais dans l’Inde, et, de même que dans l’Inde les Anglais ont toujours quelque ennemi acharné, il y a toujours au Thibet un bouddha-vivant qui rêve l’extermination des Chinois. Aujourd’hui ce bouddha réside à Djachi-loumbo, capitale du Tibet ultérieur ; il ne le cède en puissance temporelle et spirituelle qu’au Talé-lama ; depuis quelques années même, il le dépasse en réputation de sainteté : c’est un vassal qui menace de dominer le suzerain. Le sentiment national fonde sur lui un espoir d’autant plus grand, que d’anciennes prédictions désignent le bouddha-vivant de Djachi-loumbo comme devant conquérir un jour le monde entier. Provisoirement ce prétendant organise son armée sous le titre de confrérie des kélan. Cette association s’est déjà étendue du Thibet à la Tartarie mongole, et les Chinois commencent à y voir une menace. Cependant, comme le bouddha de Djachi-loumbo paraît devoir subir plusieurs incarnations avant d’entrer en campagne, ils ne s’inquiètent pas trop de ses projets belliqueux. Pour eux, la suprême sagesse consiste à vivre au jour le jour ; leur affaire, c’est de gagner du terrain pas à pas et diplomatiquement. Sous ce rapport, ils sont habiles à saisir toutes les occasions ; la conduite du kin-tchaï avec les missionnaires français le prouve assez clairement.

En 1846, le poste de kin-tchai était occupé par un mandarin dont le nom n’est pas inconnu en Europe : c’était Ki-chan, celui-là même qui fut chargé, vers 1840, comme commissaire impérial, d’aplanir les différends qui avaient surgi entre la Chine et l’Angleterre. Ki-chan avait de pleins pouvoirs, et l’on se rappelle qu’il en profita pour faire cession à l’Angleterre de la petite île de Hong-kong, cession que l’empereur ne voulut point ratifier. En Chine, un négociateur malheureux ou désavoué court grand risque d’être condamné à mort. Ki-chan obtint grace de la vie, mais il fut dégradé ; on confisqua ses biens, on vendit ses femmes à l’encan, et il fut exilé au fond de la Tartarie. Comme les événemens lui donnèrent raison, qu’il avait de nombreux amis, et que son habileté était incontestable, il fut rappelé en 1844, et on le chargea d’une mission extraordinaire à H’Lassa, où de graves complications s’étaient élevées. Le nomekhan qui gouvernait alors le Thibet avait trouvé le moyen de maintenir constamment le Talé-lama en tutelle ; tous les deux ou trois ans, il le faisait transmigrer de force. Déjà il avait imposé à Bouddha trois incarnations nouvelles : un Talé-lama avait été étranglé, un autre étouffé, un troisième venait d’être empoisonné. La voix publique accusait le nomekhan de ces meurtres successifs ; mais il était puissant, il avait une clientèle nombreuse, on n’osait rien dire. Cependant il fallait mettre le nouveau bouddha-vivant à l’abri des accidens qui avaient frappé ses trois prédécesseurs. Les kalons réclamèrent secrètement l’appui de l’empereur. L’intervention du gouvernement chinois, exigée par les circonstances, pouvait d’ailleurs s’appuyer sur un fait tout accidentel. Le nomekhan étant originaire du Kang-sou, province soumise à la Chine, l’empereur avait juridiction sur lui. La cour de Péking vit là une excellente occasion d’accroître son influence dans le Thibet, et Ki-chan fut envoyé à H’Lassa. Plus heureux qu’à Canton, il eut dans la capitale thibétaine un plein succès. Le nomekhan, arrêté par surprise, fit de complets aveux, et on le condamna à la déportation en Mantchourie. Malgré l’horreur que ses crimes inspiraient, dès que la population connut le rôle que l’ambassadeur chinois avait joué dans cette affaire, une insurrection éclata, et la résidence de Ki-chan fut dévastée ; il s’y attendait, et s’était prudemment caché. De l’ambassade, la foule se porta sur la demeure des kalons ; elle pût se saisir de l’un d’eux, et le mit en lambeaux : elle réussit ensuite à délivrer le condamné ; mais, celui-ci ayant déclaré qu’il voulait obéir, l’insurrection cessa. Un nouveau nomekhan fut élu ; comme il était mineur, ainsi que le Talé-lama, le premier kalon reçut le titre de régent, et prit la direction des affaires. Telle était la situation du Thibet en 1846. Toute la force et tout le prestige perdus par le pouvoir local avaient nécessairement profité à l’influence chinoise.

La Chine, qui ne tolère pas les missionnaires chez elle, ne pouvait les tolérer davantage au Thibet. Ki-chan résolut donc de faire expulser M. Huc et Gabet. Des espions s’introduisirent d’abord sous différens prétextes chez les deux Français ; enfin, on vint un jour leur ordonner de se rendre au palais du régent. Ils obéirent. Ce fonctionnaire était un homme d’une cinquantaine d’années, à la figure épanouie, intelligente et bonne. Une magnifique robe jaune, doublée de martre zibeline, ajoutait à sa majesté naturelle, que des yeux européens pouvaient trouver un peu compromise par sa coiffure composée de trois peignes d’or, tenant les cheveux relevés sur le sommet de la tête. Il fit asseoir les deux missionnaires, et les regarda d’une façon moitié moqueuse, moitié bienveillante. Un tel accueil n’était pas très inquiétant, aussi MM. Huc et Gabet se dirent-ils en français : « Notre affaire ira bien. » — « Quel langage parlez-vous ? s’écria le régent. — Le langage de notre pays. » Il les pria de traduire leur phrase ; ils la répétèrent en thibétain. « Ah ! vous avez confiance dans ma bonté ; cependant je suis très méchant. » Puis un peu après il ajouta : « Vous avez raison, je suis bon, car la bonté est le devoir d’un kalon. » L’interrogatoire fut jusqu’au bout empreint d’une grande bienveillance. Le régent avait bien quelque peine à croire qu’il n’eût pas affaire à des Anglais ; cependant il se laissa persuader. Après des questions de toutes sortes, il demanda à ses hôtes d’écrire quelques mots dans la langue de leur pays, et de mettre en regard la traduction thibétaine. L’un des missionnaires écrivit : Que sert à l’homme de conquérir le monde entier, s’il vient à perdre son âme ? Le premier kalon admira beaucoup cette pensée. Les choses en étaient là lorsqu’on annonça l’ambassadeur chinois. Le régent apprit alors aux missionnaires que Ki-chan voulait les interroger. « Déclarez-lui franchement votre position, ajouta-t-il, et comptez sur ma protection ; c’est moi qui gouverne ce pays. »

Même là où ils sont absolument les maîtres, les Chinois procèdent avec beaucoup de politesse. Dans le palais du régent, Ki-chan ne pouvait donc manquer de se montrer très courtois ; mais, comme il voulait obtenir des missionnaires deux choses que ceux-ci étaient bien résolus à lui refuser : — la promesse de quitter le Thibet, — des renseignemens sur leur passage à travers la Chine, — il ne put dominer quelques mouvemens d’humeur. Cependant la séance se termina assez bien, sauf qu’il n’y eut pas de solution. Dès que Ki-chan fut sorti, le régent fit donner à souper aux missionnaires, causa beaucoup avec eux, et finit par leur faire comprendre qu’ils étaient provisoirement prisonniers. Le lendemain, les bagages de MM. Huc et Gabet, escortés du premier kalon en personne, furent transportés au tribunal où Ki-chan les attendait. La question était de savoir si on y trouverait des cartes de géographie manuscrites. Dans ce cas, les deux Français eussent été certainement condamnés à une expulsion immédiate, sinon à la peine de mort. Ils n’avaient que des cartes imprimées. Ki-chan le déclara lui-même, afin de faire preuve de science, et le régent ne put s’empêcher de témoigner combien ce résultat le rendait heureux. Le lendemain, il voulut donner aux Français une marque publique de sympathie en les installant dans une de ses maisons.

Pour le coup, les missionnaires se crurent à l’abri de tout ennui ultérieur : ils transformèrent en chapelle la plus belle pièce de leur appartement, et commencèrent à répandre les doctrines de l’Évangile. Un jeune médecin d’origine chinoise fut leur premier disciple. De son côté, le régent ne pouvait plus se passer d’eux ; il écoutait avidement les détails qu’ils lui donnaient sur l’Europe, et surtout il aimait à se faire expliquer la doctrine catholique. Les choses paraissaient en si bonne voie, que MM. Huc et Gabet songeaient déjà à rétablir par l’Inde leurs relations avec l’Europe, afin de se procurer les ressources nécessaires pour fonder une mission à H’Lassa. C’était compter sans Ki-chan. L’ambassadeur chinois continuait de travailler contre eux. Il représenta au régent que les deux lamas du royaume de France, ayant pour but d’introduire leur religion à H’Lassa, étaient par ce seul fait les plus grands ennemis du Talé-lama. « Qu’importe ? répondit le ministre : ce sont des hommes pieux et savans ; si leur doctrine est fausse, les Thibétains ne l’embrasseront pas ; si, au contraire, elle est vraie, qu’avons-nous à craindre ? Comment la vérité pourrait-elle être préjudiciable aux hommes ? » Au fond, Ki-chan ne se souciait nullement de la question religieuse ; mais le séjour de deux Français à H’Lassa était contraire à la politique chinoise, et il ne pouvait le tolérer. Dès qu’il vit que toute sa diplomatie échouait, il déclara, d’une part, aux Français, qu’il voulait les faire expulser, et, d’autre part, il fit sentir au régent que la protection de la Chine lui était nécessaire. Ce dernier, bien que visiblement inquiet, se refusait à toute concession ; l’ambassadeur devint menaçant ; un pas de plus, et les relations diplomatiques allaient être interrompues entre la Chine et le Thibet. Les missionnaires, comprenant que leur résistance ne pouvait être poussée plus loin, annoncèrent qu’ils se résignaient à partir. « Oui, il faut vous mettre en route, leur dit Ki-chan ; ce sera bien pour vous, bien pour moi, bien pour les Thibétains, bien pour tout le monde. » Le régent parut triste et embarrassé. « Les Chinois profitent de la minorité du Talé-lama, s’écria-t-il, pour s’arroger chez nous des droits inouis. »

Le voyage de H’Lassa aux avant-postes des Anglais dans l’Inde pouvant se faire en vingt-cinq jours, MM. Huc et Gabet avaient projeté de quitter le Thibet par la frontière de l’Himalaya ; mais ici encore Ki-chan devait leur opposer une résistance invincible. La Chine ne veut pas que la route de l’Himalaya soit connue, et, sur ce point, le Thibet lui prête volontiers son concours. Cependant le régent eût été heureux d’accorder aux missionnaires, ses amis, le laisser-passer qu’ils désiraient ; mais Ki-chan fut intraitable. Il fallut prendre la route qui conduit le plus directement aux frontières de Chine. Bien que cet itinéraire dût leur faire parcourir une partie du Thibet qu’ils ne connaissaient pas encore, les missionnaires ne purent se défendre d’une certaine terreur en apprenant que les montagnes qu’ils avaient traversées du lac Bleu à H’Lassa passaient pour faciles et sûres à côté de celles qui les attendaient. Ils n’avaient pas, du reste, à s’inquiéter des moyens de transport. Ki-chan avait tout prévu et tout arrangé. Un mandarin et une escorte assez nombreuse devaient veiller sur eux.

Le mandarin chargé d’accompagner MM. Huc et Gabet n’étant pas encore prêt, les missionnaires purent assister à la célébration du nouvel an à H’Lassa. D’après la chronologie thibétaine, le renouvellement de l’année tombe au mois de mars. Il est là, comme partout, une occasion de réjouissances publiques et privées ; il faut être bien pauvre pour n’avoir pas alors sur sa table deux plats abondamment garnis, l’un de viande cuite et l’autre de viande crue ; ce dernier est celui que préfèrent les Thibétains de vieille souche : n’aimer que la viande cuite, c’est se plier aux usages chinois et manquer de patriotisme. Deux des cérémonies que ramène la célébration du nouvel an au Thibet méritent d’être signalées. Les Thibétains échangent comme nous des visites, mais ils y apportent plus de zèle ; dès minuit, ils quittent leurs maisons et se précipitent chez leurs connaissances. Au lieu de cartes, ils ont un pot rempli de boulettes fabriquées avec du miel et de la farine, c’est le louk-so ; ils offrent de ces dragées à tous les amis qu’ils rencontrent ; la politesse ordonne d’accepter. Cette fête fournit aux missionnaires l’occasion de remarquer qu’ils avaient des relations fort étendues. À minuit sonnant, on frappait à leur porte, et jusqu’à l’heure du déjeuner les visiteurs se succédèrent apportant tous du louk-so. Les fêtes du nouvel an durent dix jours ; le troisième est marqué par le commencement du H’Lassa-morou, c’est-à-dire par l’arrivée à H’Lassa des lamas de toute la province ; or, la province d’Oueï, où est située H’Lassa, compte trois mille couvens, et parmi ces couvens il en est trois qui renferment à eux seuls quarante-cinq mille lamas. Il n’y a ni logement ni vivres pour toute cette foule ; les lamas le savent, et chacun apporte ses provisions de bouche avec sa tente, qu’il dresse sur la place publique. Le H’Lassa-morou dure six jours ; c’est un désordre inexprimable. On est forcé de fermer les tribunaux et de renoncer à toute surveillance ; cet usage est certainement ancien, mais on ne peut dire au juste à quelle époque il remonte, les Thibétains ne mettant presque jamais de date dans leurs récits. Un lama très savant et très renommé, auquel les missionnaires firent une remarque à ce sujet, leur répondit : — Pourvu qu’on sache ce qui s’est passé dans les temps anciens, c’est l’essentiel. À quoi bon connaître la date précise des événemens ? Quelle utilité y a-t-il à cela ?

Il fallut partir enfin. Au dehors de la ville, un groupe assez nombreux attendait les voyageurs ; il était composé de leurs amis les plus intimes, de ceux qui avaient commencé à s’instruire des vérités du christianisme ; ils s’étaient rassemblés pour offrir aux lamas du ciel d’Occident le khata d’adieu. MM. Gabet et Huc adressèrent à ces cœurs déjà chrétiens des paroles de consolation et d’encouragement, mais ils étaient eux-mêmes navrés en songeant au bien qu’ils avaient rêvé et qu’ils auraient pu faire sans la jalousie des Chinois.

On n’avait pas trompé les missionnaires en leur disant que la route qu’ils allaient suivre pour rentrer en Chine était plus constamment rude, plus périlleuse que celle où ils avaient essuyé de si grandes souffrances. Dès qu’on a franchi la vallée rocailleuse où se trouve H’Lassa, on entre dans une chaîne de montagnes dont le prolongement est de trois ou quatre cents lieues ; bien que ces montagnes aient toutes un aspect assez sauvage, ce n’est point par ce côté qu’elles frappent le plus désagréablement la vue de l’Européen ; on s’accoutumerait à leur aridité, mais comment s’habituer à y voir des cadavres humains que se disputent les oiseaux de proie ? Quand on sort d’une grande ville thibétaine, c’est là un spectacle qu’on ne peut malheureusement éviter ; l’exposition des morts sur le sommet des montagnes est un moyen de sépulture fort usité dans le Thibet. Quelques familles trouvent cependant trop pénible de porter si haut le membre qu’elles viennent de perdre ; elles coupent son corps en morceaux et le font manger aux chiens. Grace à cet usage, l’espèce canine est très multipliée à H’Lassa ; il y a même des chiens spécialement destinés à servir de tombeaux aux gens riches ; ceux-là sont élevés et gardés avec soin dans les lamaseries. — M. Huc retrace vivement l’aspect désolé des montagnes qui séparent H’Lassa de la Chine.

« Depuis H’Lassa jusqu’à la province du Sse-tchouen, on ne voit que de vastes chaînes de montagnes entrecoupées de cataractes, de gouffres profonds et d’étroits défilés. Ces chaînes de montagnes sont tantôt entassées pêle-mêle et présentent à la vue les formes les plus bizarres et les plus monstrueuses, tantôt elles sont rangées et pressées symétriquement les unes contre les autres, comme les dents d’une immense scie ; ces contrées changent d’aspect à chaque instant et présentent aux yeux des voyageurs des tableaux d’une variété infinie. Cependant, au milieu de cette inépuisable diversité, la vue continuelle des montagnes répand sur la route une certaine uniformité qui finit par devenir fatigante… Aussitôt que l’on a quitté les sommités du Char-kou-la, on rencontre une longue série de gouffres épouvantables, bordés des deux côtés par des montagnes taillées perpendiculairement, et s’élevant comme deux grandes murailles de roche vive. Les voyageurs sont obligés de longer ces profonds abîmes, en suivant à une grande hauteur un rebord si étroit, que souvent les chevaux trouvent tout juste la place nécessaire pour poser leurs pieds. »

Voilà quelle route il faut suivre pendant trois mois. Cependant, comme on traverse un pays habité, que l’on trouve partout des vivres et des oulah[5] ou moyens de transport, les fatigues sont moins grandes que dans le désert. Les deux missionnaires arrivèrent en assez bonne santé à Bathang, ville séparée de H’Lassa par une distance d’environ quatre cents lieues ; c’est à Bathang que finit non pas le Thibet, mais la puissance temporelle du Talé-lama. Le pays où on entre alors n’est pas encore la plaine ; mais les montagnes s’adoucissent considérablement, et on commence à voir de larges et fertiles vallées. Du reste, les montagnes du Thibet elles-mêmes paraissent être fécondes en gras pâturages ; elles renferment en outre de grandes richesses métallurgiques.

Sortis du Thibet, MM. Huc et Gabet n’avaient plus que la Chine à traverser : pour eux, ce n’était rien. Au commencement d’octobre, ils arrivèrent à Macao. Après s’être un peu reposé dans la procure de sa congrégation, M. Hue rentra en Mongolie ; il y est encore. M. Gabet, dont la santé était détruite, revint en France. Dès qu’il eut recouvré quelques forces, il alla chercher au Brésil de nouvelles fatigues. Telle est la vie du missionnaire. Quant à l’œuvre que les deux fils de saint Vincent de Paul espéraient accomplir, elle n’est pas abandonnée. Il faut d’autres obstacles pour faire renoncer l’église à porter l’Évangile dans les pays qui ne le connaissent point. Un vicariat apostolique du Thibet oriental a récemment été érigé par le saint-siège. Cette mission, dont le terrain a été si courageusement reconnu par MM. Huc et Gabet, sera surtout confiée au zèle des lazaristes ; elle formera le septième de leurs établissemens dans la Haute-Asie. Les six missions déjà établies et florissantes comptent vingt-quatre religieux et dix sœurs de la Charité, secondés par quarante prêtres indigènes.


IV.

Le livre de MM. Huc et Gabet soulève une question qu’il serait fort difficile de résoudre, mais qu’il faut au moins indiquer. Quel est l’avenir des peuples bouddhistes ? quelle influence aura le Thibet sur les destinées de l’extrême Orient ? On a long-temps cru que le bouddhisme avait complètement énervé les peuples qui le pratiquent. La relation des missionnaires français témoigne contre cet arrêt. Le nomade de la Mongolie et du Thibet ne ressemble guère, sans doute, au Tartare tel que nous sommes habitués à nous le figurer ; mais, bien que le Mongol n’ait point les mœurs féroces que lui prête la tradition, il pourrait encore sortir de la Terre des Herbes de redoutables armées, et, comme soldat, avant le Mongol il faut placer le Thibétain. Si jamais un des principaux bouddha-vivans est saisi de quelque grande ambition, s’il se trouve sur le siège de H’Lassa ou sur celui de Djachi-loumbo un homme d’audace et de persévérance, animé de l’esprit de conquête, il y a dans le Thibet et la Mongolie des millions de fanatiques prêts à répondre à son appel. Or, la Chine a des armées immenses, mais non pas de véritables soldats. Elle ne maintient son pouvoir que par l’astuce. Quand les Thibétains rêvent l’empire du monde pour leur idole, ils prêtent à rire ; quand ils songent à l’invasion de la Chine, ils ne songent vraiment qu’au possible. Qu’un homme se lève parmi eux, et cette conquête sera facile. Du reste, les bouddhistes s’enseveliraient dans leur triomphe. Maîtres de la Chine, ils en ouvriraient les portes et laisseraient le champ libre à la propagande européenne. Or, le frottement de cette propagande aurait bien vite usé le bouddhisme, même réformé.

Au fond, le Chinois ne se dissimule pas que le nombre et le zèle des disciples du Talé-lama et de tous les bouddha-vivans menacent très sérieusement sa domination ; il recourt même à toutes les ruses de la politique pour reculer l’époque de la lutte. Gagner du temps est sa grande affaire. Il intimide et il flatte, il divise et il corrompt. Ce peuple sans foi, qui a depuis long-temps déserté ses propres autels, affiche toutes les apparences du plus profond respect pour les lamas ; au besoin il va jusqu’à l’adoration. Le gouvernement chinois laisse tomber en ruines les temples de Confucius et n’a nul souci de la misère des bonzes ; en revanche, il donne de riches secours aux opulentes lamaseries de la Mongolie. Ces libéralités ont deux buts : plaire aux Mongols par le respect apparent de leur culte et accroître la population des couvens bouddhiques en y rendant la vie plus confortable. Si l’on pouvait avoir des doutes sur les sentimens intimes des politiques chinois pour les bouddhas, le fait suivant éclaircirait la question.

De toutes les lamaseries de la Tartarie-Mongole, la plus renommée comme la plus riche est celle du Grand-Kouren, située dans le pays des Khalkhas, sur les bords de la rivière Toula, à l’entrée d’une immense forêt qui s’étend au nord jusqu’aux frontières russes. Le bouddha-vivant adoré au Grand-Kouren se nomme le guison-tomba. Il exerce une influence considérable dans tout le nord de la Tartarie ; les tribus voisines de ses états lui sont aussi dévouées que celles qu’il gouverne comme souverain tributaire de la Chine. Partout on l’appelle le saint par excellence. Cette influence inquiète d’autant plus le gouvernement chinois, que les Khalkhas sont belliqueux et n’ont pas oublié que Tching-gis-khan est sorti de leur tribu. Aussi la lamaserie du Grand-Kouren est-elle constamment un objet d’alarmes pour la cour de Péking, alarmes qu’elle cherche à déguiser par l’étalage des sentimens les plus respectueux. En 1839, le guison-tomba, au lieu d’envoyer, comme d’ordinaire, un simple ambassadeur à Péking, eut l’idée de rendre lui-même visite à l’empereur. Dès que ce dessein fut connu, la terreur gagna tous les politiques chinois. Ils ne virent dans la politesse dont le saint du Grand-Kouren les menaçait qu’une ruse destinée à exalter l’imagination des Khalkhas. Des négociateurs lui furent envoyés pour le détourner de son projet ; ils réussirent en partie, car ils obtinrent du guison-tomba qu’il n’aurait que trois mille hommes de suite, et que les trois autres souverains khalkhas, qui dépendent de lui comme il dépend lui-même de la Chine, ne l’accompagneraient point. L’itinéraire une fois réglé, le saint se mit en marche. Toutes les tribus du nord de la Tartarie s’ébranlèrent pour lui faire escorte ; des foules innombrables et chargées de présens se pressaient partout sur son passage. Dès que son palanquin apparaissait, tout le monde tombait à genoux. Il fut ainsi adoré jusqu’à la grande muraille ; là, il cessa d’être dieu, et la cour de Péking, voyant qu’il ne songeait nullement à faire entrer en Chine les hordes qui l’avaient suivi jusqu’aux frontières, reprit son assurance habituelle. Le guison-tomba resta trois mois près du céleste empereur ; il mourut en regagnant sa lamaserie. Les Mongols prétendirent que le gouvernement chinois l’avait fait empoisonner. Ce crime n’aurait rien d’impossible. Le voyage du guison-tomba avait été regardé comme une menace ; il fallait l’en punir. Une lutte ouverte eût offert des dangers, et les Chinois n’aiment pas le danger. Le poison vidait le débat d’une façon peu brillante, mais sûre. On peut donc croire que les soupçons des Mongols n’étaient pas sans fondement.

Un fait non moins instructif que les alarmes dont le gouvernement chinois ne put se défendre en apprenant le voyage du guison-tomba, c’est le bruit qu’il fit répandre, à ce sujet, dans les ports où les Européens, et particulièrement les Anglais, sont admis. Ses agens déclarèrent que l’empereur, ayant eu la fantaisie de voir face à face le grand-lama son tributaire, lui avait ordonné de venir à Péking. Cette version fut acceptée même des Anglais ; on alla jusqu’à croire que c’était le chef du bouddhisme, le Talé-lama de H’Lassa, qui s’était docilement soumis à ce caprice impérial, — de telle sorte que l’on vit une preuve de force dans un acte qui avait fait éclater tant de faiblesse. Cette politique est familière aux Chinois. Ils ont persuadé aux Tartares qu’ils étaient sortis vainqueurs de leur lutte contre les Anglais, et qu’un sentiment de compassion avait seul pu les empêcher d’exterminer complètement ces monstres marins.

La haine qu’une partie des Tartares mongols et les Tartares thibétains nourrissent contre la Chine ne les empêche pas d’être du parti de cette puissance contre l’Angleterre. Ils espèrent avoir raison un jour de la suprématie des Chinois, et ils sentent que le joug des Anglais serait plus dur et en même temps plus difficile à secouer. Sans être bien au courant des événemens qui s’accomplissent dans l’Inde, ils en savent assez pour redouter le sort de ce pays. Les efforts tentés par la diplomatie indo-britannique dans le but d’ouvrir des relations avec le Thibet ont même accru les soupçons et les terreurs qu’il s’agissait, disait-on, de calmer.

Après l’Angleterre, il est une autre nation européenne que les peuples de la Haute-Asie connaissent et redoutent : c’est la Russie. Si la Grande-Bretagne touche au Thibet par l’Inde et domine les côtes de la Chine, la Russie règne sur une partie de la Tartarie ; elle compte des bouddhistes et probablement des bouddha-vivans parmi ses sujets. À Londres ou à Paris, la Russie agit comme puissance européenne ; à Péking, elle est puissance asiatique, et entretient, à ce titre, avec le gouvernement chinois des relations que celui-ci n’ose pas interrompre.

Malgré l’absence de possessions territoriales, la France pourrait exercer en Asie une influence glorieuse entre toutes, et interdite à la Russie comme à l’Angleterre ; elle pourrait protéger les missionnaires, rendre leurs travaux plus faciles, moins onéreux et partant plus féconds. Agir ainsi serait, en même temps que son intérêt, son droit et son devoir, car elle est puissance catholique, et la plupart des missionnaires sont Français. L’œuvre que les prêtres de Picpus et des Missions Étrangères, les maristes, les fils de saint Ignace et ceux de saint Vincent de Paul vont accomplir chez les païens et chez les sauvages au péril de leur vie est sans doute essentiellement, je dirai même uniquement religieuse. Leur demander autre chose, ce serait les confondre avec les Pritchards du méthodisme, avec ces apôtres qui ont femmes et enfans, chevaux et domestiques, qui font le commerce et la banque, distribuent des bibles, vendent des remèdes, et cherchent à relever leur double caractère apostolique et industriel par un caractère politique. Les missionnaires du catholicisme ne sont nullement propres à tous ces métiers ; ils ne s’entendent qu’à propager l’Évangile. Néanmoins ils ne peuvent ni ne veulent dépouiller leur caractère national, et il suffit qu’ils disent aux néophytes : — Nous sommes Français, — pour leur faire aimer la France. C’est là une assertion dont l’histoire de nos anciennes colonies a depuis long-temps donné la preuve. Les Lettres édifiantes, que l’on a raison de louer et tort de ne pas lire, sont, sous ce rapport, particulièrement fécondes en enseignemens. Aujourd’hui encore on ignore trop ce que fait une mission française dans les pays où son action est libre.

J’ai dit plus haut que la congrégation de Saint-Lazare, dont nous venons de suivre deux membres au Thibet, évangélisait surtout le Levant. Dans la seule, ville de Constantinople, les lazaristes ont fondé depuis quelques années : 1° un collège, qui compte plus de 80 élèves ; 2° un internat où 160 jeunes filles reçoivent une instruction complète, et entretiennent, par le prix de leur pension, 60 orphelines ; 3° plusieurs plusieurs écoles primaires où les sexes sont séparés, ce qui n’existe pas encore partout en France, et dans lesquelles 1,300 enfans, 600 garçons et 715 filles, sont admis gratuitement ; 4° une crèche où les filles de saint Vincent de Paul ont déjà recueilli 40 enfans trouvés ; 5° un hôpital où les dépenses en faveur des pauvres sont couvertes par la rétribution des malades payans ; 6° des secours de tout genre distribués aux indigens et aux infirmes, dont le nombre a été pour 1848 de cent treize mille neuf cent soixante-cinq ; 7° une pharmacie qui donne gratuitement ses remèdes, bien qu’il se présente jusqu’à cinq cents malades en un seul jour ; 8° un bureau de charité organisé pour subvenir aux besoins les plus urgens des chapelles pauvres. Cet ensemble de fondations pieuses se complète par une imprimerie, d’où sortent tous les livres fournis aux enfans des écoles dans le Levant. Voilà les œuvres que quatorze prêtres lazaristes, dix-sept frères des écoles chrétiennes et quarante-quatre sieurs de la Charité font à Constantinople avec le sou par semaine de la propagation de la foi. La congrégation de Saint-Lazare possède des établissemens semblables dans tout le Levant : à Santorin et à Naxie dans l’Archipel, — à Damas, Antoura et Beyrouth pour la Syrie, — à Smyrne, et enfin à Alexandrie, où huit religieux et vingt-trois religieuses élèvent 340 filles et 300 garçons, tiennent un ouvroir et donnent des soins à 200 malades. La nation dont les enfans président à de telles œuvres peut perdre son influence diplomatique, elle ne doit pas craindre l’oubli.

Les missionnaires français, n’ont qu’un but : prêcher l’Évangile, gagner des âmes à Dieu ; mais, on vient de le voir, leur influence s’exerce dans des directions fort variées : ils sont maîtres d’école, voyageurs, médecins, infirmiers ; ils doivent acquérir la science, et savoir rendre au pauvre, au malade, à l’enfant les plus humbles services. Il n’existe pas dans le monde connu une peuplade sauvage dont ils n’aient appris l’idiome, pratiqué les usages, recherché l’histoire, approfondi les mœurs. Leurs lettres, dont les Annales ne publient qu’une faible partie, sont remplies de notions, ou plutôt de découvertes sur toutes les choses qui peuvent intéresser l’esprit humain. Cependant c’est à peine si ces importans travaux sont connus en dehors du monde religieux. Le monde scientifique n’aurait-il donc pas quelque intérêt à les consulter, et n’est-ce pas remplir un devoir que de lui signaler tant de recherches et de documens précieux, que de lui demander enfin pour les naïves et sincères relations de nos missionnaires un peu de l’attention que les philosophes du dernier siècle savaient accorder aux Lettres édifiantes ?

Eugène Veuillot.
  1. 2 vol. in-8° avec cartes, chez Adrien Leclère, rue Cassette, 29.
  2. Depuis le traité négocié par M. de Lagrénée, les missionnaires peuvent légalement séjourner sur certains points assez rapprochés du littoral ; mais les anciens édits subsistent toujours à l’intérieur, et les conventions nouvelles sont quelquefois violées là même où elles devraient avoir force de loi. Du reste, le voyage de MM. Huc et Gabet est antérieur au traité Lagrénée.
  3. Tchoang-long est une ville du Kan-sou, pays tributaire et frontière de la Chine, mais où domine l’élément tartaro-thibétain.
  4. Les lamas ayant la tête rasée, on les appelle hommes blancs, et par opposition on nomme hommes noirs ceux qui n’ont pas embrassé la vie religieuse.
  5. On donne ce nom à un système de corvée organisé pour le service des fonctionnaires sur la route de H’Lassa aux frontières de Chine. Chaque habitant est tenu de contribuer à l’organisation de l’oulah ; ceux qui ne peuvent fournir des bêtes de somme fournissent leur travail. Le nombre d’hommes et d’animaux auxquels les voyageurs ont droit est inscrit sur un passeport délivré par le gouvernement thibétain.