Le Tombeau d’une mère

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 85-88).
IX


LE TOMBEAU D’UNE MÈRE




 
Un jour, les yeux lassés de veilles et de larmes,
Comme un lutteur vaincu prêt à jeter ses armes,
Je disais à l’aurore : « En vain tu vas briller ;
La nature trahit nos yeux par ses merveilles ;
Et le ciel, coloré de ses teintes vermeilles,

Ne sourit que pour nous railler.


» Rien n’est vrai, rien n’est faux ; tout est songe et mensonge,
Illusion du cœur qu’un vain espoir prolonge.
Nos seules vérités, hommes, sont nos douleurs.
Cet éclair dans nos yeux que nous nommons la vie,
Brille à peine un moment à notre âme éblouie,

Qu’il s’éteint et s’allume ailleurs !


» Plus nous ouvrons les yeux, plus la nuit est profonde.
Dieu n’est qu’un mot rêvé pour expliquer le monde,
Un plus obscur abîme où l’esprit s’est lancé ;
Et tout flotte et tout tombe, ainsi que la poussière
Que fait en tourbillons dans l’aride carrière

Lever le pied d’un insensé ! »


Je disais ; et mes yeux voyaient avec envie
Tout ce qui n’a reçu qu’une insensible vie,
Et dont nul rêve au moins n’agite le sommeil ;
Au sillon, au rocher j’attachais ma paupière,
Et ce regard disait : À la brute, à la pierre,

Au moins que ne suis-je pareil ?


Et ce regard, errant comme l’œil du pilote
Qui demande sa route à l’abîme qui flotte,
S’arrêta tout à coup, fixé sur un tombeau ;
Tombeau, cher entretien d’une douleur amère,
Où le gazon sacré qui recouvre ma mère

Grandit sous les pleurs du hameau !


Là, quand l’ange voilé sous les traits d’une femme
Dans le Dieu sa lumière eut exhalé son âme,
Comme on souffle une lampe à l’approche du jour ;
À l’ombre des autels qu’elle aimait à toute heure,
Je lui creusai moi-même une étroite demeure,

Une porte à l’autre séjour !


Là dort dans son espoir celle dont le sourire
Cherchait encor mes yeux à l’heure où tout expire,
Ce cœur, source du mien, ce sein qui m’a conçu,
Ce sein qui m’allaita de lait et de tendresses,
Ces bras qui n’ont été qu’un berceau de caresses,

Ces lèvres dont j’ai tout reçu !


Là dorment soixante ans d’une seule pensée,
D’une vie à bien faire uniquement passée,
D’innocence, d’amour, d’espoir, de pureté ;
Tant d’aspirations vers son Dieu répétées,
Tant de foi dans la mort, tant de vertus jetées

En gage à l’immortalité,


Tant de nuits sans sommeil pour veiller la souffrance,
Tant de pain retranché pour nourrir l’indigence,
Tant de pleurs toujours prêts à s’unir à des pleurs,
Tant de soupirs brûlants vers une autre patrie,
Et tant de patience à porter une vie

Dont la couronne était ailleurs !


Et tout cela, pourquoi ? Pour qu’un creux dans le sable
Absorbât pour jamais cet être intarissable ;
Pour que ces vils sillons en fussent engraissés ;
Pour que l’herbe des morts dont sa tombe est couverte
Grandît, là, sous mes pieds, plus épaisse et plus verte !

Un peu de cendre était assez !


Non, non ! pour éclairer trois pas sur la poussière,
Dieu n’aurait pas créé cette immense lumière,
Cette âme au long regard, à l’héroïque effort !
Sur cette froide pierre en vain le regard tombe,
Ô vertu ! ton aspect est plus fort que la tombe,

Et plus évident que la mort.


Et mon œil, convaincu de ce grand témoignage,
Se releva de terre et sortit du nuage,
Et mon cœur ténébreux recouvra son flambeau.
Heureux l’homme à qui Dieu donne une sainte mère
En vain la vie est dure et la mort est amère :

Qui peut douter sur son tombeau ?