Le Tombeau de Jean de La Fontaine/37

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Le Tombeau de Jean de La FontaineMercure de France (p. 163-165).
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LE MULET


Si l’on veut savamment dessiner le portrait
D’un animal ou d’un homme,
Il faut y mettre ce trait
Qui distingue chacun, prince ou bête de somme,

D’avec tout autre vivant :
Sinon, c’est un portrait qui n’est fait que de vent.
C’est le vide que je trouve
Dans ton mulet. Je le prouve.
Que tu m’eusses placé dans quelque âpre sentier
Muletier
De Manche ou d’Estramadure
En me donnant pour monture
À la brune Carmen dont s’orne la figure
De la fleur du grenadier,
Rien de plus naturel : je vis de contrebande
Dans la montagne et la lande.
Passe pour la farine ! encor que tout porteur
Du moulin ouvre la porte.
Mais, que Mercure m’emporte !
Transformer ma personne en pauvre percepteur
Victime de sa gabelle
Est chose bien irréelle !
Ceci pourtant n’est que fin
Auprès du trait de la fin,
De cette lourde ineptie

Qui, pour me mettre en valeur
Et me prêter de la vie,
Veut que j’expose à tous ma généalogie.
À la place de l’auteur,
Au lieu de barbouiller comme lui sans vergogne,
Je me fusse entêté longtemps à la besogne.