Le Tour de la France par deux enfants/076

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LXXVI. — Promenade au port de Marseille. — Visite à un grand paquebot. — Les cabines des passagers, les hamacs des matelots ; les étables, la cuisine, la salle à manger du navire.

La première embarcation des hommes a été un tronc d’arbre. Que de progrès accomplis depuis ce jour ! Le simple tronc d’arbre est devenu une vraie ville flottante.

Dès le lendemain, André commença à se rendre utile au patron, voulant le dédommager de la nourriture et du coucher qu’il leur donnait. Le jeune garçon descendit donc de bonne heure, vêtu de ses habits de travail, et suivit le marin au port, où l’on devait achever le chargement du bateau.

Le bateau de Jérôme faisait le petit cabotage de la Méditerranée, c’est-à-dire la navigation sur les côtes, transportant d’un port à l’autre les marchandises. En ce moment, c’était un chargement de sapins du nord, qu’il s’agissait de transporter à Cette pour faire des mâts de navire. André aida de tout son courage au chargement.

Le petit Julien, resté à la maison, gardait les enfants de la femme du marin, pendant que celle-ci, profitant de cette aide, était allée laver un gros paquet de linge.

À l’heure du dîner, André mangea rapidement, puis il prit Julien dans ses bras : — Comme tu dois t’ennuyer immobile ainsi ! lui dit-il. J’ai une bonne heure de repos devant moi, et je vais en profiter pour te montrer quelque chose de bien intéressant. Nous allons voir le port et les grands navires qui traversent l’Océan ; j’ai obtenu d’un matelot la permission de visiter l’intérieur d’un magnifique bateau à vapeur.

Julien tout joyeux passa un bras autour du cou de son frère, et un quart d’heure après ils étaient sur le quai.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu, dit Julien, que de navires ! Il y en a de toutes les grandeurs.

— Et ils viennent de tous les pays, dit André. Regarde celui-ci, qui est un des plus beaux du port en ce moment ; c’est celui que nous allons voir. C’est le Sindh, qui fait la traversée de la Chine en France : il est arrivé ici avant-hier.

André, tenant Julien avec précaution, descendit dans une barque, et le batelier les conduisit en ramant auprès du grand navire, peint en noir et orné de dorures, qui s’élevait bien au-dessus d’eux comme un édifice porté par l’eau.

Pont supérieur d’un paquebot à vapeur. — À droite, se trouve la roue à l’aide de laquelle on manie le gouvernail. Près de là, on voit les cabines du capitaine et des officiers. À gauche, sont les cages des animaux. Les passagers logent au-dessous, à l’étage plus bas : les petits trous que l’on voit le long du vaisseau sont les fenêtres de leurs cabines.


Ils montèrent avec précaution l’escalier mobile qui est attaché au flanc du bâtiment, et bientôt tous les deux se trouvèrent sur le pont, c’est-à-dire sur le plancher supérieur ; car les grands vaisseaux sont comme des maisons flottantes à plusieurs étages, et chacun de ces étages s’appelle un pont.

Le marin auquel André avait parlé à l’avance les attendait. Il leur fit faire tout le tour de la vaste plate-forme. Il leur montra à un des bouts le grand tourniquet avec lequel on manœuvre le gouvernail ; la cabine du capitaine était près de là, mais il était défendu d’y entrer sans permission. De chaque côté du navire étaient suspendus en l’air des chaloupes et canots, que l’on peut faire glisser dans la mer, et qui servent aux marins à quitter ou à regagner le navire.

— Voyez ces petites embarcations, dit le matelot ; si par malheur le paquebot venait à être incendié ou à sombrer en pleine mer, c’est dans ces chaloupes ou ces canots que nous nous réfugierions, marins et passagers.

Les quatre races d’hommes. — La race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l’Europe, l’ouest de l’Asie, le nord de l’Afrique, et l’Amérique. Elle se reconnaît à sa tête ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses. D’ailleurs son teint peut varier. — La race jaune occupe principalement l’Asie orientale, la Chine et le Japon : visage plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en amandes, peu de cheveux et peu de barbe. — La race rouge, qui habitait autrefois toute l’Amérique, a une peau rougeâtre, les yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant. — La race noire, qui occupe surtout l’Afrique et le sud de l’Océanie, a la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres épaisses, les bras très longs.

— Sont-elles petites, dit Julien, en comparaison du grand navire ! on dirait des coques de noix.

— Dieu merci, de tels accidents sont rares, dit le marin. Le vaisseau est solide ; il est presque tout en fer.

Pendant ce temps, des matelots chargés du service des cuisines ou du transport des marchandises allaient et venaient autour des enfants. Il y en avait de tous les pays et presque de toutes les races d’hommes, les uns jaunes, les autres noirs. À quelques pas, un jeune Chinois au teint olive, la tête ornée d’une longue queue, les pieds nus dans des sandales pointues, pompait de l’eau. — Quoi ! dit Julien, il y a une pompe ici comme dans une cour.

— Certes oui, dit le marin : nous avons dans le fond du navire un réservoir d’eau douce : comment ferions-nous sans eau bonne à boire pendant une traversée qui dure trois mois ?… Voulez-vous voir à présent notre étable ?

— Votre étable ! répondit Julien avec étonnement.

— Mais oui, dit le marin, en montrant des espèces de grandes cages d’une propreté exquise, dans lesquelles il y avait une vache, des veaux et des moutons. Voici un agneau qui est à bord du navire ; c’est le favori du capitaine : on le laisse de temps en temps se promener en liberté sur le pont. À côté, voilà les poules qui nous donnent de bons œufs frais pour les malades.

Cabines de passagers à bord d’un navire. — Les cabines des passagers sont si basses d’étage, qu’on touche presque le plafond de la tête ; ordinairement on met plusieurs lits l’un sur l’autre pour ménager mieux la place. Les petites fenêtres sont protégées par des serrures solides, afin qu’on puisse les fermer hermétiquement pendant les tempêtes, car sans cette précaution les vagues jailliraient dans les cabines.


Julien n’en pouvait croire ses yeux. Ce qui le surprenait le plus, c’était l’ordre admirable et la propreté qui régnaient à bord.

— Songez donc, mon petit, dit le marin, que sans la propreté il n’y a de santé pour personne, surtout pour le matelot.

Après avoir visité le pont, on descendit par un escalier en bois à l’étage inférieur. — Je vais vous montrer, dit le marin, les chambres ou cabines où couchent les passagers.

Il ouvrit une des portes, et Julien vit une chambrette fort propre avec une table, des chaises, des fauteuils. Pour ménager la place, plusieurs petits lits étaient placés les uns au-dessus des autres.

— Quand on veut monter dans le second lit, dit le marin, on prend une chaise, et on se trouve au-dessus de son voisin.

Au fond était une petite fenêtre, hermétiquement close pour empêcher l’eau des vagues de pénétrer à l’intérieur.

Puis ce furent les salles de bains qu’on visita avec leurs jolies baignoires, la salle à manger avec sa longue table ; on regarda les buffets, où les verres et les assiettes étaient fixés pour éviter que le mouvement du navire ne les brisât. Au-dessus de la table pendait une toile tendue : — Voyez-vous ? dit le marin, quand les passagers dînent et que la chaleur est trop forte, par exemple sur la mer Rouge ou sous l’Équateur, un Chinois placé près de la porte agite cette toile avec une corde : la toile se remue alors comme un grand éventail, et donne de l’air aux passagers… Ce piano, qui est au fond de la salle, sert à égayer les longues soirées à bord du navire.

— Comme tout est prévu ! disait Julien ; ce navire est une vraie ville qui se promène sur l’eau.

— Mais où couchent donc les matelots ? demanda André.

— Venez, venez, dit le marin. — Et on entra dans une grande salle basse. — Voici notre dortoir, dit-il.

— Comment cela ? reprit Julien, je ne vois pas un lit.

— Patience, j’en vais faire un pour vous montrer.

Et en moins de rien le marin saisit au plafond un paquet qu’il déroula. C’était une natte de forte toile, longue et étroite. Il accrocha une des extrémités à un crochet fixé au plafond, l’autre à un second crochet placé à deux mètres de distance ; puis, se tenant des deux mains à l’un des crochets, il s’enleva de terre et bondit dans cette couchette suspendue en l’air.

Hamacs des matelots. — Dans les navires, où l’on a si peu de place, il faut que des centaines d’hommes couchent dans un très petit espace : les matelots ne se servent point de lits. Ils ont de petites couchettes qu’on ramasse le jour et qu’on suspend le soir.


— Voici, dit-il, le lit fait et votre serviteur dedans. J’ai de plus une couverture pour m’envelopper. C’est tout ce qu’il faut au matelot pour dormir à l’aise dans son hamac, bercé par la mer au bruit des vagues.

— Alors, dit Julien, tous les crochets que je vois servent pour les lits de tous les matelots ?

— Justement, mon petit. Et voyez, chaque crochet a un numéro d’ordre, chaque hamac aussi. Il y a quarante numéros, nous couchons ici quarante hommes, et nous avons chacun le nôtre.

On visita aussi les cuisines avec leurs grands fourneaux que chauffe la machine à vapeur du navire, puis la boulangerie et le four. Enfin on allait, on venait, montant et descendant les différents étages, et chemin faisant on rencontrait des Chinois aux larges pantalons jaunes, ou des Arabes aux yeux brillants et sauvages, car une partie des hommes de peine du navire est composée de Chinois et d’Algériens.

Lorsqu’on eut bien tout examiné, on remercia le marin et on s’en alla vite ; car André ne voulait pas être en retard pour l’heure du travail.

— Que tu es bon de te donner tant de peine pour moi, mon frère ! dit Julien, pendant qu’André l’emportait dans ses bras. Cela doit bien te fatiguer de me soutenir toujours.

— Non, mon Julien, dit André ; j’ai une bonne santé et je suis fort ; ne crains pas de me fatiguer. C’est à ceux qui sont plus forts d’aider les plus faibles, et je ne suis jamais si heureux que quand nous partageons un plaisir ensemble.