Le Tour du monde/Volume 2/Voyage d’un naturaliste/03

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Mme Sw. Belloc.
Le Tour du mondeVolume 2 (p. 151-159).

LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX.


Île Keeling. — Aspect merveilleux. — Flore exiguë. — Voyage des graines. — Oiseaux. — Insectes. — Sources à flux et reflux. — Chasse aux tortues. — Champs de coraux morts. — Pierres transportées par les racines des arbres. — Grand crabe. — Corail piquant. — Poissons se nourrissant de coraux. — Formation des attoles. — Profondeur à laquelle le corail peut-vivre. — Vastes espaces parsemés d’îles de corail. — Abaissement de leurs fondations. — Barrières. — Franges de récifs. — Changement des franges en barrières et des barrières en attoles.


Le 1er avril, nous arrivions en vue de l’île Keeling ou île des Cocos, à environ deux cent quarante lieues (six cents milles) de la côte de Sumatra. C’est une de ces îles à lagunes, dites attoles, à formation de corail, et de la même nature que l’archipel de Low, près duquel nous avions passé. À peine le vaisseau paraissait-il à l’entrée du chenal qu’un résident de l’île, un Anglais, M. Liesk, venait à bord et nous mettait au courant, en quelques mots, de l’histoire de la colonie. Il y avait environ neuf ans qu’un individu d’assez piètre valeur, un M. Hare, transportait là une centaine d’esclaves malais, y compris les enfants. Peu après, le capitaine Ross, qui deux ans auparavant avait exploré ces parages, vint s’établir dans l’île avec sa famille ; M. Liesk, second sur le vaisseau, l’accompagna. Les esclaves malais abandonnèrent immédiatement leur îlot pour aller se joindre aux gens de M. Ross, et cette désertion finit par nécessiter le départ du premier colon.

Îles à coraux : Oeno, dans l’archipel Pomotou. — Dessin de E. de Bérard d’après un croquis inédit du lieutenant Smyth. Voyage du capitaine Beechey (communiqué par sir Charles Lyell).

Les Malais, aujourd’hui libres de nom, le sont personnellement de fait, bien que traités en général comme esclaves. Leur habituel mécontentement, la versatilité qui les fait constamment passer d’une île à l’autre, peut-être aussi quelque erreur d’administration, rendent l’état des choses assez peu florissant. Le cochon est le seul quadrupède domestique de l’île, dont tout le commerce, toute la prospérité roulent sur sa principale production végétale, le coco. L’huile extraite des noix s’exporte, les fruits mêmes, envoyés à Singapoure et à l’île Maurice, servent principalement à faire du currie. Canards, volailles, cochons, ceux-ci couverts d’un lard épais, se nourrissent de coco, et il n’y a pas jusqu’à un colossal crabe de terre qui ne soit pourvu par la nature des moyens d’ouvrir ce fruit et de s’en repaître.

Le cercle de récifs qui forme la lagune est couronné, dans presque toute son étendue, d’une guirlande d’îlots très-étroits, qui, au nord, sous le vent, laissent un passage aux vaisseaux pour pénétrer à l’intérieur du mouillage. Dès l’entrée, le spectacle est ravissant. L’eau, calme, limpide, transparente, peu profonde, repose sur un lit blanc, uni, fin. Le soleil dardant ses rayons verticaux sur cette immense plaque de cristal, de plusieurs milles de largeur, la fait resplendir du vert le plus éclatant ; des lignes de brisants, frangées d’une éblouissante écume, la séparent des noires et lourdes vagues de l’Océan, et les festons réguliers et arrondis des cocotiers, épars sur les îlots, se détachant sur la voûte azurée du ciel, achèvent d’encadrer ce miroir d’émeraudes, tacheté çà et là par des lignes de vivants coraux.

Dès le lendemain matin, j’étais sur la rive de l’île de la Direction, bande de terre ferme, large à peine de quelques centaines de mètres. Une blanche marge calcaire, d’une réverbération fatigante sous cet ardent climat, la sépare de la lagune ; à l’extérieur, elle est défendue par un rebord large et plat, en roche de corail solide, qui apaise et arrête la violence de la haute mer. Sauf quelques sables près de la lagune, le sol n’est qu’une accumulation de fragments de coraux arrondis, et il faut le climat des régions intertropicales pour produire une végétation vigoureuse sur ce terrain désagrégé, sec et rocailleux. Rien de plus élégant néanmoins que les cocotiers, vieux et jeunes, dont les palmes vertes s’unissent au-dessus de féeriques petits îlots, qui les encadrent d’un anneau de sable argenté.

L’histoire naturelle de ces îles est curieuse, grâce à son indigence même. C’est à peine si trois ou quatre espèces d’arbres, semés par les vagues, se mêlent aux bouquets de cocotiers, et l’un d’eux offre seul un bon bois de construction. Une guilandina croît sur l’un des îlots, et ma collection d’une vingtaine d’espèces de plantes, dont dix-neuf appartiennent à différents genres, et à non moins de seize familles, doit renfermer à peu près toute cette modeste flore qui semble un refuge de déshérités. Du côté du vent, le ressac jette des semences et des plantes ; M. Keating, qui a résidé un an sur ces écueils, cite le kimiri, natif de Sumatra et de la péninsule de Malacca, la noix de coco de Balci, que distinguent sa forme et sa grosseur ; le dadass, que les Malais plantent avec la vigne vierge, parce qu’entortillée à la tige elle se suspend aux épines. Le savonnier, le ricin, des troncs de palmier sagou, diverses graines inconnues aux habitants de ces écueils, des masses de teck de Java et de bois jaune, d’immenses cèdres rouges, blancs, le gommier bleu d’Australie, tous dans un parfait état, et jusqu’à des canots de Java, viennent échouer contre ces récifs. L’on suppose, vu la direction des vents et des courants, que ces épaves sont, pour la plupart, poussées par la mousson du nord-ouest, jusqu’aux côtes de la Nouvelle-Hollande, d’où les vents alizés du sud-est les ramènent. Les graines feraient ainsi de six à huit cents lieues sans perdre leur pouvoir de végétation. Si un petit nombre des plus délicates périt dans la traversée, entre autres le mangoustan, les semences robustes, surtout celles des plantes grimpantes, conservent leur vitalité. Que de végétaux semés çà et là par l’immense Océan ! Presque toutes les plantes que j’ai rapportées de ces îles appartiennent aux espèces riveraines des Indes orientales. Certes, si des oiseaux attendaient les graines sur la plage pour les attirer hors de l’eau et les picorer, et qu’elles trouvassent un sol plus favorable à leur croissance que ces blocs de coraux épars, le plus isolé des atoles fournirait bientôt une flore tout autrement riche.

La liste des animaux terrestres est plus bornée encore que celle des végétaux. Quelques rats ont été apportés de l’île Maurice sur un vaisseau naufragé, et les seuls oiseaux de terre sont une bécasse et un râle ; les échassiers, après les palmipèdes, sont les premiers colons de ces régions lointaines.

Îles à coraux : Village de Vanou, dans l’île de Vanikoro. — Dessin de E. de Bérard d’après l’atlas de l’Astrolabe.

Tout ce que j’ai rencontré en fait de reptiles, c’est un petit lézard, et, à part les araignées, qui sont nombreuses, je n’ai pu recueillir que treize espèces d’insectes, dont un coléoptère ; enfin, sous des blocs isolés de corail pullule seule une petite fourmi. Mais si, de cette terre stérile, nous reportons nos regards vers la mer, nous y verrons affluer la vie. Il y a de quoi s’enthousiasmer à contempler le nombre infini d’êtres organiques dont regorgent les mers tropicales ; de beaux poissons verts et de mille teintes diverses chatoient dans les creux, dans les grottes, et les couleurs de plusieurs des zoophytes sont admirables.

Les longues et étroites bandes de terre qui forment les îlots, s’élèvent seulement à la hauteur où le ressac peut lancer des fragments de coraux, où le vent peut entasser des sables calcaires. Au dehors un rebord de corail plat et solide brise la première violence des flots, qui, autrement, balayeraient ces écueils et tout ce qu’ils produisent. Ici l’Océan et la terre semblent se disputer l’empire : si celle-ci commence à prendre pied, les citoyens de l’onde maintiennent leurs droits antérieurs. De tous côtés l’on voit diverses espèces du crabe ermite promener sur leur dos la coquille dérobée à la plage voisine : d’innombrables hirondelles de mer, des frégates, des fous, fixent sur vous leurs yeux stupides et colères, planent dans l’air, surchargent les branches des arbres, infestent les bois de leurs nids. Parmi cette population ailée je n’ai distingué qu’une charmante créature ; une mignonne hirondelle de mer, d’un blanc de neige. Vous épiant de son brillant œil noir, elle voltige doucement, toujours tout près, et sous cette gracieuse et délicate enveloppe on serait tenté d’imaginer quelque sylphe léger qui vous observe et vous suit.

Îles à coraux : Baie de Manevai dans l’île de Vanikoro. — Dessin de E. de Bérard d’après l’atlas de l’Astrolabe.

Dimanche, 3 avril. — Après le service j’accompagnai le capitaine Fitz-Roy à l’établissement situé à la pointe d’un îlot couvert de hauts cocotiers ; le capitaine Ross et M. Liesk y vivent dans une espèce de grange ouverte aux deux bouts, et tapissée de nattes d’écorces tressées. Les maisons des Malais bordent la lagune, et le tout a un air de désolation profonde : pas un coin de jardin pour rappeler la vie de famille et la culture. Tous les natifs parlent le même idiome et appartiennent à l’archipel indien ; ils viennent de Bornéo, des Célèbes, de Java, de Sumatra. Leurs traits, surtout leur couleur, les rapprochent des habitants de Tahiti ; quelques-unes des femmes rentrent davantage dans le type chinois : et l’expression générale des figures, le son des voix de celles-ci me plaisaient assez. Cette population semble pauvre ; les maisons sont dépourvues de mobilier, mais l’embonpoint des enfants fait l’éloge du régime de noix de cocos et de chair de tortue.

Sur cette même île se trouvent les puits, où les vaisseaux s’approvisionnent d’eau douce. Au premier aperçu on s’étonne d’en voir le niveau descendre et monter suivant le mouvement des marées. On est allé jusqu’à imaginer qu’ils se remplissaient d’eau de mer que les sables avaient la vertu de filtrer et de dessaler. Ces puits, à flux et reflux, sont communs aussi sur quelques-unes des îles basses des Indes occidentales. Le sable comprimé, ou le corail poreux, boivent l’eau salée comme ferait une éponge ; mais la pluie qui tombe à la surface descend naturellement jusqu’au niveau de la mer environnante, refoulant un volume égal d’eau salée. Celle-ci s’élève ou s’abaisse avec la marée, la couche supérieure d’eau douce suit le mouvement, et pour peu que la masse soit compacte, il n’y a pas mélange. Il en arrive autrement partout où le terrain consiste en gros blocs séparés par des interstices ; là, si l’on creuse un puits, on arrive à l’eau saumâtre.

Après dîner nous eûmes la curieuse représentation d’une petite scène superstitieuse, jouée par les femmes des Malais. Une énorme cuillère de bois, affublée de vêtements, et qu’on a fait séjourner dans le sépulcre d’un mort, devient inspirée, et danse et gambade à la pleine lune. Les cérémonies préparatoires terminées, la cuillère magique parut, portée par deux femmes, et commença à se démener convulsivement, tandis que femmes et enfants chantaient à qui mieux mieux. Je trouvai le spectacle grotesque, mais M. Liesk m’affirma que la plupart des Malais croient ces mouvements surnaturels.

La danse n’avait commencé qu’au lever de la lune, et il y avait plaisir à la contempler. La placide lumière de l’astre nous arrivait à travers les branches des cocotiers doucement agitées par la brise du soir. Ces nuits des tropiques sont si délicieuses qu’elles feraient presque oublier un moment les chers souvenirs de famille et de patrie, auxquels se rattachent les meilleurs sentiments de notre âme.

Îles à coraux. — Récits et piton de l’île de Borabora. — Dessin de E. de Bérard d’après l’atlas de la Coquille.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le 6 avril, j’accompagnai le capitaine au fond de la lagune : le chenal y tournoie entre des coraux délicatement ramifiés. Nous vîmes plusieurs tortues auxquelles deux barques donnaient la chasse. L’eau peu profonde est si limpide que la tortue, qui y plonge et disparaît instantanément, est presque aussitôt retrouvée. Le canot à voile la suit, l’homme, debout à l’avant, s’élance sur la carapace, s’attache des deux mains au cou de l’animal, et se laisse emporter jusqu’à ce qu’il soit maître de la tortue épuisée. Il était amusant de voir les deux bateaux se devancer l’un l’autre, et les hommes s’élancer la tête la première dans l’eau à la poursuite de leur proie. À l’archipel des Chagos, sur ce même océan, les naturels, à ce que raconte le capitaine Noresby, emploient un odieux moyen pour enlever la carapace à la tortue vivante. Ils recouvrent de charbons incandescents l’écaille, qui se retourne et qu’ils arrachent avec un couteau, laissant l’animal regagner la mer, où au bout de quelque temps, la carapace se reforme, trop mince pour être d’aucun usage, tandis que la pauvre créature se traîne toujours languissante et malade après cette barbare exécution.

Arrivés au bout de la lagune, nous traversâmes l’étroit îlot, pour voir, du côté du vent, la large mer se briser sur la côte. Je ne puis dire pourquoi, ni à quel point ce spectacle me paraît imposant : ces élégants cocotiers, ces lignes de verdoyants buissons, cette marge plate, infranchissable barrière, semée de blocs épars, enfin cette frange de vagues écumantes, qui se ruent alentour des récifs. L’Océan, comme un invincible et tout-puissant ennemi, lance ses flots, et il est repoussé, vaincu, par les moyens les plus simples. Ce n’est pas qu’il épargne les roches de corail, dont les gigantesques fragments jetés sur la plage proclament sa puissance ; il n’accorde ni paix ni trêve ; la longue houle, enflée par le doux mais incessant travail des vents alizés, soufflant toujours d’une même direction sur cet espace immense, soulève des vagues presque aussi hautes que celles qu’accumulent les tempêtes de nos zones tempérées ; on reste convaincu à voir leur incessante rage, que l’île du roc le plus dur, de porphyre, de granit, de quartz, serait démolie par cette irrésistible force, tandis que ces humbles rives demeurent victorieuses. Un autre pouvoir a pris part à la lutte. La force organique s’empare un à un des atomes de carbonate de chaux et les sépare de la bouillonnante écume, pour les unir dans une symétrique structure. Qu’importe que la tempête arrache par milliers d’énormes blocs de rochers ! que peut-elle contre le travail incessant de myriades d’architectes à l’œuvre nuit et jour ? Nous voyons ici le corps mou et gélatineux d’un polype vaincre, par l’action des lois vitales, l’immense pouvoir mécanique des vagues de l’Océan auxquelles ne résisteraient, ni l’art de l’homme, ni les ouvrages inanimés de la nature.

Nous ne retournâmes à bord qu’assez tard, étant restés dans la lagune à examiner les champs de corail et la coquille géante du chama qui retient, jusqu’à la mort du mollusque, la main assez hardie pour s’aventurer sous son écaille. Je fus surpris de voir, presque en tête de la lagune, un large espace, d’environ deux kilomètres carrés, couvert de coraux, à branches délicates, tous morts et putréfiés bien que debout. Je finis cependant par m’expliquer ce fait. La plus courte exposition à l’air, sous les rayons du soleil, suffit pour tuer ces zoophytes ; aussi la limite de leur croissance s’arrête-t-elle à la hauteur des plus basses marées du printemps : or, selon quelques vieilles cartes, l’île qui s’allonge du côté du vent était jadis divisée par de larges canaux, ainsi que l’attestent les arbres, plus jeunes aux places de jonction. Lors du premier état du récif, chaque forte brise, lançant un plus grand volume d’eau sur la barrière, tendait à exhausser le niveau de la lagune. Maintenant, au contraire, non-seulement l’eau n’est plus accrue par les courants extérieurs, mais elle est repoussée par la force du vent. De là vient, comme la chose a été observée, qu’en tête de la lagune, la marée ne s’élève pas autant par les fortes brises que durant le calme. Cette différence de niveau, quoique peu considérable, a entraîné la mort des coraux parvenus à leurs dernières limites.

Îles à coraux. — Rade et pic de l’île de Borabora. — Dessin de E. de Bérard d’après l’atlas de la Coquille.

À quelques milles de Keeling, M. Ross a trouvé, enfouie sur la côte extérieure d’un petit attole, dont la lagune est presque entièrement remplie de boue de corail, une diorite, un fragment de pierre verte arrondi et plus gros qu’une tête d’homme. Le capitaine et ceux qui l’accompagnaient ont été également surpris de la trouvaille, conservée depuis comme curiosité. En effet, dans ces parages où l’on ne rencontre pas une particule qui ne soit calcaire, le fait devient surprenant. L’île n’a été que fort peu visitée, un naufrage juste à cette place est chose improbable ; faute de meilleure explication, j’en suis venu à croire que ce caillou, engagé dans les racines d’un arbre apporté par la mer et jeté à la côte, s’était enterré à cet endroit. J’ai vu, avec plaisir, mon hypothèse confirmée par Chamisso, le naturaliste distingué qui accompagnait Kotzebue. Il dit que les habitants de l’archipel de Radak, groupe d’attoles dans le milieu de l’océan Pacifique, cherchent des pierres pour aiguiser leurs outils dans les racines des arbres échoués sur la plage. Il est évident qu’il n’est pas exceptionnel d’en trouver, puisque les lois attribuent la propriété de ces pierres aux chefs, et infligent un châtiment à quiconque tenterait d’en dérober. L’éloignement de toute terre qui n’est pas l’œuvre des madrépores, est attesté par la valeur même qu’attachent au moindre caillou les habitants, qui sont pourtant de hardis navigateurs.

J’allai un autre jour visiter l’île de West, l’une des plus fertiles, où les cocotiers s’entourent de jeunes plants vigoureux, qui fleurissent à leur ombre, et dont les longs rameaux se recourbent et s’arrondissent en berceaux gracieux. Pour connaître le charme de ces ravissants bocages, il faut s’être assis là, et y avoir savouré le breuvage frais et délicieux qu’offre le lait de coco. Une large baie du sable le plus pur, le plus blanc, d’un niveau parfait, et que l’eau ne recouvre qu’aux grandes marées, allonge de petites anses dans les bois touffus de l’île ; ce champ, qui a l’éclat d’un lac, et au-dessus duquel se balancent les tiges souples et les ombres mobiles des cocotiers, est de l’aspect le plus singulier et le plus agréable.

J’ai parlé du birgos, crabe nourri de noix de coco, et qui, très-commun sur toute la surface de ces îles, y parvient à une monstrueuse grosseur. S’il n’est pas de la tribu des pagures voleurs, il se rapproche fort de cette espèce. Ses deux pattes de devant sont terminées par de fortes et pesantes tenailles ; la dernière paire est munie de pinces plus faibles et beaucoup plus étroites. Je n’aurais pas cru possible que ce crustacé ouvrît une noix de coco recouverte de toutes ses enveloppes ; mais M. Liesk m’assura l’avoir souvent pris sur le fait.

L’animal déchire d’abord l’enveloppe, fibre à fibre, toujours vers l’extrémité où se trouvent trois petits yeux ; il se met ensuite à marteler de ses rudes tenailles, frappant sur le même creux jusqu’à ce qu’une ouverture soit faite. Tournant alors sur lui-même, il extrait de la noix, à l’aide de ses pinces postérieures fort minces, toute la substance blanche albumineuse. C’est un des plus curieux exemples d’instinct dont j’aie ouï parler ; on n’eût jamais imaginé qu’il entrât dans le plan de la nature d’établir des rapports entre la structure du crabe et celle du coco. Le birgos, qui passe le jour à terre, se rend, dit-on, toutes les nuits à la mer, sans doute pour humecter ses branchies, et ses petits vivent quelque temps sur la côte où ils éclosent. Ces crabes habitent de profonds terriers sous les racines des arbres ; ils y accumulent des quantités surprenantes de fibres de cocos épluchées, qui leur servent de lit. Les Malais s’emparent de ces masses fibreuses qu’ils emploient en façon de câbles. Les birgos sont excellents à manger, et sous la queue des plus gros on trouve une masse de graisse qui, fondue, donne un quart de bouteille d’huile très-limpide. On a prétendu que ce crabe grimpait au haut des cocotiers pour en dérober les fruits. Je doute que cela soit possible. Sur le pandanus, la chose deviendrait plus aisée ; mais M. Liesk m’a affirmé que, dans ces îles, le birgos se contente des cocos tombés à terre.

Le capitaine Moresby m’apprend que ce crabe habite aussi les îles de Chagos et de Séchelles, bien qu’on ne le trouve pas dans l’archipel voisin des Maldives. Il abondait jadis à l’île Maurice, où l’on n’en voit presque plus. Dans l’océan Pacifique, cette espèce, ou une d’habitudes semblables, habite une seule île de corail au nord du groupe de la Société. En preuve de l’étonnante force des pinces de ce crustacé, le capitaine me raconta qu’ayant voulu en confiner un dans une épaisse boîte à biscuit en fer-blanc, dont il avait solidement assujetti le dessus avec du fil de fer, le prisonnier parvint à s’évader en retournant les bords du couvercle, laissant le solide métal traversé de petits trous faits comme avec un emporte-pièce.

Îles à coraux. — Île de Witsunday, dans l’archipel Pomoutou. — Dessin de E. de Bérard d’après Beechey.

À ma grande surprise, j’ai découvert que deux espèces de corail du genre millepore (M. complanata et alcicornis) avaient le pouvoir de piquer. Leurs branches ou armures, au lieu d’être visqueuses au sortir de l’eau, sont rudes au toucher, et exhalent une forte et désagréable odeur. Frottées ou appuyées contre l’épiderme de la peau, au visage, au bras, elles occasionnent une sensation analogue à celle que donne l’ortie, ou plutôt la physalie de Portugal. Plusieurs animaux de cette classe, l’aplysie des îles du Cap-Vert, une actinée ou anémone de mer, une coralline flexible alliée aux sertulaires, possèdent ce moyen d’attaque ou de défense, et, dans la mer des Indes, on trouve jusqu’à une algue piquante.

Deux espèces de poissons du genre scare, communs ici, se nourrissent uniquement des polypes du corail ; tous deux sont d’un splendide moiré vert et bleu : l’un ne quitte pas la lagune, l’autre les brisants extérieurs. M. Liesk en a vu des bancs entiers brouter, avec leurs fortes mâchoires, les sommités des branches de corail. J’ai ouvert un de ces poissons et j’ai trouvé les intestins dilatés, pleins d’une substance jaunâtre calcaire et d’une boue sableuse. La dégoûtante et gluante hollothurie, dont se régalent les Chinois, se repaît aussi de coraux et l’appareil osseux de l’intérieur de son corps semble parfaitement adapté à cette nourriture.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est dans la matinée du 12 avril que nous sommes sortis des lagunes pour passer à l’île de France. Je suis heureux d’avoir visité les attoles ; ces formations sont une des merveilles du monde. D’après les sondages du capitaine Fitz-Roy, qui, avec une ligne de plus de six mille pieds de longueur, ne trouvait plus de fond à une demi-lieue du rivage, l’île semblerait être formée par une haute montagne sous-marine, dont les flancs à pic sont plus escarpés que ceux du cône volcanique le plus abrupt. Le sommet, arrondi en soucoupe, a près de dix milles (plus de trois lieues et demie) de diamètre, et, de cette masse énorme, pas un fragment, pas un atome qui ne porte l’empreinte de la composition organique. Qu’est-ce que la dimension des pyramides et des plus gigantesques ruines à côté de ces montagnes de pierre, accumulées par l’action seule de plusieurs espèces de si menus, de si délicats petits animaux ?

(Le savant naturaliste range ces écueils en trois grandes classes : les attoles, les barrières et les franges de coraux. « Les îles à lagunes qui, de leur nom indien, s’appellent attoles, dit-il, ont excité un étonnement sans bornes chez la plupart des voyageurs qui ont traversé la mer Pacifique. » Dès l’année 1605, Pyrard de Laval s’écriait : « C’est une merveille de voir chacun de ces attelons, environné d’un grand banc de pierre tout autour, n’y ayant point d’artifice humain. » L’esquisse de l’île de Whitsunday, prise de l’admirable voyage du capitaine Beechey, donne une faible idée du spectacle singulier que présente un attole. Celui-ci est l’un des plus petits, et ses îlots étroits sont rapprochés en cercle comme les perles d’un bracelet).

Les premiers voyageurs imaginèrent que les polypes du corail bâtissaient d’instinct ces grands cercles, pour se protéger dans la lagune intérieure. Mais les espèces massives, dont la croissance, aux bords externes, garantit seule l’existence des récifs, ne peuvent vivre dans les eaux tranquilles de l’intérieur de l’attole, où d’autres coraux délicatement ramifiés s’épanouissent. L’hypothèse exigerait donc que des espèces, de famille et de genre distincts, se fussent concertées ensemble pour un intérêt commun ; or, il n’y a pas d’exemple dans toute la nature d’une telle combinaison. La théorie la plus généralement admise ensuite fut que les attoles sont fondés sur des cratères sous-marins ; ce à quoi s’opposent également la forme, l’étendue de quelques-uns de ces écueils, le nombre, le rapprochement, la position relative des autres. Une troisième opinion, plus spécieuse, fut avancée par Chamisso. Selon lui, la croissance des coraux étant d’autant plus vigoureuse qu’ils sont plus exposés au flux et au reflux de la haute mer, ceux du bord extérieur s’élancent toujours les premiers de la fondation commune, et déterminent ainsi la structure circulaire du récif. Ici, comme dans la théorie des cratères, une importante considération est négligée : ces zoophytes (de nombreux sondages l’ont prouvé) ne peuvent vivre et construire au-dessous de trente mètres de profondeur ; sur quelles bases auraient-ils donc fondé leurs solides édifices ?

On ne saurait admettre que, dans ces insondables et vastes mers, à de si grandes distances de tout continent, là où les eaux sont si limpides, les sables, se disposant par masses à flancs escarpés, se soient groupés çà et là, ou allongés en lignes de plusieurs centaines de lieues, pour préparer des fondements aux polypiers. Il est tout aussi improbable que des forces expansives aient soulevé, à travers ces espaces immenses, d’innombrables bancs de rochers, afin de les placer juste à la distance où les polypes peuvent s’établir, c’est-à-dire de vingt à trente mètres au-dessous de la surface des eaux. Si donc les fondations sur lesquelles les coraux élevèrent les attoles ne sont pas des dépôts de sable, si, pour atteindre la hauteur voulue, le sol n’a pu se rehausser, il a fallu qu’il s’abaissât. C’est l’unique solution probable. Ainsi donc, montagne après montagne, îles après îles, sont lentement descendues sous les vagues, offrant successivement de nouvelles bases à l’établissement des coraux. J’oserais défier d’expliquer autrement les faits ; toutes les îles étant à fleur d’eau, toutes bâties par les polypes du corail, il a fallu à toutes une base établie à la même profondeur.

Avant de nous occuper de la singulière formation des attoles, voyons un peu ce que sont les barrières de coraux. Quelques-unes s’étendent en droite ligne devant les rivages d’un continent ou d’une grande île, d’autres en environnent de plus petites ; toutes sont séparées de la terre par un large canal assez profond, et analogue aux lagunes de l’intérieur des attoles ; structure vraiment curieuse !

Par exemple, à l’île de Bola-Bola (mer Pacifique), la barrière de récifs s’est convertie en terre ; mais la ligne blanche d’énormes brisants, semés çà et là de petits îlots bas, isolés, couronnés de cocotiers, sépare les sombres vagues de l’Océan de la placide surface du canal intérieur, dont les claires eaux baignent le plus souvent une bordure de terres d’alluvion parées des plus splendides productions des tropiques. Ce ruban diapré de vives couleurs s’étend au pied des sauvages et abruptes montagnes centrales.

Ces ceintures de coraux, sont de longueurs diverses. Celle qui fait face à la Nouvelle-Calédonie d’un côté, et la cerne aux deux bouts, n’a pas moins de cent trente à cent quarante lieues. Chaque récif (à des distances qui varient d’un kilomètre jusqu’à seize et dix-huit), enclôt une, deux ou plusieurs îles rocheuses de différentes hauteurs ; l’un d’eux en renferme environ une douzaine.

La profondeur du canal n’est pas moins variable ; en moyenne, elle est de dix à trente brasses, mais peut aller jusqu’à cinquante-six. À l’intérieur, c’est le plus souvent en pente douce que le récif s’allonge sous le canal-lagune ; rarement, il s’y plonge, comme un mur vertical de deux à trois cents pieds. À l’extérieur, de même que dans les attoles, le roc escarpé, monte invariablement à pic, du fond de la mer. Étrange construction ! nous voyons une île, s’élevant comme un château fort sur une haute montagne sous-marine, protégée par un gigantesque rempart de rochers de corail, toujours escarpé au dehors, parfois au dedans, dont le sommet se termine par une large plate-forme, et dont la base est, de distance en distance, percée de brèches, qui ouvrent aux plus grands vaisseaux l’accès de ses larges fossés.

Du reste, en tout ce qui concerne le récif de corail en lui-même, nulle différence de forme, de contours, de disposition entre une barrière et un attole. Comme le remarque fort bien le géographe Balbi : une île, entourée d’une barrière de coraux, n’est autre chose qu’un attole, qui, au centre de sa lagune, voit s’élever une autre terre ; supprimez celle-ci et l’attole est parfait.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous arrivons aux franges de récifs dont s’entourent les îles et les continents dès qu’ils ne sont pas bordés d’un sol d’alluvion. Lorsque le terrain s’enfonce brusquement sous l’eau, ces récifs, de peu de largeur, éloignés à peine de quelques mètres de la rive qu’ils contournent, forment alentour seulement une frange, un étroit ruban. Si la plage descend sous l’eau en pente douce, le récif s’étendra plus loin : quelquefois il s’écartera à plus d’un ou deux kilomètres du rivage ; alors on pourra s’assurer à l’aide de la sonde, qu’au dehors du récif la pente du fond s’est prolongée, jamais le corail ne s’établissant plus bas qu’à trente mètres au-dessous du niveau de la mer. Entre ce genre de récif, ceux des barrières, ceux des attoles, il n’existe pas de différence essentielle ; seulement, comme les franges ont moins de largeur, elles ont formé moins d’îlots. La croissance des coraux, toujours plus énergique au dehors, le rejet des sédiments constamment à l’intérieur, élèvent davantage le bord externe du récif, et, entre son arête et le rivage, coule, sur un fond de sable, un canal de quelques pieds de profondeur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nulle théorie sur la formation des coraux, à moins qu’elle n’explique les barrières, les franges et les attoles, ne saurait être satisfaisante. Nous avons été amenés à croire à l’abaissement de vastes espaces parsemés d’îles, lesquelles ne s’élèvent pas au-dessus de la hauteur où le vent et les vagues peuvent jeter des débris, et qui cependant sont construites par des zoophytes, auxquels, pour asseoir leurs édifices, il faut des bases d’une profondeur limitée. Supposons qu’une île frangée de récifs s’enfonce insensiblement ou de quelques pieds à la fois, les masses de coraux vivants que baigne le ressac de la haute mer, stimulés par le violent choc des vagues du large, qui leur apportent leur nourriture, auront bientôt regagné la surface. L’eau cependant continuant d’empiéter peu à peu sur la rive, et l’île s’abaissant de plus en plus, de plus en plus rétrécie, l’espace entre elle et le récif s’élargira constamment, et le canal ainsi agrandi, sera plus ou moins profond, à raison de l’abaissement du terrain, de l’accumulation de sédiment, et de la croissance des coraux à branches délicates, les seuls qui puissent vivre dans ces lagunes. Voilà comment les terres, se reculant des récifs qui leur servaient de franges, ceux-là conservent, tout en s’en trouvant écartés, la forme des rivages qui leur ont servi de moules : voilà comment la frange des récifs devient une barrière, distante parfois de quinze lieues des rives qu’elle environne.

Si au lieu d’île, c’est un continent qui s’abaisse, le résultat est le même sur une plus vaste échelle. Les montagnes deviennent peu à peu des îlots, encerclés au loin par la barrière qui, lorsque ces pinacles eux-mêmes disparaissent, devient un attole, environnant une lagune immense.

En tirant perpendiculairement de l’arête saillante des nouveaux récifs, une ligne qui arrive aux fondements de rochers qui supportaient l’ancienne frange, on verra que cette ligne dépasse la petite limite à laquelle les coraux peuvent vivre, juste du nombre de pieds dont les terres sont descendues : les petits architectes, à mesure que s’abaissaient la fondation primitive, ayant bâti sur la base formée par les premiers coraux et par leurs fragments consolidés.

Traduit par Mme Sw. Belloc.