Le Triomphe de l’Amour (J.-B. Rousseau)

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Jean-Baptiste Rousseau Cantates

Le Triomphe de l’Amour

CANTATE III.
LE TRIOMPHE DE L’AMOUR.


Filles du Dieu de l’univers,
Muses, que je me plais dans vos douces retraites !
Que ces rivages frais, que ces bois toujours verts[1]

Sont propres à charmer les âmes inquiètes !
Quel cœur n’oublîroit ses tourments
Au murmure flatteur de cette onde tranquille ?
Qui pourroit résister aux doux ravissements
Qu’excite votre voix fertile ? [2]
Non, ce n’est qu’en ces lieux charmants
Que le parfait bonheur a choisi son asile.

Heureux qui de vos doux plaisirs
Goûte la douceur toujours pure !
Il triomphe des vains désirs,
Et n’obéit qu’à la nature.
Il partage avec les héros
La gloire qui les environne ;
Et le puissant Dieu de Délos
D’un même laurier les couronne.

Heureux qui de vos doux plaisirs
Goûte la douceur toujours pure !
Il triomphe des vains désirs,
Et n’obéit qu’à la nature.

Mais que vois-je, grands Dieux ! quels magiques efforts[3]
Changent la face de ces bords !

Quelles danses ! quels jeux ! quels concerts d’allégresse
Les Grâces, les Plaisirs, les Ris et la Jeunesse,
Se rassemblent de toutes parts.
Quel songe me transporte au-dessus du tonnerre ?
Je ne reconnois point la terre
Au spectacle enchanteur qui frappe mes regards.

Est-ce la cour suprême
Du souverain des Dieux ?
Ou Vénus elle-même
Descend-elle des cieux ?

Les compagnes de Flore
Parfument ces coteaux ;
Une nouvelle Aurore
Semble sortir des eaux ;
Et l’Olympe se dore
De ses feux les plus beaux.

Est-ce la cour suprême
Du souverain des Dieux ?
Ou Vénus elle-même
Descend-elle des cieux ?

Nymphes, quel est ce Dieu qui reçoit votre hommage ;
Pourquoi cet arc et ce bandeau ?
Quel charme en le voyant, quel prodige nouveau
De mes sens interdits me dérobe l’usage ?
Il s’approche, il me tend une innocente main:
Venez, cher tyran de mon âme;

Venez, je vous fuirois en vain ;
Et je vous reconnois à ces traits pleins de flamme
Que vous allumez dans mon sein.
Adieu, Muses, adieu : je renonce à l’envie[4]

De mériter les biens dont vous m’avez flatté :
Je renonce à ma liberté :
Sous de trop douces lois mon âme est asservie ;
Et je suis plus heureux dans ma captivité,
Que je ne le fus de ma vie
Dans le triste bonheur dont j’étois enchanté.[5]

  1. Que ces rivages frais, que ces bois toujours ’verts, etc. H règne
    dans tout ce début une mollesse, un abandon, qui, sans rien ôter
    à l’élégance, à la correction du style, caractérisent parfaitement
    le calme et la paix d’un cœur jusqu’alors étranger à l’amour» On
    croiroit lire des vers de La Fontaine.
  2. Qu’excite votre voix fertile. Peut-être cette épithète est-elle un
    peu ambitieuse, dans un genre de poésie où rien ne doit laisser
    apercevoir les traces du travail.
  3. Mais que vois-je, grands Dieux ! etc. Comme le rhythme et Je
    mouvement de la phrase changent avec la situation du poète ! et
    quel musicien que Rousseau, dans ses Cantates !
  4. Adieu, Muses, adieu, etc. Comme Rousseau, Anacréon, Ovide
    et Horace ont maintes fois pris des Muses un congé, qu’elles ne
    leur ont heureusement pas plus accordé qu’à Rousseau lui-méme.
    Ils eussent probablement été bien fâchés, et nous aussi, qu’elles
    les eussent pris au mot
  5. Dans le triste bonheur, etc. Voilà les alliances de mots qu’autorise
    et se permet, sobrement toutefois, le langage de la poésie,
    parce qu’elles font heureusement ressortir, par le rapprochement
    des termes, l’opposition de deux idées, entre lesquelles il y avoit
    un espace immense à franchir.