Le Tutu, mœurs fin de siècle/Texte entier

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L. Genonceaux, éditeurs (p. 1-319).

LE TUTU




I

Lorsqu’il se trouva sur le trottoir, une pluie fine, persistante, pareille à de l’eau pulvérisée, et si ténue, si ténue qu’elle tombait à peine, de sorte qu’il était difficile de reconnaître si elle venait d’en haut ou si elle s’élevait de la terre ; une pluie impalpable, telles des molécules d’air liquéfiées, ouatait le boulevard d’un brouillard que les becs de gaz avaient peine à percer. Mauri de Noirof, la tête un peu étourdie, s’aventura au hasard, s’arrêta, tournoya sur les talons, reprit sa marche biscornue, ayant un souvenir confus de la chose qu’il venait de commettre pour la première fois. Sur l’asphalte, il aperçut un morceau de brique qu’il s’amusa à pousser devant lui, à petits coups de pied ; la pierre roulait à dia, à droite, selon la fantaisie du mouvement auquel elle obéissait. Ce morceau de brique finit par l’intéresser, il le ramassa et tressaillit tout-à-coup : un strident bruit éclatait au-dessus de sa tête. C’était un train en partance pour la Bretagne. La fumée de la machine, plus dense que l’atmosphère, masqua la défilade des wagons et retomba peu à peu pour venir s’engouffrer sous les arcades du pont du chemin de fer. Mauri s’orienta : il ne devait pas être loin de la gare Montparnasse. Des histoires de brigand lui revinrent alors en mémoire, et dans la crainte de se faire assassiner, il rebroussa chemin, remonta le trottoir gauche du boulevard de Montrouge, son morceau de brique à la main. D’où provenait-il, ce fragment de terre cuite ? Qu’était devenu l’arrière grand-père de l’ouvrier qui avait donné le premier, le tout premier coup de pioche dans la glaise dont il devait être pétri ? Qui l’avait déposé là, sur le trottoir ? Possédait-il une âme, ce morceau de brique ? Souffrait-il de la pluie ou de la chaleur ? Mauri fut arraché à ces réflexions par le passage d’un éteigneur de réverbères, et par deux ou trois pst ! pst ! allongés, poussés derrière lui. En ce moment précis, il se rappela une soirée qu’il avait passée cinq ans auparavant chez une amie de sa mère, dans le Doubs. Puis, l’idée de manger des escargots sans ail sur un cheval sans tête qui prendrait le mors aux dents à reculons, le hanta. Alors, il se heurta à un nouveau morceau de brique qu’il fit rouler devant lui, toujours à petits coups de pied. Il allait lentement, en évitant soigneusement de marcher sur les lignes de rencontre des dalles du trottoir : cela l’amusait. À un moment, il marcha sur une de ces lignes, et il fut exaspéré de sa maladresse. Un ouvrier le dépassa ; Mauri observa que le derrière de son pantalon plissait grimacièrement. Puis, il ne pensa plus à rien. Sa tête se vidait, sous cette pluie de mai qui le glaçait peu à peu, pénétrant les vêtements neufs qu’il étrennait, ce jour-là, pour la troisième fois.

Avant de descendre la rue d’Odessa, il se retourna ; la maison avait grand air, ses volets étaient clos religieusement, comme des yeux de vierge. Bien qu’elle n’eût rien de particulièrement remarquable dans sa forme architecturale, c’était la maison la plus belle du boulevard. Pourtant, l’immeuble ressemblait à tous les autres immeubles : n’importe, c’était le plus beau. De nouveaux pst ! pst ! se firent entendre.

— Monsieur Mauri ! Vous me lâchez donc ?

— Tiens, c’est vous ? Qu’est-ce que vous fichez ici ?

— Mais je vous attends, pardi ! Vous me dites que vous n’en avez que pour une minute.

Mauri le regarda.

— Vous êtes hydraté, Pancrace ; oui, milliard de Dieu, hydraté. Moi aussi, d’ailleurs. Quel sale temps ! Ah, vous m’avez attendu toute la nuit… Mais c’est idiot, il fallait entrer et me demander.

— J’avais peur de vous déranger. Enfin, cela fait dix-neuf francs…

Décidément, ce cocher n’était pas fort. Après l’avoir payé, Mauri se traita d’imbécile, de propre à rien, et s’engagea dans la rue d’Odessa, cherchant un café pour s’y affaler, car il ressentait une fatigue étrange dans les jambes. Cette fatigue des jambes l’étonna même, et volontairement, il refusa, mentalement, d’en rechercher les causes.

— Monsieur Mauri ! Et ma voiture ?

Ces mots sortirent de la trachée-artère d’un second cocher, un cocher de l’Urbaine, cette fois — le premier appartenait à la Coopérative, ou plutôt aux Métropolitaines. — Il lui réclamait quinze francs pour l’avoir attendu depuis minuit.

— Parfaitement, depuis minuit, monsieur Mauri. Vous m’aviez dit hier de venir vous attendre à minuit. Je vous ai attendu depuis minuit. Il est cinq heures. Calculez !

— … chez-moi la paix. C’est la dernière fois que je prends des fiacres. Quand j’en prends, je ne m’en sers pas. Je ferai comme tout le monde, je me contenterai d’omnibus.

— Mais la nuit, monsieur Mauri…

Ce cocher avait raison, les omnibus ne roulaient pas la nuit. Il l’invita à prendre un verre que l’autre refusa avec dignité. D’ailleurs, la rue d’Odessa ne possédait point de café, et aucun établissement n’était ouvert place de Rennes. Noirof déambula, barbottant dans des flaques jaunes, mouillé comme un canard, toujours intrigué par le morceau de brique qu’il ne lâchait pas. Quelques rares passants l’examinaient curieusement, et un sergent de ville le toisa avec mépris. Où aller ? La demie sonna à la gare. Cinq heures et demie ! Lui, Mauri de Noirof, sur le pavé à pareille heure ! Il fit demi-tour, mais comme il avait horreur de passer deux fois de suite aux mêmes endroits — ce qu’il appelait le pléonasme de la locomotion, — il prit la rue du Départ, travaillé par le souvenir d’un cigare qui l’avait rendu malade, six mois auparavant, chez madame Perle, une grande cocotte des Champs-Élysées, où l’on jouait gros. Oui, ce cigare l’avait rendu malade. Tout à coup, il se retrouva boulevard de Montrouge, et par un hasard curieux, tous les événements de la matinée dansèrent une ronde échevelée dans sa cervelle : la sortie, le morceau de brique, le coup de sifflet de la locomotive, le pont du chemin de fer, le pied posé sur une ligne de séparation des dalles du trottoir, l’autre morceau de brique, les deux cochers, la fatigue des jambes. Le jour venait péniblement, le brouillard trop lourd restait englué au sol ; l’air puait l’eau ; des ouvriers débouchaient de la rue de la Gaîté et des maraîchers s’installaient sur le boulevard. Tout cela était triste. Noirof se sentait les yeux fatigués ; chaque fois qu’il cillait, il lui semblait remuer des grains de sable sous les paupières. Très amusante, la vie ! Il en avait connu la suprême jouissance la nuit dernière, là, dans cette grande maison qui dormait toujours chastement. C’était ça, l’idéal de la chair ! Il hésita, devait-il rentrer chez lui, à une heure aussi anormale, ou ne pas rentrer ? Où se réfugier ? Trempé comme il l’était, où aller se sécher ? Il grelotta. Il passa devant la glace extérieure d’un marchand d’antiquités, et se regarda ; il se regardait probablement pour la première fois, car son étonnement fut extrême. Comment, c’était lui, cette grande carcasse mouillée, avec une figure tirant sur le vert-cadavre-de-noyé-ayant-séjourné-trois-mois-dans-l’eau, avec cette cravate nouée de travers, les boutons de la redingote passés dans les boutonnières du gilet, et des sillons de pluie sur la joue, et de la saleté partout ? Il se dit :

— J’ai l’air d’un mendiant, je vais me donner deux sous.

De la main droite, il prit un sou dans la poche de son gilet, et se l’offrit généreusement :

— Tiens, mon vieux, c’est de bon cœur.

Ce monologue le fit sourire, et il se sourit gracieusement, et il en ressentit un contentement qu’il formula ainsi, à mi-voix, ou plutôt avec la voix d’un homme couché dont la poitrine serait opprimée par un poids de plusieurs millions de kilogrammes :

— Chouette !

Alors, il prit une résolution : il ne retournerait pas chez lui ce matin.

Très rapidement, il traversa le boulevard et rentra dans le bordel.

II

Maintenant, qu’il connaissait cela, une idée le tourmenta. La chasteté de la vie lui en avait, jusqu’ici, fermé les mystères. Cette nuit passée au bordel lui ouvrit des horizons inconnus. Il se dit qu’avec un nom comme le sien et un diplôme d’ingénieur au fond de sa poche, il pouvait se hasarder et prendre femme. Il souffrait cependant de l’indécision de son caractère ; il avait mal à la tête, et la mémoire lui était infidèle. Elle lui était tellement infidèle qu’il lui arrivait souvent de rester des heures entières dans une stupéfaction profonde : il ne se rappelait plus son propre nom. Cela lui venait de son père qui oublia, un jour, de vivre à la suite d’une légère blessure que lui fit une locomotive en lui passant en travers du corps. L’accident rapporta à la veuve trois ou quatre cent mille francs de dommages-intérêts. Cette fortune, inespérée, permit à la mère de mettre son fils en pension, et de lui donner une bonne instruction. Mauri, diminutif de Maurice, suivit les cours de la Centrale où il se distingua par rien du tout. Il n’apprit rien, et fut nommé ingénieur. Quand il sortit de l’école, il entra au bordel. Quand il sortit du bordel, il voulut y rentrer. Non, ce n’était pas raisonnable. Mieux valait se marier, il s’en ouvrirait le jour même à sa mère. Celle-ci habitait, tout près du rond-point de l’Arc de Triomphe, un petit entre-sol très bourgeois, très confortable. C’était une grande personne illettrée mais distinguée, qui avait la manie des vieux meubles et qui gérait très mal sa fortune. Dans son ignorance, elle s’intéressait surtout aux sciences se rapportant à l’exploitation des mines. C’était pour cela que son fils Mauri avait suivi les cours de la Centrale. Lorsqu’il rentra, exténué, du boulevard de Montrouge, elle lui dit simplement : « Tu es un homme perdu, » et ne pleura point. Elle ne lui fit aucun reproche, tout se passa avec dignité. Lui s’étendit dans une chaise-longue, bafouilla un peu, inventa une histoire d’étudiants, une nuit coulée dans les sous-sols des Halles, pour célébrer dignement l’anniversaire de la mort d’un camarade.

— Tu comprends, on a rigolé un peu. Il y avait là un tas de gens bizarres, des filles publiques, des voyous, des littérateurs. On a chahuté. C’est la première fois que ça m’arrive, il faut un commencement à tout. Il ajouta :

— Il me semblait que j’avais quelque chose à te dire.

Et il chercha dans sa tête, écoutant distraitement ce que lui contait sa mère, faisant des signes de dénégation aux questions qu’elle lui posait.

— On ne vous apprend donc rien, à l’École centrale ? Enfin, tu pourrais tout de même bien me répondre, l’affaire en vaut la peine. Elle est neuve, au moins, celle-là. Le comte d’Esbignabrougne s’y intéresse pour cinquante mille francs, monsieur Possute aussi. Qu’en penses-tu ?

Au même moment, un jeune homme entra, dont on ne distingua d’abord que le nez, un nez en forme de bosse de chameau, gros, long, rouge, énorme, un nez pouvant contenir un tombereau de roupie. À distances égales de ce nez, s’épanouissaient des oreilles étroites qui avaient l’air de vouloir se détacher de la tête. Pas de moustache ni de barbe. Les incisives tombées donnaient à sa bouche l’aspect d’un museau de cobaye édenté, et quand il parlait, le nez se ratatinait à l’instar d’une grimace. Il gesticulait précieusement, l’index toujours levé, et sa mise était très négligée.

Et il expliqua son plan.

— Il me faut cent cinquante mille francs, pas un sou de moins. L’extraction de l’or dans les pierres meulières de Paris est une des plus plus belles conceptions de l’esprit humain. Mais voilà, il faudra peut-être dépenser cent francs de main-d’œuvre pour recueillir un centime d’or. Plus tard, l’affaire ira toute seule. Je vous assure qu’elle ira toute seule. Cette certitude est basée sur les analyses de la Chimie, qui sont indiscutables. Voici, d’ailleurs, le rapport de l’Académie des sciences de Copenhague, en date du 17 mars 1801. C’est écrit en danois, voulez-vous que je vous le traduise ?

Mauri intervint. Il avait saisi. En sa qualité d’ingénieur, il appuya les déclarations de l’homme au nez de chameau. Certainement, qu’il y avait de l’or dans les pierres meulières de Paris. Pas beaucoup, peut-être, mais un peu, certainement.

— Vous avez là une idée épatante, monsieur.

— Oui, répliqua-t-il, très épatante. Moi, j’ai toujours essayé de mettre en pratique le principe suivant : Vivre et gagner de l’argent en ne risquant rien et en travaillant le moins possible. Notez bien que je ne vous pousse pas à tous intéresser à mon affaire ; j’ai une idée, je vous la communique ; si elle vous paraît bonne, et que vous y engagiez des capitaux, nous faisons un échange et nous sommes quittes. Vous risquez, c’est au petit bonheur, tant pis si vous perdez. Il est bien évident, n’est-ce pas, que vous ne perdrez rien. Le comte d’Esbignabrougne, qui est un malin, a dû faire virer sept cent soixante-dix-sept fois sa pensée dans son cerveau avant de se décider. Maintenant, voyez et jugez. Je suis venu, madame, parce que vous m’aviez parlé de votre fils que vous désiriez consulter auparavant. Mais, au fait, ce doit-être monsieur, que j’ai connu en pension chez les frères de Juilly.

— Jardisse !

— Noirof !

En effet, c’était deux amis de pension. Jardisse, un raté, après avoir tâté de la médecine, s’était lancé dans le commerce d’antiquités, où il avait mangé une centaine de mille francs en noces et en voyages. Puis il avait fermé boutique, une pauvre petite boutique humide de la rue Jacob, pour essayer autre chose. Sa famille dont il ne portait que les défroques hors d’usage, lui coupait les vivres. En lisant dans les journaux les annonces de mariage et les boniments des financiers véreux, il songea à exploiter la bêtise humaine. Comme la Bêtise est éternelle, il y aura toujours moyen de l’exploiter. Le Créateur, s’il y en a un, commit une lacune lorsqu’il tira du néant le premier homme et la première femme : il oublia de ne pas les créer à son image. De sorte qu’il s’est condamné lui-même à avoir continuellement sous les yeux la photographie de sa propre image : des gens bêtes. Le bon Dieu est un homme trop haut placé pour qu’on essaye de lui poser des lapins ; autrement, ça prendrait sûrement. Mais puisqu’il est inabordable, il faut bien se rabattre sur ses créatures. Ainsi raisonna Jardisse. L’or du pavé de Paris lui offrit un terrain propice. Et madame de Noirof y fourra cinquante mille francs.


LA MALADIE DU CŒUR
1 acte, en prose.


Personnages : Mme de NOIROF. — MAURI de NOIROF, son fils.

(La scène se passe rue de Presbourg, au rond-point de l’Arc de Triomphe. — Intérieur bourgeois. — Temps superbe. — Les arbres sont en fleurs).


elle

Tu m’approuves ?


lui

Je te crois. Tu vas décupler ta galette.


elle, vexée.

Galette !


lui

En argot, cela veut dire argent.


elle

Je le savais. Emploie donc d’autres expressions. Qu’est-ce que tu as que tu remues comme ça ?


lui

Il y a que j’ai quelque chose à te dire et que je ne me rappelle plus quoi.


elle

Enfin, tu trouves comme moi, n’est-ce pas, que l’idée de M. Jardisse est superbe ?


lui

Oh, parfaitement ; mais il faut prendre garde : c’est une canaille.


elle

Tant mieux. Et toi, mon ami, à quoi t’es-tu décidé ?


lui

Voilà un maronnier superbe, regarde donc !


elle

Oui, c’est un…


lui

Oh, aimer ça !


elle, interloquée.

Eh bien ? (Elle ouvre des yeux très grands, aussi vagues que des terrains.)


lui

Je suis loufoc, je voudrais être amoureux de la matière. (En ce moment, il se trémousse, fouille dans une poche de derrière, en retire le morceau de brique.) Voilà ce qui me gênait. Ah, sapristi ! Je me rappelle. Sais-tu ce que je voudrais bien ?


elle

Quoi ?


lui

Me marier. J’ai des idées de mariage depuis ce matin. Je voudrais épouser quelque chose qui ne soit pas un être humain.


elle

Un tombereau ?


lui

Non, on ne se marie pas avec un tombereau. Un arbre, par exemple, comme ce maronnier. Oh, coucher avec un arbre ! Le rendre enceint ! Avoir des enfants avec lui !


elle, placidement.

Et assister tranquillement avec lui à un five o’clock chez le président de la République ?


lui

Tu plaisantes ? Ai-je demandé à vivre ? M’a-t-on consulté avant de me mettre au monde ? Non, n’est-ce pas ? Alors, si j’existe, c’est malgré moi, et si j’existe, est-ce que je suis obligé de me soumettre aux lois que le bétail humain s’est imposées, sans me demander mon consentement ? Dois-je faire comme tout le monde ? Tu parles d’épouser un arbre ! Certainement, que j’épouserais un arbre.


elle

Il faudrait pour cela que les parents n’y missent aucun empêchement.


lui

Au besoin, je ferais les sommations respectueuses. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, que je me déshabille, que je t’ouvre mon cœur, que je le mette à poils devant toi ? Le monde est abruti. Il n’y a que nous deux qui nous comprenions : épousons-nous ?


elle

Non, tu es trop bête. Si j’ai consenti à un collage légal avec monsieur ton père, c’est parce que je lui avais reconnu des qualités qui te manquent.


lui

Je t’en prie, épousons-nous. Oh, aimer sa sainte garce de mère ! Coucher avec elle ! La rendre enceinte !


elle

Enfant, va !


lui

Alors, quoi ? Toutes les femmes me dégoûtent, excepté toi. Les jeunes filles de quinze à trente ans me dégoûtent aussi. — Les gamines de sept à quinze ans sont trop roublardes. — Veux-tu me mettre en relations avec une gosse de trois à cinq ans ?


elle

Un petit garçon de deux jours ne serait-il pas préférable !


lui

Ne blasphème pas.


elle

Si l’on sténographiait notre conversation, on crierait au scandale.


lui

Tu as des idées larges, c’est plaisir de causer avec toi. Sur mille femmes, on n’en trouverait pas une comme toi. J’ai reconnu ta supériorité, je vais mettre des gants crème non fouettée et te demander en mariage.


elle

Mais, imbécile, tu sais bien que les lois s’y opposent.


lui

Je m’y attendais, naturellement. Eh bien, donne-moi une femme.


elle

Laquelle ? Est-ce que tu te figures qu’on se marie comme ça, au triple galop ?


lui

Oui. Il me faut une femme tout de suite. Tu nous marieras à la Reclus. Après cela, on n’y pensera plus.

(Elle cherche un instant, la main sur les yeux. Lui, contemple son morceau de brique.)


elle

Fanny Pompeux ?


lui

Non. Elle est trop maigre. Et puis, elle lance des postillons en parlant.


elle

Sophie Puceau ?


lui

Non plus. Elle a une mauvaise haleine.


elle

Claire Noir !


lui

Trop boulotte !


elle

Boulotte ?


lui

Trop grosse, quoi. J’ai horreur des femmes grosses.


elle

Pourquoi ?


lui

Et des maigres aussi.


elle

Mais pourquoi ?


lui

Les grosses vont trop souvent où tu sais, et les maigres pas assez.


elle

Trop souvent où ?


lui

Il faut donc te mettre les points sur les i ?


elle

Je ne comprends pas.


lui

Tu as déjà vu des femmes grosses, très grosses. Tu les as vues marcher. Leurs derrières remuent comme des paquets de gélatine. Pourquoi ?


elle

Est-ce que je sais ?


lui

Parce que ces femmes-là sont remplies de matière fécale…


elle

Oh !


lui

…et de borborygmes. Elles sont gonflées par les borborygmes. Elles vessent à propos de rien.


elle

Qu’est-ce que tu en sais ?


lui

J’en ai l’intime conviction. Eh bien, cela doit être désagréable. — Quant aux maigres, c’est tout le contraire : elle n’ont rien dans le ventre. Lorsqu’elles vont à la garde-robe — et elles n’y vont que tous les quatre ou cinq ou six ou sept ou huit jours, — elles y déposent péniblement quelques petites crottes noires, sèches et dures, qui tombent une à une comme des balles de fusil, sans fracas. Et si tu étais homme, tu passerais ton existence avec une femme comme ça ! Jamais de la vie. Il me faut un juste milieu.


elle, ravie.

Quel homme ! On te choisira ça, petit chameau. Tu es quand même un homme mal élevé.


lui

C’est juste, mais à qui la faute ?


elle

À nous, évidemment. Aujourd’hui, les enfants sont éduqués d’une façon ridicule ; on leur cache la vie, et quand ils commencent à l’entrevoir, ils sont guindés et ne connaissent rien. Il faudrait abolir les préjugés ; nous en souffrons tous. Tiens, moi qui te parle, lorsque je me suis mariée, j’ignorais l’homme. Eh bien, cela est stupide. Dès l’âge de douze ans, les petits garçons et les petites filles devraient avoir des rapports intimes entre eux. Tout cela, naturellement, est subordonné au climat. Les enfants nés sous un ciel chaud, comme l’Espagne, par exemple, devraient se connaître à sept ou huit ans. Ceux qui couvent sous l’équateur devraient se connaître dans les seins de leurs mères.


lui

Nom de Dieu, maman, tu es une fameuse bougresse !


elle, candidement.

Ne m’emmerde pas, Mauri. Tu m’as parlé tout-à-l’heure du défaut des femmes qui vont à la garde-robe ; c’est mal, on ne remue pas ces choses-là. (Une pause de quinze à dix-sept secondes.) Après tout, tu as raison ; les meilleures choses retournent à la matière. Les plus belles femmes ne sont composées, chimiquement parlant, que de quintessence de matière fécale.


lui

Parfaitement, et cela a même fait l’objet d’une correspondance vraiment remarquable entre la duchesse d’Orléans et l’électrice de Saxe. Je vas te lire ça. (Il entre dans sa chambre et en rapporte un volume. Il lit.)


La Duchesse d’Orléans à l’Électrice de Saxe[1].

« Fontainebleau, 9 octobre 1694.

» Vous êtes bien heureuse d’aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de soûl. Nous n’en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n’y a point de frotoir aux maisons du côté de la forêt. J’ai le malheur d’en habiter une, et par conséquent, le chagrin d’aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j’aime à chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses ; vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et que si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l’eau. Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons ; je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier, ne pût chier, lui et toute sa race, qu’à coups de bâton. Comment, mordi ! qu’il faille qu’on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde, qu’il vous prenne envie de chier, il vous faut aller chier. Soyez avec une jolie fille, une femme qui vous plaise, qu’il vous prenne envie de chier, il vous faut aller chier ou crever. Ah ! maudit chier, je ne sache point de plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre, vous vous récriez : Ah ! que cela serait joli si cela ne chiait pas ! Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats, aux gardes, à des porteurs de chaises et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d’ordres chient, les curés et les vicaires chient. Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens, car enfin, on chie en l’air, on chie sur la terre, on chie dans la mer, tout l’univers est rempli de chieurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons gros comme vous, madame. Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde ; tous les mets les plus délicats, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les perdrix, les jambons, les faisans, tout n’est que pour faire de la merde mâchée, etc. »


Réponse de l’Électrice.

« Hanovre, 31 octobre 1694.

» C’est un plaisant raisonnement de merde que celui que vous faites sur le sujet de chier, et il paraît bien que vous ne connaissez guère les plaisirs, puisque vous ignorez celui qu’il y a à chier ; c’est le plus grand de vos malheurs. Il faut n’avoir chié de sa vie, pour n’avoir senti le plaisir qu’il y a de chier ; car l’on peut dire que de toutes les nécessités à quoi la nature nous a assujettis, celle de chier est la plus agréable. On voit peu de personnes qui chient qui ne trouvent que leur étron sent bon ; la plupart des maladies ne nous viennent que par faute de chier, et les médecins ne nous guérissent qu’à force de nous faire chier, et qui mieux chie, plus tôt guérit. On peut dire même que l’on ne mange que pour chier, et tout de même qu’on ne chie que pour manger, et si la viande fait la merde, il est vrai de dire que la merde fait la viande, puisque les cochons les plus délicats sont ceux qui mangent le plus de merde. Est-ce que dans les tables les plus délicates, la merde n’est pas servie en ragoût ? Ne fait-on pas des rôties de la merde de bécasses, des bécassines, d’alouettes et d’autres oiseaux, laquelle merde on sert à l’entremets pour réveiller l’appétit ? Les boudins, les andouilles et les saucisses, ne sont-ce pas des ragoûts dans des sacs à merde ? La terre ne devientrait-elle pas stérile si on ne chiait pas, ne produisant les mets les plus nécessaires et les plus délicats qu’à force d’étrons et de merde ? étant encore vrai que quiconque peut chier sur son champ ne va point chier sur celui d’autrui. Les plus belles femmes sont celles qui chient le mieux ; celles qui ne chient pas deviennent sèches et maigres, par conséquent laides. Les plus beaux teints ne s’entretiennent que par de fréquents lavements qui font chier ; c’est donc à la merde que nous avons l’obligation de la beauté. Les médecins ne font point de plus savantes dissertations que sur la merde des malades ; n’ont-ils pas fait venir de l’Inde une infinité de drogues qui ne servent qu’à faire de la merde ? Il entre de la merde dans les pommades ou les fards les plus exquis. Sans la merde des fouines, des civettes et des autres animaux, ne serions-nous pas privés des plus fortes et meilleures odeurs ? Les enfants qui chient le plus dans leurs maillots sont les plus blancs et les plus potelés. La merde entre dans quantité de remèdes et particulièrement pour la brûlure. Devenez donc d’accord que chier est la plus belle, la plus utile et la plus agréable chose du monde. Quand vous ne chiez pas, vous vous sentez pesante, dégoûtée et de mauvaise humeur. Si vous chiez, vous devenez légère, gaie et de bon appétit. Manger et chier, chier et manger, ce sont des actions qui se suivent et se succèdent les unes aux autres, et l’on peut dire que l’on ne mange que pour chier, comme on ne chie que pour manger. Vous étiez de bien mauvaise humeur quand vous avez tant déclamé contre le chier ; je n’en saurais donner la raison, sinon qu’assurément votre aiguillette s’étant nouée à deux nœuds, vous aviez chié dans vos chausses. Enfin, vous avez la liberté de chier partout quand l’envie vous en prend, vous n’avez d’égard pour personne ; le plaisir qu’on se procure en chiant vous chatouille si fort que, sans égard au lieu où vous vous trouvez, vous chiez dans les places publiques, vous chiez devant la porte d’autrui, sans vous mettre en peine s’il le trouve bon ou non, et, marque que ce plaisir est pour le chieur moins honteux que pour ceux qui le voient chier, c’est en effet que la commodité et le plaisir ne sont que pour le chieur. J’espère qu’à présent vous vous dédirez d’avoir voulu mettre le chier en si mauvaise odeur, et que vous demeurerez d’accord qu’on aimerait autant ne point vivre que de ne point chier.


lui

C’est crânement dit ça, ou je ne m’y connais plus !


elle

Résumons-nous. Tu veux te marier. Et ta position ?


lui

Eh bien, je m’associe avec le directeur de la librairie du Marais. Je l’ai vu, il lui faut cent mille francs. Cela me fera une occupation très agréable. Je n’y connais rien, mais le directeur est un homme herculéen. Il dirigera, je financerai, tout marchera comme sur des roulettes. Après quoi, je me marierai. Si ma femme me déplaît……


elle

Oui, mon enfant.

(La conversation tombe.)

III

Grand, maigre, la barbe en pointe, les yeux noirs, le cou enserré dans un faux col à la mode, toujours mis avec une extrême recherche, Mauri de Noirof réalisait le type le plus parfait de l’homme du monde. Il en imposait par sa profonde urbanité qui se manifestait dans les moindres circonstances de la vie. Le soir, quand une cocotte de bas étage, de très bas étage, de fort bas étage, lui faisait pst ! pst ! en lui roulant des yeux de merlan frit et en lui offrant son corps en location pour une minute ou une heure ou un jour ou une semaine ou un mois ; le soir, quand un petit garçon rose et joufflu ou quand un monsieur élégant et poudré le frôlait d’une façon non équivoque, Mauri s’excusait en termes courtois et saluait avec une grâce exquise les chercheurs d’amour. Quand il entrait dans un chalet de nécessité, il se découvrait pendant tout le temps qu’il y restait ; la chose faite, il payait, donnait un sou de pourboire à la patronne, rarement deux, jamais trois, le chapeau à la main, s’inclinait avec un sourire, et vidait les lieux de telle façon qu’il avait encore l’air respectueux par derrière.

Le matin où il gravit pour la première fois l’escalier solennel qui conduisait à l’appartement du directeur de la librairie du Marais, il eut une secousse : il fut persuadé qu’il venait là depuis longtemps, que rien n’était nouveau pour lui dans cette vieille maison Louis XIII, qu’il en connaissait les sculptures, les panneaux, les diverses particularités, ainsi que les habitants. Il dit au directeur : « Je vous connais, je vous ai vu, c’est un éblouissement, je connais votre femme, ainsi que vos employés ; depuis toujours, je sais qu’il y a là un calendrier, ainsi qu’une branche de buis là, dans le coin ; je vous assure que ce canapé usé m’est familier. Suis-je fou ? Ou l’êtes-vous ? » Le versement des cent mille francs ainsi que la rédaction de l’acte d’association avait été fait chez le notaire de la famille, la veille. Mauri ressentait un froid dans la tête, un froid qui lui glaçait le cerveau. Il fut étonné de l’ahurissement du directeur, de sa femme et du personnel. Des épreuves encombraient une table, il les parcourut, et bien qu’il ne connût aucun signe de correction typographique, il signala par un déléatur une lettre en trop dans un mot. Il se leva, discuta l’opportunité des publications en préparation, et s’écria : « C’est un métier très facile, je vous laisse, j’ai autre chose à faire. » Le froid de la tête s’accentuait. Il traversa la place des Vosges, et se donna des coups de canne dans les jambes, en se demandant si tous les habitants de la terre lui ressemblaient. Sa salive était sucrée, il l’avalait avec délices, et le quadrilatère de l’ancienne place royale s’effaçait derrière une gaze jaune, mouvante ; et il n’y avait plus de ciel, la terre prenait des tons d’un bleu intense, en alternance avec d’autres violets, puis verts ; les feuilles des arbres étaient indigotes, leurs troncs, rouges, d’un rouge éblouissant ; l’air avait la couleur orange ; et subitement, tout cela fut pris d’un tremblement rapide, il vit blanc. Il se reconnut. De nouveau, sa tête se vida. Il ne pensa plus, et poursuivit tout droit sa route.

Il se sentit tiré par la manche de sa redingote.

— Tu ne me reconnais pas ?

Il la regardait interrogativement.

— Mais tu sais bien, au 34, boulevard Montrouge… J’en suis sortie pour entrer au ballet de l’Éden. Nous déjeunons ensemble, pas ?

Peu jolie. Un timbre de voix clair, magnifique. Des cheveux noirs trop touffus. Un corps impeccable de forme. Une démarche nette, en dehors, lascive. Bien chaussée, des dessous propres, un parfum de femme honnête s’en dégageant. Elle lui prit le bras, et d’un ton heureux :

— Te rappelles-tu ?

Non, il ne se rappelait pas. Un leitmotif de la Walkyrie le préoccupa, et en essayant de le chanter, il fredonna une valse de Bullier. Encore malade ? Il lui dit :

— Je voudrais bien savoir, madame, comment il se fait que nous nous trouvions précisément ici, à onze heures vingt-sept minutes du matin.

— Mais tu m’y avais donné rendez-vous. Tu m’avais dit avant-hier : Sois-là. J’y suis. Voilà tout.

— Le fait est crevant. Ma parole, le monde n’est peuplé que de fous. Et il ajouta : que de fous, que de fous. Comment t’appelles-tu ?

— Mais la Pondeuse, pardi ! Tu sais, si ça t’embête que je sois venue !… Tu fais semblant de ne pas me reconnaître…

— La Pondeuse ! Quel sobriquet grotesque ! La Pondeuse est une femme qui doit pondre quelque chose. Qu’est-ce que tu ponds ?

— Je ne ponds rien. Je t’ai expliqué l’autre jour pourquoi l’on m’a baptisée de ce nom-là.

Et elle recommença l’historique. Joueuse invétérée, elle suivait assidûment les courses, et y risquait tout son argent. Pendant longtemps, elle vécut, ainsi, des bénéfices réalisés sur les hippodromes, gagnant cinq cents francs aujourd’hui, en perdant quatre cents le lendemain. Mais, la balance penchait toujours, en fin de compte, en faveur des bénéfices. Lorsqu’elle apparaissait au pesage, les amateurs de chevaux, les jeunes et vieux amateurs de chevaux s’écriaient : « Voilà la ponteuse ; sur quel cheval va-t-elle ponter ? » Et elle pontait presque toujours sûrement. Par corruption, on avait prononcé un jour le mot pondeuse, et le mot était resté. Elle avait un frère, un gredin qui lui vola, une nuit, tout son avoir, une dizaine de mille francs mis de côté. Brusquement ruinée, elle ne put se résoudre à travailler, et comme elle avait des principes, elle entra dans un bordel. Elle y séjourna peu de temps, une semaine à peine. La veille du jour où Mauri y fit son apprentissage, la maison reçut la visite d’un magistrat, sportman accompli, qui connaissait la Pondeuse, et qui casqua pour obtenir son élargissement.

— Enfin, me voilà sauvée. J’ai reloué ce matin mon logement de la rue Monge. Tu viendras me voir, n’est-ce pas ? tu verras comme c’est gentil. Je te donnerai du chocolat le matin, le chocolat du Planteur. Le mot est de Forain. C’est fort, hein ?

L’autre répondit :

— Il est bien fâcheux que l’on n’aie pas encore trouvé le moyen d’abréger le langage. Pourquoi ne prononcerait-on pas seulement la première syllabe des mots pour aller plus vite ? Nous en recauserons tout à l’heure.

— Est-ce que je te parle de ça ?

— Ah, oui, l’Éden, je me souviens. Alors, tu connais la danse ? Ferme ça. Je voudrais bien voir une vache se promener avec des pattes de bois sur un fil de fer tendu à cinq cents mètres de hauteur, entre Paris et Marseille.

— Mais il est fou, ma parole ; il est gaga ! Tu es gaga ? Es-tu saoul ?

Et elle lui passait la main dans la barbe, amoureusement. Ils marchaient au pas accéléré, ils ressemblaient aux héros de la Fuite en Égypte. Il disait :

— Rien n’est beau comme de marcher rapidement ; tout homme devrait avoir une locomotive dans chaque jambe, un tender dans le derrière, et des roues sous les pieds.

Ils longèrent la halle aux vins, et gagnèrent la rue du Cardinal-Lemoine où Mauri connaissait un petit restaurant tenu par un gros bonhomme qui ne fumait jamais. On l’appelait le père La Soupe. Toute la jeunesse du quartier latin n’accourait pas chez lui, parce que sa maison était trop petite. Une double porte donnait accès à une manière d’antichambre séparée de la première salle à manger par une cloison surmontée de balustres, et cette cloison était percée de deux petites fenêtres en verre dépoli ; ces deux petites fenêtres donnaient à la cloison un air de grande distinction. La cloison avait un air de grande distinction avec ses deux fenêtres en verre dépoli. Quand on entrait, il fallait remiser son chapeau et sa canne ou son parapluie ou son ombrelle dans un placard ad hoc. Et l’on s’asseyait à une table où jamais une nappe ne s’étendait ; les tables et le parquet étaient cirés ; les bougies remplaçaient le gaz ; une ardoise banale servait de carte ; il fallait y déchiffrer la nomenclature des plats écrite au crayon, en abrégé. L’on mangeait très bien, à bon marché ; le patron servait la moutarde lui-même, et il refusait de la nourriture quand il jugeait que les clients étaient assez rassasiés. Il y avait, aux murs, accrochées dans un désordre voulu et sans art, de très mauvaises peintures ; l’heure était annoncée par des horloges-coucou, et une tourterelle apprivoisée voletait d’une pièce à l’autre, en crottant dans les plats. À peine assise, la Pondeuse s’écria :

— Tiens, Francisque Sarcey !

Le père La Soupe lui ressemblait d’une manière frappante. Il se rengorgea et fut très impoli. Il déclara qu’il lui était pénible de se voir comparé à un critique littéraire, mais il mentait, car il ressentait une véritable joie chaque fois qu’on faisait allusion à son sosie Il parlait accélérément, prononçait plusieurs mots à la fois, en les remuant dans la bouche comme on fait sauter sauter une friture de goujons dans la poêle, et les mots sortaient au petit bonheur, l’un avant l’autre, ou simultanément, ou dans leur ordre. Une lumière jaillit dans le cerveau de Mauri, et se penchant vers sa compagne :

— Qu’est-ce que je te disais !

— Rien, répondit l’autre qui n’y était pas. Cet entre-côtes est délicieux. J’en reprends un.

— Il faut convenir tout de même que l’homme est bien bête d’inviter une femme à manger. Cela ne fait pas avancer d’un pas la question sociale. Et puis, tu m’interromps ; je ne sais plus ce que je voulais dire.

Après une minute de silence :

— As-tu de la mémoire ? Oui, cela se voit. Tâche donc de me répéter tout ce que je t’ai dit ce matin. Je n’exige pas le mot à mot, les grandes lignes de la conversation suffisent.

— Les grandes lignes… Est-il gentil, avec ses grandes lignes ! Ah oui, mon chéri, tu peux le vanter d’en avoir une dans le plafond. Alors, tu veux les grandes lignes. Voyons : la vache en l’air, je ne vois que ça qui puisse être choisi comme une grande ligne.

— J’entrevois dans l’imagination de vastes projets à exécuter. Je t’assure que j’ai peur de la vie. Les gens heureux sont les ratés.

— Mange donc, cela vaudra mieux.

Mais il ne mangeait pas. Il avait renversé la carafe d’eau, mis du poivre dans son vin, et s’apprêtait à allumer une cigarette, lorsque La Soupe lui coula doucement dans l’oreille, d’un ton impératif : On ne fume pas ici, le tabac nous dérange. Mauri avait compris : On n’fu’ci l’ta n’d’ange, et, resaisissant une pensée fugitive, il demanda à la Pondeuse :

— Suis-moi bien, je la tiens, cette fois. Tu m’écoutes : L’hipp s’app diff. Comprends-tu ?

— Rien du tout.

— Cela veut dire : l’hippopotame s’apprivoise difficilement. C’est très compréhensible. On pourrait de la sorte abréger tous les mots et imprimer à la conversation un mouvement de rotation qui ferait très bien à une époque où l’on est pressé de naître, de vivre et de mourir. L’hipp s’app diff.

— Et comment abrégerais-tu ceci : le ciel n’est pas plus pur que le fond de mon cœur ?

— Aux mots d’une syllabe, évidemment mon système ne peut s’appliquer. D’ailleurs, je creuserai la question.

Et pendant deux longs jours, il piocha fiévreusement les ouvrages de de Brosses, B. Tylor, Herbert Spencer ; il remonta à l’origine du langage, à la formation des premiers vocables, étudia ou plutôt essaya d’étudier la relation existant entre les interjections et les mots imitatifs des différents peuples ; il fut heureux de découvrir que les japonais appelaient leurs mères caca et que, primitivement, l’homme émettait de simples cris pour traduire ses émotions, comme le chimpanzé. Il en conclut banalement que le genre humain n’est qu’une famille de singes civilisés.

Il s’était loué un petit appartement à un cinquième de la rue Campagne-Première. De son cabinet de travail, il plongeait dans le dépôt des voitures de place, un vaste immeuble avec cour intérieure dans laquelle, le matin, vers cinq heures, on n’apercevait que les dessus des fiacres soigneusement alignés. Ceux-ci étaient compacts, ils se touchaient presque, les brancards relevés ; et quand, après le nettoyage, on les remuait pour l’attelage, ils ressemblaient, vus de haut, à de grosses punaises ou à de gros crabes noirs en grouillance.

Un jour, Mauri remarqua un cocher qui le saluait en agitant son mouchoir ; le lendemain, le même manège recommença ; à l’aide de jumelles, Noirof reconnut Pancrace. Il descendit en hâte, car Pancrace lui était sympathique ; il faillit se faire écraser à la porte du dépôt par un omnibus du chemin de fer, et s’aventura dans le dédale des véhicules. La cour puait l’urine et le crottin dans lesquels on piétinait ; d’abord, l’odeur prenait à la gorge, mais elle paraissait exquise quand on y était habitué, et l’imagination aidant, donnait l’illusion d’un patchouli musqué, ou d’un musc patchouliqué ; ou plutôt, donnait l’illusion de l’odeur d’une femme du demi-monde esquintée par les luttes de l’amour et fraîchement imprégnée des multiples senteurs de son boudoir ; ou mieux encore, donnait l’illusion de l’odeur d’une femme très honnête, célibataire, vierge, jalouse, méchante, fumant du tabac d’Orient et mettant de l’eau de Cologne et du lubin dans son linge. Dès que Pancrace aperçut Mauri, il leva les bras en croix et accourut vers lui :

— Vous ne lisez donc pas les journaux ? On n’y parle que de votre disparition depuis trois jours. Il paraît que vous êtes perdu ! Qu’est-ce que vous devenez ?

— Ah, mon cher, les affaires, les affaires ! Je ne fais rien, je traverse une période d’incubation. Je me couve. — Dites-moi donc, j’ai fort envie de louer un coupé à l’année…

— Gardez-vous en bien, interrompit l’autre dans la prunelle vert-épinard duquel se dressait déjà le fantôme de Pourboire-Agonisant, le coupé à l’année est une supercherie. Prenez-moi plutôt à votre service ; la guimbarde est bonne, et la bête aussi. Je connais Paris par cœur, et il est fort rare qu’un accident m’arrive. Depuis que j’exerce, j’ai seulement écrabouillé six chiens, trois femmes, deux hommes et quatre petits enfants à la mamelle. Vous voyez que c’est peu étant donné la population du globe terrestre.

Mauri caressait le cheval de Pancrace et lui ouvrait la bouche pour voir son âge. Il dit :

— Quel dommage que l’on ne puisse pas, de cette façon, connaître l’âge des femmes ! Il suffirait de les faire bailler !

— Ah, le gonze poilu, il est rien rigougnard ! s’écria un cocher qui attelait derrière lui.

— Si nous jouions un zanzi ?

Chez le chand de vin du coin, ils firent rouler les dés sur le zinc. Mauri, qui avait horreur du vin, payait, sans boire, d’interminables tournées aux cochers et palefreniers qui lui tapaient sur le ventre ; ils étaient là une quinzaine au moins, se mettant en train par des répétitions de petit blanc, fumant, en se dandinant, des cigares de deux sous, toujours sur le compte du gonze poilu, ainsi qu’ils appelaient Mauri. Celui-ci, levé au pied levé, tout dépoitraillé, arborait une chemise de nuit en soie rouge couleur joue de jeune fille sage surprise par un sergot à renouer sa jarretière dans un endroit public, un pantalon de velours noir et une jaquette blanche. Un peu égaré parmi ce monde étrange, il se cramponnait au bras de Pancrace qui se saoûlait peu à peu. À son dixième verre, Pancrace eut une idée lumineuse, il proposa de faire venir un joueur d’accordéon et de pincer un rigodon tous ensemble. À six heures du matin, cela serait rigolo. Tout le monde approuva. Mais on ne trouva pas de musicien. Alors, du groupe des buveurs, se détacha un petit homme très laid, à la gueule de travers, un artiste en taloches. Il était l’inventeur d’une musique spéciale, il interprétait n’importe quel morceau d’opéra en se frappant de grands coups sur les joues. Celles-ci, à force d’être battues, étaient devenues blettes et bleues, en raison des tuméfactions qui n’avaient pas le temps de se guérir ; et quand le vieux bonhomme leur envoyait des horions formidables, il semblait qu’elles allaient se détacher. Il obtint un succès fou. Il joua l’air du Pied qui remue ainsi qu’une valse portant un titre fabuleux : De l’influence des courants d’air sur le mouvement rotatoire des gallinacés.

On avait reculé les tables et les chaises contre le mur ; le musicien était monté sur un petit banc de dame, il s’y maintenait difficilement en équilibre, ce qui lui donnait l’attitude d’un poussah ; les compagnons du fouet gigottaient, ils ne dansaient pas en mesure, et faisaient un vacarme stupéfiant avec leurs grosses bottes, leurs sabots, et leurs voix faussées par l’effet d’une ivresse improvisée. Tous ces gens-là se donnaient beaucoup de peine pour se persuader qu’ils ne s’embêtaient pas. Et comme ils crevaient de faim, ils se firent servir à déjeuner, pas grand chose, du poulet, du bœuf froid, et du fromage. Quelqu’un prononça le mot de champagne, et Noirof en commanda tout de suite. Il changea d’accoutrement avec Pancrace ; en un clin d’œil, il fut métamorphosé en cocher, et le succès qu’il obtint ainsi lui procura un délicieux gargouillis dans le cœur. Tout à coup, trois femmes firent irruption dans la salle ; c’était la Pondeuse avec deux de ses amies, qui avaient vadrouillé toute la nuit à Montrouge. Elles apportaient, attaché par une ficelle, un vieux chat crevé, puant, glaireux, véreux, trouvé dans un ruisseau à trois heures ou plutôt à trois heures dix-huit minutes du matin. Les femmes étaient pochardes, et pour s’amuser, faisaient mine de vouloir lancer le chat à la tête de quelqu’un ; et la plaisanterie était très goûtée par tout le monde.

— Qu’on le mette en gibelotte, il est faisandé à point !

Mais le vieux, l’artiste en giffles, protesta ; il valait mieux le manger cru. Lorsqu’on lui demanda le morceau qu’il préférait, il répondit, d’une voix aussi blette que ses joues :

— La partie innommable.

Et comme on croyait à une plaisanterie :

— Parfaitement, la partie innommable ! C’est ce qu’il y a de meilleur dans les bêtes, et surtout dans le chat, et surtout dans le chat crevé, et surtout dans le chat crevé rongé par les vers. Oh, manger ce morceau ! n’en pas manger !

Il fut décidé que l’on jouerait à pile ou face pour voir celle des trois femmes qui procéderait à l’ablation de la chose en question ; une pièce de deux francs fut jetée en l’air, et le sort désigna la Pondeuse. Mais la pièce étant reconnue fausse, on recommença l’épreuve : cette fois encore, ce fut la Pondeuse que le sort choisit. On apporta, sur un plat d’étain, un énorme couteau de boucher, très affilé ; la charogne fut déposée par terre entre quatre chandelles allumées ; on fit cercle autour, les coupes de champagne se levèrent en même temps, tandis qu’un chant pieux fut entonné à l’unisson :


C’est le mois de Marie
C’est le mois le moins laid.


Alors la Pondeuse s’approcha, avec, d’une main, une larme dans les yeux, et le glaive dans l’autre. Il n’y avait rien à couper. Un fer chatricide avait eunuquisé la pauvre bête dès sa plus tendre enfance.

— Que l’on me donne la queue, un bout, un tout petit bout de cinquante centimètres, pas plus.

Et le poussah le dévora, bien qu’il fût plein d’asticots. Un cocher, que cette scène avait rendu malade, dégobilla dans un coin ; son voisin fit comme lui, et en moins de vingt à vingt trois secondes, il y eut un vomissement général chez le marchand de vins. Une odeur de cadavre et de boisson non digérée empua le cabaret. On n’entendait que des hoquets d’ivresse, la chute des liquides non assimilés, et des pets lâchés très inconsciemment. Le patron, la patronne, le garçon et la servante rendaient également, par leurs orifices buccaux, tout ce qu’ils avaient dans l’estomac. Seul, toujours debout sur son petit banc, l’artiste triomphait ; il mâchonnait lentement ; les vers lui dégoulinaient du coin des lèvres, il les rattrapait avec empressement et les remâchait avec amour. Et lorsqu’il eut terminé ce diabolique repas, il régala la société d’un morceau de musique funèbre, un de profundis bien appliqué sur les joues. On fit disparaître le chat, il y eut un moment de détente, chacun se regarda. Mon Dieu, que l’on avait l’air bête ! Pancrace, un peu dégrisé, dit à Noirof :

— Parfaitement, tous les journaux ne parlent que de ça. Il faut aller voir votre mère.

Et ils partirent immédiatement. Noirof, toujours déguisé en cocher, conduisait lui-même un fiacre, le reste de la bande suivait dans quatorze voitures qui brûlaient le pavé. Lorsque ce défilé arriva rue de Presbourg, le quartier fut en émoi, on crut à une descente de justice. Madame de Noirof regardait par la fenêtre et ne reconnut pas d’abord son fils dans le cocher qui gravissait le perron en lui envoyant des baisers. Mais il lui fallut se rendre à l’évidence lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit impétueusement et que le fruit de ses entrailles lui apparut saturé de toute sa splendeur.

— Ah, mon enfant, comme tu pues ! Et cet accoutrement ! Que deviens-tu ? Depuis un mois, tu ne te montres plus. J’ai été inquiète, je me suis adressée à la préfecture. Qu’est-ce que tu es allé faire à Valence ?

— À Valence !

Et elle lui montra un rapport de la préfecture où l’on mentionnait son passage à Valence quinze jours auparavant.

— Et avec une femme, encore ! Et une femme corpulente ! Est-ce Dieu possible ! Toi, si sage !

L’autre protesta, le rapport était faux. Il n’avait pas quitté Paris.

— Tu peux demander à la Pondeuse, elle est justement là. J’ai couché avec elle pendant je ne sais combien de jours ; puis, j’ai couché avec la grande noire, du Marais ; puis, j’ai couché avec Gigitte.

Et il compta sur les doigts : il avait couché avec quatre-vingt-deux femmes, en un mois ! Sa mère ravie, l’écoutait en buvant ses paroles :

— Tu dois faire erreur, Mauri, pense donc, quatre-vingt-deux femmes !

Il recommença ses calculs, et il en trouva quatre-vingt-dix-huit et demie.

— Enfin, dit-il, à cinquante près, je suis d’accord avec moi-même.

Elle lui prit les mains, le regarda dans les yeux, et le repoussa.

— Si tu me trompes, prends garde à toi. Je t’adore, parce que tu ne ressembles en rien aux autres hommes. Tu es un déséquilibré, tu ne comprends pas la supériorité de ton essence. Ressembler au commun des mortels est une ironie. Souviens-toi d’une chose, c’est que la vie n’est qu’une Sensation, et elle doit être une Sensation Extraordinaire. Il n’y a pas d’au-delà. L’âme n’est que le ferment de la matière. Va, tu me troubles. Tu me rends heureuse.

Et elle aussi le troublait ; et elle aussi, le rendait heureux. Leurs regards et leurs âmes se fusionnèrent ; dans le silence de cet appartement rococo, encombré de faux vieux meubles et de fausses nouvelles faïences, une seule chose se sincérisait : la passion secrète qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. Et lorsque Mauri rejoignit son escorte, il fit avec raison cette amère réflexion que la Divinité elle-même, malgré son essence suprême, ne serait jamais l’égale de l’humanité, puisque, en sa qualité de bâtard non reconnu, Dieu ne pouvait se permettre de devenir jamais l’amant de sa mère.

IV

Il y avait fête, ce soir-là, chez le duc de la Croix de Berny. Au bas de chacune des deux cents invitations lancées, on lisait : « L’évêque de Djurdjura sera présent. On dansera. »

L’évêque de Djurdjura, si sympathique aux femmes, aimait à quitter deux ou trois fois par an le ciel inclément de l’Afrique afin devenir se retremper dans quelques petites débauches à Paris. Il défrayait les conversations du monde par sa liaison avec madame Perle, une cocotte de haute marque très influente à la cour chrétienne de Rome et qui était allée à différentes reprises baiser la mule du pape pour obtenir de l’avancement en faveur de son prélat favori. On assurait, au Vatican, que le Saint Père, bien qu’il se brownséquardât, était très affaibli à la fin de chacune des audiences accordées à madame Perle, et ces racontars ne manquaient jamais de distiller un peu de jalousie dans le cœur de l’évêque de Djurdjura.

— Tu me trompes avec Léon XIII !

— Mais tais-toi donc, monseigneur, je déblaye le terrain pour que tu deviennes pape.

L’hôtel du duc de la Croix de Berny, situé boulevard Saint-Germain, est un bâtiment en forme de théâtre ou plutôt de cirque. Par une longue entrée couverte, située dans un jardin, on accède au somptueux escalier qui fut foulé aux pieds par une infinité de majestés, de sires, de reines et de femmes de mauvaise vie. Le premier étage se compose d’une série de salons qui perdent un peu de leur luxe tous les ans, car leur propriétaire, toujours malheureux au jeu, solde ses dettes les plus criardes en abandonnant à ses créanciers quelques tableaux ou meubles de prix. Lorsqu’il y a réception, on bouche les trous ainsi pratiqués au moyen de fleurs et de plantes rares, prêtées par les serres de l’État. Au-dessus des salons, se trouve la salle de spectacle, très vaste, copiée exactement sur celle de l’Alhambra, d’après les documents de la ville de Grenade. Violet-le-Duc et Garnier ont collaboré secrètement à la construction de ce théâtre, un des plus beaux que l’on connaisse. Il a coûté près de huit millions au duc de la Croix de Berny. Le roi de Bavière, son ami, est venu lui-même en essayer un jour l’acoustique et, mécontent, à fait remplacer le plafond, primitivement sculpté, par un autre en or battu. Le plafond mesure vingt-cinq mètres de diamètre. Il est soutenu par quatre piliers d’une seule pièce en marbre noir, incrusté d’or et d’escarboucles. Le parquet n’est qu’une immense glace de Venise ; lorsque les femmes marchent dessus, il ne leur est pas difficile de s’expliquer pourquoi les hommes ont constamment les yeux baissés, ils cherchent à explorer leurs dessous. De chaque côté de la salle, sur des piédestaux en ivoire sculpté, s’alignent des statues que l’on enlève les jours de fête, et les murs sont tapissés d’étoffes en or broché, constellées de rubis. Un salon précède l’entrée du théâtre, il est entouré d’une cymaise qui supporte en temps ordinaire un fouillis de bronzes rares ; on enlève ces bronzes les jours de fête.

Lorsque l’évêque de Djurdjura fit son entrée, une musique invisible entonna la Marseillaise, et une débauche de lumière électrique inonda des groupes de femmes nues qui remplaçaient les bronzes de la cymaise. Elles étaient immobiles comme des marbres. Et de ces corps blancs animés se détachait, par-ci par-là, la note sombre d’un chien ou d’un éléphant vivants, posés chacun sur son socle, aussi immobiles que les femmes, et que le duc avait éduqués spécialement pour ce genre d’exercice. L’étalage de cette chair humaine et animale fut un des clous de la soirée ; elle provoqua un frisson d’admiration générale, et l’évêque en rigola comme une petite folle. Il était soûl, ayant bu outre mesure au dîner de madame Perle, un dîner qui n’avait coûté que la bagatelle de quatre-vingt mille francs pour dix convives. Des ministres, des sénateurs, des aristocrates mâles et femelles, tous d’humeur un peu guillerette, avaient répondu à l’invitation du duc de la Croix de Berny, et c’est avec des mouvements titubatoires qu’ils pénétrèrent dans la salle de spectacle où, de nouveau, sur les piédestaux en ivoire sculpté, se tenaient des statues vivantes. L’évêque tâtait les mollets de l’une d’elles, un très joli modèle du quartier Montparnasse, appelé Philomène. Philomène, peu sérieuse, figurait une diane chasseresse ; lorsqu’elle sentit l’attouchement sacré dont elle était l’objet, elle ne put retenir un éclat de rire fou, et elle fit pipi sur la main de Monseigneur. Au même moment, le superbe danois sur la tête duquel elle s’appuyait leva la queue et commit une crotte monstrueuse. L’évêque bénit ces déjections et s’en alla prendre place au premier rang des fauteuils d’orchestre, au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

Le spectacle se composait d’un opéra inédit en un acte, les Yeux de Desdémone. Un seigneur du Moyen-âge, Burgunde, ayant ouï parler d’une princesse très jolie qui habitait bien loin, bien loin, dans un castel inaccessible, prend la résolution de se mettre en campagne pour l’aller voir. La légende rapporte que tous ceux qui ont fait ce voyage n’en sont jamais revenus ; un seul regard de la princesse produit sur les hommes une mortelle commotion. Mais le diable est apparu à Burgunde, celui-ci lui donne la moitié de son âme, moyennant quoi Satan lui promet de le ramener sain et sauf dans ses terres. Le pacte est signé sur le dos d’un crapaud, en lettres de sang ; ce sang est tiré des veines d’une sorcière de quatre-vingt-dix-neuf ans, qui a trois furoncles à la fesse gauche, trois furoncles à la fesse droite, un nez en forme de truelle, des pieds en forme de doigts, des mains en forme de pieds, et des oreilles en forme de mains. Burgunde part avec le diable, il est gêné de n’être plus qu’à moitié vivant, il s’en repent amèrement.

— La vue de cette princesse vaut mieux que la moitié de la vie, lui objecte Belzébuth.

— Mais je suis à moitié mort, lui réplique Burgunde, et la perspective d’une existence aussi biscornue n’a rien de plaisant.

Ils arrivent au château de la princesse. Le seigneur la regarde, il reconnaît sa femme, une affreuse mégère qui l’a quitté pour se lancer dans une série d’aventures plus amoureuses les unes que les autres, et qui le cocufie sur le champ avec son infernal compagnon. Il s’en revient tout penaud, rencontre le crapaud, l’écrase du pied, et meurt.

Sur ce livret baroque, une dame du monde, musicienne de beaucoup de talent, avait improvisé de très mauvaise musique, et les vers, dus à la plume d’un de nos plus célèbres académiciens, étaient plus médiocres encore ; mais l’intérêt résidait tout entier dans le ballet, interprété par des danseuses toutes nues. Le duc l’avait réglé lui-même, et il s’y était réservé un rôle de coryphée qu’il enleva bancalement. Il apparut en habit rouge avec tutu et jupe de tarlatane jaune parsemée de roses naturelles ; il envoyait des baisers aux quatre points cardinaux ; il souriait comme un homme constipé. Chacun le trouva très inférieur et l’applaudit frénétiquement.

Mauri de Noirof disait à sa mère :

— Elle est très bien, cette petite gonzesse. Elle a paru scandalisée pendant toute la représentation. C’est une personne bien élevée.

— Veux-tu que je te présente ?

— Avec plaisir.

Elle s’appelait Hermine Israël. Les Noirof et les Israël se connaissaient, parce qu’ils se rencontraient depuis longtemps et très souvent chez un marchand d’antiquités de la rue Ferou. Hermine avait vingt-huit ans. Une fille archipotelée, pas belle ni jolie, rouge, brune, les lèvres sensuelles et des yeux d’une douceur d’agneau. Son père, un des plus importants marchands de reconnaissances du Mont de Piété de Paris, était mort, et elle demeurait avec sa mère, dans un petit entresol du boulevard Saint-Germain. Les Israël vivaient sur un pied de cent mille livres de rente.

— Et la petite doit, de plus, hériter de deux ou trois cent mille francs d’une vieille tante, ajouta Madame de Noirof lorsque les autres eurent le dos tourné.

— A-t-elle encore son pucelage, au moins ?

— Ah ! tu comprends bien que je n’y ai pas fourré le nez ! D’ailleurs, le pucelage est une quantité négligeable chez une jeune fille riche.

— Au reste, je te pose là une question très bête ; elle l’a encore, j’ai remarqué ça à l’indéfini de ses yeux, et à l’engorgement de sa voix. Quand une jeune fille regarde et parle mal, c’est qu’elle est encore vierge.

Le monde s’écoulait peu à peu et se répandait dans les salons du premier étage. Seuls, quelques messieurs très vieux et très décorés s’attardaient auprès des statues. L’évêque aborda la mère de Mauri.

— Alors, madame, je puis vous inscrire pour deux cent mille francs ? C’est parfait. Puisque votre fils est ingénieur, qu’il vienne donc voir les filons.

Hermine pensait :

— Il est très distingué, ce jeune homme, mais il louche quand il regarde sa mère !

Et Mauri était devenu rêveur. Appuyé dans un coin de salon, il songeait à la stupidité humaine, à la loi universelle de l’hypocrisie. Tous les invités du duc de la Croix de Berny avaient l’air contents d’eux-mêmes ; cela n’était pas vrai. L’homme véritablement heureux est celui à qui l’on a vidé le cerveau, coupé les jambes, les mains, les oreilles, arraché les yeux, et défoncé le palais. Il ne sent plus, il ne pense plus, il s’animalise, il est hors du monde. Que l’on choisisse une bête humaine, n’importe laquelle ; en la tâtant, on est certain d’y remarquer au moins une tare, et cette tare est l’exhalaison, le produit, le ferment d’une décomposition de la conscience. Le sourire est toujours hideux, parce qu’il est le masque d’une tare. Mauri souffrait, il ressentait des coups de marteau dans la tête, et la proximité de ses semblables le mettait mal à l’aise ; il avait horreur de la foule, le fluide humain lui portait sur les nerfs, il allait partir, lorsque Madame Perle vint le secouer par le bras.

— Eh bien, jeune homme, on s’amuse ferme, n’est-ce pas ? Est-ce que vous auriez encore fumé, par hasard ? Vous savez que l’on danse chez moi tous les samedis. Quand vous n’êtes pas là, rien ne va. Comprenez ?

— J’irai samedi, madame. À propos, dites-moi donc, que signifient les deux cent mille francs auxquels l’évêque faisait allusion, tout à l’heure ?

— Ah, oui, c’est pour la fondation de la basilique de Montmartre.

Cette réponse stupéfia de Noirof. Deux cent mille francs pour la fondation d’une église ! Mais sa mère devenait folle, elle allait se trouver sur la paille. L’accident du chemin de fer avait rapporté quatre cent mille francs, il ne devait plus rester grand chose.

— Il n’en reste plus rien, lui déclara-t-elle lorsqu’ils furent sortis. Je n’ai plus eu de nouvelles de l’homme au nez de chameau, il m’a escroqué cinquante mille francs. Et toi, est-ce que tu fais des affaires avec tes bouquins ?

— Des affaires ? Ma parole, tu as raison, j’avais complètement oublié cette machine-là. J’irai demain. Je fais un nœud à mon mouchoir pour m’en, ressouvenir. Enfin, je suppose que ça marche. Mais pour l’amour de cette vieille taupe d’être suprême qui s’appelle Dieu et qui doit passer son temps à faire des cochonneries avec les femmes qui vont au paradis, comment vas-tu vivre ?

— En te mariant, mon ami. Tu épouseras Hermine, nous pourrons ainsi nous la couler douce.

— Nous la couler douce ! C’est facile à dire, mais il ne faudrait pas tout de même jeter des deux cent mille francs dans toutes les basiliques de France et de Navarre !

— Il ne s’agit pas de basilique, Madame Perle a confondu. L’évêque de Djurdjura monte une affaire colossale, l’exploitation des mines d’argent de Monte-Rubio. Il lui faut trois millions ; il vient d’en trouver quatre. Le surplus, il le donne à la basilique de Montmartre. Cet homme-là est très fort ; il deviendra pape un jour. On a tout à gagner en se montrant aimable avec lui.

Le lendemain, Mauri sonnait à la porte du directeur de la librairie du Marais. La porte resta close. Son associé avait levé le pied en oubliant de laisser son adresse.

Il fut plus heureux chez les Israël. La mère de mademoiselle Hermine le reçut à bras ouverts.

— Elle est absente, mais elle va rentrer. Vous la connaissez, n’est-ce pas ? C’est une si charmante enfant.

Et elle lui montra une broderie exécutée par ses propres mains.

— Elle est travailleuse comme pas deux, comme pas une. Voulez-vous que je vous fasse voir ses ancêtres ?

Et elle le fit passer dans un salon tout plein de peintures qu’elle énuméra avec une fêlure dans la voix. Il y avait des têtes de juifs en masse, des oncles, des grands-pères, des chiens de bisaïeuls, des chevaux de beaux-frères, des chats de nièces. Et elle poussa un soupir profondément émotionnel en s’arrêtant devant une grande toile ovale :

— Voici le portrait de ma fille. Son eau-de-vie est devant elle…

— Son eau-de-vie ?

Oui, c’en était. Lorsque Hermine avait posé, elle souffrait légèrement d’une névralgie, et dans le but de calmer ses douleurs, elle se récurait la bouche avec du cognac. L’artiste n’avait rien oublié ; huit jours durant, il s’était crevé les yeux à reproduire les fils de coton de la robe coloriée de la jeune fille.

— Vous voyez, il y a des fils rouges, bleus, verts et blancs. Les rouges et les verts sont verticaux, les autres sont horizontaux. Le vert passe sous le bleu et sur le blanc ; le blanc passe sous le vert et sur le rouge. C’est frappant de ressemblance. Et de l’air, hein, y en a-t-il !

— Oui, mais ça manque d’embu.

— Vous croyez ?

Hermine entra. Elle aussi, trouva que ça manquait d’embu. Et ce mot leur suggéra l’idée de boire un coup.

Mauri examinait sa future femme. Dieu, qu’elle était grosse ! Jamais il ne se déciderait à en faire sa moitié, lui qui voulait un juste milieu ! Ce qu’une pareille femme devait tenir de place dans la vie d’un homme ! Assise dans son fauteuil, ramassée sur elle-même, elle se fourrait machinalement un doigt potelé dans le nez et en retirait des filaments de roupie qu’elle pétrissait en boulettes. Ensuite, elle mangeait ces boulettes. Mauri en compta dix-sept, qu’elle huma ainsi, à la file, d’une façon charmante. Une femme d’ordre, quoi, qui ne laissait rien perdre. Et elle buvait sec, se versait des rasades de Kummel et de Chartreuse, parce qu’elle ressentait encore un peu de fourmillement à la molaire droite supérieure, ou plutôt inférieure, elle ne savait plus au juste ; enfin, c’était du côté droit. Elle contait sa visite à sa modiste pour un retapage de trottin, puis à son marchand de parapluies, pour un changement de manche à son en-tout-cas. Elle avait le parler un peu gnan gnan. Souvent, lorsqu’elle reprenait sa respiration, elle passait sa langue dehors, comme une petite gamine qui récite une leçon de catéchisme.

Le mariage fut arrêté pour les premiers jours d’octobre. Hermine apporterait en dot sept cent mille francs en billets de banque ; Mauri n’apporterait rien, mais sa mère lui meublerait son appartement et l’on tâcherait, en attendant, de lui trouver quelque chose. D’ailleurs, il devait aller s’assurer de l’existence des filons d’argent à Monte-Rubio. Cela lui ferait toujours une occupation.

V

Une crise nouvelle l’assaillit.

Il eut un jour la vision nette d’une montagne de carpes vivantes, du haut de laquelle il envoyait ses bénédictions à une multitude de crocodiles repus d’êtres humains. Un vœu macabre s’était réalisé : son association avec Dieu, dans le but d’exterminer, par un poison électriquement assimilable, tous les habitants de la terre. Lui seul survivait au décès général, s’enivrant ainsi de l’unique volupté de tout homme qui professe un profond dégoût pour ses semblables : mourir le Dernier.

Il était donc allé voir Dieu. Celui-ci prenait un bain de pieds lorsque Mauri frappa à la porte du paradis.

— Entrez, lui cria-t-on.

Il poussa une porte invisible et tomba dans les bras d’un homme très jeune qui lui dit :

— Mon brave, je t’attendais, je sais pourquoi tu viens. Nous allons leur arranger leur affaire.

— Est-ce que vous êtes le bon Dieu ? lui demanda Mauri.

— Assurément, lui répondit l’autre ; cela t’étonne, n’est-ce pas, de ne pas voir en moi le vieux gâteux ratatiné que se plaisent à représenter les médiocres gravures de vos missels et de vos livres d’heures ? Que veux-tu… Que veux-tu, je me rajeunis quand ça me plaît. Tu permets, n’est-ce pas, que j’ôte le caca qui m’endeuille le gros orteil droit. Je suis à toi dans une minute. Ah ! mon cher, quelle noce je viens de faire avec les séraphines ! une noce qui a duré sept cents ans ! Quelle biturée ! Vous n’avez pas idée de ça, vous autres, vous vivez là-bas comme des pékins. Lorsqu’il vous arrive de godailler une seule nuit, vous avez mal aux cheveux le lendemain.

Après un moment de silence :

— Mon cher, mon paradis est un vrai bordel, je suis désespéré, c’est pire que le théâtre de Bordenave ; autrefois, les Vierges étaient foujours prosternées à mes pieds ; aujourd’hui, elles se fichent de moi, elles me font des queues. Il y en a même qui ne veulent plus coucher avec moi, elles préfèrent des vieux, comme ce cochon de Saint-Pierre et cette fripouille de Jésus-Christ. Encore un qui a mal tourné, Jésus-Christ. Il vieillit abominablement ; c’est un fils ingrat. Je le foutrai un jour à la porte, nom de Moi.

Il continua de bougonner encore pendant quelques instants ; puis, quand il eut fini de se curer les doigts de pied, il prit Mauri par le bras.

— Je vais te montrer quelque chose de bien curieux, c’est une collection d’âmes.

Il détacha de l’espace un panneau qui pouvait mesurer cinq ou six milliards de myriamètres carrés, entièrement taché de petits points noirs, très laids.

— Tu vois, elles se ressemblent toutes. Est-ce assez amusant ! Ce que ça rôtira un jour dans l’enfer ! J’ai sept ou huit cent millions de panneaux semblables entièrement remplis d’âmes damnées. Remarque que tout cela est en ordre, il n’y aura pas de confusion possible plus tard.

Il donna à Mauri une lunette d’approche d’une puissance moyenne, et il lui fit regarder la terre : celle-ci apparaissait comme un fumier grouillant de vermine, comme une boulette de moisissure.

— J’ai commis une grosse sottise en créant votre planète ; elle me donne plus de mal que le reste du Fini. Ah ! vous n’avez pas été malins, vous avez mal conduit votre barque. Votre civilisation est stupide, je vous laisse faire, parce que cela m’amuse, mais voyez donc comme vous êtes bornés ! Vous savez que la multiplicité des lois est un des signes flagrants de la décadence d’un peuple, et vos hommes politiques en créent de nouvelles tous les jours. Et quelle discordance dans vos codes ! Si j’avais peuplé la lune, ses habitants n’auraient pas été aussi cons que vous. L’homme me dégoûte, parce qu’il a tourné trop tôt à la gélatine.

— Mais où est donc l’enfer ? lui demanda Mauri.

— Là-bas, à gauche, à deux quintillions de lieues environ ; veux-tu y venir ?

— Merci bien. Et le purgatoire ?

— Ah, ça, c’est une invention de votre Sainte Mère l’Église. Je puis te le confier, puisque bientôt la seras le seul survivant de ta race. Sais-tu que je te dois une fameuse chandelle, à toi ; j’allais me fourvoyer dans une voie stupide, j’avais promis à la sœur de Jésus-Christ de rigoler avec elle pendant dix mille ans. (Il faut te dire que la sœur de Jésus-Christ est une personne de très bonne famille, un peu bécasse, mais dont on fera quelque chose.) Elle était venue chez moi, nous avions pris la goutte ensemble, et elle m’avait décidé, cette bougresse-là, à devenir son marlou pour une période de deux mille lustres, lorsque je t’ai entendu dire à ta mère, en sortant du bal du duc de la Croix de Berny, que je faisais des saloperies avec les femmes du Ciel. Tu comprends, ça me l’a coupé ! Je n’aime pas qu’on me dise mes vérités.

Une larme, grosse comme mille fois l’Océan, coula de son œil gauche ; une autre larme, grosse comme dix mille fois mille fois l’Océan, coula de son œil droit ; un sanglot, bruyant comme une salve d’ensemble de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf milliards de canons, souleva sa poitrine. Il dit à Mauri :

— Tu m’as ramené dans le chemin de la vertu, tu m’as fait de la peine, c’est le restant du genre humain qui payera les pots cassés.

En ce moment tous les hommes mangeaient. Avec une adresse aussi remarquable que celle d’un adolescent qui plonge un stylet dans le cœur de sa sœur bien aimée, Dieu fit déposer, dans leurs nourritures, une étincelle électrique surchargée d’acide prussique, et instantanément……, le Ciel fut envahi par une nuée d’âmes excessivement noires. Des crocodiles surgirent de toutes parts, ils avalèrent les cadavres, et c’est du haut d’une montagne de carpes vivantes que Mauri jouit d’un spectacle véritablement grandiose. Un voile de pourpre flottait dans l’espace, strié de lamelles de consciences pures ; les quatre coins du voile étaient tenus par des anges nus, transparents, cependant que la terre se dissolvait et que l’orchestre divin exécutait la marche triomphale suivante :

La Fin de la Chair (1)


Musique de Dieu.     Paroles du Verbe.   


partition p.90


(1) Premier alto, Saint-Symphorien,
 Troisième violon, Saint-Paul.
 Cymbales, Jésus Christ.
 Pédales, Sainte-Cécile.

Lorsque Mauri s’éveilla, sa surprise de se retrouver incorporel fut extrême, et ce n’est qu’après un labeur pénible de l’esprit qu’il parvint à se reconnaître. Le train filait à toute vitesse ; où le conduisait-il ? Ce devait être en Espagne, pour la constatation des gisements d’argent. Il ne se souvenait plus. Il ne se comprenait pas. Il se tâta et l’endolorissement général de son corps lui arracha des gémissements. Tout l’étonna, son compartiment, le bruit du convoi, la nuit, les étoiles, la trépidation du véhicule. Il regarda : tout lui paraissait nouveau, même ses mains, même ses jambes, même ses pieds. Il se demanda : D’où viens-je ? Qui suis-je ? et il ne put répondre à aucune de ses questions. Un travail étrange s’opérait en lui ; sa gorge sèche le faisait bâiller, et une surabondance de vie menaçait de le faire éclater en fragments. Et une très vague conscience de soi-même le persuada qu’il se différenciait beaucoup de ses semblables.

Une déconvenue l’attendait à Monte-Rubio, la trace des filons d’argent était perdue ; en vérité, l’évêque de Djurdjura, de complicité avec un faux bonhomme d’État espagnol, avait soutiré quelques millions dans l’entourage du duc de la Croix de Berny pour, d’accord avec celui-ci, fonder à Paris des maisons de tolérance à l’usage des ecclésiastiques. Mauri s’en revint, joyeux de l’effondrement de la fortune de sa mère. Il est des événements douloureux qui nous comblent d’allégresse. Madame de Noirof apprit la nouvelle avec un vif étonnement mitigé d’admiration. Elle dit à son fils :

— Que veux-tu, c’est la destinée, un jour viendra peut-être où nous serons plus heureux.

Machinalement, Mauri fit sa cour à mademoiselle Hermine. Il arrivait boulevard Saint-Germain dans un coupé splendide, conduit par Pancrace ; chaque fois, il apportait des fleurs et trouvait la jeune fille attablée, entre un petit flacon de liqueur et un paquet de cigarettes ; elle buvait et fumait pour se raffermir les gencives ; chaque fois, le jeune homme la trouvait de plus en plus tassée sur elle-même, il lui semblait qu’elle se rapetissait peu à peu, gagnant en rondeur ce qu’elle perdait en hauteur. Elle se pesait fréquemment, et constatait que la résultante de toutes les actions que la pesanteur exerçait sur son corps augmentait quotidiennement. Elle avait toujours soin de se rendre à la garde-robe avant de se placer sur la bascule, dans le but d’obtenir un poids plus net.

L’action contraire se produisait chez Noirof ; il maigrissait et grandissait ; un prurit de mouvement le harcelait, il ne pouvait demeurer en place. La marche lui faisait horreur, il abominait les gens qui ne se faisaient pas transbahuter en sapin. Comme conséquence logique, il plaçait les chevaux et les cochers dans son cœur. Il saluait un train, et l’idée que l’on parviendrait un jour à faire le tour du monde en une seconde, le laissait rêveur. Comme sa mémoire le servait mal, il annotait un tas de choses sur un petit calepin. Ce jour-là, il y inscrivit le mot : pneumatique.

On l’avait chargé du soin de choisir l’appartement qu’il devait occuper avec sa jeune femme, aussitôt le voyage de noces accompli. Mauri en arrêta un au sixième de la rue de Rennes. Hermine se récria : au sixième ! Y avait-il un ascenseur, au moins ? Non, il n’y en avait pas.

— Ma fille est une charmante personne, mais elle est paresseuse : gravir un sixième, pour elle, c’est toute une affaire. Enfin, puisque c’est arrêté ! C’est égal…, un peu trop haut…, trouvez-pas ?

— Pas du tout. J’adore escalader les étages, moi. D’ailleurs, rien ne forcera Hermine à descendre ou à monter plus qu’elle ne voudra.

Et il ajouta une plaisanterie de mauvais goût :

— Quand elle ne pourra plus, elle restera en panne.

Une discussion s’éleva ensuite au sujet de l’ameublement ; Mauri le voulait italien, Hermine le voulait breton.

— Oh ! disait-elle, les tables bretonnes de Landivisiau et Saint-Thégonnec, les armoires rustiques sculptées de Pont-Aven, et les lits fermés de Pont-Aven, on est si bien dedans. Vous ne voudriez pas coucher dans un lit fermé de Pont-Aven ?

Et elle l’interrogeait de ses beaux grands yeux gonflés de bonté, qui entraient loin dans le cœur.

— Un lit fermé ? Pour étouffer ? Merci. Ah, les meubles italiens, il n’y que ça. C’est coquet, c’est léger, c’est plein d’azur et de soleil.

Mais il comprit que les sympathies de cette grosse petite femme n’étaient acquises qu’aux choses laides et massives. D’ailleurs, Madame Israël invoqua un argument devant lequel il fallait se courber :

— L’azur et le soleil, ce n’est pas fort solide. Voyez-vous Hermine assise sur une chaise d’azur et de soleil ? La chaise craquerait bien vite. Ma fille tomberait, elle se ferait du mal. Supposons qu’elle tombe sur un clou de vingt centimètres qui lui entrerait dans le gras du derrière, quelle affaire !

On acheta donc un ameublement breton. Mauri de Noirof éprouva un plaisir secret à choisir tout ce qu’il avait de plus vulgaire, de plus encombrant, de plus épais, de plus triste ; il jeta son dévolu sur le mobilier rustique, plus carré, plus rugueux, fabriqué par des charpentiers de campagne et auquel la grossièreté du travail, la sauvagerie et la naïveté de l’artiste impriment un cachet de laideur glaciale.

Dans la crainte que Hermine ne fût douée d’une double vision, le jeune homme consulta un des princes de la science médicale. Il acquit la certitude qu’il resterait maigre toute sa vie. L’âme de sa future femme n’était donc pas fermée aux choses de l’esthétique, puisqu’elle voulait un époux d’un calibre moyen.

Quelquefois, elle lui demandait :

— Aimez-vous ceci ? Aimez-vous cela ?

Et leurs préférences allaient toujours à l’encontre l’une de l’autre. Cette constatation rendit Mauri complètement abruti. Il adorait les choses épicées, elle avait en horreur le poivre et la moutarde. Les sucreries et l’alcool — qu’elle savourait avec des spasmes de plaisir, — lui causaient, à lui, des maux d’estomac. Et lorsqu’il l’entretint finement des plaisirs charnels que le mariage autorisait entre personnes de différents sexes, elle lui fit entendre qu’elle n’aimerait jamais ça, que cela n’était pas propre, qu’elle ne se mariait pas pour cela, qu’elle était réfrigérante comme la machine de la Morgue.

— J’ai déjà essayé, dit-elle, je n’ai jamais pu.

— Pu quoi ?

Elle baissa les yeux, ne rougit pas et répondit, toujours d’une voix engorgée :

— Mais ça !

— Avec qui ?

— Oh ! avec mon moral. Plus je pense à ça, plus je deviens cadavérique, plus je m’encercueille les sens ad hoc. Tenez, si nous continuons à parler de ça, je vais m’enrhumer.

Elle allait s’enrhumer ! Il croyait rêver. Détraquée, elle aussi ? Mais c’était le bonheur, alors !

Elle lui demanda :

— Me serez-vous fidèle ?

— Très peu ma chère, excessivement peu.

— Ni moi non plus ; je sens que j’aurai des moments d’abandon coupables. Je vous tromperai avec moi-même. Oh, dans ce cas, la loi est si douce pour les adultères !

Mauri inscrivit sur son petit calepin le mot « guillotine ». Puis, il interrompit sa cour pendant un mois.

Pendant un mois, il fut cristallisé par une passion pour une monstruosité que l’on exhibait à l’Hippodrome : c’était une femme à deux têtes, quatre jambes et quatre bras ; elle possédait un seul bassin et un seul estomac ; on l’appelait Mani-Mina. Née en Tyrol, elle avait parcouru toutes les villes de l’Allemagne, de la Suisse, de la Belgique, et venait de débuter à Paris en jouant du violon du côté droit et de la clarinette du côté gauche. Elle exécutait un duo à elle seule ; la droite était soprano, la gauche contralto. Elle démentait le proverbe qui n’admet pas que l’on fasse deux choses à la fois. Mauri en pinça pour le côté droit qui le lui rendit bien, car un soir, après une séance très applaudie, il attendit la double femme à la sortie et lui offrit à souper. Mani accepta ; Mina fit la grimace, mais elle dut se résigner. Ils se rendirent chez Maire. Ils mangèrent et burent comme six, tant et si bien qu’ils quittèrent le restaurant un peu hurluberlu. La perspective d’une nuit d’amour unique en son genre picotait délicieusement les papilles de Mauri ; il proposa des choses immorales ; l’une dit oui, l’autre dit non.

— Je ne veux pas, fit Mina.

— Et moi j’accepte, répliqua l’autre. Pourquoi refuses-tu ? Il nous faudra tout de même en arriver là un jour. Vous savez, continua-t-elle en s’adressant à Noirof, c’est la première fois…

Mani-Mina était descendue dans un pauvre hôtel du quartier du Temple, un hôtel puant la retape au rabais. Elle gagnait vingt-cinq francs par soirée, mais cela suffisait à peine.

— Vous comprenez, vingt-cinq francs pour deux, cela ne fait que douze francs cinquante à chacune. Nous nouons à peine les deux bouts et jusqu’ici, aucun amant ne nous a initiées aux charnelles félicités, personne ne nous a aidées. Encore, si Mina n’était pas malade ! Mais voilà, elle l’est.

Mina avait, en effet, un petit bobo à la cuisse droite, une tache rouge autour d’un bouton supureux. Et d’autres petits points rouges s’éparpillaient un peu partout sur son pauvre squelette de corps, un corps noueux comme une racine de buis.

— Oh, je sais bien que je suis fichue !

Un frisson d’épouvante secoua l’autre : c’était la première fois que l’idée de la cessation de la vie lui était communiquée par sa sœur.

Lorsque le phénomène fut déshabillé, Mauri eut une seconde d’hésitation. Devait-il coucher avec ? Ce corps étrange, soudé au bas des reins, ne possédait qu’une colonne vertébrale, il ressemblait, dans sa nudité, à deux veaux écorchés qui se touchent de dos à l’étal d’un boucher. Et la peau était pâle, sauf celle de Mina, bariolée de marbrures rouges. De ce corps se dégageaient deux odeurs très distinctes : une odeur de pourriture, et une odeur de chair fraîche, une odeur de vie et une odeur de mort. Ce mélange donnait des nausées. La possession d’un être pareil confinait à la profanation, mais l’attrait de l’imprévu vainquit les scrupules de Noirof, et il passa une nuit atroce. Il s’égara parmi cette multitude de membres dont les uns l’attiraient, tandis que les autres le repoussaient ; il se trompa, embrassa chaudement Mina, et comme Mani protestait, il perdit la tête et voulut, pour plus de sûreté, rapprocher celles des deux sœurs, mais la colonne vertébrale s’y refusa, le corps se débanda comme un arc. Le jeu du bon Dieu lui laissa l’impression d’un cauchemar. D’ailleurs, l’épiderme de Mina-Mani était visqueux pareillement à celui de la poulpe. C’est ce qui fit sans doute qu’il s’en détacha difficilement.

Il y demeura, en effet, agglutiné pendant un mois, à la grande joie des habitués de l’hippodrome. Un entrefilet ironique d’un journal du matin, qui le ridiculisait, le décida à un décollage. Il rentra rue Campagne-Première, où il trouva des lettres et des dépêches de madame Israël et de sa mère : on lui demandait s’il voulait oui ou non se marier.

— Ma tête, ma pauvre tête ! s’écria-t-il désespérément.

Et il oublia tout, son voyage à Monte-Rubio, son flirtage avec Mani-Mina. Il fut surpris des reproches qu’on lui adressa.

— Eh bien, marions-nous au plus tôt, que l’on fasse une fin.

Mais il la voulait rapidement bâclée, cette fin.

— Tu nous as fait une peur ! lui dit madame de Noirof ; pense donc que je suis ruinée ! Comment veux-tu que je vive ? Enfin, j’ai prétexté tes vingt-huit jours, et j’ai amené ta future belle-mère à doubler la dot. Ah, tu peux te vanter que je t’aime bien.

Le mariage se sacrementa à Saint-Germain-des-Prés La mariée, le marié, et les gens de la noce portaient le deuil. On en avait décidé ainsi, afin de ne pas faire comme tout le monde. L’évêque de Djurdjura prononça une gaillarde allocution, il s’étendit longuement sur les plaisirs du mariage et, à voix basse, insinua : Vous allez vous en payer, mes gaillards, la France vous en sera reconnaissante un jour.

Dans la sacristie, il y eut un défilé hétéroclite : le duc de la Croix de Berny, madame Perle, Pancrace, ainsi que tous les cochers du dépôt de Montparnasse, la Pondeuse, Jardisse, l’artiste en giffles, qui avait mangé du chat crevé. Il pleuvait à torrents, il faisait froid. Et c’est avec un malaise inexprimable que chacun sortit de l’église.

— Godard ! Où est Godard ? Personne n’a vu Godard ?

Mauri interrogeait les coins et les racoins de la place Saint-Germain-des-Prés : pas de Godard.

— Eh bien, à la Villette.

À la Villette ! Personne n’y comprenait rien. On devait déjeuner chez Magny, puis laisser filer les jeunes gens vers le midi.

On discuta sous la pluie, et afin de contenter tout le monde, il fut entendu que la moitié irait chez Magny, et l’autre moitié à la Villette.

— Mais que faire, à la Villette ?

— Vous le saurez, répondit Mauri. C’est très épatant.

Assis à côté de sa femme, il sortit de sa poche une boussole, un thermomètre et une grenouille.

— Ce sont des instruments de travail. Vous verrez ça.

— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, Mauri ?

— À quoi bon ? Il est toujours temps de faire des bêtises.

— Êtes-vous heureux ?

— Pas le moins du monde. Je bâille. J’ai en horreur le genre humain.

— Et moi aussi.

Et elle caressait la grenouille, une petite grenouille verte affligée de gros yeux rappelant ceux d’un joueur d’ophicléide dont l’instrument est ingrat et qui pousse de toutes ses forces dans l’embouchure pour désemmerder ses contemporains. Les yeux de la grenouille rappelaient ces yeux-là, mais dans une certaine proportion, bien entendu, dans la proportion de un à neuf et demi.

— Il est fort intéressant, ajouta-t-elle, pour une jeune mariée, d’aller avec son époux à la Villette par un temps de pluie en faisant joue-joue avec une grenouille.

— J’te crois, répondit-il, cela n’arrive pas à toutes les femmes.

Et le goût du cigare qu’il avait fumé jadis chez madame Perle lui revint à la bouche. Puis, en fermant les yeux, il revit le duc de la Croix de Berny dans son costume de danseuse. Et il s’assoupit. Elle le réveilla à la Villette.

Godard était là, qui l’attendait.

— Nous avons un bien mauvais temps, mais j’emporte beaucoup de lest et nous traverserons rapidement les nuages…

Un ballon se balançait dans la cour de l’usine à gaz. Il était muni de deux nacelles superposées, la supérieure beaucoup plus grande que l’inférieure.

— Comprenez-vous, maintenant, dit Mauri à Hermine ; ordinairement, quand on se marie, on est joyeux et l’on prend le P.-L.-M. pour aller, dans des lits d’auberge de province, dans des lits fatigués et pleins de punaises, faire de la gymnastique nuptiale. Eh bien, nous n’imiterons personne, nous aurons des figures de gens qu’on enterre et nous passerons notre première nuit de noces à trois mille mètres au-dessus de la terre. Nous allons grimper dans la première nacelle ; elle est capitonnée et contient tout ce qu’il faut pour ce que vous savez. N’oubliez pas la grenouille.

Et avec la rapidité d’un acrobate, sans dire adieu à personne, il gagna la nacelle conjugale. Mais Hermine ne voulait pas entendre parler d’un semblable voyage.

— Alors, je m’en irai seul ; vous resterez à la maison. Mais si je rencontre une femme par là, tant pis pour vous.

Ce dernier argument décida sa femme. Très péniblement, elle se hissa jusqu’auprès de lui. Le ballon eut un mouvement descendant, sous le poids de cette créature anti-lilliputienne. Il fallut jeter du lest pour rétablir la balance.

Et l’aérostat s’éleva enfin, lentement, sans majesté.

VI

— Oui, mon chéri, c’est comme ça. Je me suis amourachée de toi, surtout depuis que je t’ai vu sortir à pied, suivi d’une bonne. Pense donc, toi, à pied ! Et accompagné d’une larbine ! Enfin, tu es un type. Comme tu as eu tort de te marier !

Elle lui montrait son petit logement de la rue Monge, une antichambre, un salon, une chambre à coucher avec cuisine et cabinets à l’anglaise. Tout cela était meublé cossument, sans fla-fla ; seule, une petite débauche d’emblèmes chorégraphiques tachait le pan sud-ouest du salon. Mais Mauri distinguait mal, à cause de l’insuffisance de lumière. Et puis, ses idées étaient ailleurs. Il avait hâte de se coucher.

— C’est déjà drôle tout de même, lui dit la Pondeuse, que tu ne passes pas la première nuit de tes noces avec ta femme ! Qu’est-ce qu’elle a donc d’extraordinaire ?… Serait-elle ?… N’aurait-elle plus ?…

— Tu liras ça demain dans les journaux.

— Nous nous lèverons à midi, parce qu’il faut que j’aille à la répétition du Cœur de Sita. Heureusement que j’ai pu entrer à l’Éden. Hier, j’ai perdu deux cents francs aux courses. Je n’ai plus rien à me fiche aux pieds ; j’avais commandé une paire de souliers Molière que l’on m’apportera demain, et je suis à sec. Ma foi, tant pis, je la refuserai.

La Pondeuse avait la manie des bêtes ; elle élevait un chat, un chien, un petit cochon d’Inde, et ces quadrupèdes se trémoussaient sur la couverture du lit, avec des grognements, des jappements, et des miaulements de joie. Mauri, qui détestait les hommes, n’aimait guère davantage les animaux, et ce fut avec un plissement frontal qu’il se coula dans le lit. Quelque chose de froid s’enroula autour de ses jambes : c’était une couleuvre, deux couleuvres, trois couleuvres, très inoffensives d’ailleurs, ainsi qu’un lézard, inoffensif aussi, qu’il dérangeait dans leur sommeil.

— Ne crains rien, mon chéri, ils ne font pas de mal. Les couleuvres me connaissent, c’est moi qui les ai élevées ; je vais leur donner à téter ; tu verras, c’est rien rigolo.

Et après un silence :

— Oh, ce qu’ils me donnent de mal ! Il faut toujours les décrotter, c’est embêtant.

Elle prit une couleuvre, et découvrant son sein, lui en fit entrer le bout dans la gueule. En moins de cinq minutes, la bête, gorgée de lait, ne pouvait plus se tenir debout.

— Tu as donc eu des enfants, que tu puisses allaiter des ovovipares ?

— Du tout, je me suis soumise aux expériences d’un médecin fameux du quartier de Bel’Air. Au moyen de sa méthode, il fait produire du lait à toutes les femmes, même à celles qui sont stériles. Si tu veux, nous irons le voir un jour, ses découvertes sont bouleversantes. Dis, raconte-moi donc pourquoi tu ne couches pas avec ta femme ce soir.

— Tu ne comprends pas ? C’est bien simple ; nous nous sommes chamaillés, à propos d’une grenouille qu’elle avait oubliée dans le coupé. Nous nous trouvions alors à une altitude de deux mille deux cent trente-quatre mètres, cinquante-six centimètres et demi. Elle m’a insulté ; alors ne voulant pas de scandale, j’ai prié Godard d’ouvrir la soupape et je suis redescendu à l’endroit précis où nous avions déterré. Et elle est remontée avec Godard. Et me voici. Ce n’est pas plus malin que ça. Sur ma route terrestre, j’ai rencontré une petite bonne délurée que j’ai embauchée à l’heure et qui m’a apporté mon baluchon jusqu’ici. Et voilà comment le soleil de ma présence reluit, ce soir, en ces lieux.

— Mais tu te rabibocheras avec elle lorsqu’elle te reviendra ? En voilà une idée de lâcher sa femme en l’air avec Godard ! Tu sais que Godard est un fameux lapin ? Et il n’y a personne pour voir ce qu’ils font là-haut.

Une autre couleuvre tétait, à son tour. À chaque goulée, son ventre ondulait, et ses yeux se fermaient, béatement. Celle-là était énorme, elle avait la grosseur d’une cuisse de femme maigre lorsqu’elle fut gavée. Mais la Pondeuse était épuisée, elle dut remettre au lendemain l’allaitement du troisième ophidien, qui sifflait de rage et de faim.

La nuit fut exquise pour Mauri. Il ne put fermer l’œil ; les animaux se livraient à d’infinies galipettes sur son nombril ; le chat lui mordillait la barbe, le chien jouait à cache-cache avec le cochon d’Inde sous ses aisselles, et le lézard lui courait le long des mollets. Quant à elle, elle roupillait en manière de soufflet de forge, et il lui survenait de fréquents cauchemars. Elle criait : « En scène, mesdemoiselles !… Un bifteck à l’as !… Vive l’Empereur !… », ce pendant que, dans les chambres voisines, des craquements de boiseries attestaient des luttes amoureuses qui se renouvelaient sans cesse.

Le matin, on frappa à la porte : c’était le bottier, qui apportait les chaussures de mademoiselle. La Pondeuse le fit entrer dans la chambre à coucher.

— Il vous faudra les garder, je n’ai plus le sou, à moins qu’il ne veuille bien me les offrir, lui.

Et s’adressant à Mauri :

— Tu veux bien, dis ? C’est cinquante francs. Regarde, comme elles sont jolies !

Le bottier s’avança : c’était justement celui de la famille Israël, c’était chez lui que Mauri avait commandé les souliers de noces de Hermine. Noirof devint cramoisi.

— Ne craignez rien, M. de Noirof, je sais ce que c’est, je ne dirai rien.

Et voyant l’embarras du jeune homme, il voulut se retirer, mais la Pondeuse le retint ; on allait boire un madère tous ensemble. Une voisine entra, Mlle Jeanne, une camarade de planches. Et l’on trinqua gaîment. Mauri était toujours couché. Une femme de ménage arriva à son tour, avec un bol de chocolat.

— Le chocolat du Planteur, mon chéri ! Ça n’est guère de circonstance…

Il se l’ingurgita néanmoins, tandis que les autres se payaient une deuxième tournée de Madère. Mauri aurait voulu se trouver à cent lieues ; la chambre s’emplissait peu à peu de femmes qui venaient admirer la paire de chaussures et reluquer le miché ; deux cocottes, habitant le même palier, ainsi qu’une professeur de piano, étaient entrées, avec des chiens et des chats, et tout ce monde-là plaisantait Mauri qui sentait son front se moitir de sueur.

On buvait ferme. Le bottier proposa de faire une partie de manille et ils s’assirent autour d’une table que l’on approcha du lit afin de permettre à Noirof de suivre le jeu. La Pondeuse était avec une cocotte, et le bottier, avec la professeur de piano. Les autres regardaient. On jouait une bouteille de Malaga en quarante-quatre sec. La cocotte retourna le manillon de carreau.

— Quatre points pour nous.

Le bottier avait un jeu déplorable : la manille de trèfle sèche, et deux atouts, le valet et la dame. Sa partenaire était très mal de la maison : le sept seulement, et pas de manille.

— Vous ne coupez nulle part ?

— En second, à cœur.

— Combien de trèfle ?

— Trois.

— Trois et un quatre. Ça passera. Un cheval !

Il abattit sa manille, mais la Pondeuse coupait.

— Dis donc, pas de trèfle. Es-tu bien de la maison ?

— L’as, le roi, et le neuf.

— J’ai la manille et le huit. Je coupe de la manille pour refoutre un coup d’atout après. À moins que je ne fasse auparavant mes manilles de cœur et de pique. Tu n’as pas de manillon ?

— Celui de trèfle, pardi, avec le roi et le valet.

— Ils sont trente-quatre ! Attends, que je fasse mes manilles. Pique !… Cœur !… Le manillon de Cœur !… Ah, le roi tombe, je fais les deux autres, j’en avais quatre. Cœur !… Cœur !…

— Gardez le manillon de pique, criait le bottier.

Mais il restait trois atouts à la cocotte. Un vrai trente-quatre sur table.

À la deuxième donne, le bottier retourna le roi de cœur.

— Ah, merde ! s’écria la Pondeuse, je n’ai rien. On n’a pas mêlé les cartes. Combien de pique ?

— Le huit et le valet.

Et elle joua le sept.

— J’ai le roi et le neuf, dit le bottier ; le manillon est chez la Pondeuse. Faut faire la passe !

La professeur de piano monta de sa dame, et son associé prit du roi ; puis il rejoua le neuf.

— Merde ! répéta la Pondeuse. Ils font dix-sept à pique. Sacrés cochons !

— Jouez-moi un petit trèfle, maintenant.

La cocotte avait la dame et la manille.

— La passe, nom de Dieu !

Mais le bottier avait le roi sec. Et il fit la levée.

— Atout !

— Es-tu bien de la maison ? demanda la Pondeuse.

— Le valet et la dame.

— Je n’ai que le manillon. Si madame la pianiste a la manille, elle me le gobe.

En effet, elle le lui goba.

— Encore un coup d’atout, gueula le cordonnier, nous lui prenons sa dame. Vous avez la manille de carreau ?

— Oui, avec l’as. Et il me reste le manillon de trèfle.

— Nous sommes trente-quatre, cria la Pondeuse. Tu n’aurais pas dû faire la passe à trèfle ! C’est de ma faute, j’en avais trois, tu aurais dû lever de ta manille.

Ça leur faisait trente-sept points contre trente-huit.

Le troisième coup n’amena rien. Ils avaient autant de points d’un côté que de l’autre.

Et Mauri restait toujours couché. Abasourdi par les exclamations des joueurs, il n’osait se lever, parce que ses vêtements étaient accrochés au mur de l’autre côté de la table. En fermant les yeux, une succession de tableaux se déroula dans ses paupières : un mur tapissé de lierre, une ribambelle de fourmis grimpant le long d’une bougie allumée, puis plus rien, un rideau noir, puis un village désert en feu, une pluie de femmes nues avec beaucoup d’argent dans leurs poches, un fleuve de cailloux peuplé de poissons.

— Avez-vous des manilles ?… Êtes-vous bien de la maison ?… Vous ne coupez nulle part ?

Chaque coup commençait par ces mêmes questions. Maintenant, on jouait une deuxième bouteille de Malaga, histoire de donner une revanche aux perdantes. Seulement, il fallait se hâter, car ces dames du ballet de l’Éden devaient déjeuner à dix heures, et il en était neuf trente-quatre.

— Mais tu es bien dans le dodo, mon chéri, restes-y ; je parie que ta femme fera, de son côté, elle aussi, sa grasse matinée. Figurez-vous donc que cet amour d’homme est marié depuis hier matin, et que le voilà dans mon lit !

Celles qui ne jouaient pas s’approchèrent et lui demandèrent des détails. L’une d’elles avait lu ça dans le Petit Journal du lendemain, Mauri ne savait rien.

— Comment, tu ne sais rien ?

— Absolument rien, j’ignore de quoi vous parlez.

Il parcourut l’article du journal, où son nom était désigné par une initiale X. On y disait que le ballon avait atterri à Fleurines, lez Senlis, dans le parc du château de Saint-Christophe, que Mme X. était évanouie et que son premier mot, en revenant à elle, avait été de demander à boire. Mauri lisait cela en homme désintéressé, tout à fait étranger à la question.

— Mais c’est ta femme, voyons ; es-tu malade ?

— Je vous assure que vous perdez tous le nord. Jamais, je ne me suis marié. Je commence à vivre ; mon âge m’est inconnu. Et si je suis vieux, il y a longtemps que je repose ici, couché dans ce lit que je vois pour la première fois.

Il regardait autour de lui ; à chaque scillement, les objets lui paraissaient de plus en plus nouveaux. Il ne reconnaissait plus la Pondeuse. Il ne se reconnut plus lui-même.

— Je voudrais pourtant bien savoir qui je suis.

Il reprit le journal : il ne pouvait plus lire.

— Apprenez-moi donc l’alphabet !

Et il ajouta :

— À quoi bon, puisque tout cela ne sert à rien. N’importe, je voudrais bien savoir ce qu’il faut faire pour vivre.

Sa crise le reprenait. Il lui survenait, ainsi, des accès d’amnésie au cours desquels il formulait de monstrueuses incohérences. Cela durait dix minutes, puis il revenait à lui. Et il oubliait tout ce qui s’était passé pendant l’accès.

Les danseuses avaient encore perdu la deuxième bouteille de Malaga. Il ne leur restait plus que le temps de manger, afin de digérer à l’aise, de fumer une pipe, et de se cavaler à l’Éden.

— Je ne suis guère en train, disait la Pondeuse, j’ai bien envie de répéter ici, et toi, Jeanne ?

— Je veux bien ; seulement, gare l’amende !

— Mauri nous dédommagera, n’est-ce pas, chéri ? Qu’est-ce qu’elle veut donc, celle-là ? Ah, c’est vrai, elle n’a pas eu sa goulée, hier.

Et elle donna à téter à la troisième couleuvre.

— À défaut de gosses, on nourrit des serpents. Or, comme les uns valent les autres, c’est kif kif bourico. Ce qui est fâcheux, c’est que si les enfants deviennent, plus tard, des serpents, ceux-ci ne changent pas, ils devraient se dépioter au bout d’un certain temps et se changer en gosses. Tenez, regardez-moi cette bonne grosse bête qui n’en peut plus, est-ce gentil tout plein, avec sa langue fourchue ! Je les aime comme si je les avais pondues ; elles me rendent service, d’ailleurs, puisqu’elles me prennent mon lait. Au commencement, je me tétais moi-même, mais j’en ai eu vite assez.

Et elle fit fonctionner l’appareil qu’elle s’était fait fabriquer pour son usage personnel. C’était un tube en caoutchouc se terminant par une petite cloche, également en caoutchouc, dont elle mouilla l’intérieur en crachant dedans ; elle se l’appliqua sur le sein, il lui suffit d’aspirer un peu pour que le lait arrivât sur le champ.

— J’en ai pris un brevet, de mon appareil ; si j’ai de l’argent un jour, je l’exploiterai, et ça me rapportera ! Toutes les nounous s’en serviront, sans crainte d’être éveillées la nuit par leurs gluants ; il leur suffira de s’adapter mon système en se couchant, et d’en fourrer la canule dans la hure du marmot : celui-ci tétera pendant que l’autre dormira. L’un pourra coucher au premier étage, et l’autre sous les combles ; en faisant courir le tube tout le long de l’escalier, le résultat sera le même. Bien mieux, dans la rue, la nourrice pourra laisser le petit dans sa voiture ; lorsqu’il gueulera, elle lui jettera la canule, et continuera sa promenade comme si de rien n’était. Et cœtera. Je vous dis que c’est une invention chouette, excessivement chouette.

— Oh, elle ne te conduira pas au Panthéon !

— Non, mais elle me mènera peut-être à Saint-Lazare. Ce sera toujours ça. Voyons, allons-nous à la répétition, ou répétons-nous ici ?

Elles opinèrent pour une répétition chez la Pondeuse. Et immédiatement, elles s’affublèrent de jupes de tarlatane, bas roses et pantalons. Leurs corsages, très décolletés, laissaient deviner des rondeurs succulentes. Avec un sans-gêne polisson, elles s’attachèrent des chaussons aux pieds, et se mirent à tricoter des jambes. Elles comptaient les mesures en claquant du bout des doigts, et elles pirouettaient en mesure. Leurs gesticulations étaient identiques ; de même taille, vêtues toutes deux pareillement, elles figuraient un dédoublement de la même femme. En les voyant, Mauri se rappela Mani-Mina, puis l’apparition du duc de la Croix de Berny au ballet des Yeux de Desdémone. Et il lui prit, à son tour, la fantaisie de se costumer en danseuse et de faire le grand écart.

— Ah, mon pauvre chéri, tu vas paraître bien bête dans cet accoutrement. D’abord, sais-tu danser ?

— Un peu.

— Tu n’as suivi ni le cours de Saracco, ni celui de Balbiani ? Alors, va te coucher.

Mais il insista. Mademoiselle Jeanne avait justement chez elle un costume de représentation : un maillot, un tutu, des jupes, un corset. Celui-ci ne ressemblait en rien à celui de nos mères ; afin de faciliter le port des bras et le renversement du torse, il était très bas et très échancré du dos. La chemise, également, était étrange ; sans emmanchures,très courte devant, échancrée des hanches, elle formait par derrière une longue pointe destinée à être ramenée entre les jambes jusque par-devant. Mauri voulait apprendre le pas de si-sol. On le lui expliqua.

— Les pieds étant à la cinquième, s’enlever, sauter le pied droit en jetant le pied gauche en arrière, ramener le pied gauche derrière le pied droit, à la cinquième, remettre le pied droit derrière le pied gauche, également à la cinquième.

— Voilà bien des cinquièmes ? Tout cela doit former des unités.

— Où as-tu dansé ?

— À Bullier.

Ces dames s’exclamèrent. À Bullier ! Un bouis-bouis mal fréquenté, où l’art de la danse subit de perpétuelles écorchures. Un moutonnement de têtes inondées de lumières, lesquelles têtes n’esquissent que des sourires affreux. Les consciences impures s’y réfugient, la cadence de la valse leur offrant le trimballement de leurs méfaits ; ceux-ci descendent dans les tripes et s’y dissolvent pendant une soirée. Ils surnagent ensuite. Les femmes, toutes dévirginisées, exhibent des nonchalances exquises sous de joyeux atours ; les multicouleurs de leurs affublements éclatent, et de loin, avec leurs fards et leurs falbalas, noyées dans le reflet des glaces mal nettoyées, font penser à une mêlée de fleurs fanées. À Bullier ! Mais tout y est convention : la danse, la lumière, le rythme des entrechats ; les feuilles des maronniers du jardin prennent elles-mêmes des teintes de décoration théâtrale ; elles sont vertes, d’un vert de zinc solairement fatigué. L’odeur qui se dégage de la foule y est fausse ; la sueur des fronts, des goussets et des ventres, tamisée par des épidermes malpropres, fleure inhumainement. L’atmosphère y est falsifiée. La falsification de l’air ambiant réagit sur les cerveaux qu’elle détraque ; ainsi, des jeunes gens pas beaucoup distingués essaient la force de leurs biceps sur l’estomac d’un mannequin dont le mécanisme intérieur, apprêté, annonce une vigueur qui n’est pas vraie.

— Ton éducation est à refaire, mon petit.

Mauri était passé dans le salon pour s’habiller. Une rumeur montait de la rue. Un attroupement, formé juste devant la porte de la Pondeuse, levait les yeux en l’air ; tous ces museaux humains regardaient quelque chose. Quoi ? Le feu ?

— Nous ne faisons pourtant pas trop de potin ; c’est peut-être la voisine du dessus, qui se débarbouille à poils ?

Ce n’était pas la voisine du dessus qui se débarbouillait à poils. La porte de la chambre de la Pondeuse s’ouvrit, et un sergent de ville apparut, avec des bottes toutes neuves.

— Que je vais le fourrer dedans, ce cochon-là ! Où donc est-il ?

— Mais qui ?

— Un salopiau qui fait je ne sais quoi à une fenêtre sans rideau. Il passe des enfants par ici ; il est vrai que les toutes petites filles savent très bien ce que c’est qu’un homme nu, mais la loi est là, elle punit les exhibitions de derrières. Amenez-moi cet homme-là !

Et il empoigna Mauri, qui achevait de s’attacher des chaussons. Sous la poussée de l’agent, il dégringola l’escalier quatre à quatre et fut conduit au poste. Chemin faisant, il sautait comme une libellule ; son tutu s’épanouissait, il se l’était placé autour de l’estomac, trop haut par conséquent, de sorte qu’il ressemblait à une toupie. Sa figure effarée, ses jambes indéfinies mettaient en grande joie la marmaille et les flâneurs du quartier des Écoles.

Arrivé au poste :

— Comment vous appelez-vous ?

— Mauri de Noirof.

— Vous êtes saltimbanque, ça se voit. Où est votre patente ? Vous n’en avez pas. Très bien. Où êtes-vous né ?

Il ne répondit pas.

— Où demeurez-vous ?

Il ne répondit pas.

— Répondez donc, nom de Dieu ! Où êtes-vous né ?

— La fatalité, monsieur le commissaire ; je vais vous faire rire. Ma mère me l’a apprise par cœur.

— Quoi ?

— L’histoire de ma naissance.

Et il la narra.

Sa mère eut un jour une grande distraction.

Ce jour-là, elle occupait un coupé dans l’express d’Ostende à Bâle.

Absorbée par la magnificence du panorama qui se déroulait autour d’elle, elle se rappela, la nuit tombante seulement, que, depuis le matin, elle avait doté la terre d’un mortel de plus.

Elle déposa un baiser sur la face rubiconde de son enfant, un garçon, très laid comme tous les nouveaux-nés, pourvu de longues petites jambes qu’il remuait continuellement en se cramponnant aux seins de sa nourrice, une forte fille de la campagne qui avait eu des malheurs et qui possédait l’étrange manie d’égarer tout ce qu’elle touchait.

Arrivées en Suisse, les deux femmes se trouvèrent fort en peine, elles n’y rencontrèrent point M. Noirof. L’hôtelier du Pic-Ardent, où elles étaient descendues, leur fit observer qu’elles s’étaient peut-être trompées en débarquant chez lui. Madame de Noirof fouilla dans ses poches et y trouva, en effet, une lettre de son mari, à l’en-tête de l’hôtel de la Lune Rousse. Cet hôtel était situé à l’extrémité opposée de la ville. Elle s’y rendit incontinent, laissant au Pic-Ardent la nounou et le petit. Mais, à la Lune Rousse, nouvelle déconvenue : son époux était parti depuis huit jours. En ce moment, il se morfondait chez lui, à Aubevoye, en Normandie, dans l’attente du retour de sa femme. Celle-ci, désespérée, gagna la gare, prit place dans le rapide de Paris, et, quarante-huit heures après, comme une bombe, réintégrait le domicile conjugal.

— Toi ! s’écria Noirof en la revoyant ; je t’ai cru perdue… Que signifie ?

Elle expliqua ses mésaventures avec une volubilité et un charme parfaits : elle s’était trompée d’une semaine et partie huit jours trop tard pour Bâle. Et elle racontait les péripéties de ses excursions à Ostende, Flessingue, Bruges.

Puis, remarquant que son mari la considérait, bouche bée, surpris de la grossesse disparue :

— Ah, c’est vrai, dit-elle, j’oubliais de te le dire !

Et reprenant le fil de la conversation :

— Figure-toi qu’à Blankenbergue, sur les dunes, nous galopions à âne…

— Où est-il ?

— L’âne ?

— Non, l’enfant.

— Où il est ? Mais…

Elle rassembla ses souvenirs… Mais, elle l’avait laissé là-bas, avec la nourrice, elle n’avait pas eu l’idée de les ramener avec elle. Ce fut une affaire.

Le lendemain, les époux prenaient le chemin de la Suisse.

Le patron du Pic-Ardent les reçut avec un soupir de soulagement. Enfin, il allait donc en être débarrassé, de ce maudit moutard, qui vagissait depuis deux jours, emplissant la maison de ses piaulements, et qu’on avait failli faire transporter à l’asile des enfants trouvés. Ne voyant point revenir sa maîtresse, la nourrice s’était mise à sa recherche ; en apprenant son départ à la Lune Rousse, elle avait à son tour repris le chemin du pays, toute seule, oubliant le nouveau-né à Bâle.

La famille de Noirof regagna ses pénates. À sa stupéfaction, la nourrice n’était pas encore à Aubevoye. La malheureuse, se trompant de train, était allée faire un tour aux cent mille diables, en Transylvanie, et après avoir arpenté les Karpathes, redescendait, quatre jours après, et la tête à l’envers, au Pic-Ardent. L’hôtelier était absent, il avait changé de gens ; des voyageurs, accompagnés d’un bébé laissé à l’hôtel pendant une course en ville, occupaient la chambre de la pauvre fille. Celle-ci, sans plus d’attention, prit l’enfant, gagna la gare, et en route pour Aubevoye.

Elle y arriva enfin.

— Vous voilà donc, Thérésa ! (Car elle s’appelait Thérésa). — Qu’est-ce que vous portez là ?

— Mais le petit, madame.

— Comment, le petit ?

— Sacrebleu ! s’écria le mari, tu t’es trompée, tu n’as pas pris le tien.

— Pour sûr, fit la nourrice mise au courant de leur voyage à Berne, vous vous êtes trompée, celui-ci est bien le vôtre.

On les plaça à côté l’un de l’autre : impossible de reconnaître le vrai du faux.

— Il ne m’a pas quittée, répétait Thérésa, vous avez pris l’enfant d’une autre.

— Peut-être vous-même, Thérésa, avez-vous commis l’erreur !

— Encore possible.

— Tu ne distingues pas ? demandait le mari.

— Mais non, répondait sa femme, nonchalamment.

Elle prit un lorgnon :

— Ils se ressemblent tellement !

— Ah, c’est agréable, d’être père comme ça.

Puis, après une pause :

— Au moins, tu n’en as-pas eu deux ?

— Oh non, quant à ça, elle en était certaine. Et tous trois, aux quatre cents coups, péroraient, faisaient de grands bras.

Ce fut bien pire quand les deux femmes opinèrent, chacune, pour un gosse.

— C’est celui-ci.

— Non, c’est celui-là.

— Sacré tonnerre ! hurlait le mari, c’est à ne plus savoir à quel saint se vouer.

— J’en ai deux, objecta Thérésa en jouant inconsciemment sur les mots, je suis de taille à les nourrir l’un et l’autre.

Le voisinage s’en mêla. Deux camps s’étaient formés parmi les commères.

— Celui-ci a les yeux de la mère.

— Celui-là a la trompette du père.

On télégraphia à Bâle, au Pic-Ardent, à la police, aux journaux.

Une nouvelle difficulté surgit. La municipalité de Aubevoye réclamait l’inscription du nouveau-né dans les registres de l’état-civil. Elle dépêcha le garde champêtre chez Noirof.

— Attendez quelque peu, fit ce dernier ; les parents de l’autre viendront certainement le reconnaître.

— Qu’à cela ne tienne, dit le garde champêtre ; déclarez toujours le vôtre, puisque vous en avez un. Vous en êtes sûr, n’est-ce pas ?

— Du moins, je le crois.

Il interpella sa femme :

— En es-tu bien sûre ?

— Pardi !

Mais il fallait des témoins pour authentiquer la déclaration. Où le trouver ? Et pour compliquer la situation, le garde-champêtre insinua :

— Et si les autres ne reconnaissent pas le leur, comment ferez-vous ?

Thérésa risqua une solution :

— On tirera à la courte paille.

L’on partit pour la maison communale. Tout en cheminant, Noirof ne cessait de répéter :

— En voilà une paternité ! Je suis père de je ne sais quel enfant !

Arrivés à la mairie :

— Où est-il né ?

— Je l’ignore, dit le mari ; ma femme en sait plus long que moi sur ce chapitre.

Le maire reposa la question à la mère.

— En Suède, dans le Télémarck.

— Comment, en Suède ?

— Je me trompe, c’est en Angleterre, non, entre Ostende et Bâle. Je crois que c’est entre Ostende et Bâle.

— D’Ostende à Bâle, fit remarquer le fonctionnaire, il y a la Belgique, le Grand Duché, la France, l’Allemagne, la Suisse. Il faut préciser. Est-il né en France seulement ?

— Je ne me rappelle plus. À ce moment-là, je ne regardais pas à la portière. Oh ça n’a pas d’importance ; mettez : « né dans un wagon ».

Et elle jubilait, elle gigotait, radieuse, pinçant le bras de son mari :

— Dans un wagon ! dans un wagon ! Je trouve ça très amusant. Et toi ? Mais ris donc !

L’assemblée pouffait de rire, mais Noirof, atterré, ne se déridait pas. Il formula gravement cette déclaration :

— Tu n’es pas sérieuse. Je n’aurai plus d’enfants avec toi ; ce n’est pas la peine, puisque tu les perds.

— Alors je lève la séance, puisqu’on ne peut rien savoir, prononça le maire.

Le surlendemain, arrivaient les parents de l’autre.

— Notre fille ! Notre chère fille !

Une fille ! On n’avait pas pensé à ça. Ils étaient sauvés de part et d’autre.

On démaillota les marmots qui furent distribués d’après la différence des sexes ; on les réemmaillota, en les étiquetant, de crainte d’erreur, puis l’on festoya gaiement.

Pendant la rigolade, un farceur changea les étiquettes.

De sorte que le lendemain, le petit mâle retournait en Suisse, tandis que ses parents partaient pour le Calvados.

De réciproques envois de dépêches demeurèrent sans réponse, les parents de la petite, rendus à Zurich, croyant Noirof à Aubevoye.

Au bout de trente-six jours, les erreurs étaient définitivement réparées.

Mauri de Noirof débita cette tirade par devant le commissaire d’un ton mélancolique. Il conclut :

— Quand on a eu une naissance comme celle-là, monsieur l’officier, il faut s’attendre à tout. Toute l’existence s’en ressent.

— Où demeurez-vous ?

— Je ne me souviens plus du numéro : à côté d’un marchand de fromages, à gauche, en montant la rue de Rennes.

— Vous êtes saltimbanque ?

— Mais pas du tout. Je ne fais rien.

— Avez-vous des moyens d’existence ? — Fouillez-moi donc cet homme-là.

On le fouilla. Il n’avait pas la queue d’un radis en poche, pour l’excellente raison qu’il n’avait pas de poche.

Et on le fourra au violon, en compagnie de plusieurs voyous très comme il ne faut pas.

L’enquête se poursuivit. La police parvint, d’après les sommaires indications du coupable, à mettre la main sur son domicile. La jeune mariée s’y trouvait seule, occupée à manger des crêpes en faisant une réussite aux cartes. Dès qu’elle fut au courant, elle se hâta très lentement d’aller quérir sa mère et sa belle-mère. Elles filèrent au commissariat, et là, tout ne s’expliqua pas. Mauri ne se souvenait de rien. On le relâcha néanmoins, sous la promesse de ne pas récidiver.

— Tu ne peux pas rentrer comme ça chez toi. Où as-tu laissé tes effets ?

— Je ne sais pas.

Hermine l’admirait :

— Si, il vaut mieux qu’il revienne ainsi. On n’est pas obligé de s’habiller comme tout le monde, n’est-ce pas ?

— Je voulais apprendre un pas de danse épatant, dans lequel il y a beaucoup de cinquièmes. Ils ne m’en ont pas laissé le temps.

— Nous essayerons chez nous, dit Hermine.

Puis elle ajouta au bout d’un petit temps :

— Vous n’avez guère été gentil avec moi, hier. Vous m’avez laissée en l’air… Elle était dans ma poche !

— Quoi ?

— La grenouille.

Comme ces dûmes tardaient d’ascendre l’escalier de la rue de Rennes, Mauri le gravit très vite, et n’ayant pas une notion exacte de la situation des étages, sonna à des portes qui se refermèrent bruyamment, descendit, remonta, s’égara. Il s’était trompé de corps de bâtiment, et il s’assit sur un divan, persuadé que son rhinocéros de femme ne tarderait pas à venir le repêcher. L’après-midi passa. Rien. Des locataires allaient et venaient en fixant sur lui des regards narquois. Il crevait de faim. Le concierge le trouva endormi. Il le ramena chez lui.

La nuit tomba. Ils se couchèrent.

— Vous ne m’embrassez pas ? lui demanda-t-elle.

— Ne préféreriez-vous pas que je vous chatouillasse la plante des pieds ?

— Essayez,

Il essaya. Elle demeura inerte.

— Êtes-vous bien, Mauri ?

— Il me semble que je patine du dos. Ce lit est bancal. Et puis, quelle boîte ! Elles sont commodes, vos couches de Bretagne !

Il dégringolait en effet sur sa femme. Le matelas avait une inclinaison de vingt-deux degrés et demi. Il ne s’expliquait pas ce phénomène. Ils durent se lever pour en chercher la cause. Et ils virent que le matelas était plan partout !

— Recouchons-nous.

Le mouvement de balançoire se reproduisit. Mauri était en l’air, et sa femme, en bas.

— J’y suis, pardi ! Vous êtes plus lourde que moi.

Alors pour contrebalancer ce poids, il en plaça plusieurs de son côté, sur le bord de la ruelle : deux de vingt kilos, un de cinq, un d’une livre.

Elle lui demanda :

— Où votre père est-il enterré ?

— À celui de Lachaise.

— Y avez-vous une concession ?

— Oui.

— Combien de places contient-elle ?

— Trois. Pourquoi ?

— Parce que j’aurais bien voulu être enterrée auprès de vous.

— Si vous étiez petite et maigre, on pourrait se serrer et vous faire de la place.

Naturellement elle était trop grosse.

— Je me ferai maigrir.

Elle aborda un autre sujet.

— Vous avez des maîtresses, n’est-ce pas ?

— Quelques-unes.

— Vous me les amènerez ?

— Si ça vous amuse !

— Oh oui ! Je veux que vous ne vous gêniez pas. Vous les inviterez à venir de temps en temps passer une soirée au milieu de nous. Il ne faut en rien changer vos habitudes de garçon. Vous ne trouvez pas que nous abordons de singuliers sujets de conversation pendant notre première nuit ?

— Au contraire. Les gens qui ne sont pas banaux ne conversent pas comme tout le monde. Avez-vous des amants ?

— Monsieur, je vous prie de voir en moi la plus pure des femmes.

— En aurez-vous ?

— La religion du Christ me le défend. J’unis ma destinée à la vôtre, et Dieu seul connaît les surprises que me réserve l’avenir. Je ne faillirai pas à mon serment, monsieur. Vous êtes cependant un être bien étrange, et vous mériteriez d’être cocu toute votre vie. J’ai des principes, ils sont ancrés là.

Et elle se frappait sur la poitrine de petits coups qui l’obligèrent à lâcher une vesse sous les couvertures. Une puanteur de caca mijota, puis se répandit dans la chambre à coucher en les asphyxiant presque.

— Excusez-moi, ce sont les crêpes. Elles me fichent des vents chaque fois que j’en mange.

Il lui demanda :

— Avez-vous étudié la chimie ?

— Pas du tout.

— Cela me surprend, car je vous aurais cru ferrée sur le chapitre de l’acide chlorhydrique.

Elle lui dit :

— Voudriez-vous être ministre ?

— Ministre de quoi ?

— De n’importe quoi. Je vous demande cela parce que le portefeuille des Travaux publics va être vacant. Son titulaire se retire.

— Il se retire des affaires.

— Après fortune faite. Alors, j’ai pensé que, puisque vous n’êtes bon à rien, on pourrait vous mettre à sa place.

À la clarté d’une veilleuse, dont le pouvoir éclairant était aussi puissant que celui d’une lampe électrique, Mauri examinait sa femme. Elle était roulée en boule, telle une sphère de soixante centimètres de diamètre. Ses yeux avaient la douceur indéfinie de ceux d’une vache sur le point de vêler, et une profonde sérénité immobilisait les traits de sa figure. Parfois, les paupières se fermaient, et il se formait alors, auprès de la tempe, un pli très laid, mobile, qui semblait être mis en mouvement par le nerf de la Malice.

VII

Alors la vie conjugale commença pour tous deux. La dot de Hermine permit à Mauri de réaliser un de ses rêves les plus favoris : il eut un coupé, quatre chevaux, et il passa la plus grande partie de ses journées à se faire promener dans Paris, à l’aventure. Il disait à Pancrace :

— Conduisez-moi n’importe où.

Et Pancrace ne le conduisait nulle part. Il fouettait ses chevaux, et les laissait aller à leur guise. Ils arrivaient quelquefois, de la sorte, à s’égarer dans des lieux impossibles. Un soir, ils tombèrent au milieu d’une foire de banlieue, au Grand-Montrouge, et la vue de l’enseigne d’une baraque fit tressauter Mauri. Il se promit d’y revenir.

Lorsqu’il rentrait chez lui, il y trouvait, ou il n’y trouvait pas sa femme.

Elle s’absentait presque toujours régulièrement vers les quatre heures, histoire, disait-elle, d’aller secourir des malheureux dans le quartier Saint-Germain-des-Prés. Elle s’était affiliée à une société philhanthropique présidée par une dame du monde et, en compagnie de cette dame, elle portait des secours à domicile. Au retour de ces pies visites, elle exhalait, par la bouche, une odeur étrange, à base d’anis.

Quand elle ne s’absentait pas, elle s’oubliait à rêvasser dans son salon, avec une bouteille d’eau-de-vie, ou de cognac, ou de rhum, ou de chartreuse et un petit verre qu’elle ne cessait de remplir. Elle voulait, par l’absorption continue de liquides alcooliques, combattre l’obésité qui déposait quotidiennement, et même hebdomadairement, autour de son être corporel, une couche de graisse.

Leurs conversations ne dépassaient jamais la frontière de la banalité. Pourtant, Hermine était plus rassise, plus posée, elle réfléchissait avant d’émettre une parole, et ses hésitations entouraient ses propos d’un emballage qui en masquait le vide. Au fond, ils parlaient pour ne rien dire. Ils s’ennuyaient ferme.

Madame Israël leur faisait de rares visites. Quoique fière d’avoir casé sa fille, elle n’en conservait pas moins, contre la mère de Mauri, un certain arrière mépris parce qu’elle avait mal élevé son fils. Elle ne cachait point ces sentiments, et faisait de fréquentes allusions aux goûts dispendieux des Noirof.

— Mon cher gendre, pourquoi demeurez-vous oisif ? Et pourquoi votre mère mène-t-elle un train de duchesse ? Elle n’a pourtant plus beaucoup de fortune. Pourquoi faire de l’épate ? Il me reste, à moi, quarante mille francs de rentes, est-ce que je fais des embarras ?

Mauri répondait :

— Je rumine quelque chose. Attendez, et tous verrez. Le monde entier parlera de moi dans quelque temps.

Il dessinait des plans sur du quadruple colombier, les déchirait, les recommençait, Et un jour, il se frotta les mains : il avait trouvé.

Cette application au travail lui mit la tête à l’envers. Il zigzaguait, dans son appartement, comme un frelon auquel on a vidé le cerveau, se cognait contre un meuble, rebondissait contre un autre. Le parquet étant ciré, il glissait dessus, en raison de la rapidité de ses mouvements et de la mise en pratique de la théorie sur la ligne droite ; il voulait passer à travers tout, tournait brusquement, à angles aigus, ou à angles droits, selon la forme extérieure des obstacles qu’il rencontrait. Sa femme le regardait, inquiète, craignant qu’il ne brisât quelque chose ou qu’il ne se brisât lui-même. Elle avait horreur du déplacement, elle soupirait :

— Comment peut-on remuer ainsi ? On est si bien quand on se tient coi.

Sur aucune chose, ils ne tombaient d’accord. Elle n’allait jamais au théâtre, et son antipathie pour la musique faisait qu’elle se bouchait les oreilles lorsque Mauri, qui avait la rage du piano, interprétait du Wagner ou du Beethoven, ses auteurs favoris. Elle ne possédait point l’art de faire valoir les charmes de son sexe ; elle se vêtissait à la six-quatre-deux, n’importe comment, et cette absence de coquetterie amenait son mari à confesser son admiration pour l’exquise propreté dont s’entourent les cocottes :

— Une femme bien chaussée, avec un bas noir bien tiré, un jupon de soie bordé de dentelles, et une petite odeur de violette par là-dessus, il n’y a que ça de vrai.

— Puisqu’elles font métier de leurs corps, il faut bien qu’elles induisent les hommes en tentation.

— Il n’y a pas de différence entre une femme honnête et une cocotte : l’une et l’autre sont créées pour faire métier de leurs corps. Avec cette différence que la femme mariée devrait être plus cocotte que la cocotte elle-même.

Hermine passait ses matinées à croquer des sucreries, à lire le feuilleton du Petit Journal et à se nettoyer le nez.

— Ne fourragez donc pas ainsi dans l’organe de votre odorat. C’est dégoûtant ? On se mouche, c’est plus propre que de décrocher ses tableaux et de les manger.

Alors, pour le faire endêver, elle fourrageait de plus belle et ramenait au bout de l’index une roupie longue comme un fil de macaroni. Elle la pétrissait ensuite et l’avalait.

Ces petits défauts étaient amplement rachetés par la pureté de ses sentiments. En la voyant, on devinait en elle une conscience nette, un cœur imprégné de la sainteté de ses devoirs. Elle ne mentait pas, elle était fidèle à son époux. Et cette irréprochabilité de mœurs ne plaisait pas à celui-ci. Puisqu’il avait des maîtresses, elle pouvait bien avoir des amants. Sur ce point encore, il y avait divergence d’opinions.

L’enseigne de la baraque du Grand-Montrouge lui trotta dans la tête, et il s’y rendit de nouveau. Au carrefour de trois rues bordées d’acacias, il fit arrêter son coupé et disparut dans le remous des curieux qui se poussaient afin d’aller voir, de près, la chose extraordinaire. Mauri entra ; il vit et fut stupéfié. Il demeura immobile, une sueur froide lui glaça la figure, il fit un effort surhumain pour ne pas laisser échapper un grand cri. Il sortit et fit appeler le barnum.

— Ah, c’est vous, lui dit celui-ci qui le reconnut : eh bien, vous l’avez proprement arrangée !

— Voici ma carte ; dites-lui donc de venir me voir dimanche après midi.

Et il sauta dans sa voiture qui partit au galop. Il avait hâte de s’enfouir dans les ténèbres.

Il dîna mal. Pendant le thé, sa mère le prit à part :

— Je suis un peu à court d’argent. J’aurais besoin de quarante mille francs pour solder une note d’antiquaire ; puis, je suis en retard d’un terme et j’offre à déjeuner prochainement à l’évêque de Djurdjura.

Il lui fit un chèque de cent mille francs.

— Si cela ne te suffit pas…

— Je tâcherai de m’arranger. Enfin, s’il me manque quelque chose… Es-tu heureux en ménage ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai pas encore eu le temps de m’occuper de ça.

Hermine boudait.

— Qu’avez-vous donc, madame ma chère ?

— Je me suis fait fiche de moi. Ce tantôt, en allant quêter, je suis entrée chez un marchand de couleurs fines, et il m’a ri au nez.

— Pourquoi ?

— Dame, vous le savez bien. La première fois que vous pénétrâtes chez nous, au boulevard Saint-Germain, vous remarquâtes que mon portrait manquait d’embu. J’y pensais tous les jours, et je me disais : lorsque tu passeras devant la boutique d’un marchand de nécessaires de peintures, achète donc de l’embu et imbibes-en ton tableau. Mais voilà, l’embu ne se vend pas en tube ! Je vous assure que j’en ai été dépitée, très dépitée.

Le train de maison était excessif. Hermine dépensait un tas d’argent avec ses pauvres. Le domestique, nombreux, ripaillait pendant que les maîtres avaient le dos tourné. De son côté, Mauri, poursuivant un but secret, s’était payé, à Bourg-la-Reine, un terrain de dix hectares, d’une largeur de vingt mètres, très long par conséquent. Il embaucha quarante équipes d’ouvriers. Le travail durerait un mois juste.

— Quel travail ?

— Ah, voilà !

Il n’en disait pas davantage. Sa femme remarqua qu’à certains moments de la journée, il se promenait pensivement, la tête perdue dans les épaules, les yeux fixés par terre. Son regard semblait trouer les parquets et les plafonds de tous les étages et s’enfoncer dans la terre, profondément. Parfois, il véhiculait lui-même la corporalité de son être à travers les rues de la rive gauche ; son coupé le suivait, respectueusement. Mauri marchait ainsi, remuant des idées et ses lèvres, la tête baissée comme celle d’un homme condamné à faire le recensement des crachats qui constellent tous les trottoirs de Paris.

Le dimanche arriva. Il avait reçu un billet laconique : « Je seré ché toua à troi zeur. « M. M. » Il éloigna ses gens, espérant ainsi se trouver seul chez lui, car sa femme déguerpissait après le déjeuner pour aller visiter ses malades. Ce dimanche-là, par extraordinaire, elle ne sortit pas. Pour comble d’embêtement, Madame Israël s’amena vers les deux heures un quart, deux heures dix-sept, ainsi que sa mère, Madame de Noirof. Ces dames avaient décidé de faire des crêpes et de passer la journée en famille. D’ailleurs, il pleuvait à verse, il faisait un temps à ne pas flanquer un chien à la porte.

— Je vous assure, leur répétait Mauri, que vous m’obligeriez en me laissant tout seul ici aujourd’hui. J’attends des messieurs du ministère auxquels je dois soumettre les plans de ma grosse machine. Il est chagrinant d’avoir des femmes à côté de soi, quand on veut parler de choses sérieuses.

— Mais nous ne nous montrerons pas. Tu les recevras dans le salon. Tu feras comme si nous n’y étions pas.

Un coup de sonnette retentit. Noirof sauta en l’air comme s’il avait marché sur des pointes d’épée. Il alla ouvrir, en ayant soin de tirer toutes les portes derrière lui. Et dans l’entrebaillure de la porte, il aperçut la figure machurée d’un charbonnier, qui portait une bascule sur l’épaule.

— Madame de Noirof. Ch’est-il ichi ?

Oui, c’était ichi. Mauri appela Hermine, qui avait commandé cette bascule pour meubler sa chambre à coucher.

— Je me pèserai, mon ami, tous les matins ; je noterai mon poids, avant et après de faire ma crotte. Je me rendrai compte ainsi des fluctuations de mon embonpoint. J’ai acheté un carnet-grand-livre-journal, dans lequel je tiendrai la comptabilité de ma graisse. Que voulez-vous, chacun a ses manies !

Dix minutes après, nouveau coup de sonnette. C’était elle. Il la fit entrer avec de grandes précautions, un doigt sur la bouche : « Attention ! Pas de bruit. Il y a du monde à la maison. Je ne voudrais pas que l’on sache… » Et tout haut : « Entrez donc, Messieurs ! »

Elle ne comprenait rien. « Je ne suis pas des messieurs. » — « Tais-toi donc ! » Et il ferma bruyamment la porte du salon.

Un grand silence se fit.

— Que peuvent-ils donc bien se dire, répétait Hermine. Si nous allions écouter à la porte !

Et elles vinrent, à la queue-leu-leu, pour surprendre ce fameux secret. On se chamaillait, dans le salon ; on y pleurait, des sanglots de femme éclataient.

— Mon petit chéri, tu ne l’abandonneras pas, dis ? Vois donc, quel malheur ! Tu sais qu’il est bien de toi. S’il vient à terme, tu en prendras soin ? Je voudrais une promesse, avant de mourir. Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur !

Une toux sèche scandait ces lamentations.

— J’en aurai soin, je te le promets. J’ignorais que tu étais enceinte. Tu aurais dû faire passer ça.

— Non, puisque je dois mourir bientôt. Je goûterai au moins les plaisirs de la maternité. Je verrai notre enfant. J’accoucherai dans une huitaine. Et quand il aura quinze jours, je mourrai. Quel malheur, mon Dieu !

Les trois femmes avaient les oreilles collées contre la porte. Un enfant ! Ce cochon d’homme avait fait un enfant à une femme ! Et il la recevait sous le toit conjugal ! Elles perçurent des bruits de baisers avec un remuement de pièces d’or. Il lui donnait de l’argent ! Pour faire ses couches, sans doute. Et il prendrait soin de l’enfant !

— C’est ce que nous verrons, fit Hermine. Entrons. Je veux voir ça.

Elles entrèrent.

Une monstruosité humaine s’offrit à leurs yeux. C’était Mani-Mina. Une grossesse avancée arrondissait le côté droit ; par contre, le côté gauche, miné par une phtisie au dernier degré, ressemblait à un squelette. Mauri balbutia un commencement de confession.

— Il est des accidents qui surviennent inopinément… Tout homme a des faiblesses… Un moment d’oubli est si vite arrivé…

— En voilà une dégoûtation, s’écria Hermine. S’acoquiner avec une pareille horreur !

— Dites donc, protestèrent Mani et Mina, vous devriez bien vous regarder. Qu’est-ce que cela peut vous faire, après tout ?

— Mais c’est mon mari, cet homme.

— Et puis après ? Je n’en suis pas moins enceinte, n’est-ce pas ?

Madame de Noirof s’interposa : cette malheureuse avait raison, il était injuste de la blâmer. Et toutes trois finirent par s’apitoyer. La pluie tambourinait contre les vitres, d’un ciel de suie tombait une lumière diffuse qui pénombrait le grossier ameublement du salon et les bipèdes humains qui s’y mouvaient. Mina crachait le sang, l’autre souffrait du bas-ventre ; et elles ne pouvaient plus se tenir debout, la montée de l’escalier les avait anéanties. Affalées sur un canapé, elles se lamentaient convulsivement, leurs huit membres s’entremêlant comme les tentacules d’une pieuvre.

— Pauvre petite sœur, disait Mina, c’est moi qui t’oblige à mourir. Ce qui me déchire le cœur, c’est que je ne puis t’embrasser en implorant ton pardon.

Leurs têtes ne pouvaient, en effet, se rapprocher, l’épine dorsale demeurait inflexible.

— Enfin, continua Mina, nous en avons encore pour trois semaines. Nous prierons tous les jours pour que Dieu nous remette notre faute.

Elle fut prise d’une quinte de toux.

— Je voudrais bien me coucher.

Et elle s’évanouit, avec un petit filet rougeâtre qui lui suintait au coin des lèvres.

— Qu’on les transporte à l’hôpital !

— Jamais, nous les soignerons ici.

Et il fut décidé qu’elles resteraient rue de Rennes, jusqu’au moment des couches. Ce fut un élan de charité, un empressement exagéré, des allées et venues tapageuses, un étalage de pitié extravagant. Le médecin, l’accoucheur, le pharmacien, tout fut réquisitionné ; on fit macérer des tisanes, on posa des sangsues, on passa des lavements. On voulait sauver l’enfant.

— Que deviendra-t-il, le pauvre ? demandait Mani.

— Je l’élèverai, répondait Hermine ; ne vous occupez pas de ça. Mourez en paix.

L’on parlait de la mort comme d’une chose quelconque. On parlait de la décomposition des corps, des vers qui les rongeaient, de la bouillie infecte qui culottait les cercueils lorsque les cadavres blettissaient. Et l’on choisissait le moment des repas pour converser de toutes ces choses.

Cependant, la nervosité de Mauri s’accentuait. Chaque matin, après avoir baisé Mani, il partait à Bourg-la-Reine. Les travaux étaient commencés. On creusait un tunnel dans sa terre de dix hectares. Les choses marchaient au triple galop. Comme il y avait trois fois trop d’ouvriers, les équipes se relevaient toutes les demi-heures. On éventrait le sol, on échaffaudait, on maçonnait, on posait des rails, on se décarcassait, on ne prenait pas le temps de manger. La dot de Hermine fut dévorée en huit jours. Pour ne pas interrompre les travaux, madame Israël dut abouler trois cent mille francs, puis deux cent mille francs, puis cent mille francs.

Elle avait à peine le temps de respirer, son gendre tirait à blanc sur sa caisse.

— Vous allez me ruiner.

— Laissez-donc ! Dans un mois, nous gagnerons des millions.

Il avait obtenu du Ministère l’autorisation de faire ces fameuses expériences dont il parlait chez lui réticencieusement. Le ministre, ainsi qu’une commission ad hoc, y assisterait. Il n’y aurait plus un Parisien à Paris ce jour-là. Tout le monde émigrerait à Bourg-la-Reine.

— Je ne veux rien vous dire. Vous lirez ça dans les journaux.

Il rencontra un jour Jardisse. Son nez avait grandi ; il tournait à la trompe.

— Vous avez une femme charmante.

— Vous la connaissez donc ?

L’autre rougit.

— Non, mais j’en ai entendu parler.

— Oh, charmante ! Pas tout à fait…

— Elle est trop grosse, en effet.

— Vous l’avez vue !

— On me l’a dit.

— Venez donc me demander à dîner un soir, demain, par exemple, vous ferez connaissance.

— Très volontiers. À propos, je suis sorti sans argent ; prêtez-moi donc dix louis.

Et pendant que l’autre se fouillait :

— C’est épatant de pouvoir rendre service aux gens. Lorsque j’étais riche, j’avais le gros défaut d’accueillir toujours mal les solliciteurs d’argent. Je vois aujourd’hui que la charité est une belle et bonne chose et je regrette, sacredié, de ne pas l’avoir pratiquée jadis.

Il serra longuement la main de Mauri en lui en chatouillant la paume du bout du doigt.

— Que signifie cette bizarre étreinte ?

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser ? répondit Jardisse.

Et il regardait Mauri très effrontément dans les yeux.

— M’embrasser ?

— Pour vous remercier du service que vous venez de me rendre.

— Je préfère que vous me restituiez ma galette un jour.

— Oh, quant à ça, mon cher, vous pouvez y compter.

Hermine fit la grimace quand elle apprit que Jardisse venait dîner le lendemain.

— Quelle idée d’inviter cet homme ! Il me dégoûte. Sa tête est immonde. Il a la réputation d’un Sodomite. S’il vient ici, on va vous prendre tous deux pour des tapettes. Et puis, c’est un voleur ; il est criblé de dettes, il emprunte à droite, à gauche…

— Vous le connaissez donc ?

— Non, mais je vois pas mal d’ecclésiastiques ; Jardisse, élevé dans le giron de l’Église catholique, a beaucoup de relations dans le monde des prêtres et les a tous exploités. Ce sont eux qui me disent cela. Vous le connaissez, d’ailleurs, il a volé votre mère. Quelle idée de l’inviter !

En effet, l’idée était bête ; on avait assez de besogne déjà avec les malades, et cette affaire du tunnel, sans se condamner à être dérangés à table par des gens détestés. Jardisse se montra inconvenant ; il se servit le premier, ne passa le plat à personne, parla la bouche pleine, envoyant des fusées de choses mâchées dans les assiettes et les verres voisins, s’accouda sur la table en s’extirpant bruyamment les débris de nourriture laissés entre les dents. Sa conversation était cassante, désagréable ; c’était bien celle d’un oisif, d’un raté, d’un envieux, que la paresse condamnait au parasitisme. Il trouvait mauvais que tout le monde ne fût pas de sa trempe. Tous les gens, pour lui, n’étaient que des cons, surtout ceux qui, à force de travail, s’étaient créé des situations ou lui avaient prêté de l’argent. Hermine le congédia sèchement.

À quelques jours de là, le Journal Officiel publia l’entrefilet suivant : « Une expérience, à laquelle assisteront Sa Majesté le Roi, le ministère au grand complet, et des délégations des deux chambres ainsi que de l’École polytechnique, aura lieu demain à Bourg-la-Reine, à onze heures du matin. Un ingénieur, M. Mauri de Noirof, prétend avoir trouvé un système de chemin de fer à marche mille fois plus rapide que celle de nos meilleurs express. Le Roi arrivera à onze heures précises. »

Près de deux millions de spectateurs s’éparpillaient, ce jour-là, entre Bourg-la-Reine et Antony-et-Berny. La vallée de la Bièvre disparaissait sous des agglutinations d’hommes et de femmes venus là pour voir quelque chose. Ils ne voyaient rien. Aucun indice extérieur ne trahissait la moindre préparation d’expérience. Seule, une cheminée de deux cents mètres de hauteur, accotée à la route de L’Hay, se perpendiculairait majestueusement, en lâchant des panaches de fumée noire, très noire. Et il n’y avait que ça, une cheminée avec des panaches de fumée noire, très noire. Pas de trace de chemin de fer. On n’y comprenait rien, et l’on s’en amusait ferme. Les Parisiens étaient contents : on leur posait un lapin. Ils jubilaient, ils galipettaient, lorsque soudain la venue du chef de l’État et du monde officiel fut annoncée par les sonneries militaires. Le Roi et sa suite s’enfoncèrent sous terre. Puis ils reparurent. Puis ils disparurent. Tout le monde rentra à Paris, on n’avait rien vu.

Le ministre des travaux publics dit à Mauri :

— J’ai prélevé près d’un million de francs sur mes fonds secrets pour vous aider à mener à bien cette tentative très concluante. Je vais faire voter par la chambre un budget spécial de cinquante millions, afin de l’appliquer sur une échelle plus vaste, comme de Paris à Lyon, par exemple. Seulement, nous partageons la poire en deux.

Et un contrat fut passé entre le gouvernement et de Noirof, aux termes duquel celui-ci conservait le monopole exclusif de l’exploitation de sa découverte.

Cependant, l’époque de la délivrance de Mani était proche. Les coliques lui tenaillaient les entrailles ; elle se tordait dans les douleurs, tandis que Mina, à bout de souffle, s’éteignait insensiblement. Les soubresauts du petit qui commençait à vivre l’exténuaient et hâtaient sa fin. Son corps, miné par le lupus, devenait exsangue ; le médecin en combattait, pour la forme, la suppuration au moyen d’une pommade iodoformée qui répandait une odeur infecte. Mauri demanda au docteur :

— Pour quand sera-ce ?

— L’enfant viendra dans deux heures.

— Et elle ?

— Elle expirera peut-être avant.

On courut chercher un prêtre. Mina reçut les derniers sacrements ; Mani les refusa. Elle appela Hermine :

— Que deviendra ce petit malheureux ?

— Eh bien, nous l’élèverons.

— Est-ce vous qui l’allaiterez ?

— Pas moyen, je suis encore génisse.

Mais Mauri, en farfouillant dans la poche de sa redingote, y trouva le petit morceau de brique ramassé jadis sur le boulevard de Montrouge, et ce morceau de brique lui rappela la Pondeuse. La Pondeuse lui rappela l’allaitement des couleuvres, l’allaitement des couleuvres lui rappela ce fameux médecin qui faisait venir du lait dans les mamelles des femmes stériles mêmes. En deux bonds, il fut chez la Pondeuse qui le conduisait sur-le-champ chez le docteur en question, Messé-Malou. Messé-Malou habitait, à Bel-Air, une maison sans fenêtres, pourvue d’une seule porte massive en chêne épinglée de gros clous carrés et pointus.

— Est-ce qu’on voit clair, là-dedans ?

— La maison a trois étages, et il fait plus clair au rez-de-chaussée que dans la rue. Il fait même clair dans la cave. Et pourtant, il n’y a pas une seule fenêtre. Messé-Malou n’en a pas voulu — c’est lui qui a fait bâtir sa maison, — afin de payer le moins possible de contributions. Il a raison, cet homme.

Ils entrèrent.

— Dépêchez-vous, leur dit Messé-Malou. Qu’y a-t-il à votre service ?

— Il s’agit d’une femme qui va mourir en enfantant, et cet enfant doit être nourri par une femme qui n’a pas de lait.

— Où est-elle, cette femme qui n’a pas de lait ?

En effet, ils avaient oublié d’amener Hermine.

— Qu’à cela ne tienne. C’est vous le mari ?

— Parfaitement, répondit Mauri.

— Voulez-vous vous substituer à votre femme ? De cette façon, vous ne viendrez plus me déranger. L’opération sera faite rapidement.

Il examina le pouce de Mauri, tout en bredouillant des mots latins et scientifiques : « … Région précordiale du molossos gringatoire… stirpfiriques golgomerus… carbonate d’amphibole… acrobate de porphyre… clitoria ternata… bismuth végétal… »

— Je vais vous injecter dans le pouce gaude la main et dans le pouce droit du pied… je veux dire dans le pouce de la main gauche et dans le pouce du pied droit, une culture de vibrions lactifères ; dix minutes après, vous aurez plus de lait qu’une vache.

Il appela un aide.

— Apportez-moi vite le bouillon à la décillionième dilution, température de 44 degrés longitude méridionale.

Une simple piqûre fut pratiquée aux pouces.

— Promenez-vous un peu dans le jardin et ne partez pas avant que je ne me sois assuré de la réussite de l’opération.

Un jardin extraordinaire, celui du docteur Messé-Malou. Tout y était anormal. Il s’y trouvait des plantes transparentes à feuilles noires ; puis des rosiers qui produisaient des poires ; plus loin, c’était des arbustes infeuillus dont les racines poussaient en l’air. Un prunier fructifiait des spirales de papier ; sur des plants de fraisiers fleurissaient des roses vertes.

— Cela vous extasie, n’est-ce pas ? demanda le savant. Oh, vous n’avez pas encore tout vu. Venez avec moi ; vous allez visiter mes serres.

Et il prit les devants. Mauri remarqua qu’il avait les cheveux bleus et que sa tête était toute petite ; sans doute, la pensée la lui avait usée. Le docteur marchait allègrement, et pourtant il était âgé de quatre-vingt-dix-sept ans.

— Oui, monsieur, dans trois ans, j’en aurai cent. Et je recommencerai à vivre : je ne mourrai pas. J’ai résolu le problème de l’indestructibilité de la matière. Il n’y a pas de Dieu. Le Créateur, c’est l’homme. Voyez, plutôt.

La première serre donnait l’illusion d’une exposition de végétaux artificiels ; on y voyait des arbres étranges produisant, en guise de fruits, les uns, des grappes de fer, de cuivre, d’acier trempé ; les autres, de la laine, des épis de blé, du tabac à fumer.

— Dans quinze jours, cet églantier-ci me donnera du tabac à chiquer. Voici maintenant des oriers et des argentiers.

C’était des palmiers qui sécrétaient des gouttes d’or et d’argent.

— Ils me rapportent en moyenne deux mille francs par jour ; si j’en centuplais la culture, je réaliserais en un an plus de soixante-dix millions de bénéfices ; mais je m’en garde bien, ce serait la dépréciation de l’or. Observez, je vous prie, que peu d’hommes seraient aussi scrupuleux que moi. Ah, la Science confine à l’Infini. J’ai turbiné pendant dix ans et demi, monsieur, près de onze ans, même, avant de trouver le secret de la formation des minéraux. Voici un bloc de marbre qui grossit et grandit de jour en jour. Peu de gens savent que les pierres se peuvent cultiver comme de simples céréales ; le marbre, entre autres, est constitué d’animalcules qui se multiplient comme des morpions, se superposent et meurent en se solidifiant. Ce principe une fois connu, il ne reste plus qu’à trouver la formule de l’animalcule. C’est long, par exemple, mais quand on persévère, on ne perd pas son temps. J’ai trouvé. Je ne suis pas le premier venu. Maintenant, je vais vous montrer quelque chose de génial ; c’est un hommier.

Et ils pénétrèrent dans la deuxième serre, une serre pentagonale entourée de pointes de cuivre surchargées d’électricité.

— J’en ai arrêté le courant, autrement, nous eussions été foudroyés. Ces pointes de cuivre sont destinées à tuer tous ceux qui voudraient s’introduire ici et me dérober mes enfants.

Une fantastique vision fit loucher Mauri.

Dans le mitan de la serre, s’élevait un arbre aux branches duquel poussaient des corps humains en formation ou presque parfaitement constitués. Le tronc de cet arbre ressemblait à tous les troncs d’arbres ; en revanche, ses feuilles, carrées, avaient l’épaisseur et le lisse d’une portion de courroie de cuir, et elles étaient pourvues de soupapes microscopiques dont les accélérés mouvements indiquaient l’activité de la respiration des êtres qui se balançaient, en l’air, comme des pendus. Les branches étaient fortes ; chacune d’elles
Sapho - Le tutu, mœurs fin de siècle, 1891, p.183

ne portait qu’un fruit humain. Celui-ci y adhérait, par la tête, au moyen d’un pédoncule qui se brisait lorsque le corps était mûr. Mais le docteur pouvait toujours, à son gré, prévenir la rupture du pédoncule et laisser, pendant un très long temps, le bonhomme suspendu à sa branche. Ainsi, il y avait un fœtus de quatre mois, un enfant de deux ans, un autre de six ans, un troisième de dix ans. Une jeune fille de seize ans, admirablement belle, conversait avec un homme barbu qui avait dépassé la trentaine et qui fumait une pipe. L’arbre avait treize branches, et chaque branche produisait un être de race différente. Français, Anglais, Grec, Russe, Scandinave, Italien, Hongrois, Espagnol, Chinois, Japonais, y étaient représentés. La collection se complétait par un aveugle, un sourd-muet et un décapité.

— Comment diable peut-on faire pousser des gens à un arbre ?

— C’est difficile et délicat à expliquer. Si vous aviez fait de la botanique une étude approfondie, ou même superficielle, vous sauriez que chaque racine d’un végétal correspond à une branche de ce même végétal. La racine nourrit la branche. Si vous plongez une racine dans un perpétuel bain de merde, par exemple, les fruits de la branche nourrie par cette racine pueront le caca. Et ainsi de suite. Eh bien, substituez à cette merde une couche épaisse d’organes sexuels, le fruit obtenu par cette nourriture sera évidemment de même race que celle des organes sexuels. J’entends des organes sexuels pourvus des propriétés fécondantes, bien entendu. Autrement, de la peau ! Vous saisissez, n’est-ce pas ? Je suis donc parvenu à me procurer — et à quel prix, grand Dieu ! — une quantité suffisante d’organes, je les ai enfouis dans le sol, j’y ai enfoncé les racines d’un cyprès et voici le résultat ! Chacun de ces types parle une langue différente, mais tous comprennent le français, sauf le sourd-muet et le décapité.

— Comment les nourrissez-vous ?

— En pissant au pied de l’arbre.

— Ah, chierie ! s’écria Mauri, ma poitrine est inondée de je ne sais quel liquide.

C’était ses deux seins qui, trop gonflés, avaient crevé et éjaculaient du lait.

— Vous voilà en état de nourrir, dit Messé-Malou. Au plaisir de vous revoir. Si vous devenez gaga un jour, vous viendrez me trouver ; je vous infuserai dans les veines ma liqueur régénératrice, qui renouvelle les nerfs et les imperméabilise contre l’usure ou la corruption. Allez vite.

Puis il le rappela :

— Ayez soin de mettre un peu de caramel au bout de votre sein, afin que le gosse tette tout de suite.

— Ou de deux choses l’une, lui dit la Pondeuse lorsqu’ils furent sortis ; ou nous rêvons, et alors la féerie de tout ce que nous venons de voir s’évanouira à notre réveil, ou nous ne rêvons pas, et alors il ne nous reste plus qu’à nous laisser aller à vau-l’eau. À quoi bon se débattre contre la vie, puisque celui-là parvient à la vaincre ! Le secret de l’immortalité, le secret de la création de l’homme, il n’en a pas fallu davantage au bon Dieu pour se faire acquérir une universelle réputation. Ce médecin est plus fort que le bon Dieu, ou c’est un charlatan. Quant à moi, j’en ai le cœur qui tourne, et il me prend des envies de cracher à la figure de tous les gens que je rencontre.

— Et moi, je crève de force. Si je tenais une pierre entre les mains, je l’étranglerais. Quelle étrange vie nous menons !

— Tiens, il me semble avoir vu ta femme entrer dans cet hôtel !

— Tu ne la connais pas !

— Est-ce que je ne l’ai pas vue à Saint-Germain-des-Prés, le jour de tes noces ? Mais je me suis sûrement trompée, qu’est-ce qu’elle viendrait foutre par ici !

— Il y a longtemps que la pensée de la fécondation de l’arbre par l’homme me poursuit ; je voulais même épouser un végétal, mais ma sainte pourriture de mère, que j’aime à la folie, m’en a détourné. Donc, Messé-Malou n’est pas plus fort que moi. Il n’a pas trouvé le tunnel, lui !

Puis, il ouvrit son petit calepin et y relut le mot « guillotine », écrit un soir qu’il roucoulait aux pieds de mademoiselle Israël.

— Encore une invention qui fera parler de moi ! Nom de Dieu de nom de Dieu ! Quel homme je suis !

En rentrant chez lui, il trouva une lettre du chef de l’État qui l’appelait au plus tôt à l’Élysée. Il y arriva la tête effarée, ne sachant pas ce qu’on lui voulait. Le ministère avait démissionné à la suite d’un vote de défiance de la Chambre, et l’on mandait de Noirof pour lui offrir le portefeuille de la justice. Il accepta.

— Mais, très aimable et gracieuse Majesté, objecta-t-il, pour être ministre, il faut d’abord être député…

— Vous l’êtes depuis huit jours, monsieur !

Oui, député depuis huit jours. Et député de Montrouge, encore ! Il ne se souvenait plus ; ses nerfs se détendaient, sa tête s’en allait en bouillie. On dut lui rappeler qu’à la suite de l’expérience de Bourg-la-Reine, il s’était porté candidat en remplacement d’un député montrougien, et qu’il avait été élu à l’unanimité des voix.

— Vous ne vous souvenez plus, lui dit Hermine, de la nuit ou vous me chatouillâtes la plante des pieds ? Je vous y entretins de l’éventualité de votre nomination de ministre à n’importe quel département. C’est l’évêque de Djudjura qui a mené tout cela. Vous voyez qu’il a réussi.

Elle regardait, à la fenêtre en lui remémorant ces choses, et Mauri crut la voir attentionnée à intelligencier significativement avec un passant qui ressemblait étonnement à un individu qu’elle détestait cordialement.

— Mais Mani-Mina ?

— Elle n’accouchera que dans neuf mois. Il paraît qu’elle doit porter le double des autres femmes. Elle est double, il n’est que juste que sa gestation soit double.

— Alors, et montait ?

Et il se rappela le système à téter de la Pondeuse. Il s’installa au ministère, avec son appareil auquel, tour à tour, les employés et chefs de bureau venaient aspirer. Ce fut un scandale. Souvent, Mauri se trompait, il prenait son appareil pour son porte-voix ; il criait : Allo, allo ! soufflait dedans, ne recevait naturellement aucune réponse et se démenait dans son cabinet, en déblatérant contre son administration.

Il reçut un jour la visite de l’artiste en gifles. Le pauvre diable venait solliciter un emploi quelconque qui lui permît de laisser ses joues en repos durant le restant de ses jours.

— Elles tomberont, si je continue à me flanquer des calottes. Puisque je vous ai fait rigoler quand vous n’étiez qu’un simple contribuable comme moi, vous pouvez bien me procurer quelque chose, n’importe quoi, un emploi de sous-bourreau, par exemple.

— Sous-bourreau ! Sous-bourreau ! Quelle idée !

Et il prit son petit calepin.

— Vous voyez ce mot ?

L’autre ne pouvait lire.

— C’est le mot guillotine, mon cher. Vous avez sacré nom de Dieu mis le doigt dessus.

Il fit élaborer un projet de loi relatif à l’abrogation de la pénalité ordinairement encourue par les adultères, à laquelle il substituait un supplice unique dans les annales de l’humanité. Et il présenta, à la Chambre, la défense de son projet dans un discours dont l’écourtement des mots provoqua des remous chahutatoires à tous les centres et à tous les extrêmes. Il commença ainsi : « Mes, le gouv de la Rép ne doit négl auc occ d’amél la sit mor du peup. » La sténographie fut en déroute et il se fit un calme, parmi l’assemblée, qui ressembla à une congélation du silence. « Oui, mes, reprit-il, Dieu dit un jour : Tu seras pun par où tu aur péch. Eh bien, ici bas, la rép des dél n’est pas touj conf à la par div. » Un vacarme en fa majeur accueillit ce début ; la sonnette du président acheva de branle-basser l’auditoire. Mauri dut recommencer, en une prononciation compréhensible. « J’ai remarqué que tous nos discours sont d’une longueur plusieurs fois kilométrique. Pourquoi ne point les abréger en coupant les mots en deux ? » Puis il continue, bafouilla, corrigea ses phrases lorsqu’il s’y glissait des répétitions. Il disait : « Pardon, il y a deux fois le mot infidèle dans le membre de phrase que je viens de prononcer, je me reprends. » Et il remplaçait le mot répété par un synonyme. Tout son projet fut adopté unanimement. Le paragraphe principal était ainsi conçu : « Quiconque sera convaincu d’adultère aura à subir l’amputation partielle du membre avec lequel le crime aura été commis. L’amputation ne pourra dépasser un centimètre. En cas de récidive, l’amputation sera de deux centimètres. Le modèle de l’instrument de supplice présenté par le gouvernement est adopté. »

Cet instrument figurait une guillotine en miniature, sans planche basculatoire, naturellement. Les montants mesuraient deux mètres cinquante-trois centimètres et demi de hauteur ; le couperet, en biseau, avait le tranchant d’un rasoir destiné à trancher les poils follets de la cuisse d’une jolie femme, brune de préférence, et il pesait cinquante kilogrammes ; un déclic le faisait manœuvrer, tout comme le justicier acier de l’échafaud. La lunette diamétrait cinq centimètres ; elle glissait perpendiculairement entre deux rainures, de telle sorte qu’on pouvait toujours la placer à hauteur du corps de délit.

Le mangeur de queue de chat fut nommé exécuteur de la nouvelle loi. Il en ressentit un gondolement intraduisible dans aucune langue. Il passa des journées entières dans le quartier de la Roquette, en conférence avec Deibler qui lui apprit le fonctionnement de la nouvelle machine. Souvent, à la venue du jour, on les voyait se promener ensemble, discutant, gesticulant, en redingote, gants noirs, et chapeaux crêpés. Leurs parlers étaient macabres ; une vague odorante sanguinolence de futures exécutions leur mobilisait la langue en des pourlèchements de gourmets.

— Je suis bien peu de chose à côté de vous, disait l’artiste en gifles.

— Les extrêmes se touchent, répliquai ! Deibler.

Ils riaient. Leurs rires avaient le perlé d’un entrechoquement d’os de squelettes.

Mauri de Noirof joua au sérieux son rôle de ministre. Il signait des décrets, des nominations, des révocations, accordait des audiences, écoutait les solliciteurs dans une attitude roide, très roide, excessivement roide, ne prenant aucune résolution, congédiant son monde au galop, ayant hâte de se retrouver seul, dans son cabinet, en face d’une glace, pour se faire des grimaces, en habit de gala, avec une petite balance à chaque main. Seul, son lait l’ennuyait. Afin d’éviter à ses inférieurs la corvée du suçage de ses seins, il s’était attaché un petit nègre qui venait téter lorsque besoin s’en faisait sentir et dont la peau se café-au-laita par suite de cette succion. Mani-Mina n’urinerait-elle jamais son petit ?

De temps à autre, il faisait une apparition rue de Rennes. Il surprit un soir sa femme dans un costume bizarre : elle s’était fait confectionner un habit de ministresse, et elle essayait de danser la gigue, avec un tutu par-dessus son habit : le tutu de Mauri. Celui-ci la contempla vachement ; Hermine avait toutes les peines du monde à se mouvoir, elle se soulevait, retombait rhinocérossement, avec des allures de tonneau ambulant, ou plutôt d’hippopotame en mal d’enfant, ou mieux encore de guernouille en état d’ébriété.

— Je vous croyais plus rassise, madame.

— Je fais un peu de gymnastique, monsieur le ministre. Je suis énervée, d’ailleurs ; votre mère est venue me faire une scène : elle me reproche une coquetterie susceptible de vous rendre amoureux de moi, elle s’est trouvée ici avec madame Israël, et elles se sont crêpé le chignon. Vous devriez bien mettre ordre à cela ; votre mère est jalouse, et elle hait la mienne, qui s’est imposé tant de sacrifices, et qui a failli en être réduite à la mendicité. Heureusement que mon oncle vient de mourir ; nous héritons de six cent mille francs. Tra la la !

— Et vos pauvres, que deviennent-ils ? Vous en occupez-vous toujours ? Votre bonté d’âme, noyée dans les honneurs dont je suis inondé, n’a rien perdu, j’espère, de son immensité ?

— Je vois mes pauvres comme toujours, je ne fais que ça ; puis, je panse la plaie de Mani-Mina ; puis, je me pèse, je prends ma petite goutte d’eau-de-vie (j’en ai commandé dix-sept fûts, afin de ne pas être prise au dépourvu) parce que je ressens toujours un peu de bobo dans les dents de ma gueugueule. Et vous, grand fou, que faites-vous dans l’attelage du char de l’État ?

— Je tire. Nous tirons tous le plus que nous pouvons. Chacun tire à soi. J’ai mis le grappin sur les fonds secrets, c’est toujours ça de sauvé.

— Je suis enceinte, monsieur le ministre.

— Ah, et de qui ?

— De vous, pardi.

Il chercha dans sa pauvre caboche, il n’y trouva aucune circonstance sur laquelle pouvait être basée cette grossesse.

— Je suis donc malade ?

Il parcourut des ouvrages techniques, il approfondit une étude sur les maladies de la mémoire, il y lut des choses désespérantes. « Toute impression laisse une certaine trace ineffaçable, c’est-à-dire que les molécules, une fois arrangées autrement et forcées de vibrer d’une autre façon, ne se remettront plus exactement dans l’état primitif. » Alors, la Pensée devait être éternellement la même ? Du moins, sa pensée à lui. Un bouillonnement s’opérait en son cerveau, chaque fois que les molécules en étaient bouleversées par la venue d’une idée nouvelle ? « Pourtant, disait-il, je possède autant de cellules cérébrales qu’un autre ! » D’après Meynert, il en possédait un minimum de six cents millions, une pour chaque souvenir. « Parbleu, si je les dérange ! » En effet, il y avait les décharges. « Le système nerveux est traversé par de perpétuelles décharges. » Il vibrait par la tête ! Quel homme ! Il était le contraire de tant d’autres !

L’affaire du tunnel prenait une extraordinaire importance. L’essai de Paris à Lyon avait réussi. Un train dévorait cet espace en dix-sept secondes, sans encombre ni secousse. On gardait le secret de cette invention, qui permettait au gouvernement, en cas de guerre, d’amener tous les corps d’armée français à la frontière allemande, en un quart d’heure ; mais une indiscrétion de journal dévoila le mystère. Mauri de Noirof avait été frappé un jour de la rapidité avec laquelle se transmettaient les dépêches dans les tubes pneumatiques ; il se dit : « En fabriquant un tube plus grand, et en remplaçant la dépêche par un chemin de fer, qu’adviendrait-il ? » Il en advint une révolution complète dans les moyens de transports terrestres. Un train parcourait trente kilomètres en une seconde, il n’avait besoin, pour cela, ni de locomotive, ni de combustible ; un seul compartiment, de deux ou trois cents mètres de long, suffisait ; les voyageurs s’y enfournaient, et aïe donc ! Le temps de s’asseoir, de respirer six fois et demie normalement et l’on était arrivé à destination. Au lieu de trente-quatre francs soixante-dix centimes que l’on payait habituellement pour avoir le droit d’être trimballé pendant dix-sept heures en troisième classe, de Paris à Lyon, on ne devait plus débourser que trente-cinq sous. L’aller et le retour durait une minute. Cinquante ou soixante mille Lyonnais — des employés, pour la plupart — qui possédaient à leur actif un répit déjeunatoire de quatre-vingt-dix minutes, s’empressaient de venir les passer à Paris. Ils repartaient ensuite, pour reprendre leurs besognes. Au bout d’un mois, la population de Lyon était réduite à dix-huit mille habitants ; tous les Lyonnais émigraient à Paris. Paris crevait de vie.

Ce bouleversement coïncida avec une communication très grave faite à l’Académie de Médecine par Messé-Malou. Tous les souverains de l’Europe — à l’exception de ceux notoirement connus comme étant ennemis de la France — y assistaient. Il s’agissait du Rajeunissement de l’Homme. L’illustre médecin présenta à l’assemblée des sujets âgés de plus de cent ans, qui jouissaient d’une vigueur, d’une santé, d’une souplesse, d’une fraîcheur vingtenaires. Ce retour à la jeunesse était obtenu au moyen de l’infusion, dans le sang, de la vitaline, liqueur concentrée obtenue par l’écrasement de la tête d’un enfant vivant ; on extrayait de la bouillie des cultures de bacilles en forme de points et virgules, et ces bacilles en se carapattant dans l’homme renouvelaient les nerfs, les métallisaient en quelque sorte, rendaient impossible leur usure, prévenaient les maladies ; la vitaline faisait repousser une jambe coupée, une dent tombée, un œil perdu, un nez ravagé par la vérole ; elle rendait le suicide et le meurtre impossibles par les armes à feu ordinaires. De sorte que le sort d’une bataille engagée contre la France, par ses ennemis, ne pouvait jamais être à l’avantage de ceux-ci. Les souverains présents demandèrent que des expériences fussent faites séance tenante. Un peloton du 20e chasseurs essaya vainement de fusiller un des vieux rajeunis ; les balles trouaient les chairs qui se cicatrisaient sur le champ. À la suite de cette constatation, le désarmement général de l’Europe fut décidé.

La perturbation produite par ces deux événements secoua le monde entier.

L’humanité se gélatinisait.

VIII

Lorsqu’elle arrivait, elle souhaitait d’abord le bonjour à la concierge, malade ; puis, elle montait à l’entresol et elle sonnait ou elle ne sonnait pas ; elle sonnait lorsque, après avoir farfouillé dans le gland du cordon, elle n’y trouvait pas la clé ; si la clé y était, elle ne sonnait pas. Les trois quarts du temps, elle ne sonnait pas. Le chéri vadrouillait dans le quartier ; dès qu’il avait déjeuné, fort bien, pour vingt-trois ou vingt-quatre sous dans un équivoque restaurant du boul’Mich, il s’empressait d’aller jouer un poker au François premier, en consommant des boissons de douze ou quinze sous. Régulièrement, il perdait de quinze à vingt louis dans son après-midi ; il rentrait alors, sur les quatre heures, pour empocher la galette qu’elle lui apportait.

Le logement donnait sur la rue d’Assas, en face l’hôpital d’accouchements. On y entendait distinctement les cris proférés par les malheureuses auxquelles la science faisait pisser les graines de vieillards qu’elles portaient en elles. C’étaient des cris de chats sauvages, de chiens enragés, des hurlements de bêtes antédiluviennes, qu’aucun génie n’aurait pu noter sur une portée de musique. De temps à autre, dans l’intermittence de ces bruits, naissaient les premiers vagissements des enfants ; des têtes d’internes se montraient aux fenêtres, entre deux brocs de tisane. Et des bouffées pharmaceutiques, apportées par le vent de l’est, empestiféraient le quartier.

Elle rangeait un peu le taudis, où toujours régnait le plus grand désordre. Puis elle attendait, affalée dans un canapé, se déshabillant lentement, car toujours ils se couchaient, histoire de passer ensemble un petit moment agréable. Ce n’était pourtant pas l’attrait de la luxure qui l’induisait en péché, elle n’éprouvait point la moindre joie dans ces abandons qu’aucune passion n’alimentait ; ils se payaient le luxe de leurs chairs comme ils eussent accompli une corvée quelconque. Il arrivait, l’embrassait en lui répétant la même phrase chaque fois : « Tu es une sainte femme. » Il racontait ses malheurs de jeu : toujours, il perdait. « Mais défais-toi donc de ces habitudes-là, » lui répétait-elle. Il promettait, rejouait le soir et le lendemain, se faisait nettoyer. Il obéissait ainsi à une impulsion contre laquelle il luttait impuissamment. Elle lui allongeait trois ou quatre billets de cent francs dont il s’emparait naturellement ; il disait :

— Je suis criblé de dettes ; voici trois cents francs qui viennent fort à propos. D’abord je ne payerai pas mon tailleur ; ensuite, je ne payerai pas les deux mois de location de mon harmonium. J’ai emprunté trois louis à un tel que je ne rendrai pas.

Non, il ne payerait rien, il laisserait ses dettes telles quelles. En revanche, il avait conservé la passion des bibelots, et bien rares étaient les jours où il ne rentrait pas chez lui avec un objet qu’il ajoutait à sa collection. Son logement s’encombrait d’un fouillis de peintures, de christs, de saints, d’assiettes, de meubles bancaux, de sièges de tous styles, de tapis, de fusils, de bouquins. L’harmonium brochait par là-dessus, et comme il ne jouait que de la musique sacrée, en chantant du latin, avec une petite calotte sur la tête, elle se figurait se trouver dans une chapelle, et il lui arrivait, dans sa nudité, de s’agenouiller quelquefois et de réciter des prières.

Après s’être rhabillée, elle descendait en cheveux, chez le fruitier, le boulanger, le boucher, le marchand de vins, et elle lui préparait son dîner. Car elle devait rentrer ; rarement, elle passait la soirée. Et elle partait machinalement, comme elle était venue.

— Ces absences quotidiennes, comment ton mari les interprète-t-il ?

— Je lui fais accroire que je visite des pauvres. Mais j’ai failli me couper, l’autre jour. Je déblatérais contre toi, je lui disais que tu n’étais qu’un ci, qu’un là. « Tu le connais donc bien, qu’il me dit. — Non, que je lui réponds, mais on me l’a dit. — Quel singulier coco, qu’il dit ! — Oh, je le déteste, que je lui fais. — Il vient dîner demain. — Ah, zut, que je lui dis, tu invites un pédérasse, c’est du propre ! J’ai fait semblant d’être fâchée, mais j’étais tout de même bien heureuse au fond. Oh, il est loin de se douter que nous nous connaissons.

— Tu es une sainte femme,

Mais, un jour, elle s’aperçut qu’elle était enceinte, et ce fut une affaire.

— Nous ne couchons jamais ensemble. Comment lui faire avaler cela ?

— C’est bien simple : puisqu’il est amnésique, assure-lui que l’enfant est de lui.

Et Mauri crut, en effet, à la sincérité de sa paternité.

— Je n’ai jamais vu, disait-elle, un intérieur comme le nôtre. Depuis qu’il est ministre, c’est un train à tout casser. Sans compter ce phénomène de l’hippodrome qui geint du matin au soir et qui ne se vide pas. Je m’y perds. Vois-tu, nous n’étions pas nés pour une existence aussi considérable. Nous deviendrons fous, nous mourrons dans une maison de santé.

L’été vint. Depuis longtemps, il la turlupinait pour aller passer une saison aux bains de mer.

— Mais si mon époux vient avec moi ?

— Propose-le-lui ; tu verras bien ce qu’il répondra.

Mauri dit à Hermine :

— L’air de l’Océan ne pourra que vous faire du bien. Allez donc. Il vaut mieux que vous soyez absente lorsque Mani-Mina accouchera. Mais il faudra que vous nous reveniez lorsque l’évêque de Djurdjura nous honorera de sa visite, fixée en août prochain. Nous sommes à la mi-mai. Choisissez une station où il y ait beaucoup d’arbres, de fleurs, de verdure ; j’irai peut-être m’y reposer un jour ou deux, mais plus tard, pas maintenant. Maintenant, je rédige mon budget. Et vous savez, un budget…

Il ne rédigeait pas son budget : il était amoureux. Leurs rendez-vous se donnaient rue Tronson-Ducoudray, dans un rez-de-chaussée immortalisé par un célèbre assassinat.

Mauri de Noirof avait réussi à se rendre acquéreur des pièces à conviction produites au cours du procès : la fameuse malle, dans laquelle on renfermait les parfums et le linge fin ; la cordelière, dont elle se ceignait ; le sac, qui servait de housse au fauteuil entre les bras duquel elle posait la divinité de sa personne ; la poulie, que l’on faisait fonctionner en attachant, au bout d’une ficelle, un mannequin en pain d’épices. Afin de rendre plus véridique le lieu du crime, Mauri s’était procuré du sang de porc, et il en avait éclaboussé le mur et le parquet. Des crânes et des ossements décoraient les plafonds ; et un jour sombre, sombre comme la Conscience de l’Homme, donnait à l’appartement un aspect de sépulture.

Ils éprouvaient une ivresse suprême à se retrouver là, tous les vendredis et les treize de chaque mois. Mauri arrivait le premier ; il fermait les persiennes et allumait les lanternes en verres verts, suspendues au moyen de boyaux humains, desséchés. Cela fait, il dressait le couvert, mettait sur la table leur plat favori : un plat de cervelle en putréfaction d’un sujet disséqué à l’amphithéâtre de l’École de Médecine ; ils étendaient un peu de cette cervelle sur du pain, et mangeaient tout le plat. Ils arrosaient ce repas d’une excellente bouteille de crachats d’asthmatiques cachetée, recueillis dans les hôpitaux. Ensuite, ils se délectaient de la lecture des Chants de Maldoror ; le côté maboulique de l’œuvre, mélange de folie géniale ou génie fou, leur servait de diapason. Mauri lisait, d’une voix d’outre-tombe, invariablement les strophes suivantes, dont ils n’étaient jamais rassasiés : « C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère ; ses dents n’étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps faisait des effort inutiles pour se relever. Ses forces l’avaient abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l’écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses épaules. L’abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines ; dans sa chute, sa figure avait frappé contre un poteau… Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang ! Il remplissait l’écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici ; si l’ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur… se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l’orgie ! Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit : « Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j’appelle le kakatoès, au bec crochu. » Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent : « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre ? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni la taupe ni le casoar ni le flammant ne t’imiteront, je te le jure. » L’âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit : « Ça, pour toi. Que t’avais-je fait pour me donner des oreilles si longues ? Il n’y a pas jusqu’au grillon qui ne me méprise. » Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit : « Ça, pour toi. Si tu ne m’avais fait l’œil si gros, et que je t’eusse aperçu dans l’état où je le vois, j’aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît. » Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit : « Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées ? » L’homme, qui passait, s’arrêta devant le Créateur méconnu ; et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste ! Malheur à l’homme, à cause de cette injure ! » — Autre chose, disait sa mère. Cette soûlerie divine me haut-le-cœure.

Et Mauri allait à un autre chant.

« Chaque nuit, plongeant l’envergure de mes ailes dans ma mémoire agonisante, j’évoquais le souvenir de Falmer… chaque nuit. Ses cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux étaient encore empreints dans mon imagination… indestructiblement… surtout ses cheveux blonds. Éloignez, éloignez donc cette tête sans chevelure, polie comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n’avais qu’un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle me dénoncer ? Mais c’est moi-même qui parle. Me servant de ma propre langue pour émettre ma pensée, je m’aperçois que mes lèvres remuent, et que c’est moi-même qui parle. Et, c’est moi-même qui, racontant une histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pénétrer dans mon cœur… c’est moi-même, à moins que je ne me trompe… c’est moi-même qui parle. Je n’avais qu’un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais allusion ? C’est un ami que je possédais dans les temps passés, je crois. Oui, oui, j’ai déjà dit comment il s’appelle… je ne veux pas épeler de nouveau ces six lettres, non, non. Il n’est pas utile non plus de répéter que j’avais un an de plus. Qui le sait ? Répétons-le, cependant, mais, avec un pénible murmure : je n’avais qu’un an de plus. Même alors, la prééminence de ma force physique était plutôt un motif de soutenir, à travers le rude sentier de ma vie, celui qui s’était donné à moi, que de maltraiter un être visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu’il était plus faible… Même alors. C’est un ami que je possédais dans les temps passés, je crois. La prééminence de ma force physique… chaque nuit… Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d’un être humain qui a vu des têtes chauves : la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois ensemble ou prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d’une manière satisfaisante. Telle est, du moins, la réponse que me ferait un savant, si je l’interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie, la douleur. Mais je n’ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu’un jour, parce qu’il m’avait arrêté la main, au moment où je levais mon poignard pour percer le sein d’une femme, je le saisis par les cheveux avec un bras de fer, et le fis tournoyer dans l’air avec une telle vitesse, que la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lancé par la force centrifuge, alla cogner contre le tronc d’un chêne… Je n’ignore pas qu’un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis savant. Oui, oui, j’ai déjà dit comment il s’appelle. Je n’ignore pas qu’un jour j’accomplis un acte infâme, tandis que son corps était lancé par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accès d’aliénation mentale, je cours à travers les champs, en tenant, pressée sur mon cœur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps, comme une relique vénérée, les petits enfants qui me poursuivent… les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent à coups de pierre, poussent des gémissements lamentables : « Voilà la chevelure de Falmer. » Éloignez, éloignez donc cette tête chauve, polie comme la carapace de la tortue… Une chose sanglante. Mais c’est moi-même qui parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet qu’il était plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or, je crois en effet… qu’est-ce que je voulais dire ?… or, je crois en effet qu’il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc l’a-t-il tué ? Ses os ont-ils été brisés contre l’arbre…… irréparablement ? L’a-t-il tué, ce choc engendré par la vigueur d’un athlète ? A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient irréparablement brisés… irréparablement ? Ce choc l’a-t-il tué ? Je crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent pas témoins. En effet… Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m’enfuis au loin avec une conscience désormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu’un jeune homme, qui aspire à la gloire, dans un cinquième étage, penché sur sa table de travail, à l’heure silencieuse de minuit, perçoit un bruissement qu’il ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les côtés, sa tête, alourdie par la méditation et les manuscrits poudreux ; mais, rien, aucun indice surpris ne lui révèle la cause de ce qu’il entend si faiblement, quoique cependant il l’entende. Il s’aperçoit, enfin, que la fumée de sa bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, à travers l’air ambiant, les vibrations presque imperceptibles d’une feuille de papier accrochée à un clou figé contre la muraille. Dans un cinquième étage. De même qu’un jeune homme, qui aspire à la gloire, entend un bruissement qu’il ne sait à quoi attribuer, ainsi j’entends une voix mélodieuse qui prononce à mon oreille : « Maldoror ! » Mais, avant de mettre fin à sa méprise, il croyait entendre les ailes d’un moustique… penché sur sa table de travail. Cependant, je ne rêve pas ; qu’importe que je sois étendu sur mon lit de satin ? Je fais avec sang-froid la perspicace remarque que j’ai les yeux ouverts, quoiqu’il soit l’heure des dominos roses et des bals masqués. Jamais… oh ! non, jamais !… une voix mortelle ne fit entendre ces accents séraphiques, en prononçant, avec tant de douloureuse élégance, les syllabes de mon nom ! Les ailes d’un moustique… Comme sa voix est bienveillante. M’a-t-il donc pardonné ? Son corps alla cogner contre le tronc d’un chêne… « Maldoror ! »

— Assez, cela m’énerve.

Alors, ils demeuraient abrutis jusqu’au lendemain matin.

Avant de se séparer, de Noirof disait à sa mère :

— Quand finirons-nous de nous aimer platoniquement ?

— Plus tard, lui répondait-elle ; tu es mon fils, et je ne veux pas pécher avec toi tant que ta femme vivra.

— Et si elle meurt après nous ?

— Nous nous aimerons là-haut.

Elle ajoutait :

— Fais-la donc mourir ; fais-lui manger de la graisse, des féculents ; elle étouffera fatalement un jour, et ce jour sera notre délivrance. Le monde, c’est nous. Nul ne devinera jamais les sublimités enfermées dans nos cœurs. Personne, ici-bas, ne mange de la cervelle de cadavre et ne boit des expectorations d’asthmatiques. Faisons en sorte de mourir avec la satisfaction d’avoir éprouvé, seuls, la vraie Sensation, Celle Qui Ne Meurt Pas.

Puis elle ajoutait :

— Donne-moi de l’argent.

Elle lui vidait son portefeuille. Ses appointements de ministre y passaient. Rarement, il risquait une observation :

— Tu me prends tout.

— Saigne ta belle-mère, lui répondait-elle. Oh, ce que je lui en veux, à cette femme ! Car elle a mis au monde celle qui est tienne. Elle m’a coupé la chique du Plaisir, cette garce-là !

Ainsi, une latente communion unissait les âmes de la mère et du fils.

— La chique du plaisir. Ces gens-là, au point de vue sensationnel, sont des bourgeois. Tu t’es mésallié en épousant cette femme que tu ne dois pas aimer, que tu n’aimeras jamais. Ah, vois-tu, je ne prêche pas la morale de tout le monde, moi. D’abord, il n’y a pas de morale. Chacun porte ses instincts en soi, et l’instinct est réfractaire au pétrissage. Ça ne se manipule pas comme un produit chimique, sa poussée est plus forte que l’obstacle qu’on peut lui opposer. D’un autre côté, l’instinct est inné. Donc, notre état de conscience est le fait d’un hasard, et, à son tour, le hasard n’est pas plus malléable que l’instinct… La chique du plaisir. Oui, elle me l’a coupée. Aussi, lui en veux-je, lui en veux-je !

Elle lui en voulait formidablement. Ses efforts tendirent à amener sa ruine complète. Dénuée de moyens, elle agissait à l’opposé des femmes de mauvaise vie qui, le soir, après le dur labeur de la chair, remettent à leurs marlous ce qu’elles ont gagné ; madame de Noirof ne donnait pas d’argent à son fils, c’était celui-ci qui lui en donnait. Et chaque fois, ses exigences devenaient plus grandes, de telle sorte qu’acculé, Mauri dut un jour recourir à la bourse de sa belle-mère. Madame Israël ne fut point récalcitrante, son gendre était ministre ; pouvait-on refuser quelque chose à un ministre ? Cependant les saignées hebdomadaires pratiquées dans ses finances finirent par l’étonner, et elle se rendit rue de Rennes, auprès de sa fille, afin d’en avoir le cœur net. Elle y rencontra madame de Noirof qui lui sauta dessus, lui cracha dans l’oreille, lui administra une maîtresse tripotée en lui disant : « Tiens, chamelle ! tiens, pourceau ! tiens, phénomène !» Cette dernière insulte quatre-fers-en-l’aira madame Israël ; elle déguerpit, et ne se montra plus. Et elle ne délia plus les cordons de sa bourse.

Mauri eut la fantaisie de faire demander le casier judiciaire de ses beaux-parents, et il en demeura baba : le père Israël avait subi vingt-trois condamnations pour outrages aux bonnes mœurs, et il était mort en prison ; madame Israël avait été poursuivie, avant son mariage, pour infanticide, et elle avait écopé cinq ans de travaux forcés. Mauri fit rechercher les dossiers et les emporta rue Tronson-Ducoudray. En attendant sa mère, attablé entre le plat de cervelle et la bouteille de crachats (crachats verdâtres, glaireux, veinés de petits filets de sang), il parcourut le dossier. Il y releva des détails savoureux. L’accusée, âgée de dix-huit ans, forte à l’escrime, accoucha clandestinement d’un enfant qu’elle eut de son père. Elle l’éleva et lorsqu’il fut sevré, le tua. Elle le tua en le pendant par la langue et en lui passant en travers du corps des fleurets rougis au feu. L’instruction parvint à établir que la meurtrière chantait des cantiques en enfilant son enfant. Celui-ci était percé cent soixante coups d’épée. Lorsqu’il fut mort, elle le dépendit et lui fourra un crapaud dans la bouche, puis, lui arracha les yeux qu’elle remplaça par deux prunes pourries ramassées dans un verger à l’heure de l’angelus.

— Ma mère va être rien contente en apprenant tout cela, se disait Mauri. Quel bonheur !

Il en arriva au dossier de Hermine. Devait-il l’ouvrir ? Sa femme avait-elle aussi quelque chose sur la conscience ? Oui, elle avait quelque chose : une condamnation à six jours de prison pour ivresse, deux condamnations en quinze jours de prison pour vol aux magasins du Louvre et du Bon Marché, une autre condamnation pour tentative de meurtre… Elle ! si grosse, si posée, si bien élevée !

— Une belle famille !

Madame de Noirof arriva. Et lorsqu’ils eurent mangé la cervelle et bu les crachats, ils refourrèrent le nez dans le dossier. Une chose surprit Mauri : sa mère n’exultait point comme il l’eût souhaité. Avec mansuétude, elle parla de la faiblesse de l’homme que tant de circonstances peuvent pousser au crime.

— Mon cher, les plus grands criminels ont droit au pardon… L’homme est irresponsable au moment précis de la perpétration de ses méfaits… Tout homme frappé par la loi est un homme absous… On ne sait pas ce qui peut nous arriver un jour. — N’empêche pas que quand je verrai ta belle-mère, je lui laisserai tomber un discours qui ne sera pas assaisonné à la graisse d’oie. — Tu ne m’envoies donc plus de bouquets ?

Il les oubliait dans sa voiture. Il égarait un tas de choses dans les capotes des fiacres. À la préfecture, au bureau des objets perdus, il reconnut, comme lui appartenant, quarante-quatre parapluies, deux pardessus, trois pots de confitures, un pâté de foie gras, dix-sept paires et demie de gants, un habit de ministre, deux bas de soie, et le morceau de brique ! le fameux morceau de brique du boulevard de Montrouge ! plus une paire de bottines de femme, six caisses de cigares, un caleçon, un oiseau empaillé, des boîtes de bonbons, un paquet de décorations, car il était décoré, et décoré sur plusieurs coutures, encore : de la légion d’honneur, du christ du Portugal, de l’ordre du Tournevis. La nuit, lorsque les affaires d’état semblaient vouloir lui trotter dans la tête, il se levait et se piquait sur la chemise toutes ses décorations. Alors, il s’endormait.

Hermine faisait ses malles. Elle allait partir à Mers-les-Bains, un petit port de la Manche réputé pour son air salubre, que les femmes du monde enceintes ont coutume de fréquenter avant leur délivrance. Des rugissements venaient de la chambre à coucher ; Mani-Mina se tordait dans les douleurs de l’enfantement, que l’accoucheuse ne prévoyait que dans les cinq jours.

— Disparaissez, dit Mauri ; je ne veux pas que vous assistiez à cet événement qui me fait honte. Me pardonnez-vous ?

— Je vous absous, monsieur. Et vous ?

— Moi ? que voulez-vous dire ?

— Rien. Dites-moi donc, Monsieur, est-ce que, ministre d’occasion, vous vous figurez que c’est arrivé ?

— Ne plaisantez pas avec la politique. Aujourd’hui, celui qui n’a pas été ministre ou quelque chose d’approchant, n’est rien : coupons court à cet entretien, s’il vous plaît. J’ai du lait dans l’estomac. Si le monde diplomatique savait cela, il se ficherait de moi. Nous avons le bonheur — ou le malheur, comme vous voudrez — d’assister à la fin, à l’agonie d’un siècle dont l’état de fièvre cérébrale ne sera plus jamais atteint. Réjouissons-nous. Allez à Mers, j’allaiterai l’enfant de Mani-Mina. Et ne vous pochardez pas trop, n’est-ce pas ? Ne volez plus rien non plus. Et n’essayez pas davantage de tuer.

— Hein ?

— Oui, je sais tout.

— Si c’est Dieu permis de proférer de pareilles insinuations !

— Il n’y a pas d’insinuations, vous avez été condamnée, et votre mère itou, et votre père itou.

— Eh bien, et votre famille ? Elle n’est guère plus propre que la nôtre ! Vous ne lisez donc pas les journaux de l’opposition ? Si notre famille est reprochable, la vôtre l’est itou. Si ma mère a été condamnée, la vôtre l’a été itou. Et votre père itou.

— Mon père itou ?

— Oui, itou !

— Itou ?

— Itou !

Il demanda communication du casier de sa famille. Hermine avait raison : M. de Noirof avait subi quatorze condamnations en escroqueries et abus de plusieurs confiances. Madame de Noirof, à l’âge de trente ans, avait passé en prison le trois cent soixantième de sa vie pour provocation de mineures à la débauche. Et il était ministre de la justice ! Seul, son passé était pur !

Le vendredi suivant (on était en juillet), il faisait une torride chaleur, Madame de Noirof arriva rue Tronson-Ducoudray dans un état d’extrême énervement.

— Nous sommes fichus !

— Encore ? Tu as encore commis une gaffe ?

— Oui, ma vieille branche. Encore une. J’ai acheté un bidet ancien, sculpté, ayant appartenu à Charlotte Corday, et je l’ai payé au moyen de fausse monnaie.

Elle buvait, en se confessant ainsi, force verres de crachats d’asthmatiques. Elle en avait déjà vidé une bouteille. Elle en entama une deuxième, dans laquelle on voyait surnager des glaires verdâtres, des mucosités blanches, de la salive rouge, caillotés de débris de poumons avariés. Elle avalait cela, sans rechigner, en mangeant de pleines cuillerées de cervelle pourrie.

— … avec de la fausse monnaie. Le marchand a déposé une plainte, et l’on est venu pour m’arrêter. Étouffe cela, je t’en prie !

Il réfléchit un instant.

— Je veux bien, mais à une condition : c’est que tu me graisses la patte.

— Je suis à sec.

— Eh bien, tant pis. L’affaire suivra son cours. Je suis disposé à faire toutes les concessions possibles, mais il me faut de l’argent. N’importe lequel. Procure-m’en.

— Et ta belle-mère ?

— Depuis que tu lui as foutu une tripotée, elle est constipée de la bourse.

— Veux-tu que j’essaie de la déconstiper ?

— Si tu réussis, tu bénéficieras d’un non-lieu.

Elle partit. Il rentra au ministère où une dépêche l’appelait urgemment rue de Rennes. Mani-Mina était morte ; et dans un berceau, à côté du lit mortuaire, trépignait un enfant superbe à quatre têtes, huit bras, huit mains, moitié masculin, moitié féminin. Il se portait bien. Mauri l’embrassa avec des larmes dans les yeux, et il lui donna à téter sur le champ. Ce n’était pas une mince affaire. Mauri ne possédait que deux seins, et sa progéniture avait quatre bouches. La moitié du gosse était à peine repue, que l’autre moitié réclamait sa pitance.

— Je n’en viendrai jamais à bout, répétait-il en le tournant dans tous les sens.

Caries têtes étaient placées en manière de points cardinaux ; le corps ne possédait qu’un bassin, les quatre épines dorsales se soudaient fessièrement.

— Si la terre était peuplée de pareils citoyens, ce serait à mourir de rire.

Il informa sa mère de cette quadruple-unique naissance ; elle vint le lendemain, accompagnée d’un homme étrange, roux, maigrelet, mal vêtu, mal chaussé, mal vivant ; il portait un portefeuille sous le bras gauche ; sous le bras droit, il ne portait rien. Ses yeux avaient une étrange fixité ; ils étaient tellement vifs, qu’ils usaient les verres des lunettes derrière lesquels ils s’abritaient. C’était un huissier, appelé Zosku. Il venait soumettre un truc à Mauri. Celui-ci, pour attacher au plafond un hibou empaillé au-dessus du cadavre, était monté sur une double échelle, et c’est de là qu’il parlementa, assis sur le dernier échelon, avec le happe-chair.

— Plaise à Son Excellence de m’entendre. Au nom d’un débiteur fictif (et il remuait du derrière en parlant) je viens la mettre en demeure d’avoir à lui payer, endéans les vingt-quatre heures, la somme de cent mille francs qui lui est due.

— Mettez, dit Mauri, un chiffre moins rond ; quatre-vingt onze-mille deux cent trente-quatre francs, soixante-quinze centimes. Et après ?

— Après ? Vous allez montrer ce timbré papier à Madame votre belle-mère. Afin d’éviter un scandale, si elle aime sa fille — et elle l’aime — elle se déboutonnera. Chaque fois que vous serez gêné, nous recommencerons le même exploit.

— C’est moi qui ait eu cette idée, fit Madame de Noirof.

Mauri se composa un air d’enterrement par un temps de pluie et s’en fut chez madame Israël ; avec deux fêlures dans la voix, celle-ci s’apitoya sur le sort de son gendre.

— Tâchez donc de mieux organiser votre vie. Ma pauvre Hermine, notre fortune s’en va à la dérive. Ora Pro nobis. Voulez-vous bien ficher le camp !

Mauri rentra tout penaud. Sa mère, en apprenant la fatale nouvelle, lui dit :

— Cela m’est égal. Il y aura du scandale. Tu ne diras pas que c’est moi qui l’ai voulu. Je serai arrêtée demain et tu sauteras. Tu comprends bien que tu ne garderas pas ton portefeuille — ou ta serviette — lorsqu’on saura que ta mère est arrêtée comme fausse monnayeuse. Je vais me constituer prisonnière.

— Vas-y ! Mais, auparavant…

Il regardait la morte, et une idée satanesque et sardanapalesque lui traversa l’esprit.

— J’y pensais, appuya Madame de Noirof. Il nous faudrait un ciseau à froid et un marteau.

— Non, une scie serait préférable.

Ils s’en procurèrent une et avec précaution étendirent le cadavre de Mani-Mina sur une toile cirée. De la sanie et des viscosités sanguinolentes souillaient encore le corps de Mani ; quant à Mina, elle était sèche comme une momie de l’époque de Sésostris, et elle n’avait plus de seins ; ses seins étaient rentrés, il y avait deux trous à la place ; le visage se profilait semblablement à un de ces coins d’acier dont les bûcherons se servent pour fendre perpendiculairement du bois ; la peau rappelait les peintures non restaurées de Memlinc, le lupus l’avait bariolée de couleurs très vieilles, et les taches avaient des contours nets. Sur la cuisse droite, une heureuse disposition de ces taches, aux contours nets, donnait l’illusion d’un paysage biblique représentant, au premier plan, une vierge avec une palme à la main et une auréole autour de la tête, — au deuxième plan, un ruisseau d’argent, — dans le fond, au-dessus d’une montagne pelée, un ciel de feu avec une échancrure par laquelle le Très Haut passait la tête en faisant une grimace au genre humain. Très adroitement, Mauri détacha ce fragment de peau de cuisse, au moyen d’un rasoir, et il le colla sur un panneau de bois.

— Nous le ferons encadrer et puis nous l’exposerons en vente publique pour voir ce que ça donnera. C’est un morceau très chic. Il ne manque pas d’embu, au moins, celui-là !

Il fit converger ses rayons visuels vers l’auguste visage de sa garce de mère, et il prononça ces paroles :

— J’ai même envie de le faire encadrer tout de suite et de le montrer à un expert ; s’il a quelque valeur, si l’on m’en offre, par exemple, une seizaine de mille francs — la moindre des choses, — nous continuerons le pelage de cette chère Mina. Si l’on n’en donne rien, nous suspendrons ce genre de travail : ce n’est pas la peine de s’esquinter pour des prunes.

Or, il advint que l’expert auquel fut montrée cette anormale peinture poussa trois petits cris et demi de surprise, regarda de Noirof de travers et lui mit la main au collet.

— Cela a été volé au Louvre, je le reconnais, ce tableau se trouvait dans la galerie flamande, à gauche, en entrant… Non ? Me trompé-je, me trompé-je à ce point ?

— À votre avis, qu’est-ce que ça vaut ?

— Oh, ça pourra aller dans les cinquante mille francs. Ces Memlinc-là sont très rares ; ce sont des Memlinc de la première manière.

Et l’écorchement continua. Dans le dos, ils remarquèrent un joli petit Vollon : un tambour de basque, crevé par une épée Richelieu, laquelle épée, coiffée d’un casque sans mèche, ne possédait pas de rigole pour le sang. Ils enlevèrent aussi, sur le mollet gauche, une épidermique rondelle figurant un plat ancien, contrefait, de Bernard Palissy. Puis, ravagés par une furia de destruction sacrilège, ils arrachèrent le restant de la peau, ils le morcelèrent, et en en combinant savamment les fragments, réussirent à former un merveilleux petit Corot, moins la signature.

— Tout cela, fit-elle, vaut bien quatre-vingt-onze mille francs.

Mais ils avaient hâte d’en arriver à la réalisation de leur pensée secrète : ils scièrent, en croix, les deux crânes et en extrayèrent la moelle. Celle de Mani sentait bon ; l’autre puait la charogne.

— Mangeons vite celle-ci, dit Madame de Noirof, j’ai une faim de loup.

Mais comme ils ne purent boire en même temps de crachats d’asthmatiques, ils digérèrent mal et vomirent la cervelle de Mina. Après quoi, ils ravalèrent leurs respectives vomissures, et ne ressentirent plus aucune indisposition.

— Est-ce entendu pour le non-lieu ? insista-t-elle.

— Ma conscience se révolte à l’idée d’une pareille injustice, répondit Mauri. L’affaire suivra son cours.

— Cochon de crapaud, s’écria-t-elle, vermine de vipère ! Et l’évêque de Djurdjura qui arrive dans une onzaine de jours ! Quel effondrement !

Ils devenaient fous. D’ailleurs, la secousse provoquée par les découvertes de Messé-Malou ramollissait cérébralement toute l’humanité. L’abracadabrance de sa dernière création eut pour résultat de porter ce ramollissement à son comble. Après le hommier, adopté avec garantie du gouvernement pour la repopulation de la France, Messé-Malou trouva le lumiérier. C’était un arbre qui fleurissait éternellement. Pendant le jour, ses fleurs se refermaient ; elles s’épanouissaient à partir du crépuscule en projetant des lumières d’autant plus vives que l’obscurité nocturne devenait plus intense. Une seule de ces fleurs possédait une puissance lumineuse de dix mille bougies.

À quelque temps de là, Mauri reçut la lettre suivante :

Mère celêbin, 1 ou, au souar.
« Mon chairami

» Je vous aicricês quailquemo
pour vou dire, queje soui heinslallé a Merce
lêbaint ki ê, le plu
    zaimablendroi. que je
conesse. je vouzécri sait. kelquemo asseul
faim de vout. dir kiliaïci boquou darbes
dèfleuren grande
   kanti té.
    et delerbaussi
jé avorté iair danlodemer. monGossèparti
avaique lè vagues. Ce sera de la nouritur.
pourlèpouaçon
venédon me. vouarunjoure. Cela me ferabo
   coudeplé zire. Je prie, dieut poure vou.

    Votrefame heinquonprise Airmine. »

Il dit à sa mère :

— Tu t’es associée avec des coquins pour fabriquer de la fausse monnaie, et je pourrais, d’un mot, ordonner la cessation des poursuites. Oui, je le ferais, si je ne t’aimais pas. Dans l’état actuel de l’amour qui nous unit, te faire de la peine sera pour moi une volupté extrême. Car, en te voyant malheureuse, mon amour pour toi grandira ; je voudrais te faire subir un raffinement de cruauté qui me permît d’atteindre à la plus grande somme possible de bonheur. Tel, te couper un membre, ou te forcer à boire de la fonte en ébullition ; je voudrais te voir te tordre dans les convulsions de la plus atroce souffrance. Je serais si heureux ! Et après, quels transports, quelle ivresse ! On s’aimerait bien mieux ! L’homme est si content quand il peut faire un peu de mal à ses semblables. Et surtout à sa mère !

Alors, il se préoccupa de la marche de l’instruction. Il donna lui-même des ordres pour que sa mère fût arrêtée à une heure désignée, et il alla se poster rue de Presbourg, afin d’assister à l’exécution de cette formalité. Justement, l’évêque de Djurdjura venait d’arriver en compagnie d’une kyrielle de gens ensoutanés, et d’un vieillard au visage mystérieusement caché, marchant à peine, soutenu par deux cardinaux. On était à table. Le vieillard au visage mystérieusement caché ne mangea pas. Madame Perle, ainsi que le duc de la Croix de Berny, faisaient partie des convives.

— C’est demain le grand jour, dit l’évêque ; j’espère que ces dames nous feront l’honneur d’assister à la cérémonie.

Il parlait volubilement de ses chasses en Afrique, des missions accomplies dans les déserts de sables, au milieu des sauvages et des bêtes féroces. Par extraordinaire, il ne buvait que de l’eau très peu rougie. Et au dessert, il ne prit aucune liqueur.

— Je vous en prie, monseigneur, vous allez vous débiliter l’estomac. Un peu de cognac ?

— Merci, madame, le cognac m’est interdit. J’ai la chaudepisse.

Et il expliqua qu’il avait contracté ce mal d’amour dans le pays où fleurit le brouillard.

— Oui, madame, à Londres. Cela n’a rien d’étonnant pour quiconque connaît les anomalies qui forment le fond des mœurs de ce pays. Vous n’avez jamais visité la capitale de l’Angleterre, madame ? Allez-y donc un jour, avec des bagages, par exemple, car sans bagages, une femme seule n’est pas admise à l’hôtel. Allez-y, et vous verrez. C’est charmant tout plein. Dès que vous mettez le pied sur le sol britannique, vous n’y voyez que des choses qui nous offusquent, nous, Français, habitués à la joie et au grand soleil : des gens glaciaux, de l’air froid, de la pluie à jets continus, des brouillards remplis de poussière de charbon, des rues boueuses, gluantes comme de la colle de pâte, et un galimatias tudesque, prononcé égoïstement, incompréhensiblement, tant l’Anglais tient à rester impénétrable et à garder, pour soi, sa langue, ses coutumes, son sol : voilà ce qui vous y attend. Lorsque vous êtes débarqué là-bas, vous sentez qu’on vous y laisse à la porte et que jamais aucune sympathie n’unira les deux races. Vous vous mouvez au milieu du grouillement de la métropole, comme un homme vivant au milieu d’une multitude de cadavres ambulants. Car l’Anglais est avant tout un homme mort. La vie ne peut séjourner dans une nature aussi macchabéenne, qu’aucune effusion ne secoue, dont aucun sourire n’essaie d’illuminer le faciès marmoréen. Non, madame, jamais un Anglais ne rit. Il a bien autre chose à faire. Son temps se passe à boire, à boire des choses froides, du soda, du whisky, du brandy, puis du whisky, du soda, du brandy, puis du soda, du brandy, du whisky. Il boit toujours, et debout ; jamais il ne s’assied. Il se grise debout, c’est pour cela qu’il ne titube pas. Il boit sans cesse ; il se repose le dimanche. Le dimanche, il ne boit pas autant. Les public house sont fermées pendant les offices religieux ; il faut voir, alors, des queues interminables de gens qui attendent, la langue pendante dehors, la fin des offices, pour s’en fourrer jusque-là. Ils lampent au galop, puis rentrent chez eux pour s’y ennuyer conformément à la loi. Car la loi leur ordonne de s’ennuyer ce jour-là, et ils se soumettent à la loi. Même chez soi, l’Anglais ne peut jouer aux cartes le dimanche ; ça lui est défendu. En semaine, il peut jouer aux cartes, mais pas dans les public house, ni dans les cafés ; non. Au club, madame, rien qu’au club Allez à Londres, madame, et jamais vous n’entrerez dans un club. Vous n’y verrez pas de tramways non plus, et s’il vous prend envie de pisser, vous pourrez vous fouiller. Avant de partir pour Londres, il vous faudra pisser chez vous, je vous en préviens, car à Londres, on ne pisse pas, on n’y fait pas caca non plus.

— Mais pourquoi ?

— Parce que Londres manque de water-closet. À ma connaissance, il n’en existe qu’un, mais un beau, par exemple, un véritable monument. Prenez note de l’adresse, madame, il est situé dans Piccadilly, en face l’American Bar. On y vient de deux lieues à la ronde. On y pisse fort bien gratuitement ; l’expulsion d’un caca vous coûte quatre sous. C’est pour rien, au prix où est le beurre. Un monument, je vous dis, gros comme la coupole des Invalides, et de la même forme. Je vous assure que cette coupole est très distinguée. On fait pipi et caca en dessous, jusqu’à minuit. À partir de minuit, le monument est fermé. Vous êtes obligé de garder votre marchandise jusqu’au lendemain matin.

— Et les femmes, monseigneur ?

— Ah, oui, parlons-en ! Ne parlons que de ça, si vous voulez. Eh bien que vous dirai-je, madame ? À Londres, ce n’est pas comme partout ; il y a des femmes, mais pas des femmes ordinaires, non ; ce sont des femmes extraordinaires. Londres, qui a cinq millions d’habitants, possède environ une centaine de cocottes. Vous voyez qu’il y a de la ressource. Jusque là, tout est bien. Oui. Mais elles sont vérolées, et alors, ce n’est plus aussi bien. Nous savons tous, n’est-ce pas, madame, par expérience, ce que c’est que la vérole… Vous protestez ?… Mettons que je n’ai rien dit. La contamination des femmes galantes de Londres provient de ce que la prostitution y est libre. Dans un pays aussi pudique, cela détonne. Je me suis donné beaucoup de mal pour en chercher la raison, et je ne l’ai pas trouvée. Cette liberté des femmes, qui ne sont astreintes à aucune visite sanitaire, qui ne sont pas cartées comme les nôtres, est fort dangereuse. Les trois quarts des créatures qui trafiquent de leurs charmes, là-bas, sont des étrangères malades que l’ennui des traitements chasse de leurs pays. Elles sont infestées et elles infestent les autres. J’en suis la preuve.

— Il vous fallait aller au bordel, monseigneur !

— Mais il n’y a pas de bordels, à Londres, chère madame.

— Vraiment, pas le moindre petit bordel ?

— Pas un.

— Mais s’il n’y a pas de bordel, il n’y a rien du tout, alors, dans cette albionesque capitale.

— Vous l’avez dit, ma chère. Les bordels, on les a supprimés depuis dix ans, afin de combattre la prostitution, et de forcer les jeunes gens à se marier. C’est à un lord du parlement qu’est due la disparition des maisons de tolérance. Ce lord était un modèle de chasteté, les dérèglements l’énervaient, son rêve était l’universalité de la Vertu. C’est probablement pour cette raison qu’il a été condamné tout récemment à un an de prison pour outrage à la pudeur commis sur un garçon de moins de seize ans. On est logique ou on ne l’est pas.

En ce moment, entrèrent deux agents qui exhibèrent à madame de Noirof un mandat d’amener. Tout le monde trouva la plaisanterie de très haut goût et s’en amusa longtemps encore après son départ pour Saint-Lazare.

Le lendemain, Paris fut inondé, dès le matin, d’une nuée de curés et de religieuses, qui se dirigeaient en hâte du côté de la Butte aux Cailles. Là, près de la Fontaine à Mular, s’élevait un temple grec, très vaste, dans lequel ne pouvaient pénétrer que des gens ayant fait vœu de chasteté ou revêtus de fonctions sacerdotales. À la suite d’un concile excessivement œcuménique tenu à Rome, il fut décidé que les membres du clergé pourraient désormais s’enivrer à la coupe des ivresses charnelles, et la construction d’une grande maison de joie à l’usage exclusif des ecclésiastiques fut décidée. L’évêque de Djurdjura se chargea de quêter des fonds à droite et à gauche, et il en recueillit plus qu’il n’en fallait. Les gens d’église apportèrent leur obole, les curés stimulèrent leurs ouailles, et en moins de huit jours, quatre millions de francs furent recueillis. Indépendamment du capital destiné à couvrir les frais de la construction, il fallait un capital de réserve pour désintéresser les membres du bas clergé domiciliés à une très grande distance de Paris et qui avaient droit, eux aussi, à la part du gâteau. Le personnel féminin fut réquisitionné dans les couvents ; on choisit de préférence les sœurs bien en croupe, ainsi que les demoiselles du monde qui avaient renoncé aux joies d’ici-bas et qui ne demandaient pas mieux que de s’en payer de temps en temps une biturée. Et aïe donc ! Et aïe donc ! Comme il y avait plus de femmes que d’hommes, on convint de renouveler le personnel tous les huit jours ; de cette façon, on aurait toujours de la viande fraîche, et l’on contenterait tout le monde.

Une église, plus grande du double que celle de Notre-Dame, avait été ménagée au centre du temple pour la célébration quotidienne des saints offices, car la devise choisie était : Le devoir avant tout. On devait dire la messe tous les jours ; le culte de Dieu primait le culte de l’Amour. Les emblèmes religieux qui ornent les églises catholiques avaient été remplacés par de profanes sujets. Les peintures, pourtant, étaient sages, et il fallait être initié pour en saisir l’esprit d’allusion. Ainsi, la dixième Muse était personnifiée dans un grand panneau la représentant, désespérée, sur le point de se précipiter dans la mer du haut du promontoire de Leucade. En revanche, les sculptures, païennes, outrageaient très haut la pudeur ; leur réalisme choquait ; lorsque l’encens spiralait autour de l’autel, et que les chants pieux, rythmés sur l’orgue, plongeaient le vaste vaisseau dans un bain de musique mystique, le côté obscène du bronze et du marbre était monstrueux ; l’antithèse révoltait. Aux objections qui lui furent faites à ce sujet, l’évêque répondait :

— Je nous connais ; nous ferions trop de cochonneries s’il n’y avait pas quelque chose ici pour nous détendre les nerfs. Vous verrez que le sacrilège de ces statues nous ramènera au diapason des sens.

Ce en quoi il se trompait.

À midi, l’arche du temple était bondée. Les hommes occupaient la droite de la nef ; les femmes la gauche. Ils étaient nus. Les femmes avaient, en guise de coiffure, des chapeaux d’évêque, neufs ; les hommes portaient des cornettes de béguines, vieilles. Aux stalles réservées du chœur, avaient pris place le Duc, madame Perle, Mauri de Noirof, dont la présence donnait, de la sorte, à l’inauguration, un caractère officiel. Tous se tenaient debout. Soudain, le ronflement des orgues annonça l’entrée solennelle de l’officiant. Celui-ci, en habit de soirée, cravate blanche, souliers vernis et chapeau claque, était le vieillard à la figure mystérieusement voilée qui n’avait pas voulu manger, la veille, chez la mère de Mauri. Il entra, soutenu par deux cardinaux entièrement nus, reconnaissables à leurs barrettes ; et bien péniblement il dit sa messe. On le trouvait fort vieilli, fort changé, mais courageux, en somme ; peu de papes, à son âge, se seraient dérangés de Rome pour venir apporter leur bénédiction à une œuvre aussi impie. Car ce vieillard était le pape en personne, le ministre plénipotentiaire de Jésus-Christ sur la terre. Il avait quitté le Vatican sur les instances de madame Perle, qui espérait ainsi le fatiguer outre mesure et le faire mourir. Car il l’était, fatigué ; lorsqu’il se retournait pour les Dominus vobis cum, il montrait un visage si piteux qu’il paraissait avoir été plongé dans une dissolution de trépas. À l’Orate fratres, il demeura inerte, les bras en croix, scandalisé : les hommes et les femmes se conduisaient mal, très bien. Ils ne formaient plus qu’un horrible mélange de corps vibrants, tordus, hurlants ; c’était un emmêlement fantastique, une masse grouillante de nudités sur lesquelles des rais de soleil, transparentés par des vitraux, jetaient de multicolores taches ; au-dessus desquelles voltigeaient, triomphalement, de ci, de là, des chapeaux d’évêques, neufs, et des cornettes vieilles de béguines. Le râle de l’Assouvissement, symphonie de la Chair, s’éleva, étouffé par la symphonie de l’orgue.

Et il fallut brûler beaucoup d’encens pour dissiper l’odeur de cette lutte qui n’était pas sanglante. Décidément, l’évêque de Djurdjura n’avait pas été bon prophète. Le pape était baba. Au lieu de continuer sa messe, il se reposa quelques minutes. On profita de cette interruption pour permettre à l’artiste en gifles de procéder à l’exécution d’un adultère, au moyen de la nouvelle guillotine, appelée noirofine, du nom de son illustre inventeur. Un décret ministériel ordonnait que les adultères subiraient leurs supplices dans le temple de l’Amour de la Butte aux Cailles. Et cette exécution était la première.

L’instrument, tout monté, fut placé sur une estrade, un peu en avant du chœur, et afin qu’aucun assistant ne pût se repaître du détail pornographique de la décapitation, la noirofine fut entourée d’écrans qui ne laissaient voir que le couteau. Le coupable fut introduit : un homme très distingué, âgé de plus de soixante-dix ans, non décoré ; il était placé entre les deux aides du bourreau, Pancrace et un autre cocher du dépôt de la rue Campagne-Première ; l’artiste en gifles marchait en avant. Il fit entrer le malheureux derrière les écrans. Tout le monde avait les yeux fixés sur le couteau. Le couteau ne tombait pas. Le cortège reparut tel qu’il était entré. L’exécuteur eut un court entretien avec Noirof, à la suite duquel on fit faire au patient une promenade à travers les femmes qui avaient repris à présent une tenue convenable. La promenade produisit son effet. De nouveau, le lugubre cortège se retira derrière les écrans, et une seconde après, le couteau s’abattait sourdement, bientôt suivi d’un cri de douleur épouvantable. Le morceau de chair oblitéré fut montré au public au bout d’une pique ; la guillotine fut enlevée, et le pape acheva sa messe. Aussitôt l’Ite Missa est prononcé, le souverain pontife donna sa bénédiction, et immédiatement une vertigineuse bousculade précipita les couples vers les cinq cents petits boudoirs ménagés tout autour du Temple. L’heure solennelle du dégarçonnage du clergé avait sonné.

IX

Une discussion s’était élevée entre Mauri de Noirof et le conducteur du train.

— Vous ne tournerez pas le règlement, répétait celui-ci ; vous ne le tournerez sacré nom de Dieu pas ! vous ne le tourneras sacré nom de Dieu pez !

— Puisque je le porte sur mes genoux !

— Cela ne fait rien. Il y en a quatre. Vous payerez une place en plus.

— Pardon, dans le règlement, il y a : les enfants.

— Oui, mais c’est un pluriel qui est singulier. Les enfants signifient l’enfant. Vous avez quatre enfants, n’est-ce pas ? Vous en trimballez trois de trop, vous devez une place entière. Ce serait trop commode, alors ! Vous pourriez d’après votre système, vous embarquer avec une cinquantaine de gluants au-dessous de trois ans, et vous ne payeriez qu’une place ? Est-ce logique, je le vous demande.

Et pendant la durée du trajet de Paris au Tréport, ce fut, pour Mauri, une succession d’ennuis. Paul-Uc-Zo-Émilie, ainsi s’appelait le petit de Mani-Mina, lui donna du fil à retordre. Il ne dététait pas. Aux stations d’arrêt, à Persan-Beaumont, que le conducteur appelait Person-Beauman, à Méru, qu’il prononçait Rému, à Beauvais, qu’il remplaçait par Veaubais, c’étaient, sur le quai, des attroupements qui se formaient à la portière, afin de jouir de l’anomalie du spectacle. Jamais on n’avait vu d’homme avec des mamelles gonflées de lait, pas plus que d’enfant quadruplement corporel. La chaleur était grande. Mauri s’assoupit. À Longroy-Gamaches, il s’éveilla, inondé de pipis et de brans. Il n’avait emporté aucune serviette. Et il était vêtu d’un complet en flanelle.

Les honneurs du pouvoir le bassinaient. D’ailleurs, il avait remarqué que ses collègues lui faisaient la mine lorsqu’ils étaient réunis en conseil. Son infériorité était notoire ; il avait défendu mollement son budget, et par suite de maladresse, l’allocation habituellement accordée à l’évêque de Djurdjura pour l’aider à désauvager les noirs africains n’avait pas été votée. Cédant aux supplications de sa mère, il avait enterré l’affaire de la fausse monnaie, et les journaux avaient tonitrué contre cette injustice. Tout cela lui barbouillait le cœur.

Son arrivée à Mers provoqua une révolution parmi le monde des baigneurs. Un cortège de cinq à six cents personnes le suivit dans ses pérégrinations à travers la petite ville qu’il arpenta du nord au sud et l’est à l’ouest pour découvrir sa femme. Celle-ci ne lui avait pas envoyé son adresse, et il avait oublié de la lui demander. De guerre lasse, il descendit à l’Hôtel de la Plage, ainsi nommé parce qu’il se trouve à un kilomètre de la mer. Le patron, qui se plaignait du mauvais état des affaires, vit en un clin d’œil son établissement envahi. On s’y entassait, on s’y écrasait, on voulait voir le petit monstre. Mauri le confia à deux nourrices et débarrassé des soucis de l’allaitement, s’en put aller à la recherche de Hermine. De loin, sur les galets, un objet en forme de tonneau frappa son regard : c’était elle. Elle gisait, au soleil, la tête enfoncée dans une casquette blanche, son gros corps ballonnant sous une robe de flanelle blanche, aussi : masse blanche comme une hermine dont elle ne parviendrait jamais à attraper la fluette maigreur. Elle le trouva fort sec.

— On vous croirait de la famille des fils télégraphiques. La politique, hein ?

— Un peu, ça et le reste. Où diable perchez-vous donc ? J’ai dû déposer tout mon fourniment à l’hôtel. Je voulais vous faire une surprise en ne vous prévenant pas, et mon plaisir est gâté.

— Je suis heureux de vous voir. J’espère que vous allez pouvoir débarrasser l’endroit de la présence d’un personnage dont la vue m’horripile à tel point que j’étais sur celui de partir. Vous savez, l’homme au nez de chameau… Comment l’appelez-vous ?

— Jardisse ?

— Parfaitement. Je ne puis faire deux pas sans être affligée de sa rencontre. Dieu, que je le hais ! Ah, le hais-je ! le hais-je !

Elle ajouta :

— Puisque vous êtes descendu à l’hôtel, restez-y : à quoi bon venir chez moi ? Nous ne couchons jamais ensemble. Nous déjeunerons, nous dînerons, et nous nous promènerons. C’est tout ce qu’on peut faire de mieux au bord de la mer.

— Et vos dents ?

— Les dents de ma gueugueule ? Toujours en très mauvais état. Je bois beaucoup d’eau-de-vie, ça m’endort un peu les nerfs.

— Je croyais voir plus de monde, ici. La saison bat pourtant son plein !

— Oui, mais ils vont tous au Tréport, qui est là, à gauche. Autrefois, les deux communes n’en formaient qu’une ; on les a divisées, et depuis, elles sont en bisbille. Seulement, comme le Tréport est plus riche que Mers, il fait plus de réclames pour sa plage, organise beaucoup de fêtes, y attire beaucoup de monde, quoi. Saisissez ? À Mers, il n’y a que des bourgeois, des gens repus, des femmes enceintes : c’est bien assez bon pour nous.

Elle lui donna rendez-vous pour le lendemain matin, à neuf heures précises.

· · · · · · · · · · · · · · ·
La comédie du Cœur.

(La scène se passe à Mers-les-Bains, dans la chambre à coucher de Hermine.)

Personnages : elle et lui.

Elle entre à pas de louve, tâte le lit, et s’assure qu’il est là.


lui.

C’est toi ?


elle.

Chut ! Soyons prudents… Mon mari est arrivé…

(Rien ne tombe, ni conversation, ni rideau.)

· · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain, Mauri fut exact et lui demanda :

— Vous plaisez-vous ici ?

— À part la rencontre de Jardisse, beaucoup. On est si bien, on est si chez soi, on est tous des gens si très comme il faut. Regardez, il n’y a presque personne.

— … presque personne.

En effet, à ce moment, deux baigneurs seulement barbotaient dans l’eau salée, et six autres êtres humains, étendus comme des crapauds, avant de se vautrer dans la mare d’eau amère, occupaient gravement leur temps à jeter des pierres à la mer : comme si celle-ci demandait à ravaler ce qu’elle a vomi !

— Asseyons-nous, dit-elle.

— Mais sur quoi ?

— Sur les galets, pardi !

Il n’y avait pas de choix.

— Cela doit être dur, observa Mauri.

— Je vous assure que l’on s’y fait très bien.

Elle s’affala. Les galets s’écrasèrent sous son poids ; quant à lui, il demeura perché sur des petits cailloux, qui lui firent mal au derrière.

— On devrait bien faire disparaître tous ces galets et semer de l’herbe à la place !

— Oui. Mais ce serait une sacrée besogne.

D’aussi loin que le regard pouvait plonger, le long de la côte, ce n’était qu’une nappe de galets, et la mer en charriait tous les jours de nouveaux. Elle les déposait symétriquement, en ondulations, en formes de vagues, afin de bien montrer que ces dépôts étaient son œuvre, puisqu’elle les façonnait à son image. Et la couche en était énorme ; plusieurs vies d’hommes n’auraient pas suffi à les enlever.

— D’ailleurs, à quoi bon ? L’eau déferle quelquefois jusqu’au pied du casino ; elle aurait vite fait de déraciner les végétaux substitués aux galets. Et puis, il n’y a pas de terre, sous les galets ; sous les galets, il n’y a que des galets. Y en a-t-il, hein ? Et d’où proviennent-ils ? Ils doivent venir de la Suisse, ou de la Bohême. Est-ce qu’on sait ?

Un soleil de plomb leur tombait sur la tête ; l’air bouillait, tellement il faisait chaud ; les galets, en raison de leur forme sphérique, réfractaient cette chaleur, de telle sorte que l’on cuisait dans son jus, de quelque côté qu’on se tournât ; on cuisait sur le ventre, on cuisait sur le dos, on cuisait sur le côté. La mer elle-même transpirait, elle avait la flemme, ses flots remuaient très nonchalamment, malgré eux, comme si on leur avait flanqué des coups de pieds au cul, pour les stimuler. Et à part le grincement des cailloux sous les pas d’un chien ou d’un chat, un calme profond, pur comme l’âme du nouveau-né, enveloppait la terre et l’océan. Des baigneurs arrivaient peu à peu, l’air abattu, résigné. Et ils se couchaient aussi sur les cailloux, le groin tourné du côté des vagues, afin de renifler un peu d’air qui n’arrivait pas. La mer était plate désespérément, opalisée, chatoyante, mais si incolore à l’horizon, qu’elle se perdait dans le ciel ou que le ciel baignait en elle, on ne pouvait dire au juste.

— Je crois, dit Mauri, que l’on s’ennuie ferme ici.

Derrière eux, le long de la rue de la Plage, des gens se promenaient, sous des parasols, en baillant ; souvent, ils s’arrêtaient, tiraient leurs montres et regardaient l’heure : celle-ci n’avançait pas ! Le temps était stationnaire, il n’avait pas le courage de s’écouler.

— Mais vous avez choisi là une plage pas gaie du tout !

— Vous trouvez ?

— Enfin, regardez-moi ces figures-là ! Elles sont sincères, au moins, elles ne mentent pas ; emmanchées sur des bustes de la Tristesse, elles iraient à ravir. Et il ne resterait plus qu’à les édifier sur les rochers d’alentour ; elles y cadreraient à la perfection. Ma parole, je ne vois que des rochers incultes autour de nous.

Et c’étaient des falaises très hautes, taillées à pic, friables, sans architecture, d’une pâleur mortelle. À gauche, celles du Tréport, surmontées d’une croix ; à droite, celles de Mers, affligées de deux ou trois petites maisons condamnées à mort. Et de côté et d’autre, elles s’allongeaient, indéfiniment lamentables, reculant peu à peu devant les morsures de la mer qui grignotait leur racine, leurs entrailles de craie, provoquant des éboulements, les forçant à s’effriter. Et dans le silence profond de la jetée — car la mer bruissait à peine — résonnèrent soudain les plaintifs accords classiques d’un piano sur lequel s’exerçaient les tâtonnants efforts de doigts d’enfant.

— Allons-nous-en ; il doit faire moins bête ailleurs.

Et ils entrèrent dans le casino, où six musiciens broyaient la danse hongroise de Brahms. Les spectateurs se composaient de banquettes et de chaises vides.

— Vous savez, dit Hermine, ce n’est pas toujours aussi désert ; il y a quelquefois du monde, le soir : une dizaine de personnes ; le dimanche, les spectateurs se comptent par des quinze, seize, ou dix-sept. Je vous dis que rien n’est plus familial que cette plage.

L’exécution était atroce.

— On croirait entendre bouillir un pot-au-feu.

Vous faites toujours de l’esprit, monsieur de Noirof : nous nous trouvons dans un bouillon Duval.

C’était un des pavillons édifiés par la maison Duval, en 1889, à l’exposition universelle. La municipalité de Mers l’avait retapé, l’avait mis en ragoût, et en avait fait le temple de la musique de l’endroit.

— Cela sent encore la friture, dit Mauri.

— Taisez-vous, ordonna une voix derrière lui.

C’était le commissaire du casino.

— Hein ?

— Taisez-vous. Vous n’êtes pas ici pour parler, ni pour écouter, ni pour respirer, ni pour remuer ; ici, monsieur, l’on s’emmerde.

Et il s’éloigna, sans dignité. Il roulait des yeux d’avaleur de maisons.

Cependant, l’orchestre modulait pour la centième fois la même phrase ; depuis son entrée, Mauri n’avait rien ouï d’autre : quelques mesures péniblement expectorées, où la clarinette piaulait un petit air champêtre très toc.

— Est-ce qu’ils le font exprès ?

Il se leva ; le joueur de clarinette chiquait le bec de son instrument en baissant tellement les yeux, qu’il avait l’air de vouloir contempler son nombril. Les autres aussi, semblaient vouloir contempler leur nombril. Mais ce n’était pas leur nombril qu’ils contemplaient ; ils ne contemplaient rien : ils ronflaient. Par moments, tout en rêvant, le chef d’orchestre soupirait : « Piano… Piano… » Et la troupe allait piano…

Ils revinrent sur la plage.

— C’est là bas, fit-elle en étendant le bras gauche dans une altitude sarahbernardienne, c’est là-bas que je le perdis. Le froid de l’eau nous détacha l’un de l’autre. Il foutut le camp, le petit, sans rouspetter. À propos, et le vôtre ?

— Je, dit-il, l’ai amené avec moi. Il est un peu différent de nous. Tenez-vous à le voir ?

Parbleu, si elle y tenait ! En soufflant comme une locomotive qui traîne derrière elle un chapelet de deux cents wagons chargés sur un terrain d’une pente très roide, elle se transporta à l’hôtel. Des gens attendaient à la porte ; un à un, ils entraient, puis ressortaient d’un autre côté, ahuris.

— On pourra, dit l’un, quand ce monstre aura vingt ans, le mettre au Luxembourg, à la place du groupe de Carpeaux ; en le passant au cirage, l’illusion sera parfaite.

La queue s’allongeait ; l’ordre était maintenu par le gendarme, le maire, et le commissaire de police. La route du Tréport était blanche de monde ; et l’on parlait de spéciaux trains organisés en vue de permettre aux Dieppois de venir se régaler visuellement de la progéniture de Mauri. Celui-ci s’impatientait ; il ne comprenait pas cette curiosité malsaine, et comme il formulait ses réflexions à haute voix, on l’engueula salement.

— N’en dégoûtez pas les autres… Si ça vous déplaît tant que ça, pourquoi êtes-vous là ?

Enfin, leur tour arriva, ils purent pénétrer dans l’hôtel.

— C’est cinquante centimes par personne, leur fit observer un larbin.

Et en haut, à côté de Paul-Uc-Zo-Émilie, était placée une tirelire dans laquelle s’égouttaient ininterruptivement des gros sous. Mauri et Hermine firent comme tout le monde : ils déposèrent leur obole et après une exclamation admirative, sortirent, émerveillés.

— Il nous ressemble, dit Hermine.

— Oui ; il a déjà l’air très intelligent.

— Le progrès est une belle chose !

Et ils devisèrent de la future récolte des pommes de terre. Ce thème permit à Mauri d’insister auprès de sa femme pour qu’elle fît des féculents la base de sa nourriture.

— Mangez des patates, beaucoup de patates, et surtout des haricots ! Les propriétés œoliennes de ce dernier légume vous feront maigrir.

À table, en déjeunant, il poussa le cynisme jusqu’à l’obliger à en redemander. Hermine obéit. Elle en mangea trois fois, quatre fois. Elle avalait laborieusement.

— Ma mère a raison, se dit Mauri, elle en étouffera un jour. Quelle joie !

— Je verrai bien, dit-elle, l’effet produit par le haricot ; j’ai emporté ma bascule avec moi, et je continuerai ou cesserai le régime, selon mon poids de demain. Aujourd’hui, je pèse cent dix-huit kilos et trois grammes, sans ma crotte.

Ils décidèrent de faire une promenade à Tréport-Terrasse.

— Cette montée me sera pénible. Enfin, pour vous faire plaisir…

— Avez-vous remarqué, dit Mauri, qu’on ne nous a point servi de poissons à table. Ordinairement, dans un port, on mange du poisson.

Elle le regarda ironiquement.

— Comment, vous ne savez pas ? Regardez l’océan, monsieur ; y voyez-vous une barque de pêcheur ? Non. Pour la raison bien simple qu’ici il n’y a pas de poissons dans la mer.

— Naturellement ; ils s’y ennuyeraient trop. Ils préfèrent se faire prendre ailleurs.

Le soleil était insupportable.

— Allons donc un peu à l’ombre ! Quelle route stupide ; elle cuit et aveugle…

Mauri sonda l’espace.

— Où sont donc les arbres ?

— Il n’y en a pas. On a essayé d’en planter, mais ils ne poussent pas : ils dépoussent. Les fleurs non plus ne poussent pas. L’herbe est moins rebelle ; la grande pelouse qui s’étend sous les fenêtres de votre hôtel en est la preuve ; cette pelouse a été ensemencée plus de cent fois ; à la fin, elle a poussé ; d’ailleurs, on rencontre encore, de temps en temps, un petit brin d’herbe par-ci par-là.

— Et c’est un pareil pays que vous choisissez pour villégiaturer ? Un pays où il n’y a pas d’oiseaux, où il n’y a pas d’insectes, où il n’y a pas d’arbres, où il n’y a rien, que des gens qui… des gens que… des gens qu’on…

— Soyez indulgent. Si vous saviez !

Ils étaient parvenus au pied de l’escalier de Tréport-Terrasse, un tout petit escalier de quatre cents marches, quasi perpendiculaire, pourvu d’une rampe non rabotée qui enfonçait des esquilles de bois dans la peau, si bien qu’on en était réduit à monter avec le secours de soi-même, en se disant : Hue ! en s’encourageant, en se faisant manœuvrer les jambes avec les mains. On s’arrêtait, on se recalait les poumons en absorbant un peu de feu, puis l’on s’attelait à l’ascension. À mesure, l’immensité de la mer apparaissait, et l’homme, tout en bas, ressemblait à un pou, à un pou de vipère, tant il est abominablement hideux dès qu’il commet l’imbécillité de se montrer à ses semblables, à quelque distance qu’il se tienne d’eux. Si l’homme avait conscience de la quantité d’horreur laide ou de laideur horrible qu’il traîne après lui, il creuserait un grand trou dans la terre, y fourrerait un milliard de kilogrammes de panclastite, et brûlerait la cervelle au globe infect sur lequel il promène sa carcasse immonde. Rien n’est plus laid qu’un homme, si ce n’est deux hommes. Jésus-Christ en avait attrapé une nausée profonde, c’est pour cela qu’il se fit crucifier : de cette façon, il n’avait plus la corvée de la vue de l’humanité.

— Jésus est un chic type, dit Mauri en arrivant au sommet de la falaise ; on lui élève des statues partout. Mais il doit s’embêter ferme ici, pendant l’hiver, l’aquilon doit lui geler les mollets.

Au milieu d’un petit tertre affligé d’un grillage de fer rouillé, s’élevait une croix étriquée. Stat Crux dum volvitur Orbis. Il était mort pour le rachat du péché des hommes, et le souvenir du sacrifice serait éternel ! La croix vivrait toujours ! Aussi longtemps que la terre évoluerait, elle resterait debout ! L’homme prononçait cet oracle, où perçait la profondeur de sa fatuité.

— Nous voici, fit Hermine dont la peau dégoulinait de sueur, à la Terrasse. C’est ma promenade favorite. Nous y venons presque tous les jours.

— Comment, nous y venons ? Et avec qui ?

— Avec ces dames. Nous nous connaissons toutes. On se confesse ses petits secrets. Quand on pue des pieds, on le déclare franchement ; si la salade a été mal préparée par la bonne, si celle-ci couche avec monsieur, si celui-ci entretient des amants, si ceux-ci entretiennent des maîtresses, si celles-ci subventionnent des marlous, si ceux-ci tuent des bourgeois, on se raconte tout cela, sous les tentes, que l’on rapproche le plus possible les unes des autres, afin que rien ne s’échappe.

— Toutes ces femmes sont-elles honnêtes ?

— Aucune. Toutes trompent leurs maris.

— Même vous ?

— Même moi. Oh, avec mon moral, rassurez-vous.

Ils arpentèrent la Terrasse. C’était un grand terrain inculte ourlé, le long des roches, d’un parapet en briques ajourées, hémisphériques, d’une longueur de deux à trois mille mètres, étoilé d’un tracé de rues avec des trottoirs bordés de galets cimentés ; l’emplacement des réverbères se reconnaissait à de très herbus défoncements circulaires ; et à un carrefour, il y avait une plaque de fonte avec cette inscription : bouche à incendie.

— Voici, expliqua-t-elle. Vous regardez cela en vous posant des interrogations mentales qui demeurent sans réponse. Il faut donc vous dire que la ville du Tréport a eu jadis l’idée de se créer ici une succursale sous le nom de Terrasse. De l’endroit où nos deux pourritures animales se trouvent, on jouit d’une vue superbe, et d’un air vicié par les tuyaux de cheminées du Tréport. Si, en effet, vous daignez abaisser la royauté de votre regard à cinquante mètres sous nous, vous ne découvrez qu’un panorama de toits, avec des filets de fumée qui s’en échappent. C’est fort sain. Ce qui l’est moins, c’est l’esprit d’initiative du projet de la Terrasse. Ils ont dépensé, ces braves gens, quelques centaines de mille francs pour construire un escalier, puis ils sont redescendus chez eux en se frottant les mains. Savez vous ce qu’ils faisaient, en ce temps-là, monsieur, chaque matin ? Eh bien, ils sortaient, levaient la gueule vers le rocher, et rentraient en disant : Encore rien. Il n’y avait encore rien.

— Que voulaient-ils ?

— Voir pousser des maisons, pardi ! Ordinairement, quand on fonde une cité, on commence par bâtir des maisons ; l’espace qui les sépare devient une rue. Ici, ils ont fait le contraire : ils ont d’abord construit des rues, en se disant que les maisons sortiraient toutes seules. Mais voilà, elles n’ont pas poussé. On a beau les arroser, elles ne viennent pas. La terre est tellement inculte, qu’elle ne produit rien, pas même des maisons.

Ils cheminèrent sur le bord de la falaise ; au pied, tout en bas, la mer était crayeuse, en raison de la nature facilement désagrégeable des roches contre lesquelles elle se butait ; elle était d’un blanc sale, d’un blanc tirant sur la couleur d’une chemise portée six mois par une femme pouilleuse dont le grand père a fait le commerce de charbon ; et elle emportait cette saleté vers la plage ; la vermine humaine qui s’y trempait prenait un bain de saleté. Puis ils s’assirent.

— Êtes vous sujette au vertige ?

— Jamais.

— Alors, vous pourriez vous pencher au bord d’un précipice impunément, sans crainte de tomber dedans.

— Voyez plutôt !

Elle se campa sur un bout de pierre qui béait dans le vide. Une petite poussée et cela suffisait : elle prenait un coupon sans retour pour le pays de l’éternité. Le moyen était plus expéditif que le femmicide parla lente assimilation de la légumineuse féculence des haricots et des pommes de terre. Une lueur rouge sillonna les rétines de Mauri, une sécheresse crispa sa gorge, il trembla, se leva, se précipita vers elle, et comme des promeneurs survenaient, il cria bien haut :

— Prends garde, tu me fais peur !

— Vous m’avez tutoyée !

— C’est par erreur ; je craignais que vous ne culbutassiez dans le vide et je vous ai tutoyée pour aller plus vite. Un malheur est si promptement arrivé. Allons nous-en, j’ai soif.

Ils descendirent. La vastitude de l’océan se rapetissa, et les poux de vipère reprirent, graduellement, leurs formes normales. Tout en s’endolorant les pieds contre les pavés pointus du Tréport, ils rencontrèrent Jardisse, dont le nez grandissait en laideur et en méchanceté. Jardisse passa auprès d’eux en ricanant.

— Vous avez vu, dit Hermine, comme il nous a regardés avec mépris. Eh bien, c’est ainsi tous les jours qu’il me croise. Oh, le hais-je, le hais-je !… Moi aussi, j’ai soif. Buvons au Tréport, car à Mers, il n’y a point de cafés, à l’exception de celui du Casino dans lequel il est défendu de boire.

En ce moment précis, le goût du cigare que Mauri avait fumé jadis chez madame Perle lui revint en mémoire.

— J’en ai encore la fade odeur à la bouche.

— De quoi ?

— Vous ne comprendriez pas !

Ils s’attablèrent devant un café. Hermine commanda du cognac ; Mauri ne savait pas au juste.

— Donnez-moi, fit-il au garçon, quelque chose qui lave, qui nettoye l’intérieur de l’homme.

L’autre chercha une seconde.

— Du vin blanc, avec du citron et de l’eau gazeuse.

— Est-ce bon ?

— Excellent. Vous m’en direz des nouvelles.

Il s’éloigna quelque peu, puis revint sur ses pas :

— Je me permets de vous recommander ça, parce que c’est toujours ça qu’on prend quand on est abruti.

— Je souhaite, dit Hermine, que notre entrevue en ces lieux nous soit propice. Nous pouvons causer un peu, loin de la politique et du bourdonnement de Paris. Comment trouvez-vous la vie ?

— Elle me tue, répondit Mauri. Je ne suis pas de taille à lutter contre elle. Je vais envoyer ma démission de ministre, puis je ne ferai plus rien, je me laisserai crever. Si je me sentais fort suffisamment, je serais un homme de génie ; mais la tête n’y est pas, ni le cœur non plus. Je suis un passionné de l’Impermis. Heureux le père qui fait de son fils son amant ! Mille fois heureux le fils qui devient la maîtresse de son père !

— Vous aimez votre mère. Vous êtes son amant !

— D’élection, oui ; mais aucun contact sacrilège ne nous a souillés, madame ma chère, parce que la loi, pour laquelle je professe, un culte profond, me le défend. Vous êtes ma femme, et je vous respecte. Ah, si je ne vous avais pas, il y a longtemps que l’acte eût été commis.

Elle buvait ferme ; les soucoupes se pyramidaient, et il y avait des gens qui disaient :

— Elle va encore se flanquer une cuite…

— Elle a changé de monsieur, aujourd’hui.

Elle se confessa :

— Moi, j’ai la passion de l’eau-de-vie. Lorsque je suis grise, je ne me sens plus de bonheur. Rien ne me tanne comme la vue d’un chameau. Je voudrais que la mer fut transformée en trois-six de Montpellier : je la boirais toute. Oui, nom de Dieu, toute. Et je boirais ses galets par-dessus le marché. Répliquez pas, Noirof, je suis un bon camarade, mais faut pas m’emmerder, nom de Dieu ! Je vous casserais la hure. Vive l’empereur !

Ça y était, elle avait sa cuite. En dix minutes, elle avait sifflé un litre de vitriol. Il la ramena tant mal que bien jusqu’à la rue de la Plage. Là, elle refusa d’avancer.

— Fichez-moi la paix ! ne me faites pas remarquer. D’abord, que je m’asseye.

Elle s’assit sur un banc.

— Vous n’allez point passer la nuit ici !

— Faut que je jette mes vapeurs ; après ça, je carapatterai.

— Où demeurez-vous ?

— Me rappelle plus. Foutez le camp, nom de Dieu, où je vous pilade… je vous dalipe… je vous lapide à coups de pierre.

Elle ramassait des pierres qu’elle lançait au hasard. Quelqu’un s’approcha de Mauri.

— Ne vous en occupez pas, monsieur ; ça lui arrive presque tous les jours. Alors, on la laisse tranquille, elle se désalcoolise d’elle-même… et elle recommence.

Il n’en revenait pas ! Comment, Hermine se soûlait tant que ça ! Elle qui avait des yeux si doux, des yeux de biche amoureuse, des yeux de brebis que l’on va égorger ! Elle qui faisait des boulettes avec ses roupies et qui les mangeait ! Il n’en revenait pas. Aussi, eut-il hâte de s’éloigner, il rentra à l’hôtel, reprit livraison de son fils et le lendemain, de grand matin, fit ses préparatifs de départ. Sa chambre donnait sur la pelouse, il ouvrit et s’accouda au balcon. Rien, pas de bruit, un silence plein d’Ennui. Sous ses fenêtres, dans la pelouse qui ne formait plus qu’un vaste gazon tondu, architondu par les soleils de feu, se trouvaient six vaches, dont trois grasses et trois maigres. Celles-ci paissaient ; celles-là ne paissaient pas. Celles qui paissaient avaient l’air de brouter des mottes de terre, tant l’herbe était courte ; celles qui ne paissaient pas regardaient, de leurs yeux grands comme des lanternes de trains, passer les passants. Et comme il ne passait personne, elles ne regardaient rien.

Rentré à Paris, Mauri se défit de ses fonctions de ministre, puis donna congé de son appartement de la rue de Rennes. Cet appartement lui coûtait trop cher ; il voulait vivre désormais modestement. Il avisa un petit septième du boulevard Saint-Michel qui lui plut beaucoup et qu’il arrêta. Il dressa l’inventaire de ses meubles. Jamais, il ne les avait aussi bien vus. C’étaient des blocs de bois agglutinés, que les malvunuzein avaient décorés, çà et là, de rosaces et de saints grossiers. Le génie de l’artiste s’était inspiré des décors des églises et des chapelles de sa province et les avait profusionnellement gravés dans le bois. Le lit formait une grande caisse simplement percée d’une ouverture cintrée par le haut qui, avec sa galerie et ses rideaux, lui donnait l’aspect d’un guignol, le rideau levé sur ses pentes et son manteau d’arlequin. Ce lit en supportait un autre qui en supportait d’autres, tels des dortoirs de paquebots. La cuisinière couchait en l’air, le palefrenier au-dessous, la femme de chambre sous le palefrenier, le cocher sous la femme de chambre, et les maîtres sous le cocher. Le banc de bois traditionnel accompagnait le lit. Puis, c’étaient les tables façonnées en manière de coffres destinés à recevoir la farine et sur le couvercle desquels le paysan breton, qui mange sans couvert mis, place les quelques objets indispensables à son repas ; ensuite venaient les bancs de table à manger, à dossiers balustrés. Hermine y tenait beaucoup, à ces bancs ; aussi, à l’heure des repas, ne manquait-elle jamais de s’écrier : « Tostaid ar skàon ouc’h aun daol ». Enfin, c’étaient les armoires de Pont-Aven, les chaises, les bahuts, les coffres, les rouets, « karr da neza ». Tout cela encombrait, absorbait l’air, puait la vétusté. Paul-Uc-Zo-Émilie reposait dans le Kavel, orné de gâteaux et de facettes taillées en pointes de diamant ; surmonté d’une galerie à jour, il avait quelque chose d’italien et l’on sentait que le scherzo de Bonnat y aurait aisément fait dodo.

— Je ne veux plus voir tout cela ici.

Le déménagement le préoccupa. Par un temps de pluie, il accompagna l’énorme tapissière qui trimbalait son mobilier vers le fin fond de l’observatoire, tout en haut du boulevard Saint-Michel. Comme il débouchait sur le Luxembourg, il aperçut la Pondeuse, accompagnée d’une amie, la cocotte, sa malheureuse partenaire de la partie de manille jouée jadis rue Monge.

— Tu vas nous humecter le cylindre, n’est-ce pas, chéri ? Nous crevons de soif. Nous venons de Bagneux, où nous avons conduit dans le royaume taupier la première de l’Éden. C’est moi qui lui succède. Tu n’es donc plus ministre ?

— Mais non.

— Je me disais aussi : pourquoi est-il ministre ? C’est sans doute par erreur. Enfin, tu vois, les uns s’élèvent, les autres s’abaissent.

— Question de chance, observa la cocotte ; moi, je n’en ai pas : depuis trois mois, je me croise les jambes.

Elle se poudrait la hure au moyen d’une patte de lapin.

— Cette patte, monsieur, provient d’un de ceux que l’on m’a nombreusement posés pendant le cours de ces vingt dernières années.

Ils entrèrent à la Closerie des Lilas, dont rien de romantique n’évoquait la période des Mimi-Pinson et des Schaunard. Dans le jour amorti par les vitraux du café et par la patine du plafond enfumé, où tout se mélancolisait, ils se rangèrent autour d’une table de marbre, ce pendant qu’un tonnerre de Brest résonnait quelque part : Sacrebleu ! corbleu ! morbleu ! ventrebleu !… brr… brr… C’était le patron, un petit bonhomme hérissonné, dont le bonheur consistait à être en colère. Quand il ne se fâchait pas, rien n’allait. En ce moment, il se promenait dans sa cave, tout seul, faisant la répétition de ses jurons, à l’instar d’un comédien. Dès qu’il entendit les piétinements des consommateurs, il passa la tête à la porte de la cave, une tête porc-épiquée, moustachue, barbue, houppée d’un toupet roide comme des pointes de paratonnerre. « Garçon, voyez donc, mille milliards de fouchtra ! crebleu ! » Puis il rentra dans son trou et reprit sa répétition à l’endroit où il l’avait laissée.

— Puisque tu déménages, mon chéri, nous te donnerons un coup de main. Mais vrai, il y a du sel dans l’air ; on ne désoiffe pas.

Les charretiers avaient été invités à se rafraîchir.

— Je vous connais, vous, dit l’un d’eux à Mauri, nous avons pincé un jour un cancan, rue Campagne-Première, avec ces dames, à six heures du matin. Ah, mince de partie ! C’était rien dégueulasse.

Histoire de tuer le temps, ils jouèrent un rams.

— Il est bien entendu qu’on ne vadrouille pas, déclara la cocotte. D’ailleurs, les déménageurs ne sont pas payés pour s’amuser.

— Pour sûr. Nous devons rentrer avant la tombée du jour.

Et ils s’égarèrent dans d’interminables parties de cartes. De là, ils allèrent au Prado, repassèrent rue Campagne, descendirent le boulevard Edgard-Quinet, souhaitèrent le bonjour à la tenancière du boulevard de Montrouge, dégringolèrent la rue d’Odessa, puis s’échouèrent dans le sous-sol de Clémence Isaure. La voiture de déménagements suivait. La bande était pocharde. On pocharda les chevaux, on leur fit boire six seaux de bière. À Clémence Isaure, la Pondeuse dansa le pas de ré-la, un entrechat nouvellement créé par elle à l’Éden. Et l’on buvait ferme, les soucoupes s’empilaient, elles atteignaient le plafond. Lorsque la nuit tomba, et qu’il fallut régler l’addition, Mauri n’avait pas d’argent.

— Je vous signerai, dit-il veulement au patron, un billet à trois mois…

— C’est de l’argent qu’il me faut.

Et personne n’en avait.

— Alors, laissez-moi quelque chose, votre montre ou un meuble.

Et ils transigèrent par l’abandon de la guitare intime de Hermine. On avait ingurgité pour deux cent vingt francs de consommations ; la guitare fut vendue quinze louis.

— Avec la différence, nous pourrons dîner.

Ils descendirent la rue de Rennes, et se dirigèrent vers les Halles. Il pleuvait toujours : il leur semblait, en ouvrant la bouche toute grande en l’air, que la pluie s’était changée en bière. La tapissière suivait. Les chevaux rigolaient : ils étaient soûls.

Ils entrèrent au Père Tranquille. Là, ils mangèrent comme une bande de loups, burent de grands crûs, vidèrent des carafons de champagne et de chartreuse. Et il fallut céder au restaurateur, en guise de paiement, un salon et deux chambres à coucher. Le total s’élevait à huit cent un francs ; la vente en produisit neuf cent deux. Avec le surplus, ils se rendirent au Caveau. La voiture suivait toujours.

— Cet endroit me rappelle, dit Mauri, ma jeunesse de l’an dernier. J’y rencontrais un tas de gens bizarres, des voyous, des littérateurs. Aujourd’hui, tout cela est bien changé. À part nous, il n’y a plus personne au monde. N’empêche que je suis un homme foutu, et bien foutu. Tant mieux, je veux me réduire à rien du tout, afin de voir ce que c’est…

Ils jouèrent au jeu de la Destruction. À l’aide d’un canif, ils se tailladaient les vêtements et les enloquetaient. Au petit jour, on les congédia et ils durent laisser, de nouveau, en manière de règlement, trois tables, six chaises, un lit et un peigne. Il pleuvait horriblement. Ils se réfugièrent dans les halles. Ils firent marché avec un paysan pour l’échange d’une charretée de carottes contre une armoire à glace, un piano, et les plans originaux du tunnel de Lhay. Au pavillon de la marée, ils achetèrent cinquante sacs de moules, un homard, vingt paniers de maquereaux, qu’ils payèrent avec le restant des meubles de la tapissière dans laquelle ils s’enfournèrent, juchés sur les légumes et les poissons. Puis, ils se dirigèrent vers le boulevard Saint-Michel. En traversant le Pont-Neuf, ils furent hélés par deux messieurs très bien, passablement ivres aussi, qui turlupinaient deux dames du monde moyen.

— Tiens, l’évêque de Djurjura avec le duc de la Croix de Berny !

Mauri descendit leur serrer la main.

— Tout croule, mon vieux, dit l’évêque. La maison de la Butte aux Cailles n’est plus. On y a trop fait la noce, le capital de réserve a été boulotté en quinze jours. On a dû hypothéquer ; le duc nous a racheté notre temple, qu’il a converti en fabrique d’enfants.

Et le duc expliqua son plan :

— J’accueille toutes les filles honnêtes qui frappent à ma porte. Je leur donne bon souper, bon gîte, et le reste, et je les garde chez moi jusqu’à l’époque des relevailles ; alors je les congédie en leur décernant les mêmes prix qu’aux rosières de Nanterre. Naturellement, tous les enfants doivent être de moi. Mon but est d’en avoir mille, puis je me retirerai des affaires. Actuellement, j’en attends soixante-neuf.

Un autre compère apparut, l’artiste en gifles.

— Ah ! merderie de fatalité, ou plutôt fatalité de merderie, pleurnicha-t-il ; je suis révoqué de mes fonctions d’exécuteur des basses œuvres. Me voilà obligé de me reflanquer des calottes pour vivre. Figurez-vous que ça ne date que d’avant-hier. J’avais deux exécutions sur la planche. — « Bon, que je dis, en avant la musique. » Très bien. Au premier, j’en coupe deux centimètres — « Attention, que je dis, faut pas aller trop loin. » Au deuxième, j’en abats dix-huit centimètres. — « Zut, que je dis, mon affaire est faite. » En effet, elle est faite. Le gaillard est allé se plaindre, et on lui a donné gain de cause. Voulez-vous que je vous joue l’air du Pied qui remue ?

Lorsqu’ils arrivèrent boulevard Saint-Michel, le concierge s’opposa à l’emménagement ; de tout le mobilier de Mauri, il ne restait plus que son portefeuille de ministre et le morceau de brique, qu’il conservait comme une relique. Les déménageurs réclamaient leur dû. Il fallut revendre les victuailles aux gargotiers du quartier. Sur ce marché, Noirof réalisa une petite perte de cinq cent quatre francs, vingt-huit centimes ; mais il lui restait deux cent trois francs, un sou.

— Je, dit-il, veux les dépenser d’une originale façon.

Il s’en fut trouver le directeur général de la compagnie des tramways.

— Il pleut, monsieur, lui dit-il ; la boue est infecte et rend la marche pénible ; vos véhicules sont pris d’assaut. Permettez-moi de faire enrager une partie de mes contemporains. Mettez un tramway à ma disposition, depuis Montrouge jusqu’aux Thermes, et versà-vice. Je vous payerai, à chaque station, le montant d’un chargement complet, et j’aurai seul le droit de me faire transporter.

— Comment donc, répondit le directeur ; avec plaisir, monsieur.

Et cette fameuse ballade fut exécutée lentement ; les gens accouraient ; le conducteur les envoyait promener en leur montrant l’écriteau : Complet. Mauri réglait à chaque halte 11 frs 70 c. Et lorsque le retour fut effectué, il se trouva sur le pavé. Où aller ?

Il frappa à la porte de madame Israël. Avec trois fêlures dans la voix, elle le congédia.

— Il me reste à peine vingt mille livres de renies pour vivre ; vous voulez donc me faire crever de faim ?

Il se mit en quête d’un logement meublé et, par hasard, pénétra dans une maison de la rue d’Assas, où un écriteau lui offrait ce qu’il cherchait. Comme il entrait, il se heurta à Hermine qui, nu-tête, un panier sous le bras, vaquait à des travaux domestiques.

— Je vous croyais chez votre mère, madame.

— Imbécile !

Il ne comprit pas, et soudain, le sentiment de la paternité lui gargouilla dans les entrailles. Son fils, son fils quadrutête, où était-il ? Il ne l’avait pas vendu, au moins, avec une épave de meubles ou de légumes ? Au galop, en enjambées échassières, il s’en fut à son ancien domicile. Paul-Uc-Zo-Émilie croupissait dans un coin, en pleurant comme huit. Il le prit et courut à l’hippodrome, où il avait connu la mère, et où il crut convenable de faire débuter le fils. L’affaire plut au directeur. Mauri exhiba le petit. Il lui donna à téter. Ce fut un succès bœuf. Il se crut sauvé, il gagnait cinquante francs par soirée, le double de Mani-Mina.

Mais Zo attrapa la coqueluche, Uc la diarrhée, Émilie le diabète sucré, et Paul le lupus. Ils moururent tous les quatre ensemble.

Mauri se retourna vers sa mère, dont il était toujours éperdument amoureux.

— Aimons-nous, supplia-t-il.

— Pas ici, oh, non, pas ici. Bien loin, si tu veux, à la campagne.

Et ils partirent sur le champ.

X

Le Temps, pour féconder la nature amoureuse,
 Ensemence d’oubli tous les sillons qu’il creuse.
Sur l’axe de la Mort, le ciel roule, établi.
 Les sourires d’avril se composent d’oubli.


Mais la route était ingrate. Poudreuse, coruscante, elle filait à travers la campagne que les floraisons constellaient de myriades de pierreries ; elle filait dans un excès de verdure. Le paysage verdissait excessivement, le vert aveuglait, balafré, dans le fond, sur la hauteur, par le mur gris sale de clôture du parc de Lhay. Sur les arbres, parmi les pâleurs des premières pousses, s’éparpillaient des blancheurs et des rougeurs et des jauneurs de fleurs dont le baume s’irradiait vers le firmament. La terre s’embellissait et se parfumait comme une fille publique dont les flasques charmes ont besoin d’être mis en ragoût pour donner de l’appétit ; elle s’était dépouillée de sa puanteur de vieille putain et fleurait bon, afin que les amants se ruassent sur elle. Elle était hideusement belle, comme la Femme.

Et la route était pénible. Elle montait raide, comme un chemin de Golgotha. Elle se hérissait, çà et là, de pointes pierreuses qui meurtrissaient les pieds. Elle ne connaissait point la caresse des attouchements amoureux ; elle rendait douloureuse l’ascension du Plaisir.

Et elle était mortellement calme, calme comme l’immobilité de l’espace. Ce dimanche-là, tout reposait, l’homme et les éléments de la nature. Seule, la Bièvre coulait au bas du vallon, mais silencieusement, peureusement, resserrant le plus possible ses impures molécules entre elles, afin qu’elles ne fassent pas de bruit en se touchant.

Ils gravissaient lentement ce Golgotha. Sa mère lui dit :

— Retourne-toi.

Il se retourna.

— Tu ne me comprends pas : retourne-toi vers les ans révolus. L’avons-nous éprouvée, cette fameuse Sensation ? Tu me navres, Mauri, tu n’as été que de ton siècle.

La cheminée du tunnel se profilait, en lâchant des panaches de fumée noire, très noire.

— Les entrailles de la terre résonnent de la trépidation de tes découvertes ; tu as procréé un être splendide ; tu as aimé ordinairement ! Tu as mangé de la cervelle de cadavre, et tu n’as pas saisi le côté symbolique de cette profanation ! Il faut donc que je te façonne, ô vulgaire homme ! Pleurons et réjouissons-nous ; nous serons aujourd’hui des Bienheureux Damnés. Si l’homme pouvait un jour ignorer qui il est ! Oh, l’oubli ! Oh, le souvenir !

Elle relevait ses jupes, indécemment.

— Je brûle. Je voudrais errer dans des mers de glace. J’ai quelque chose qui me travaille dans la tête. Je vois voler des éléphants ; je vois ramper des soleils, je vois s’illuminer des ténèbres. Oh, si l’on pouvait vivre de vie et mourir de mort ! Holà ! les chevaliers errants de l’Oubli ! À quatre pattes, je vois valser une sangsue dont les cheveux flottent au vent ; avec sa mâchoire d’acier, elle broie des liquides et elle boit des étoiles… Je crois que je cesse d’être folle ! Deviens-je sage ?

Elle crachait du sang, et ses yeux en étaient injectés. Elle avait la figure pâle des vierges, et comme un spectre, son grand corps se profilait sur la poussière infinie du chemin.

— Je vois s’illuminer des ténèbres. N’entends-tu rien ? Ne perçois-tu point un bruit fantastique, qui te fait mal ? C’est la désagrégation du Grand Tout. Nous planons, nous autres. À nos pieds, l’homme se meurt, et il se mourra toujours, même après que les ciels d’orient auront perdu leur pureté, même après que l’espace se sera solidifié. Je frissonne. Je voudrais écrire un roman, un livre vrai dans lequel je mettrais nos sublimités, ô mon fils, dans lequel je mettrais la vastitude de la décomposition de nos âmes.

Comme un spectre, son grand corps se profilait sur la poussière infinie du chemin. Elle leva la tête, bien haut, aussi haut que le ciel, plus haut que le ciel, et de ses lèvres exsangues, tombèrent ces mots :

— N’entends-tu rien ? Aucune odeur étrange ne blesse-t-elle pas ton odorat ? Il me semble que je m’agite dans une buée rouge, au-dessus d’un océan de sang bouillant, et qu’un parfum d’agonie traverse cette buée. Je sens la mort. En ce moment, une charogne humaine gît quelque part, j’en aspire la senteur…

Ses narines, frissonnantes, se dilataient comme celles d’une cavale.

— … la senteur qui me trouble, qui m’enivre, qui me casse les nerfs et que je bénis, car elle me vivifie, elle me purifie, elle me lave. Allons rapidement. J’ai hâte de consommer l’Orgie, la grande Orgie impossible à Dieu.

La vallée se hachurait de théories de peupliers, et à mesure qu’ils montaient, l’horizon s’arrondissait graduellement ; et selon les caprices du ballonnement du terrain, on apercevait des pignons blancs, des toits rouges, des morceaux de ciel ; le sureau exhalait son bouquet, pareil à celui d’un lit dans lequel une vierge vieille aurait couché pendant dix siècles sans en changer les draps ; les renoncules pointillaient les prés d’un égouttement d’or faux ; les bourgeons crevaient, mais pas une feuille ne tremblotait aux arbres : l’air s’était momifié, il ne remuait plus.

Ils arrivèrent à Lhay. Ils entrèrent à l’Église et y firent une prière. La petitesse du temple les surprit.

— Dieu n’est pas également grand partout, autrement, toutes ses maisons se ressembleraient.

Une décoration picturale du lieu sacré représentait le massacre des innocents : les glaives flamboyaient, ils fourrageaient les chairs ; des enfants, le ventre troué, agonisaient, avec des physionomies laides de douleur.

— Et dire qu’on n’a pas mangé toutes ces cervelles-là !

En sortant, ils apprirent qu’un cimetière existait autrefois à l’emplacement de l’église. Une fontaine, construite sur la place publique, à côté, crachait, par une vulgaire gueule de lion de bronze, une eau si puante, que les habitants devaient la désinfecter avant de la boire.

— Oh, c’est un pays mort, leur dit un marchand de vins ; bien mort, bien mort ; rien, pas d’industrie, pas de commerce ; parcourez le village, vous n’y verrez que de vieilles gens : personnes n’y naît. On ne fait qu’y mourir.

Une brise s’éleva, légère. Elle suffit à faire branler l’aiguille des minutes de l’église ; sur cette aiguille, aimait à se percher un moineau, toujours le même. Avant la demie, l’heure avançait ; par contre, elle retardait après la demie. Elle était donc toujours juste en fin de compte. Et elle marquait alors trois heures précises.

— L’heure de la Rédemption ! Hâtons-nous, répéta-t-elle. Cherchons un endroit où nous puissions perpétrer la grande Orgie.

En passant à côté d’une ferme, ils perçurent des cris de détresse. Des paysans mâles et femelles accouraient. La mère et le fils les suivirent machinalement. Ils passèrent sous un porche vermoulu, ils piétinèrent dans des fumiers mous d’excréments et de purins, ils se trouvèrent au milieu d’une cour encombrée d’instruments aratoires, les oreilles déchirées par des éclats de voix terriblement perçants.

— À l’assassin ! À moi !… À moi !…

Elle, à Mauri :

— Que te disais-je ? La voilà, la charogne ! Le marchand de vins avait raison ; ici, on ne fait que dévivre.

Il lui proposa :

— Si nous allions voir ? Il est toujours si doux de contempler la souffrance des autres !

Et ils gravirent l’escalier de la ferme. À l’étage, des gens rassemblés regardaient une porte. Cette porte, massive, verrouillée intérieurement, résistait aux efforts vigoureux des autorités locales. Le garde champêtre, à bout de forces, colla ses lèvres contre le trou de la serrure et prononça :

— Ô vous, qui ne cessez de proclamer si haut l’imminence de votre trépas, et qui ne parvenez point à être assassiné, ce qui est un non-sens, car, quoi, depuis que vous gueulez, vous auriez bien dû dévisser votre billard (il disait : dévissère votre belliard), si vous voulez du secours, venez donc ouvrir. De la logique, nom d’un pétard !… Pas perdre la tête !…

La voix répondait :

— Le peux-je ?… Le peux-je ?… Il m’étouffe…

— Qui êtes-vous ? Homme ou femme ?

— Oui… À l’assassin !… Sa langue avance… Une langue ?

— Cochon !… Cochon !… À moi !…

Et les cris devenaient embarrassés ; on leur mettait des bâtons dans les roues.

Le maire se ceignit de son écharpe.

— Au nom de la loi (il disait : louê), ouvrez ! Mais on n’ouvrait pas.

— Dans ce cas, ordonna-t-il, conciliabulons. Il se retourna vers le sapeur-pompier de l’endroit.

— Parbleu, que l’on défonce une fenêtre ! Et la voix, toujours, répétait : Cochon !… Cochon !… Cochon !…

Le pompier gravit une échelle, sapa la fenêtre, sauta dans la chambre, déverrouilla la porte, l’ouvrit, apparut, très ému, puis, grave, avec une imposition de mains :

— Priez !

Les paysans comprirent ; ils se découvrirent, les femmes en bonnet se débonnetèrent, ils se signèrent, s’agenouillèrent, pendant que le maire, après avoir fait deux pas en avant, en reculait de trois.

— Quelle est cette horreur ?

La voix implorait : Pitié !… Délivrez-moi.

— Je reconnais cette voix, dit Mauri.

Et résolument, il entra.

Dans un lit très propre, non défait, ne gardant aucune trace de lutte, s’étalaient deux corps, celui de Hermine et celui de Jardisse. Hermine vivait, Jardisse était mort. Il était mort, le bras passé autour du cou de Hermine. La mort était survenue pendant le sommeil, et le froid du cou avait éveillé la jeune femme. En ouvrant les yeux, elle vit un cadavre, et voulut se dégager, mais la rigidité du bras s’y refusa. Sa tête était pressurée dans le repli du coude comme dans un étau glacé, et l’étau se resserrait lentement, graduellement. Les deux têtes se regardaient bien en face et se touchaient. Le nez du mort avait un peu diminué ; par contre, sa langue, défibrinisée, sortait, très longue, très dure, et pénétrait dans la bouche de Hermine. Elle avait beau vouloir éviter ce contact, elle en subissait, malgré elle, l’énervante et sublime caresse. Et la langue suintait une humidité gélatineuse, jaunasse, poisseuse colimaçonnement ; dans le but de n’en pas ressentir la fadeur putride, mêlée aux water-closettiennes émanations de l’estomac, elle bâillait, la malheureuse, laissant ainsi l’organe s’avancer librement ; mais, bientôt fatiguée, elle referma la bouche, emprisonnant ainsi la chose infâme, la humant, la suçant, la retournant de droite et de gauche comme une vieille chique, avalant ses mortels jus. Elle voulut parler, mais elle étouffait. Alors, énervée, d’un coup de dents, elle décapita le morceau, le broya, et l’avala. Puis elle dit :

— Délivrez-moi !

Mais il était impossible de la dégager de l’étreinte du mort. Le bras était trop rigide, il fallait le scier. Et pendant que le sapeur entamait les chairs froides, elle se confessa :

— Mauri, pardonnez-moi. Je l’aimais, parce qu’il était ignoble. Que voulez-vous, la vie est pleine de contradictions. Pourquoi place-t-on des fenêtres aux hospices des aveugles ? Pourquoi arrose-t-on les rues de Paris quand il pleut ? Pourquoi ne construit-on pas, dans les cités, des vespasiennes à l’usage des femmes ? Pourquoi ne lit-on pas de romans à Clermont-Ferrand ?… Je l’ai toujours aimé… Je vous ai toujours menti… Lorsque je vous disais que j’allais voir mes pauvres, je mentais, c’était chez lui que je me rendais, chez lui, rue d’Assas, chez lui, ici, chez lui, là-bas ; je buvais de l’absinthe avec lui, voilà pourquoi je puais l’anis en rentrant auprès de vous… Vos féculents ne m’ont pas fait maigrir… Qu’on me fourre au Père-Lachaise… Ce qui m’a tuée, c’est le tutu…

Et elle répéta : Tutututututu.

Le bras fut scié.

Alors, elle roula par terre, morte.

Quand le corps fut mis en bière, on se dirigea vers la station de Bourg-la-Reine. La nuit était noire. La route était douce. La campagne sentait bon. Sa mère lui dit :

— Hein ? la voilà, la sainte Délivrance. Le bonheur arrive toujours un jour…

À la gare, des jeunes gens chantaient. La Pondeuse était là. Mauri lui demanda :

— Explique-moi donc comment il fait clair dans une maison sans fenêtres. Tu te rappelles, Messé-Malou ?

— Au moyen d’une inclinaison systématique de glaces superposées, mon chéri. Va-t-en, ta mère nous lance des regards de feu.

Le train roulait. Silencieusement, leurs yeux, leurs yeux fous fixaient le cercueil, posé sur la banquette, devant eux. Ils étaient seuls. Ils se comprirent. Brusquement, il l’empoigna, et la renversa sur la bière. Elle s’abandonna. Il s’abandonna. Ils s’abandonnèrent.

Et ils se connurent dans un baiser long, impur et hideux…


26 septembre 1891.


FIN
  1. Correspondance complète de la duchesse d’Orléans, princesse palatine, mère du Régent ; traduction nouvelle de G. Brunet, accompagnée de notes et d’éclaircissements. T. II, p. 383-389. G. Charpentier, éditeur.