Le Vœu (Hoffmann)

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E. T. A. HoffmannContes nocturnes

Le Vœu
1817




LE VŒU
I

Le jour de la Saint-Michel, à l’heure où l’on sonnait l’Angelus au couvent des Carmes, une élégante berline de voyage, attelée de quatre chevaux de poste, roulait avec un brait de tonnerre à travers les rues de la petite ville de Lilinitz sur les frontières de la Pologne. Elle s’arrêta enfin devant la porte cochère de la maison du vieux bourgmestre allemand.

Les enfants du bourgmestre mirent le nez à la fenêtre par curiosité ; mais la maîtresse de la maison se leva de son siège, et jeta avec humeur sur la table son attirail de couturière.

— Maudite enseigne ! dit-elle à son vieux mari, qui sortait précipitamment de la chambre voisine ; voilà encore des étrangers qui prennent notre logis pour une auberge. Pourquoi as-tu fait redorer la colombe de pierre qui est au-dessus de la porte ?

Le vieillard sourit finement et d’un air entendu sans répondre un seul mot. En un moment il eut jeté bas sa robe de chambre et mis son habit de cérémonie, qui, brossé avec soin depuis qu’il l’avait endossé pour aller à l’église, était étendu sur le dossier d’une chaise. Avant que sa femme stupéfaite eut pu ouvrir la bouche pour l’interroger il se tenait déjà à la portière de la voiture, qu’avait ouverte un domestique. Le bourgmestre avait sous le bras son bonnet de velours, et sa tête d’une blancheur argentée reluisait dans l’obscurité du crépuscule.

Une dame âgée, en manteau gris de voyage, descendit de la voiture, suivie d’une femme plus jeune dont le visage était voilé ; celle-ci s’appuya sur le bras du bourgmestre, et se traîna plutôt qu’elle ne marcha jusqu’à la maison. À peine fut-elle entrée dans la chambre, qu’elle retomba à moitié évanouie sur un fauteuil qu’à un signe de son mari la maîtresse du logis s’était empressée de lui avancer.

— La pauvre enfant ! dit la dame âgée au bourgmestre d’une voix basse et mélancolique ; il faut que je reste quelques instants auprès d’elle.

Aussitôt, aidée de la fille aînée du bourgmestre, elle ôta son manteau de voyage ; et sa robe de nonne, ainsi qu’une croix étincelante qu’elle portait sur la poitrine, la firent reconnaître pour l’abbesse d’un couvent de l’ordre de Citeaux.

Cependant la dame voilée n’avait donné d’autres signes de vie qu’un gémissement faible et à peine sensible ; enfin elle demanda un verre d’eau à la maîtresse de la maison. Celle-ci apporta toute espèce de gouttes fortiffantes et d’élixirs, dont elle loua les propriétés merveilleuses, et conjura la dame de souffrir qu’on lui enlevât ce voile incommode et épais, qui devait lui gêner la respiration. Mais, toutes les fois qu’elle s’approcha, la dame la repoussa de la main, en détournant la tête avec les signes de l’effroi ; toutes les instances de la femme du bourgmestre furent inutiles. La malade but deux ou trois gorgées de l’eau qu’elle avait demandée, et dans laquelle l’hôtesse attentive avait jeté quelques gouttes d’un puissant cordial ; elle consentit également à respirer l’odeur d’un flacon de sels ; mais ce fut toujours sous son voile, et sans le lever aucunement.

— Vous avez eu soin de tout préparer comme on la désirait ? demanda l’abbesse au bourgmestre.

— Oui, madame, répondit le vieillard, j’espère que notre sérénissime prince sera content de moi, ainsi que cette dame, pour laquelle j’ai tout disposé de mon mieux.

— Laissez-moi donc encore quelques moments seule avec ma pauvre enfant, reprit l’abbesse.

La famille quitta la chambre. On entendit l’abbesse parler à la dame avec ferveur et onction, et la dame prononça aussi quelques mots d’un ton qui remuait profondément le cœur. Sans précisément écouter, la maîtresse de la maison était restée à la porte de la chambre. Les dames parlaient italien ; ce qui contribuait à rendre toute l’aventure plus mystérieuse, et augmentait le serrement de cœur de la femme du bourgmestre.

Celui-ci appela sa fille et sa femme, leur dit de préparer du vin et des rafraîchissements, et il rentra lui-même dans la chambre.

La dame voilée se tenait devant l’abbesse, la tête inclinée et les mains jointes, et paraissait plus tranquille. L’abbesse ne refusa pas de prendre un peu des rafraîchissements que l’hôtesse lui présenta ; puis elle s’écria :

— Allons, il est temps !

La dame voilée tomba à genoux. L’abbesse étendit les mains sur sa tête et murmura des prières. Quand elles furent terminées, l’abbesse serra sa compagne dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une violence qui prouvait l’excès de sa douleur, et des larmes abondantes roulèrent le long de ses joues. Puis, avec une dignité ferme et imposante, elle donna la bénédiction à la famille, et, aidée du vieillard, monta précipitamment dans sa voiture, à laquelle on avait mis des chevaux frais.

Le postillon excita les chevaux qui hennissaient bruyamment, et la voiture s’éloigna avec rapidité.

Quand la maîtresse de la maison vit que la dame voilée, pour laquelle on avait descendu de la voiture deux coffres pesants, allait séjourner longtemps dans la maison, elle ne put se défendre d’un sentiment pénible d’inquiétude et de curiosité. Elle courut dans le vestibule au-devant de son mari, et l’arrêta au passage, au moment où il allait entrer dans la chambre.

— Au nom du Christ, murmura-t-elle d’une voix troublée, quel hôte m’as-tu amené ? Car tu étais prévenu de tout, et tu ne m’en avais pas dit un mot.

— Je t’apprendrai tout ce que je sais moi-même, répondit tranquillement le vieillard.

— Ah ! ah ! poursuivit la femme avec un redoublement d’agitation ; mais tu ne sais peut-être pas tout. Tu n’étais pas tout à l’heure dans la chambre. Dès que madame l’abbesse fut partie, sa compagne se trouva probablement trop gênée par son épais voile. Elle ôta le grand crêpe noir qui lui tombait jusqu’aux pieds, et je vis…

— Eh bien ! que vis-tu ? interrompit le vieillard.

Sa femme tremblante promenait autour d’elle des regards effarés, comme si elle eût aperçu un spectre.

— Rien, reprit-elle ; je ne pus distinguer complétement les traits du visage sous le mince voile qui les couvrait encore, mais ils me semblèrent d’une couleur de cadavre, oui, d’une affreuse couleur de cadavre. Mais, mon vieux, remarque aussi qu’il est évident, qu’il n’est que trop évident, qu’il est aussi clair que le jour, que la dame est enceinte. Elle va accoucher dans quelques semaines.

— Je le sais, femme, dit le bourgmestre d’un ton maussade, et, de peur que tu ne tombes malade d’inquiétude et de curiosité, je vais t’éclaircir ce mystère en deux mots.

Apprends donc que le prince Zapolski, notre puissant protecteur, m’écrivit il y a quelques semaines que l’abbesse du couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln, m’amènerait une dame qu’il me priait de recevoir dans ma maison, sans bruit, et en évitant avec soin les regards indiscrets. La dame, qui ne veut pas prendre d’autre nom que celui de Célestine, attendra chez moi sa prochaine délivrance, et puis elle partira avec l’enfant qu’elle aura mis au monde. Si j’ajoute à cela que le prince m’a recommandé de la manière la plus pressante d’avoir pour cette dame les plus grandes attentions, et que, pour première indemnité de mes déboursés et de mes peines, il m’a envoyé une grosse bourse pleine de ducats, qu’il t’est facile de trouver et de guigner dans ma commode, tous tes scrupules seront sans doute levés.

— Nous devons donc, dit l’hôtesse, prêter les mains aux péchés que commettent les grands personnages ?

Avant que le vieillard eût eu le temps de lui répondre, sa fille sortit de l’appartement et leur cria que la dame, ayant besoin de repos, désirait être conduite dans la chambre qui lui était destinée.


II

Le bourgmestre avait fait arranger aussi bien qu’il l’avait pu les deux petites chambres de l’étage supérieur, et il ne fut pas médiocrement embarrassé lorsque Célestine lui demanda si, outre ces deux pièces, il n’en avait pas une dont la fenêtre donnât sur le derrière.

Il lui répondit négativement, et ajouta seulement, pour l’acquit de sa conscience, qu’à la vérité il y avait encore une petite chambre avec une seule fenêtre sur le jardin, mais qu’à proprement parler ce n’était pas une chambre, mais simplement une mauvaise mansarde, une misérable cellule à peine capable de contenir un lit, une table et une chaise.

Célestine demanda sur-le-champ à voir cette chambre, et déclara, dès qu’elle y fut entrée, que ce logement répondait à ses désirs et à ses besoins ; qu’elle n’en souhaitait pas d’autre, et qu’elle la changerait contre une plus grande dans le cas où il lui faudrait une garde-malade.

Le bourgmestre avait comparé cette étroite chambre à une cellule, et dès le lendemain la comparaison se trouvait exacte. Célestine avait suspendu au mur une image de Marie, et sur la vieille table de bois qui était au-dessous elle avait placé un crucifix. Le lit consistait en un sac de paille, une couverture de laine, et, excepté un escabeau de bois et une seconde petite table, Célestine refusa toute espèce de meubles.

La maîtresse de la maison, réconciliée avec l’étrangère par la compassion que lui causait la douleur profonde et déchirante peinte dans tout son maintien, crut devoir lui rendre visite, pour se conformer aux usages reçus ; mais l’étrangère la pria avec les instances les plus attendrissantes de ne pas troubler sa solitude, dans laquelle elle trouvait des consolations auprès de la Vierge et des saints.

Tous les matins, dès la pointe du jour, Célestine se rendait à l’église des Carmes pour entendre la première messe. Elle semblait consacrer le reste du jour à des exercices de dévotion ; car toutes les fois qu’on avait besoin d’entrer dans sa chambre, on la trouvait occupée à prier ou à lire des livres de piété. Elle refusait tout autre mets que des légumes, toute autre boisson que de l’eau. Le bourgmestre lui représenta que sa situation, sa manière d’être, la conservation de sa vie demandaient une meilleure nourriture, mais ce ne fut qu’à force de supplications qu’il parvint à lui faire accepter un peu de bouillon et de vin.

Les gens de la maison regardaient cette vie austère, claustrale, comme l’expiation d’une faute grave ; toutefois ils se sentaient pénétrés pour l’étrangère d’une commisération intérieure et d’une vénération profonde, que contribuaient à accroître la noblesse de ses manières et la grâce entraînante de tous ses mouvements.

Mais sa persistance à ne jamais lever son voile, l’impossibilité où l’on était de voir son visage mêlaient une sorte de terreur à ces sentiments pour la sainte étrangère. Personne ne l’approchait, si ce n’est le bourgmestre et la partie féminine de sa famille ; et ces personnes, qui n’étaient jamais sorties de leur petite ville, n’auraient pu reconnaître les traits d’une figure qu’elles n’avaient jamais vue, et arriver à découvrir le mystère. Ainsi à quoi bon ce voile ?


L’imagination active des femmes inventa bientôt une histoire effroyable. Un signe redoutable, disaient-elles, la marque de la griffe du diable, avait affreusement sillonné le visage de l’étrangère, et de là ce voile épais.

Le bourgmestre eut bien de la peine à réprimer les caquets, et à empêcher qu’au moins devant la porte de sa maison on se permit des conjectures erronées sur le compte de l’étrangère dont on connaissait déjà l’installation chez lui. On avait aussi remarqué les promenades de Célestine au couvent des Carmélites, et bientôt on la nomma la dame noire du bourgmestre ; qualification qui entraînait d’elle-même l’idée d’une apparition surnaturelle.

Le hasard voulut qu’un jour que la fille du bourgmestre apportait à manger à Célestine dans sa chambre, un courant d’air soulevât le voile. L’étrangère se détourna avec la rapidité de l’éclair, pour se soustraire au regard de la jeune fille ; mais celle-ci devint pâle, et se mit à trembler de tous ses membres. Elle n’avait point distingué de traits ; mais, comme sa mère, elle avait vu une face cadavéreuse et d’une blancheur de marbre, et dans deux cavités profondes des yeux qui lançaient des regards étranges !

Le bourgmestre combattit avec raison ces idées de jeune fille, mais il n’était pas éloigné de les partager, et souhaitait voir partir de chez lui celle qui venait y apporter le trouble, malgré la piété dont elle faisait parade.

Une nuit le vieillard éveilla sa femme et lui dit que depuis quelques minuties il entendait des plaintes, des gémissements, et des coups légers, qui semblaient partir de la chambre de Célestine. La dame, saisie du pressentiment de ce que ce pouvait être, s’y rendit en toute hâte. Elle trouva Célestine habillée et enveloppée de son voile, étendue sur son lit presque sans connaissance, et elle se convainquit que sa délivrance était prochaine. Tous les préparatifs nécessaires avaient d’avance été faits depuis longtemps, et au bout de peu de temps naquit un garçon charmant et bien constitué.

Cet événement, bien qu’on s’y attendît, survint presque à l’improviste, et eut pour effet d’anéantir la contrainte qui rendait désagréables les rapports de la famille avec l’étrangère. L’enfant était comme un médiateur ayant mission de réconcilier Célestine avec l’humanité. Son état lui interdisait les pratiques ascétiques, et le besoin qu’elle avait du secours de ses semblables et de leurs soins assidus l’habitua par degrés à leur société. La maîtresse du logis, qui soignait la malade et lui préparait elle-même de bouillons nourrissants, oublia en se livrant à ces fonctions domestiques toute la défiance que lui avait inspirée d’abord l’énigmatique étrangère. Le bourgmestre tout ragaillardi jouait et riait avec l’enfant comme s’il eût été son petit-fils, et il s’était accoutumé, ainsi que le reste de sa famille, à voir Célestine voilée.

Elle avait conservé son voile même au milieu des douleurs de son enfantement. La sage-femme avait été obligée de lui jurer qu’en cas méme d’évanouissement on ne lui ôterait pas ce voile, et que la sage-femme seule se chargerait de le lui enlever si l’imminence du danger l’exigeait absolument. Il était certain que la femme du bourgmestre avait vu Célestine sans son voile, mais ses réflexions se bornaient à dire :

— La pauvre jeune dame, il faut bien qu’elle se cache le visage !

Au bout de quelques jours, on vit reparaître le moine du convent des Carmes qui avait baptisé l’enfant. Son entretien avec Célestine, que personne n’osa troubler, dura plus de deux heures. On l’entendit parler avec chaleur et prier. Quand il fuit parti, on trouva Célestine assise dans un fauteuil, et l’enfant sur ses genoux. Il avait un scapulaire suspendu à ses petites épaules, et portait un agnus Deisur la poitrine.

Des semaines et des mois se passèrent sans qu’on vint chercher Célestine et son enfant, comme le bourgmestre s’attendait, et comme le prince Zapolski l’en avait prévenu. Elle eût pu être admise dans l’intimité de la famille, si le voile fatal n’eût été un obstacle insurmontable. Le bourgmestre prit sur lui de s’en expliquer avec l’étrangère, mais elle répondit d’une voix sourde et solennelle :

— Je ne quitterai ce voile que pour un linceul.

Le bourgmestre se tut, et souhaita de nouveau que la voiture et l’abbesse reparussent le plus tôt possible.


III

Le printemps était de retour ; la famille du bourgmestre revenait de la promenade, et rapportait des bouquets de fleurs, dont les plus beaux étaient destinés à la pieuse Célestine.


Au moment où tous allaient entrer dans la maison, un cavalier parut tout à coup. À son costume, on le reconnaissait pour un officier des chasseurs de la garde impériale française ; il demanda avec empressement le bourgmestre.

C’est moi-même, dit le vieillard, et vous êtes à ma porte.

Le cavalier sauta à bas de son cheval, qu’il attacha à un poteau, et se précipita dans la maison en criant d’une voix perçante :

— Elle est ici ! elle est ici !

Il monta rapidement, on entendit une porte s’ouvrir et Célestine pousser un cri d’angoisse. Le bourgmestre saisi d’effroi accourut.

L’étranger avait arraché l’enfant de son berceau, l’avait envelppé de son manteau, et le tenait de son bras gauche tandis que du droit il repoussait Célestine, qui employait toutes ses forces pour arracher l’enfant au ravisseur. Dans cette lutte, l’officier arracha le voile ! et l’on vit un visage pâle et inanimé, ombragé de boucles de cheveux noirs, et des yeux qui dardaient des éclairs du fond de leurs sombres orbites, pendant que des clameurs perçantes partaient de lèvres immobiles et à demi ouvertes…

Le bourgmestre s’aperçut que Célestine portait un masque blanc étroitement attaché à son visage, dont il dessinait les contours.

— Femme horrible ! s’écria l’officier, veux-tu que je partage ta folie ?

Et il repoussa Célestine avec tant de force qu’elle tomba à terre. Elle embrassa ses genoux, et parut en proie à une invincible douleur.

— Laisse-moi cet enfant, dit-elle d’un ton suppliant qui déchirait le cœur ; sur ton salut éternel il t’est défendu de me le ravir. Au nom du Christ, au nom de la sainte Vierge, laisse-moi cet enfant, laisse-moi cet enfant !

Malgré ces accents lamentables, aucun muscle ne se remuait ; les lèvres de ce visage de mort demeuraient immobiles : de sorte que le vieillard, sa femme et tous ceux qui l’avaient suivi sentirent leur sang se glacer d’horreur dans leurs veines.

— Non, s’écria l’officier comme emporté par son désespoir, non, femme inhumaine et inexorable, tu peux m’arracher le cœur, mais dans ton délire funeste tu ne dois pas perdre cet être que le ciel a destiné à apaiser les douleurs d’une blessure qui saigne encore !

L’officier serra avec plus de force contre son sein l’enfant, qui se mit à pleurer et à pousser des cris.

— Vengeance ! hurla Célestine d’ùne voix sourde, vengeance du ciel sur toi, meurtrier !

— Laisse-moi, laisse-moi, éloigne-toi, apparition sortie de l’enfer ! s’écria l’officier.

Et, par un mouvement convulsif, il repoussa du pied Célestine, et voulut gagner la porte. Le bourgmestre lui barra le passage ; mais l’officier tira rapidement un pistolet, et en dirigea le canon vers le vieillard.

— Une balle dans la tête de celui qui songera à enlever du père son enfant !

En disant ce mots, il descendit précipitamment l’escalier, s’élança sur son cheval sans abandonner l’enfant, et partit au grand galop.

L’hôtesse, le cœur serré, remonta pour soutenir et consoler Célestine, surmontant l’horreur que lui inspirait l’affreux masque de cadavre ; quel fut son étonnement en trouvant la pauvre mère au milieu de la chambre, immobile et muette comme une statue, et les bras pendants !

Ne pouvant supporter la vue du masque, la femme du bourgmestre remit à Célestine son voile, qui était tombé sur le parquet. Celle-ci ne prononça pas un mot, ne fit pas un mouvement. Elle était réduite à l’état d’automate. En la voyant ainsi, l’hôtesse sentit un redoublement de peine et d’anxiété, et pria Dieu avec ferveur de la délivrer de la funeste étrangère.

Sa prière fut exaucée sur-le-champ, car la voiture qui avait amené Célestine s’arrêta devant la porte de la maison. L’abbesse entra, accompagnée du prince Zapolski, le protecteur du vieux bourgmestre. Quand celui-ci apprit ce qui venait de se passer, il dit avec beaucoup de calme et de douceur :

— Nous arrivons trop tard, et il faut bien nous soumettre à la volonté de Dieu.

On descendit Célestine, qui se laissa emporter et placer dans la voiture sans bouger, sans parler, sans donner le moindre signe de volonté et de pensée. Il sembla au vieillard et à toute la famille qu’ils se réveillaient d’un mauvais rêve, source de vives inquiétudes.

Peu de temps après ce qui s’était passé chez le bourgmestre de Lilinitz, on enterra avec une solennité inaccoutumée une religieuse dans le couvent de l’ordre de Citeaux, à Oppeln. Le bruit courut que cette sœur était la comtesse Herménégilde de Czernska, que l’on avait crue en Italie avec la sœur de son père, la princesse Zapolska.

À la même époque, le comte Népomucène de Czernski, père d’Herménégilde, vint à Varsovie, et ne se réservant qu’une petite propriété en Ukraine, il fit l’abandon de tout le reste de ses biens aux deux fils du prince Zapolski, ses neveux. On lui demanda de doter sa fille ; mais pour toute réponse il leva vers le ciel des yeux humides de larmes, et dit d’une voix sourde :

— Elle est dotée.

Il ne prit de mesures ni pour confirmer le bruit de la mort d’Herménégilde dans le couvent d’Oppeln, ni pour combattre les suppositions qu’on faisait sur le sort de sa fille, qui était représentée comme une victime conduite prématurément au tombeau par la souffrance.

Plusieurs patriotes polonais, courbés, mais non abattus, par la chute de leur patrie, cherchèrent à faire entrer de nouveau le comte dans une association secrète, qui se proposait la délivrance de la Pologne ; mais ils ne trouvèrent plus en lui cet homme ardent, amant enthousiaste de la liberté et de la patrie, et dont le courage héroïque les avait soutenus jadis dans leurs nobles entreprises. C’était un vieillard sans énergie, déchiré d’une douleur sauvage, étranger à toutes les choses de ce monde, et prêt à s’ensevelir dans une profonde solitude.


IV

Autrefois, à l’époque où le premier partage de la Pologne excita une insurrection sanglante, le château du comte Népomucène de Czernski avait été le théâtre des assemblées secrètes des patriotes.

Là, dans des repas solennels, les conjurés s’enflammaient et s’excitaient à combattre pour leur pays opprimé. Là, Herménégilde paraissait au milieu du cercle de ces héros, semblable à un ange descendu du ciel pour les bénir. Elle avait le caractère des femmes de sa nation ; elle prenait part à tout, même au déliliérations politiques ; examinait avec attention l’état des choses, et, bien qu’elle n’eût pas encore dix-sept ans, elle combattait parfois l’avis général ; et son opinion, dictée par la sagesse et par une pénétration extraordinaire, entraînait la majorité de l’assemblée.


Après Herménégilde, personne n’était plus propre au conseil et à l’examen des questions que le comte Stanislas de Ramskay, jeune homme de vingt ans, ardent et doué de grandes qualités. Il arrivait donc que souvent Herménégilde et Stanislas dirigeaient seuls la conversation dans les discussions difficiles. Seuls, ils examinaient, acceptaient, rejetaient et amendaient les propositions ; et souvent le résultat de ces entretiens entre deux jeunes gens était adopté forcément par des vieillards habiles à traiter les affaires de l’État, et dont les anciens conseils avaient prouvé la prudence et la capacité.

Il était naturel de songer à une union entre ces deux jeunes gens, dont les talents surnaturels pouvaient être l’instrument du salut de la patrie. En outre, une alliance étroite entre leurs familles semblait en même temps demandée par la politique, parce qu’on les croyait animées l’une contre l’autre par des intérêts opposés, circonstance qui avait entraîné la chute de plusieurs familles polonaises.

Herménégilde, pénétrée de ces vues, accepta, comme un présent de la patrie, l’époux qu’on lui destinait. Les réunions patriotiques qui se tenaient au château de son père se terminèrent par les fiançailles solennelles d’Herménégilde et de Stanislas.

On sait que les Polonais succombèrent, et que la chute de Kosciusko entraîna celle d’une entreprise basée sur une trop grande confiance des combattants en eux-mêmes, sur de fausses prévisions, et sur une fidélité chevaleresque.

Le comte Stanislas, auquel ses débuts dans la carrière militaire, sa jeunesse et sa force assignaient une place dans l’armée, se battit avec le courage d’un lion : il échappa avec peine à une honteuse captivité, et revint grièvement blessé. Seule encore Herménégilde l’attachait à la vie ; il croyait trouver dans ses bras des consolations et l’espérance qu’il avait perdue. Dès que ses blessures commencèrent à se cicatriser, il courut au château du comte Népomucène, où il devait être de nouveau et plus douloureusement blessé.

Herménégilde le reçut avec une hauteur presque dédaigneuse.

— Vois-je le héros qui voulait mourir pour sa patrie ? s’écria-t-elle en allant à sa rencontre.

Il semblait que dans son fol enthousiasme elle considérât son fiancé comme un paladin des temps héroïques dont l’épée pouvait à elle seule anéantir des armées.

En vain il l’implora avec l’accent de l’amour le plus passionné ; en vain il protesta qu’aucune puissance humaine n’était capable de lutter contre le torrent dévastateur qui s’était rué en mugissant sur la malheureuse Pologne ; tout fut inutile. Herménégilde, dont le cœur froid comme la mort ne pouvait s’échauffer qu’au milieu du tourbillon des affaires du monde, persista dans la résolution de n’accorder sa main au comte Stanislas que lorsque les étrangers seraient chassés de la terre natale.

Le comte vit trop tard qu’Herménégilde ne l’aimait pas, et fut forcé de s’avouer que la condition qu’on lui imposait, si toutefois elle était jamais remplie, ne le serait du moins que dans un temps bien éloigné. Il jura à sa bien-aimée de lui être fidèle jusqu’à la mort, et la quitta pour aller prendre du service dans l’armée française qui combattait en Italie.

On dit des femmes polonaises qu’elles ont un caractère fantasque qui leur est propre. Une sensibilité profonde, de la légèreté et de l’abandon, une abnégation stoïque, des passions brûlantes, une froideur glaciale, tout cela repose pêle-mêle dans leur àme, et produit à la surface une étonnante instabilité. Les jeux de leur humeur capricieuse sont semblables à ceux d’un ruisseau remué dans sa profondeur, à la superficie duquel de nouvelles ondes montent sans cesse en murmurant.

Herménégilde vit avec indifférence s’éloigner son fiancé ; mais quelques jours s’étaieint à peine écoulés, qu’elle se sentit saisie d’un désir inexprimable, comme en peut seul enfanter l’amour le plus ardent.

L’orage de la guerre s’était apaisé ; on avait proclamé une amnistie, et on avatit élargi les officiers polonais prisonniers. Plusieurs des frères d’armes de Stanislas arrivèrent au château, ils s’entretinrent avec une profonde douleur du jour de leur défaite et de l’intrépidité que tous avaient déployée, mais surtout Stanislas. Au moment où la bataille semblait perdue, il avait ramené au feu les bataillons qui reculaient, et était parvenu avec ses cavaliers à rompre les rangs ennemis. Le sort de la journée était douteux, lorsqu’une balle l’avait atteint. Il était tombé baigné dans son sang en répétant ces mots : — Ô ma patrie !... Herménégilde !...

Chaque mot de ce récit était un coup de poignard qui perçait le cœur d’Herménégilde.

— Non, disait-elle, je ne savais pas que je l’aimais ardemment depuis le moment ou je l’ai vu pour la première fois ! quel démon a pu m’aveugler et m’égarer ? quel démon m’a fait croire qu’il m’était possible de vivre sans celui qui seul est ma vie ! je l’ai envoyé à la mort !... Il ne reviendra pas !...

C’était ainsi qu’Herménégilde exhalait les douleurs orageuses qui bouleversaient son âme. Sans sommeil, incapable de prendre le moindre repos, elle errait la nuit dans le parc, et comme si le vent eût pu porter ses paroles à son ami éloigné, elle s’écriait : — Stanislas ! Stanislas ! reviens !… c’est moi, c’est Herménégilde qui t’appelle ! ne m’entends-tu pas ? reviens, ou je vais mourir d’inquiétude, d’amour et de désespoir !


V

L’agitation d’Herménégilde menaçait de dégénérer en une véritable folie qui se manifestait par mille extravagances. Le comte Népomucène, rempli de chagrin et d’anxiété par l’état de sa chère fille, crut que les secours de l’art médical lui seraient peut-être salutaires, et il réussit à trouver un docteur qui voulut bien passer quelque temps au château et prendre soin de la malade.

Quelque sagement combinée que fût sa méthode plutôt morale que physique, elle ne produisit aucun résultat ; et il devint douteux qu’on pût jamais parvenir à guérir Herménégilde, car après d’assez longs intervalles de tranquillité elle retombait à l’improviste dans les plus étranges paroxysmes.

Une aventure particulière donna une nouvelle tournure à la maladie d’Herménégilde.

Elle avait une petite poupée habillée en hulan à laquelle elle témoignait une vive tendresse et prodiguait les noms les plus doux, comme si c’eût été son bien-aimé. Elle la jeta au feu de dépit, parce que, sur son invitation, cette poupée n’avait pas voulu chanter :

Podrosz twoia nam nie mila
Milsza przyiazin w kraiu byla.1

Sur le point de retourner dans sa chambre, après cette expédition, elle traversait le vestibule, lorsqu’elle entendit un cliquetis etl un bruit de pas. Elle regarda autour d’elle, et aperçut un officier en grand uniforme de la garde impériale française qui portait le bras gauche en écharpe.

— Stanislas ! mon Stanislas ! cria-t-elle en s’élançant vers lui et tombant sans connaissance entre ses bras.

L’officier stupéfait, cloué à la terre par la surprise, eut de la peine à retenir, avec le seul bras dont il pût se servir, Herménégilde, qui, grande et bien nourrie, était loin d’être un léger fardeau ; il la pressa contre son sein avec une force toujours croissante, et en sentant le cœur de la jeune fille battre près du sien il dut s’avouer que c’était la plus délicieuse aventure qui lui fût jamais arrivée.

Les minutes s’écoulaient rapidement ; l’officier fut embrasé des feux du désir, dont les milliers d’étincelles électriques jaillissaient du corps charmant qu’il tenait entre ses bras, et il appuya ses lèvres brûlantes sur les douces lèvres d’Herménégilde. Ce fut ainsi que les trouva le comte Népomucène, qui sortait de sa chambre.

En ce moment Herménégilde reprit ses sens, embrassa l’officier avec ardeur, et s’écria de nouveau dans son délire :

— Stanislas ! mon bien-aimé ! mon époux !

L’officier, le visage brillant, tremblant, perdant toute contenance, fit un pas en arrière, et se déroba doucement à l’étreinte convulsive d’Herménégilde.

— C’est le plus doux moment de ma vie, balbutia-t-il timidement, mais je ne veux pas jouir d’un bonheur qu’une erreur seule me procure. Je ne suis pas Stanislas ! hélas ! je ne le suis pas !

À ces mots, Herménégilde épouvantée bondit en arrière ; elle regarda l’officier d’un œil fixe et perçant, se convainquit qu’elle avait été trompée par l’étonnante ressemblance de l’officier avec son amant, et s’éloigna en gémissant.

L’officier se fit connaître pour le comte Xavier de Ramskay, cousin de Stanislas. Le comte Népomucène pouvait à peine croire possible qu’en si peu de temps celui qu’il avait vu enfant fût devenu un jeune homme grand et robuste. À la vérité, les fatigues de la guerre avaient donné un caractère mâle à son visage et à tout son extérieur.

Le comte Xavier avait quitté sa patrie avec son cousin et son ami Stanislas, et comme lui avait pris du service dans l’armée française et fait la campagne d’Italie.

À peine âgé de dix-huit ans alors, il s’était bientôt signalé, et avait montré tant de courage, que le général en chef l’avait nommé son aide de camp, et qu’à vingt ans il était parvenu au grade de colonel. Les blessures qu’il avait reçues exigeant quelque temps de repos, il était revenu dans son pays, et un message de Stanislas à sa bien-aimée l’avait amené au chateau du comte Népomucène, où il avait été reçu comme l’eût été Stanislas lui-même.

Le comte Népomucène et le médecin firent d’inutiles efforts pour calmer Herménégilde ; elle résolut de ne pas quitter sa chambre tant que Xavier serait au château.


VI

Xavier était profondément affligé d’être condamné à ne plus revoir Herménégilde. Il lui écrivit qu’elle lui faisait expier bien rigoureusement une ressemblance malheureuse pour lui et dont il n’était pas coupable. Mais il ajouta que le malheur qui l’accablait depuis ce fatal moment atteignait non seulement lui, mais encore le bien-aimé Stanislas. En effet, lui, Xavier, était porteur d’un doux message d’amour, et il n’avait pas d’occasion de remettre à Herménégilde elle-même, comme il le devait, la lettre qui lui avait été confiée, et de lui communiquer de vive voix ce que Stanislas n’avait pas eu le temps d’écrire.

La femme de chambre d’Herménégilde, que Xavier avait mise dans ses intérêts, se chargea de présenter ce billet dans un moment favorable, et les deux mots de Xavier firent ce que n’avaient pu faire le père et le médecin. Herménégilde consentit à le voir.

Elle le reçut dans sa chambre, silencieuse et les yeux baissés. Xavier s’approcha d’un pas un peu incertain, et prit place devant le sofa sur lequel elle était ; mais il s’inclina sur sa chaise, et s’agenouilla plutôt qu’il ne s’assit devant Herménégilde.

Dans cette attitude, il lui demanda pardon dans les termes les plus touchants, du même ton que s’il se fût accusé d’un crime irrémissible. Il la pria de ne pas faire retomber sur sa tête la faute d’une erreur qui lui avait dévoilé la félicité de son ami. Ce n’était pas lui, c’était Stanislas qu’elle avait pressé sur son cœur, dans les transports de joie du retour. Il lui remit la lettre, et commença à parler de Stanislas, à dire avec quelle fidélité chevaleresque il pensait à sa dame dans les combats, avec quelle ardeur il aimait la liberté et la patrie. Le feu et la vivacité du récit de Xavier entraînèrent Herménégilde ; elle surmonta bientôt ses craintes, dirigea sur le jeune homme les regards enchanteurs de ses yeux célestes, de sorte que celui-ci, comme Calaf, ivre d’amour lorsque Turandot le regardait2, put à peine continuer sa narration. Sans le savoir lui-même, et préoccupé de la lutte qu’il soutenait contre une passion dont les flammes menaçaient de s’étendre, il se perdit dans une amphigourique description de bataille. Il parla de charges de cavalerie, de masses rompues, de batteries enlevées. Herménégilde l’interrompit avec impatience :

— Oh ! s’écria-t-elle, maudites soient ces scènes sanglantes dont l’enfer est l’auteur ! Dites-moi seulement qu’il m’aime, que Stanislas m’aime !

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NOTES DU TRADUCTEUR

1. C’est le commencement d’une chanson polonaise. Les deux vers que cite Hoffmann signifient littéralement :

Ton voyage ne nous a pas été agréable,
Ton amitié nous était précieuse au pays.

2. Personnages d’une comédie du comte Carlo Gozzi.



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