Le Virgile travesti/À Monseigneur Séguier, chancelier de France

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À Monseigneur

Monseigneur Séguier Chancelier de France

MONSEIGNEUR,

Il y a si peu de rapport entre un petit poète burlesque et un grand Chancelier, que l’on dira sans doute que je manque de jugement, de dédier un livre si peu sérieux au plus sage homme de notre siècle. La France n’a jamais eu de Chancelier de votre force, et l’on peut dire qu’outre les vertus théologales et cardinales, vous avez encore les chancelières. On en a pu remarquer quelques-unes en plusieurs de ceux qui vous ont devancé ; en vous seul on les voit reluire toutes à la fois, et si également, qu’il est bien difficile de connaître laquelle de ces vertus vous rend le plus recommandable. Pour moi, MONSEIGNEUR, j’admire sur toutes les autres votre bonté : c’est par elle que mon premier livre de Virgile ne vous a point déplu, et c’est par elle que je prends la hardiesse de vous dédier le second, moi qui suis un inconnu, un inutile, enfin un malade qui n’a plus que la voix, et qui, dans sa plus parfaite santé, ne serait pas trouvé digne d’une grâce si extraordinaire. C’est en être prodigue, MONSEIGNEUR, et c’est ce qui me fait dire hardiment, quoique la façon de parler soit un peu bizarre, que je vous remercie du présent que je vous fais. Il y a peu de personnes dans le monde, fût-ce dans les galères, qui m’osassent disputer la triste qualité du plus malheureux de tous les hommes. Il y a dix ans que je suis malade ; cinq ans que j’ai un procès ; mais si je contribue durant quelques heures à votre divertissement, j’aurai l’esprit satisfait, quelque mauvaise mine que fasse mon visage, et peut-être serai-je envié de quelque homme allant et venant : en quoi consiste, à mon avis, le souverain bien de la vie. Voilà, MONSEIGNEUR, une grande obligation que vous aura le doyen des malades de France. Il la reconnaîtrait mal s’il vous importunait davantage de sa mauvaise épître, outre que la pauvre Didon brûle d’impatience d’entendre les travaux de son cher Enée ; il n’attend plus que vous pour commencer. Ne faites pas languir davantage cette pauvre Phénicienne, et me faites l’honneur de croire, quoiqu’il n’y ait guère de foi à ajouter à un grand faiseur de mauvais livres, que je suis plus qu’homme du monde de toute mon âme,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur,

SCARRON.