Le Virgile travesti/À Monseigneur le président de Mesme

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À monseigneur le président de Mesme

MONSEIGNEUR,

Quand je devrais faire souffrir votre modestie, il faut que je découvre à tout le monde une action de générosité que vous avez voulu tenir cachée. Quand feu mon père fut obligé de quitter l’exercice de sa charge, vous ajoutâtes aux paroles que la civilité fait dire des offres bien plus solides que des paroles : il ne put répondre à votre générosité qu’en refusant, sans le regretter, ce que vous lui offriez de même. Depuis sa mort, vous nous avez protégés contre l’injustice qui accable le plus souvent les enfants d’un premier lit ; c’est une obligation que nous vous avons en commun, mes sœurs et moi. Et vous m’avez obligé depuis, en mon particulier, en donnant un peu de ce temps, que vous employez si utilement au repos du public, à la lecture de mes ouvrages. Je n’aurais jamais espéré que ce que j’ai fait par divertissement dût servir à celui d’un des plus considérables chefs de la plus célèbre compagnie de l’Europe, et dont le mérite est, sans doute, de quelque façon que l’on le considère, au-dessus de tous les emplois où l’on puisse prétendre. Je ne dirai point ici, monseigneur, que la fortune, qui fait bien souvent les choses contre sa conscience, et qui ne se gagne pas par la vertu, a toujours été envieuse de la vôtre. Je sais bien que vous n’aimez pas les louanges, quoique vous en méritiez plus que personne du monde, outre que la plume burlesque ne s’acquitterait pas assez bien d’un panégyrique. Je vous dédierai seulement mon troisième livre de Virgile. Je vous confesserai que c’est fort mal m’acquitter de tout ce que je vous dois, et vous supplierai de croire que si je n’étais pas en l’état où je suis, je n’aurais point de plus forte passion que de vous témoigner autrement que par des paroles, que je suis de toute mon âme,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur,

SCARRON.