Le Virgile travesti/À Monsieur Deslandes-Payen

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À Monsieur Deslandes-Payen

À Monsieur Deslandes-Payen conseiller en parlement de la grand’chambre, prieur de la Charité-sur-Loire et abbé du Mont-Saint-Martin, etc.

MONSIEUR,

Puisque les épîtres luminaires sont la plupart longues et ennuyeuses, et que ces gros escadrons de belles paroles, dont elles sont composées, ne paraissent sur le papier que pour faire avouer de gré ou de force, à ceux à qui on les adresse, que l’on est leur très humble serviteur, vous ferez fort bien, dès ici, de ne passer pas plus outre à la lecture de la mienne. Peut-être qu’elle sera longue, et que, me laissant emporter au plaisir de vous entretenir, je ne craindrai point de vous ennuyer, pourvu que je me satisfasse. En lisant donc seulement la conclusion de mon épître, vous êtes dispensé de tout ce qui la précède, et de cette conclusion même, pourvu que vous me fassiez l’honneur de la croire. Quand je devrais passer pour un jureur, il faut que je vous jure par Apollon, les neuf Muses, et tout ce qu’il y a de vénérable sur le sacré coupeau, que vous êtes une des personnes du monde que j’estime le plus ; je ne pense pas vous en donner des preuves bien assurées en vous dédiant mon livre, car, par le même serment que je viens de faire, je suis prêt de signer, devant qui l’on voudra, que tout le papier que j’emploie à écrire est autant de papier gâté, et qu’on aurait droit de me demander, aussi bien qu’à l’Arioste, où je prends tant de coyonneries. Tous ces travestissements de livres, et de mon Virgile tout le premier, ne sont pas autre chose que des coyonneries, et c’est un mauvais augure pour ces compilateurs de mots de gueule, tant ceux qui se sont jetés sur Virgile et sur moi, comme sur un pauvre chien qui ronge un os, que les autres qui s’adonnent à ce genre d’écrire-là, comme au plus aisé ; c’est, dis-je, un très mauvais augure pour ces très brûlables burlesques, que cette année, qui en a été fertile, et peut-être autant incommodée que de hannetons, ne l’a pas été en blé. Peut-être que les beaux esprits qui sont gagés, pour tenir notre langue saine et nette y donneront ordre, et que la punition du premier mauvais plaisant, qui sera atteint et convaincu d’être burlesque relaps, et, comme tel, condamné à travailler le reste de sa vie pour le Pont-Neuf, dissipera le fâcheux orage de burlesque qui menace l’empire d’Apollon. Pour moi, je suis tout prêt d’abjurer un style qui a gâté tant de monde, et, sans le commandement exprès d’une personne de condition, qui a toute sorte de pouvoir sur moi, je laisserais le Virgile à ceux qui en ont tant d’envie, et me tiendrais à mon infructueuse charge de malade, qui n’est que trop capable d’exercer un homme entier. Je me représente quelque lecteur judicieux, qui se dit à soi-même, ou à d’autres, que j’ai donc grand tort de vous faire un si mauvais présent, et de vous importuner d’une dédicace. C’est à mon grand regret que l’enthousiasme m’a pris en même temps que le rhumatisme, que je suis réduit à faire des vers pour n’être pas capable d’autre chose en l’état où je suis, et qu’il faut que mes amis se sentent des incommodités qui viennent de la connaissance des poètes. Eh bien, Monsieur, ne m’en étais-je pas bien douté, que je me laisserais aller au plaisir de vous entretenir, et que mon épître serait bien longue ? Elle le serait bien davantage, si je la voulais remplir des belles actions qui rendent votre vie illustre ; mais, quand on pense vous louer, on vous mortifie, et votre modestie en pâtirait. Je lui fais donc grâce de deux ou trois feuilles de papier, que je pourrais employer à vos louanges ; aussi bien on sait chez le Barbare, et chez le Romain, aussi bien que chez le Français, ce que vous avez fait, et ce que vous êtes capable de faire. Je finis donc enfin mon épître, vous conjurant encore un coup de croire qu’il n’y a rien de plus vrai au monde que ce qui est écrit au bas de la page : ce sont cinq mots, dont l’original est signé de ma main, par lesquels je vous proteste que je suis de toute mon âme,

MONSIEUR,

Votre très humble, très obéissant, et très obligé serviteur,

SCARRON