Le Virgile travesti/À Monsieur et Madame de Schomberg

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À Monsieur et Madame de Schomberg

MONSIEUR et MADAME,

C’est ici le second livre de ma façon, qui a été dédié en même temps à deux personnes. Les uns en riront, les autres ne le trouveront pas bon, et moi je me soucierai fort peu de ce qu’on en dira, pourvu que j’arrive à la fin que je me suis proposée. Il y a assez longtemps que je suis malade pour croire que je mourrai bientôt. Encore que ma maladie soit de mon invention, je ne la connaît pas assez pour savoir combien elle durera, et si elle me fera le plus vieil malade de France, comme elle m’a fait le plus estropié. C’est ce qui me fait songer à payer mes dettes. Toute la France sait assez ce que je vous dois, MADAME, et je sais, MONSIEUR, que je vous ai des obligations qui ne sont pas petites. Je pourrais bien m’en acquitter, misérable que je suis, à la façon des misérables, en disant que Dieu vous le rende, et le priant pour vous. Mais vous avez tous deux, quoique peut-être non pas en pareil degré, plus de crédit que moi en la cour céleste ; je n’entreprends donc point au delà de mes forces : je vous donne tout ce que je vous puis donner. Si ce n’est pas tout ce que je vous dois, c’est vous payer en mauvaise monnaie. Mais il faut tirer d’un mauvais payeur ce que l’on peut. Si vous me prenez pour ce que je suis, vous ne douterez point que si mon Virgile travesti était ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire plus digne de vous, je ne vous l’offrisse plus hardiment que je ne fais les maigres divertissements d’un malade. Je crois, MADAME, que les vers burlesques que j’ai mis en lumière jusqu’à cette heure ne serviront pas peu à vous faire croire ce que je dis maintenant en prose. Et pour vous, MONSIEUR, lorsque j’eus l’honneur de vous parler, je vous considérai comme un homme extraordinaire. Les grandes actions que vous avez faites depuis ont bien fait voir que vous étiez ce que vous me parûtes, et que mon inclination naturelle ne s’était pas trompée. Et j’ose dire, si les malheureux comme moi se peuvent quelquefois réjouir, que j’ai ressenti une joie extrême quand les deux personnes du monde que j’estimais le plus se sont trouvées si dignes l’une de l’autre. Mais en même temps que, par les plus belles paroles que j’ai pu mettre ensemble, je tâche à vous persuader que je vous honore extrêmement, je ne vois pas que je vous importune de même. Je finis donc mon épître, quelque plaisir que les malades, aussi bien que les vieillards, prennent à parler, et quelque beau sujet que j’en aie. C’est par là que je crois bien mieux vous témoigner mon zèle que par ma longue prose ; permettez-moi seulement de vous jurer, foi d’un homme qui n’a plus guère à vivre, que le votre très humble et très et cetera, que vous allez voir au bas de la feuille, qui est le refrain ordinaire de toutes les épîtres, est dans la mienne la plus grande vérité que dira jamais,

MONSIEUR et MADAME, Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur,

SCARRON.