Le Vote des femmes/Dégradée civique-née

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V. Giard & E. Brière (p. 7-11).


DÉGRADÉE CIVIQUE-NÉE


Posséder le papier-pouvoir, facilite de palper le papier-monnaie.


Aucun homme n’est par son rôle si infime qu’il soit, exclu des prérogatives de Français et de citoyen, pourquoi donc le rôle des femmes les priverait-il de leurs droits de Françaises et de citoyennes ? La perpétuation de l’espèce humaine, les soins donnés aux affaires domestiques sont-ils moins importants que l’attention apportée à l’exercice d’un métier ?

« Celui de nous deux, dit Socrate, glorifiant le travail du ménage, qui sera le plus industrieux économe, est celui qui apporte le plus en la société. »

Le devoir imposé à tous est différent pour chacun. Le droit inhérent à l’individu est égal pour tous.

Le sexe ne confère pas des prérogatives particulières attendu que les qualités morales et intellectuelles sont indépendantes du sexe de l’individu qui les possède. On ne peut aujourd’hui faire croire qu’être homme, étend les facultés intellectuelles d’un individu et qu’être femme, restreint les facultés intellectuelles d’un autre individu.

La maternité que l’on objecte aux revendicatrices ne s’oppose pas plus à l’exercice des droits politiques, qu’elle ne s’oppose à l’exercice d’un art ou d’un commerce.

Marie-Thérèse d’Autriche eût seize enfants, ce qui ne l’empêcha point d’être un grand homme d’État auquel l’Autriche dût d’exister. Pour elle, les Magnats hongrois tirèrent leur sabre du fourreau, en s’écriant : « Mourons pour notre roi, Marie-Thérèse ! »

Mères ou non, mariées ou non mariées, toutes les femmes doivent exercer leurs droits politiques afin de pouvoir mettre l’ordre dans la commune et dans l’État.


Restez femmes.


À l’idée que la femme va devenir son égale en droits, l’homme se cabre ! Au lieu de comprendre que c’est un auxiliaire qui lui vient pour atteindre à une vie meilleure, il semble croire qu’on va lui enlever quelque chose.

Le Français adjure la Française de ne pas chercher à devenir citoyenne. Il lui dit qu’elle n’aurait rien à gagner au suffrage universel, que sa supériorité consiste à rester asservie.

Un langage analogue était tenu par les censitaires à ceux qui ne votaient pas avant 1848. Le « Restez femmes ! » d’aujourd’hui, équivaut au « Restez ouvriers ! » d’alors et pareillement signifie : Demeurez inaptes à améliorer votre condition.

Les femmes qui voient quels avantages sociaux et économiques les électeurs obtiennent, les femmes, qui constatent qu’en tous les pays les hommes privés du suffrage s’acharnent à le réclamer ; commencent à comprendre que ce papier-pouvoir, le bulletin de vote, leur est aussi nécessaire que le papier-monnaie, puisque posséder l’un rend plus facile de palper l’autre.

Ce sera la carte électorale qui fera rétribuer le travail ménager et comprendre, parmi les retraités ouvriers, les ménagères.

Les Françaises ne peuvent rester spoliées de la capacité politique, qu’un député appelle, avec raison, « un commencement de capital ».

Le travail est, en effet, estimé suivant la condition de qui l’accomplit. L’œuvre de la femme est si dépréciée, obtient un si dérisoire salaire, parce que cette femme est une mise hors la loi, une esclave dont l’effort n’est point jugé digne de récompense. Que l’on fasse entrer la femme dans le droit commun politique et bientôt sa situation économique sera changée ; son labeur, ennobli par sa qualité de citoyenne, obtiendra un salaire rémunérateur.

Les femmes n’échapperont à l’oppression du mari, à l’exploitation du patron, qu’en devenant, devant l’urne, leurs égales.

La carte électorale dont la Française est privée, est un certificat d’honorabilité qui assure la considération à quiconque peut le montrer.

En l’état actuel de la société, le suffrage est pour l’humain la plus sûre garantie de n’être lésé, ni diminué. C’est comme une assurance prise pour obtenir droit et justice. Pourquoi la femme ne jouirait-elle pas de cette assurance ?

En devenant citoyenne, la Française remplira encore mieux le devoir, puisque son rôle d’éducatrice s’étendra de l’unité à la collectivité humaine et que sa sollicitude maternelle embrassera la nation entière.

La personne et la condition de la femme dépendant de la politique qui de toute part l’enserre ; dans son propre intérêt comme dans l’intérêt général, la femme doit participer à la vie publique, coopérer a la transformation de la société afin de s’assurer de n’être point sacrifiée en l’organisation sociale future.

On cite cette jolie phrase de M. Thiers que ceux qui dédaignent le concours féminin feraient bien de méditer :

« Pour régler cette affaire, disait M. Thiers, il me faut mes femmes » (Mme Thiers et Mlle Dosne). Ces paroles prouvent que même l’homme d’État, que les louanges purent rendre orgueilleux, reconnaissait aux femmes des facultés particulières capables de compléter les siennes. Si ces deux parties du tout humain, l’homme et la femme, semblaient indispensables à M. Thiers pour régler une affaire privée difficile, combien est donc plus indispensable encore le concours de l’homme et de la femme, pour bien diriger les affaires publiques !

Le suffrage des femmes, c’est l’utilisation de l’intégralité, de l’intelligence et de l’énergie de la nation pour réaliser son mieux être.

Rapprocher hommes et femmes par la politique, ce sera faire s’établir entre les sexes une émulation salutaire pour le progrès.