Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise III/Dessein VIII

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DESSEIN VIII.


Quels furent les banquetx de l'Empereur. Amours de Meliſſe & de Veruille.



CE qui peut eſtre raſſemblé de plaiſir pour reſiouir vn grand, eſtoit pratiqué en ceſte entrepriſe : Et ſi nous voulions deduire les pompes des repas, & de l'apareil des banquets qui chaque iour à toutes heures eſtoient liberalement offerts aueç vn ordre de magnificence parfaictement recherché, nous rendrions confus les anciens qui ont tant mis de peine à ſeparer d'artifices les obſeruances qu'ils practiquoient és banquets de leurs Dieux : car deduiſant les entrees, les ſeruices, les entremets, les iſſues, les fruicts & autres delicieûſes & exquiſes bombances de repas ſi ſolemnels, on iugeroit que les ſuperbement admirables feſtins des antiques, n'euſſent eſté que les colations des Pages de ceſte court. Auec toute ceſte opulence les plaiſirs de l'eſprit ſ'exerçoient, & deſia la Nymphe Gnoriſe qui a la charge de diſpoſer les amans, eſtoit au Palais de Mercure, où l'Empereur ne vint pas ſi toſt qu'il auoit faict aux autres, pour-ce qu'il ne ſ'eſtoit leué ſi matin, dautant qu'il auoit aſſez bien repoſé, ce qui ne luy eſtoit auenu depuis ſa diſgrace ; Cependant qu'il tardoit, Gnoriſe preparoit tout & dreſſoit les plaidans, eſtant leur particuliere & bonne ſecretaire ayant la cognoiſ ſance des eirconſtancés de leurs affections. l’Empereur eſtant preſt, veſtu des accouſtre mens ordonnez à ce iour, & toute la court pa rée de meſme, il vint & comme il ſ’auançoit auec les Princes & ſeigneurs ceux qui eſtoient entrez deuant ſe mirent en haye, & à l’inſtant qu’il miſt le pied ſur le ſeuilla Nymphe toucha, vne harpe qu’elle auoit accordeeauec ſept belles voix, &châta ſur l’incarnadin qui eſt la plus viue des premieres couleurs, & enuoya ceſt air par les airs, en la maniere que l’auoit ſouſpiré le ſer uiteur cöſtant de labelle qui aime ceſte couleur.

Le bel incarnadin, ceſte couleur naifue
Que ſeule des couleurs la Belle on doit nommer,
Repreſentel’honneur de ceſte ºſſºnce Yiue,
Qu’ō doit ès beauxſuiects qu’amsurnouafaict aymer
Quand ma Belle paroiſt d’incarnadin paree,
On rencontre yn soleil Ynique en maieſté,
Ceſle belle couleureſ par elle honoree,
Car les belles touſiours ſeparent de beauté.
Elle qui cauſe l’heur & leſeu demoname.
Se plaiſt à ſe parer des plus belles couleurs,
Et commeſon belœil eſt yneniueflame,
Il ſe plaiſt au pourtraict de mes uiues ardeurs,
Mais pourquoy l’ont pensé & l’ordonnent les Dames,
Qu’Yn ſymb leſ beau ſoit ſigne de douleur ?
C’eſtpource que les cœurs alumez deleurs flames.
Conſtans en leur amourſont de meſmecouleur.
Leur rencontre eſt certaine, &— ceſtecºgnoiſſance
Qu’elles ont des douleurs de leurs deuotieux,
Fait que pour les garder dedans leurſouuenance,
Le bel incarnadin ſoit preſent à leurs yeux.

Celles qui ont le cœur capable de clemence,
Portent ceſte couleur pour comme nous ſouffrir,
Celles que la rigueur cruellement eſlance,
Y prennent leurplaiſirpour nous faire mourir,
On cognoiſt és beaux yeux de ces belles aimables
Les feux incarnadins quimeuuent leur vouloir,
Auſſi les cœurs qui ſont d'vn bel amour capables,
Se viennent conſtamment ſubmettre à leur pouuoir.
Ceſte couleur de feu diuerſement brillante .
Monſtre des paſſions la cauſe & les effecis,
Car ainſi que la flame eſt ou ferme ou mouuante,
Conſtants ou vagabonds ſe trouuent les ſouhaits.
Et bien que la douleur comme ilſemble menaſſe,
Il n'ya point de crainte aux eſprits ha'(ardeux, s
S'il ya de la peine aiſément on l'efface,
Se bruſlans aux rayons d'vn œil doux & piteux.
Et puis les yeux galans des belles accomplies,
Sçauent bien diſcerner ce qui doit eſtre aimé,
Auſſi d'vn traict eſleu leurs lumieres choiſies,
Ont iuſtement touſiours leur ſuicct animé.
Tout ainſi que la flame enſes pointesſeporte,
Et qu'à ceſte couleur ieme tiens arreſté,
Je ſens que mon eſprit d'vne paſſion forte,
S'eſleue en la douleur dont il eſt agité.
L'incarnadin flambant qui monſtre à ma penſee
De quelsfeux vn bel œil m'aſurpris viuement,
Memeſle tout d'amonr, & mon ame bleſſee
Douloureuſe volette à ſon contentement.
Couleur qui me retiens non partapropre eſſence,
Mais par ce que tu plais à celle que ieſers,
Ces conſtantes ardeurs dont mon ame s'offence
Sont en mon chaſte cœur contentemens diuers.

Comme l’incarnadin eſt la couleur plus belle,
Ainſi eſt mon amour entre les paſſions,
Madame eſt toute belle, & mon cœur tout fidele,
Il part d’vn bel amour & belles actions.
Amour Roy de nos cœurs, ſi tu veux que ma vie
S’oblige à la conſtance, en ſeruant ta grandeur,
Faytant que ma maiſtreſſe en ſa couleur choiſie,
Cognoiſſe les effects de ſes yeux ſur mon cœur.

Gnorise. Amans, preſentez vous, venez, icy deuant l’Empereur deſployer vos deſirs & luy deduiſant l’eſtat de vos amours ſoyez autant fideles au recit de vos auantures, que vous auiez de contentemens eſtans amans bien-aimez. Sire, vous verrez leur geſte, peuples, faictes leur place, & les laiſſez pourmener, car en cet eſtat ils ne penſent plus ny à l’Empereur ny à nous, ils n’ont deſſein ny penſee que ce qu’ils eſtoient alors, en deuiſant & allant comme ils font. Verville. Belle, ſi les grandeurs de vos perfections qui vous deſtournent des petits ſuiets, ne m’euſſent oſté l’aſſeurance, il y a long temps que i’euſſe tenté la fortune, que ie me reſous à ceſte heure de practiquer, vous deſcouuraat l’effort que vos belles graces ont fait ſur mon cœur, qui ne pouuant plus patienter, me force de vous ſupplier, qu’il vous plaiſe m’accepter pour voſtre ſeruiteur. Melisse. Ne me repreſentez point que i’aye tant de perfections ; car elles ſ’eſteindroient en l’inſolente grandeur que vous me feriez conceuoir de moy, qui loing de ceſte oſtentation, deſire eſtre plus innocente que glorieuſe. Verville. Ie vous ſupplie me pardonner, voſtre propre vertu que ievous repreſente, eſt ce qui m’excite — à ce que vous monſtrant que ie la recognoy, ie, vous faſſe paroiſtre que ie ne ſuis point ſi diſgra cié que ie ne ſçache diſcerner ce qui eſt de me rite, & que ie ſuis en eſtat de pretendre à quel · que grace, encor que ie ſçache aſſez que vous ne pouuez pas faire eſtime de moy, veul’excel—. lence de vos perfections. M E L 1 s s E. Vos vertus me ſont trop recognues, & vous me fe riez tort ayant bien penſé de moy d’en rabbatre l’excellence que vous m’auez attribuee, car ce ſeroit m’oſter tout eſprit que iuger de moy que · ie m’eſtimaſſe tant que ie ne fiſſe cas de ceux qui, meritent. Ie ne ſuis point preſomptueuſe, mais ie penſe auoir le ſens aſſez iudicieux pour ſça uoir comme il faut honorer ceux qui vous reſs ſemblent, & vous ſur tout que i’eſtime & hono re. VE R v 1 L L E. Ceſte courtoiſie m’oblige trop : Mais afin que ie n’aille point rechercher des diſcours qui me feroient deſtourner de mon bien preſent, ie vous diray que voyant la bonne opinion que vous conceuez de moy, ie vous prie de me le faire croire en me receuant. M E 1 1s s E. Ie ſuis voſtre ſeruante. VE R v 1 L L E. C’eſt me tuer trop doucement, i’aimerois bien mieux qu’il vous fuſt agreable d’eſtre ma mai— — ſtreſſe. M E L Is. Et que vous en aduiendroit il quand cela ſera ? V E R v 1 L L E. Toute com modité de cœur, & ie m’aſſeure que vous m’ac cepterez puis que vous voulez ſçauoir la fin de ce que mon cœur pretend à vous ſeruir : En ce bien ie me trouue au deſſus de tout

contentement, & deſia ceſte faueur releue mon ame apres les beaux deſſeins, ſi que ia tout de coura — ge, des maintenant iuſqués à la fin de ma vie, i’iray apres les plus excellentes idees pour dreſſé par icelles, rencontrer le moyen d’effectuer ce que ie doy pour vous teſmoigner mes fidelitez. M E L 1 s s E. Mais ſi ie ne vous accepte pas. V E R v 1 L L E. Vous eſtes trop belie pour re tracter ce que voſtre parolle a demonſtré que vous vouliez.M E L Is s E. Et ſi i’ay vnautre ſer uiteur. V E R v 1 L L E. Ie ne doute point que vous n’en ayez infinis. mais il n’y en a point vn plus fidele que moy. MELIssE. A quoy cognoi ſtray-ie voſtre fidelité VERvILLE.C’eſtce que ie deſirois, ceſte heureuſe parole eſt celle qui me met en la pleine aſſeurâce de mon bien.Et pour tant eſtant à vous ie vous diray que ma perfeue rance vous aſſeurera, & en ceſte plenitude de felicité permettez moy ma Maiſtreſſe de baiſer ceſte belle main. M E L 1 s s E. Bien mon ſerui teur ie le veux, mais donnez moy touſiours oc—. caſion par vos deportemens que ie n’aye point cauſe de me plaindre de vous, & viuez d’vne humeur ſi modeſte que voſtre affection ſoit vo ſtre contentement & qu’elle produiſe le mien. G N o R 1 s E. Leur amityé fut ainſi contractee pour eſtre ſtable, & durant ceſte ferueur ceſt amant priſt à Meliſſe vn nœud incarnadin qu’elle luy demanda inſtammient, & il luy rendit i ! | auec ceſte proteſtation.

Ne prenez point garde aux cºuleurs
Que vou aimez par fantaiſie,
Mais aux veritables ardeurs
Dont vous faities viure ma vie.
Si vous recognoiſſez vn iour
De vos yeux la douce puiſſance,
Uou iugerex qu'vn ferme amour
Me tient en voſtre obeiſſance.
Ma Foy, ma conſtance, & le Temps,
Uous en produiront teſmoignage.
c'eſt tout le bon heur que i'attens
Ie n'ay autre ſoin au courage.
Tout ce que ie conçoy d'honneur,
Ce que ie pretens de lieſſe,
Eſt de viure humble ſeruiteur
De ma belle & chaſte maiſtreſſe.
Ma maiſtreſſe, vous qui ſgauez
Qu'à d'autre gloire ie n'aſpire,
Rendex moy contant, vous pouuez
M'ottroyer ce que ie deſire,
Mes deſirs ſont que vous croyeX ,
Que ie vous ſuis humble & fidele,
Le croyant que vous receuiez,
Mon amitié perpetuelle.

Voyez comme l'extaſe de leur amourles domi ne,ils reliſent en leur amie ce qui ſ'eſt paſſé.Il eſt vray, Sire, que cesamours ſe continuoient auec vne beauté d'affection accomplie, & leur amitié eſtoit tantinnocente qu'ils n'y admettoient au cun artifice. Mais oyez vne auanture ſuruenan te,vn ſoir que Veruille alloit voir ſa maiſtreſſe . (Amans penſans à vos amours, oyez le recit veritable de ceſte rencontre.) La belle eſtoit à ſa porte qui le voyoit venir, &l’attendoit de bon deſir, & auãt qu’il fuſt venuiuſques à elle ilauint que quelques nymfes de la cognoiſſance de Me liſſe qui auoient paſſé par deuant elle & luya uoient dit bon-ſoir & en haſte, pour retenir cet amant, ce qu’elles firent ſe doutant de leurs a mours, luy qui ne vouloit pas qu’elles creuſſent ce qu’elles penſoient, ſe trouuant arreſté d’elles fit ce qui leur pleuſt, & elles l’emmenerent luy faiſans rebrouſſer chemin : ô cruelles que vous auiez de tort, d’empeſcher ce bel eſprit de voller à ſa vie ! Elles le deſtournerent à la veuë de Me · liſſe qui n’en fut pas contente, & bien qu’elle vouloit aſſez la feinte de ſon ſeruiteur, ſi fut elle depite de cet acte, & en la ſimplicité & iuſtice de ſon amour en fit plainte à ſa ſœur Aſcante, la quelle le lendemain tança doucement Veruille de ſa faute, & de ſi bonne grace en la preſence des autres Nymfes qu’elles ne ſ’en apperceurent point, l’alteration de ſon cœur en cette bleſſure eut eſté manifeſte ſans le iugement dont il vſa à feindre ſa douleur : en ceſte affliction il paſſa quelques heures faſcheuſes, & puis apres plu ſieurs eſlancemens d’eſprit il vint humblement *leuant ſa maiſtreſſe prononcer ceſte requeſte de pardon :

Ma belle ie vous pri ne m’eſtre criminelle,
Ie vous viens humblement confeſſer mon erreur,
Quand vous recognoiſtrez que ie vous ſuis fidele,
Uous n’imputerez point de defaut à mon cœur.
Non ie ne deuoi pas ſuyure vne autre ananture.

Ie ſcay bien qu’il falloit acheuer mon deſſein,
Mais ſans auoirpreueu de rencontre future,
Ie ſaiuois pleinement de mon deſir la fin.
Ie ne m’excuſe point, i’ay failli ma lumiere, ue deuoy ie eſtimer par deſſus mon deuoir ?
I’en demande pardon. D’vne faute premiere,
Vous ne vous deuez pas encor apperceuoir.
Que mon cœur fut tronblé lors qu’en ceſte ſurpriſe
Je me vi deſtonrné de mes denotion,
Les belles qui faiſoient changer mon entrepriſe,
Virent bien que i’auois d’autres intentions.
Auſſy ie declaré ceſte ſecrette flame,
Qu’auec tant de douceurs ie conpoy vous aimant ?
Ie veux que mon ſecret ſoit Ynique à mon ame,
Qui n’aime pas ainſi, n’aime point ardemment.
Ainſi que vous voudrez, iage ( moy ma maiſtreſſe,
Je ſouffriray conſtant tout ce qu’il vous plaira :
Uoſtre œil eſt l’aſtre ſaint qui mafortune adreſſe,
Ie viuray, iemourray, comme ill’ordonnera.

Melisse. Tout cela eſt beau pour ſ’excuſer, pourueu que voſtre cœur ſoit entier, mais ie me tourmente pour neant, car entre-vous gentils · hommes, vous auez tant de feintes, & de moyens de ſurpriſes, auec les inuentions de vous excuſer quand vous auez failly, que vous nous faictes croire ce qu’il vous plaiſt, & ce pendant vous prenez voſtre plaiſir par tout, pource que tous ſujects vous ſont agreables & beaux. V E R v I L. Vous m’affligez, ma Belle, i’ay le courage ſi entier & tant à vous, que tels eſbauchemens de deſloyauté n’y ont point de lieu. Pourquoy me voulez yo"perſecuter ſachãt la verité ? Ne ſçauez vous pas bien que la force m’enleua ? Ie vous diray bien que ſi ie ne me fuſſe ſouuenu de voſtre commandement, qui eſt — que ie ſois ſecret en noſtre amitié, i’euſſe faict loire ouuerte d’eſtre à vous, & ie les euſſe laiſ # pour vous venir trouuer. Mais vous † bien que ie fis mon deuoir, & que par ainſi ie leur oſtois l’addreſſe de l’opinion qu’elles auoiét queie fuſſe voſtre ſeruiteur, &vous preniez plai ſir à leur donner ceſte contre-perſuaſion, d’autät que vous me vouliez poſſeder ſans qu’elles le ſceuſſent, ioint qu’elles vous en portoient en uie, à cauſe qu’elles vouloient auoir la reputa tion d’eſtre belles, & qu’elles ſçauoient que ſi vous eſtiez ma maiſtreſſe, auſſi toſt vous § entre les dames † d’en meriter le prix : Ie dirois pourquoy, ſans que ie veux que maloüan ge ſoit de vous aymee, ſans y rien adiouſterda uantage. A cauſe de cecy, & de ce que ie reco gnoy, ie ſçay bien qu’il n’y aura iamais de con trarieté en ma fortune vous aimant, que par leur malice. Or ma maiſtreſſe, il eſt en vous de me punir commeil vous plaira, toutefois ie me per fuade que voſtre vertu vous oblige à croire ce qui eſt vray, que ie dy comme ie le penſe. As cAN D E. Ma ſœur, il a raiſon, encorie vou drois ne ſçauoir point qu’il fut ton ſeruiteur ; car vn amour mignonnement celé, meſme à ceux que lon voudroit en rendre teſmoins, demeure vifentre les belles cendres de ſes plaiſirs. V E R v 1 L L E. Voicy vne agreable rencontre, ceſte belle m’aidera fort à m’excuſer, le ferez-vous pas touſiours de meſme ? A s c AN D E. Il faut auoir pitié de ceux qui ne peuuent qu’au pris que la onne occaſion leur en donne le moyen, ne ſça | uez vous pas bien que ie ſuis preſte à bien faire ? V E R v. Les belles & ſages ſont de ceſte humeur, auſſi ie vous prie de me fauoriſer encores com me vous auez faict. Il faut que i’aille voir le Sei—. neur de Valdamour qui m’a mandé, ie ſerayab ſent quelques iours. AscANDE. N’y va point, croy moy, demeure icy, puis que tu es en la grace de ta maiſtreſſe, paſſe le temps auec nous, que pretens-tu de ces grands qui ne t’aiment que pour leur particulier contentement ? ſitu n’auois point de beaux diſcours, tu ferois bien d’en aller chercheràl’auanture. G N o R I s E. Tels deuis particuliers & gracieux entretiens, ſe conti nuoient entre cestrois aſſez ſouuent, & lesaffe étions des amans ſe fortifioiét auec l’excellence d’amitié mutuelle, le cœur de l’amant eſtoit fi dele, celuy de l’amante eſtoit loyal, & conduits auec tant de beau reſpect, qu’il n’y auoit pas moyen de penſer que le diſcord y peut iamais ſuruenir : Ceſte belle petite practique amyable ſe traictoit tant accortement, que meſmes Aſ cande encor qu’elle ſceut leurs amours ſi n’en peut-elle remarquer aucune circonſtance nota ble, & qui peut en aduiſer les yeux des autres, ioint que l’Amant n’en faiſoit diſcours ny ſem blant, & ſi de fortune il alloit pourvoir Meliſſe, & qu’elle fuſt abſente, il entretenoit Aſcande de beaux propos ſans toucher au ſujet desö amour. Il faiſoit comme les parfaicts Amans qui n’em ployent point de tiers en leurs affaires, auſſi ſouuent les tiers y mettent plus de zizanie qu’ils

n’y ſement de ſemence d’amitié.Or vne fois que cet amant eſtoit venu où il penſoit trouuer ſon | bien, il ne rencontra que Aſcante.auec laquelle il diſcourut fort longtemps, en eſpoir que Me liſſe viendroit : en ceſte attente il prit eccaſion de deuis auec Aſcante ſur le ſujet du bon conſeil qu’elle luy auoit donné de n’aller point voir le § de Valdamour, luy diſant que ſ’il ſe fut mis en chemin, il eut couru fortune dangereuſe, † qu’en ce temps-là Praguus le grand vo eur, rauageoit tout auec vne troupe aſſez forte : & ill’a remercioit du bien qui luy en eſtoit aue — | nu, luy en rendant ceſte douce recognoiſſance · · · & priete, *, , \ ! º ! ZBouche de verité, oracle deſirable, Ie vous offre les vœux que mon ame vous doit, | · PreneN le, c’eſt mon cœur, croyez moyveritable ! Autant que ma penſe en vo paroles croid. ZBellepardonnez moy, i’imaginois qu’encore — | Je poſſedois mon cœur, mais il n’eſt plus à moy, •. — Vne douce beauté qu’heureuſement i’honore |, Depuis que ie la vei, l’a retenu che{ ſoy. Helas ! ſi vous voulieK heureuſe propheteſſe, — AMe dire le ſuccc ( des flames de mon cœur, Autant que ie cheris les yeux de ma maiſtreſſe, Pour vos perfections ie vous rendrois d’hon | # /76’b/7". · · ·. JBelle dictes moy donc quelque mot d’eſperànce,’; Pourray-ie en bien ſeruant la fieſchirà pitié ? 4 | Selon que vous dire K auray de l’eſperance,. : | # tºlais prophetiſez-moy quelque accent d’amis

Ainſi la verité deſſus vos leures croiſſe,
Et puiſſe-ie de vous mes fortunes ouir,
Ainſi voſtre beauté touſîours ieune#
Ainſi de vos amours puiſſieX vous bien iouir.

Puis paſſant de propos en autre, ils ſ’amuſe rent tant que la belle Meliſſe vint, plus eſcla tante en beauté que le Soleil n’eſt clair, quand il ſe leue au iour plus agreable ; cet Amant la void comme le propre aſtre de ſa vie, dont il eſpere tout bon-heur. Mais elle luy faict tout ne plus ne moins que font les derniers iours aux vieillards qui ſont comme les reſtes de l’Eſté, qu’il ſemble que le temps doiue faire vne ſaiſon nouuelle, & tout incontinent l’Hy uer enuelope les contrees, & les anciens ſe trouuans gays & ioyeux ſe trouuent preſques en parfaicte diſpoſition, ainſi que iamais n’ayans eſté mieux ny plus ſains, croyans ne ſ’eſtre onques ſi bien portez, & durant ce bel eſtat tout d’vn coup ſans cauſe manifeſte ils deſ cheent, & treſbuchent en la derniere occa ſion. De meſmes vniour de grace Veruillere ſentir vn malin reuers d’affaires : Car eſtant continué en la douceur de ceſte grande felici té tant abondante, receuant toute multitude de plaiſirs en ſon ame, ſe tenant conmblé de toutes proſperitez d’amour : Il luy auint en vn inſtant vn tres-grand malheur, le plus deſplai ſant que la diſgrace puiſſe former, parvne meſ chante & maudite ialouſie, quelques Nymphes compagnes de la belle, luy donnerêt des attein tes pour ſes amours, &y adieuſterent de folles circonſtances qui la depiterent, pource qu’elle penſoit que ce qu’elles luy en diſoient, fut occa ſionné par quelque faute ou indiſcretion que Veruille euſt commiſe, & qu’il ſe fuſt vanté con tre ſon ordinaire, de quelque faueur, parquoy la belle prenant ſon opinion pour verité, delibe ra de luy faire ſentir ſon peché. Elle auoit tort la pauurette, ſe troublant ſoy-meſme, & autruy, & toutefois en ce malin changement depiteuſe ment premedité, elle deuint † Vers celuy qui n’aimoit qu’elle ; faſcheuſe contre le courage qui n’auoit reſpect qu’à ſa beauté, & fie re à celuy qui luy eſtoit tout humble : Et depuis ceſte heure là plusill’arecherchoit, plus elle ſ’en deſtournoit, continuant trop longuement ceſte mauuaiſtié.Le triſte Amant qui ne ſçauoit pas la cauſe de cet incöueniét, n’y a ſceu mettre reme de, & quoy qu’il ait ſouuët repreſenté ſon inno céce, ſes fideles amours, ſa parfaite loyauté, & les incoulpables pretétions de ſon cœur, le courage de la belle ne ſ’eſt pointamoli, dont plein de re gret, & en l’amertume egale à celle qu’on ſauou re en mourant, illuya chanté ceſte douleur :

Vous faites doncſipeu d’eſtat de la promeſſe,
Que ſans crainte y manquant, vou manquez à l’honneur ?
Non, vous ne croyez pas que le cœur qui träſgreſie
Doiueeſtre quelque iour puni deſon erreur.
Si vou auiez encorvnpeu de conſcience,
Vous en reſsentiriez en lame le pouuoir,
Mais vous ne penſez pas auoir commis offence,
Ne recognoissant plus d’amour ny de deuoir,

Tous ceux qui les vertus & le deuoir negligent, Ne parlent & nefont queſelon le hazard, Leurparole & leur foy de rienne les obligent, Leurs dits & faicts ne ſont que du vêt & du fard. souuenez vous du iour, qu’amante volontaire Vous me fiſtes promeſſe & priſtes monſerment, GardeK. qu’Amour vengeur ne vous ſoit aduer ſaire, Carilſçait chaſtier le courage qui ment. Non ie ne me plains point, ie recherche vengeance, On courage offencé ne ſe peut retenir, Ieſuis tont plein de cœur, i’ayaſſez d’aſſeurance Pour vous voir quelque iour repentir c5— punir. Gnoriſe ayant fini ſon diſcours & les parties ſe · taiſans, le Procureur general d’Amour fit ſon re quiſitoire, & l’Empereur ayant receu le conſeil prononça, La douceur dont vous auez veſcuejt notable, parquoy, vous Belle, l’entretien fauorable dont vous aueXattiré à vous ce Gentilhomme, vous rend hors d’excuſe : Et vous triſte Amant, vous eſfes enpeine, pource que vous n’auez pasflechi le courroux de voſtre maiſtreſſe. Et pourtant il gſfauisé que vous Belle, aurez douleur en voſtre fortune, ayant quelquefois regret d’auoir mal traicté celuy qui vous aymoit tant. Et vous, Amant, ſerez en ceſte perplexité tantque vous continuerez voſtre affection. En fin tous deux vous attendrez la rencontre, qui vous eſt deſtinee par le ciel.