Le Voyage du prince de Galles dans l’Inde

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Revue des Deux Mondes tome 23, 1877
Eugène Goblet d’Alviella

Un voyage princier dans l’Inde


The Prince of Wales’ tour in India, Greece, Egypt, Spain and Portugal, by W. H. Russel, with illustrations by Sidney F. Hall, M. A. Londres 1877. Sampson Low et Cie.


Le 6 décembre 1664, Aureng-Zeb quittait Delhi pour passer un an dans les fraîches vallées du Cachemire. Il faut lire les mémoires du médecin Bernier, qui nous a laissé une relation de ce voyage, pour se faire une idée des fatigues, des délais, des embarras, des périls même qui étaient alors l’accompagnement inévitable d’une pareille excursion. Voici qu’à deux siècles de distance un futur successeur d’Aureng-Zeb sur le trône de l’Hindoustan a voulu visiter, non plus uniquement les plaines de l’Inde septentrionale, mais les trois faces du vaste triangle qui est devenu le domaine britannique au sud de l’Himalaya, et rien mieux que le contraste de ce nouveau voyage princier ne pourrait marquer l’intervalle qui, sur l’échelle de la civilisation, sépare l’Inde anglaise de l’Inde mogole. Ainsi, pour ne citer qu’un fait, Aureng-Zeb avait dû consacrer presque deux mois et demi à franchir les 150 lieues qui séparent Delhi de Lahore : ce même trajet a coûté une simple nuit au prince de Galles, qui d’ailleurs, durant les quatre mois de son séjour dans l’Inde, n’a pas parcouru moins de 12,776 kilomètres, dont la moitié en chemin de fer ! A la vérité, tandis que le fils de Shah-Jehan avait emmené près de 400,000 individus, pour assurer tant la sécurité que la subsistance de l’expédition, toute la suite du prince anglais tenait dans deux trains, et certes il s’en faut que la sûreté ou le prestige de l’illustre voyageur, voire le confort de ses compagnons, aient eu à souffrir de cette dérogation aux habitudes de la cour mogole. Sans doute, même en Europe, nous ne pouvons nous reporter de deux siècles en arrière sans constater qu’une énorme amélioration s’est réalisée dans nos moyens de déplacemens, sous le triple rapport de la sécurité, de la rapidité et de l’aisance. Mais il convient de se rappeler que dans l’Inde cette révolution économique s’est opérée tout d’un coup, et que les voies de communication, comme au reste tous les élémens de l’organisation politique et sociale, n’y ont pas pris plus d’un demi-siècle pour passer d’un état voisin de notre moyen âge aux développemens les plus raffinés de la civilisation moderne. C’est en 1843 seulement qu’on y a ouvert le premier tronçon de route carrossable, et jusqu’en 1857 un fantôme de Grand-Mogol a conservé l’apparence de la souveraineté dans cette ville sainte de Delhi où la reine, Victoria vient seulement d’assumer, en présence de toute la féodalité indigène, le titre solennel d’impératrice de l’Inde.

C’est au docteur W. Russel, correspondant du Times, que nous devons la description la plus complète et la plus autorisée de ce voyage. Plus favorisé que ses confrères, il avait obtenu, en effet, de cumuler avec ses fonctions de reporter l’emploi de secrétaire-adjoint près de son altesse royale. M. Russel est certainement un des écrivains qui, durant la seconde moitié de ce siècle si fertile en grands événemens, ont le plus vu par eux-mêmes et peut-être avec le plus de fruit. Ajoutons que son ouvrage se distingue par les deux qualités les plus désirables dans un livre de ce genre : la précision des détails et l’attrait du style. Tout au plus peut-on reprocher à l’auteur dans ses appréciations politiques et sociales une certaine réserve commandée par sa position. Peut-être aussi abuse-t-il un peu des noms propres et des incidens journaliers ; mais, une fois que l’expédition a atteint les rivages de l’Inde, la nouveauté, l’étrangeté, voire la grandeur des détails qu’il nous prodigue, empêchent son talent de se perdre dans la banalité et la monotonie qui sont si fréquemment l’écueil des historiographes forcés de tout dire et de faire une part à chacun. Aussi, tout en nous servant de nos souvenirs personnels, ne pouvons-nous mieux faire que de suivre cette relation pour esquisser ici la physionomie et l’organisation d’un voyage probablement unique dans notre siècle tant par sa portée officielle que par son éclat pittoresque.
I

Quand la vieille dame qui aux yeux des Hindous personnifiait la compagnie des Indes dans son comptoir de la Cité eut fait place en 1858 à l’autorité directe de la couronne, les administrateurs anglo-indiens sentirent le besoin de présenter aux populations, sous une forme palpable et vivante, quelque incarnation de ce nouveau pouvoir qui, d’un trait de plume, venait de se substituer aux derniers conquérans de la péninsule, aux vainqueurs mêmes de sa récente insurrection. Dès cette époque, au dire de M. Russel, le premier vice-roi, lord Canning, aurait suggéré au prince-consort que le voyage de l’Inde était le complément nécessaire de l’éducation donnée à l’héritier présomptif du trône britannique. Cependant la mort prématurée d’un vice-roi, l’assassinat d’un autre, des complications extérieures en Europe, des épidémies ou des famines dans l’Inde, empêchèrent à plusieurs reprises de donner corps à l’idée de lord Elgin, et le prince se contenta de visiter d’autres parties de l’empire britannique, en laissant son frère le duc d’Edimbourg fouler le premier les bords du Gange dans rase rapide excursion plus intime qu’officielle ; mais vers la fin de 1874 les conditions politiques et sanitaires de l’Inde se trouvaient si exceptionnellement favorables que les conseillers de la couronne n’hésitèrent pas à remettre le projet sur le tapis. Le conseil de l’Inde, saisi de la question le 16 mars 1875, décida que toutes les dépenses de l’expédition à l’intérieur de la péninsule, — on les avait approximativement évaluées à 780,000 francs, — resteraient à la charge du trésor indien, et le 8 juillet M. Disraeli déposait à la chambre des communes une demande de 1,500,000 francs pour les dépenses personnelles du prince ; quant aux frais du transport et du retour, qui devaient être supportés par le budget de la marine, ils étaient portés à 1,200,000 francs, y compris les mouvemens de la flotte.

Dès le début, l’opinion publique s’était vivement prononcée en faveur du voyage projeté. Aussi l’opposition parlementaire se borna-t-elle à critiquer, contrairement à l’habitude des oppositions, la parcimonie du crédit réclamé. M. Disraeli tint bon, et le résultat ne lui donna pas tort, car, par une trop rare dérogation aux précédens des évaluations administratives en général et des devis de voyage en particulier, ce chapitre des dépenses s’est soldé au retour par un excédant que la chambre a aussitôt mis à la disposition de son altesse royale. A la vérité, l’initiative privée devait notablement contribuer, dans l’Inde même, à la splendeur des fêtes et des réceptions qui allaient rehausser cette marche triomphale de plusieurs mois. Rien qu’à Bombay, une souscription publique produisit plus de 125,000 francs, et il serait impossible de calculer les sommes fabuleuses déboursées par les rajahs de l’intérieur, soit pour offrir à leur futur suzerain une hospitalité qui pût faire impression sur son esprit, soit simplement pour lui présenter leurs hommages avec un train digne du rang qu’ils s’attribuaient, — le tout naturellement aux frais de leurs sujets, déjà fort obérés d’habitude, et même c’est là le côté sombre de toutes ces magnificences, Hâtons-nous cependant d’ajouter, à l’honneur du gouvernement anglo-indien, que, loin d’exploiter cette tendance, comme on l’a prétendu autrefois, dans l’arrière-pensée de ruiner et de dépopulariser ses vassaux pour mieux les dépouiller ensuite, il s’est efforcé dans maintes circonstances de réagir, par une intervention discrète de ses résidens, contre les exagérations d’un loyalism poussé jusqu’au gaspillage.

La direction générale du voyage fut confiée à sir Bartle Frère, ancien gouverneur de Bombay, plus connu en Europe par sa récente mission à Zanzibar, mais très populaire dans toute l’Inde et fort au courant des affaires anglo-indiennes. Ce fut un choix heureux, car, esprit fin et conciliant, nature de diplomatie doublé d’un administrateur, sir Bartle était l’homme le plus apte à aplanir les froissemens que le passage du royal voyageur ne pouvait manquer de produire dans une société aussi rigide sur les questions d’étiquette et de préséance. Le docteur Fayrer, qui devait veiller sur l’état sanitaire de l’expédition, avait un droit de veto absolu sur tous ses mouvemens. Le général major Probyn fut spécialement chargé des transports, et le colonel Ellis eut le maniement des finances.

L’itinéraire, longuement débattu entre les autorités de l’Inde et de la métropole, fut définitivement arrêté, jour par jour et étape par étape, dès les premiers mois de l’été. On peut hardiment le recommander dans son ensemble à quiconque désire visiter l’Inde, car on ne pourrait mieux combiner les moyens de voir le plus de choses possible dans le moins de temps possible. Sans doute il devait subir quelques légères modifications en présence de circonstances inattendues, telles que l’apparition du choléra au Mysore, qui fit substituer la visite de Baroda aux chasses des Neilgherries ; mais il n’en fut pas moins suivi dans ses grandes lignes, si bien que presque partout le prince arriva au jour indiqué plusieurs mois d’avance. C’était là, à la vérité, une condition indispensable au succès du voyage, car, bien que les habitans de l’Inde ne connaissent guère la valeur du temps, l’importance des préparatifs et la multiplicité des déplacemens qu’occasionnait chaque réception rendaient plus nécessaire que jamais cette exactitude qui est la politesse des rois. Dès l’arrivée à Bombay, les services spéciaux de l’expédition furent confiés aux officiers de l’administration anglo-indienne les plus expérimentés dans la matière. Le général-major Browne eut la direction du train, le major Williams reçut en partage la surveillance des chevaux, le major Sartorius fit fonction de maître-de-camp, et le major Bradford fut chargé de la police. Détail curieux à noter, ces quatre officiers comptaient ensemble six bras seulement, — le général Browne et le major Bradford ayant chacun perdu un membre, le. premier dans la guerre de l’insurrection, le second dans une chasse au tigre. En Europe, un accident de ce genre mettrait fin à toute carrière publique ; mais dans l’Inde pareille aventure comporte moins de gravité, car l’habitude de s’en remettre aux indigènes pour tout ce qui exige un effort musculaire semble avoir fort simplifié le rôle des bras chez l’Européen.

A l’intérieur de chaque district, les administrateurs locaux, — dans chaque état indigène, le rajah, le résident et les principaux fonctionnaires, — sur chaque ligne, le directeur et l’ingénieur en chef venaient chercher le prince à son entrée dans leur ressort, le pilotaient durant son passage et finalement le remettaient aux mains des autorités voisines, qui l’escortaient à leur tour jusqu’aux limites de leur juridiction. On avait imprimé en outre, pour l’usage spécial de son altesse royale, une foule de notices et de résumés sur l’histoire, les races, les religions, les usages, les particularités scientifiques, les arts et les monumens de presque toutes les localités comprises dans l’itinéraire ; aussi jamais occasion ne fut-elle plus propice pour s’instruire dans l’état politique et social de l’Inde, sans s’astreindre à ces études approfondies qui supposent un long apprentissage des langues et des mœurs locales.

Partout des programmes minutieux établirent d’avance non-seulement l’heure et l’ordre des cérémonies, mais encore les faits et gestes des personnages qui devaient y jouer un rôle, à commencer par le prince lui-même. Pour recevoir tel rajah, son altesse royale devait s’avancer jusqu’à l’extrémité du tapis placé devant le trône ; pour tel autre, il ne devait pas dépasser le centre ; celui-ci avait des droits établis à une poignée de main, celui-là à un signe de tête seulement, ainsi qu’à un pas en avant. Tout ce cérémonial est solennellement fixé par traité. Et qu’on y fasse attention : un pas de moins, voilà peut-être un fidèle vassal transformé en mortel ennemi par une de ces blessures d’amour-propre que ne pardonnent pas les grands enfans couronnés de l’Orient. Naguère il n’en eût pas fallu davantage pour mettre une province à feu et à sang.

On conçoit que le principal souci du gouvernement anglo-indien se rapportât à la sécurité personnelle d’un hôte aussi précieux et par conséquent aussi exposé aux entreprises criminelles du fanatisme. Aussi la police fut-elle considérablement renforcée, et une surveillance active, combinée avec tant de tact qu’elle était presque invisible, entoura partout les moindres démarches du prince. Un millier de policemen et de détectives étaient continuellement occupés à garder les abords du camp royal, et, quand le prince voyageait de nuit en chemin de fer, des porteurs de torches étaient échelonnés sur la voie de façon à former une ligne ininterrompue de signaux. Dès la veille de son arrivée, d’après un bruit qui avait cours dans l’Inde, la police de chaque ville mettait indistinctement en lieu sûr tous les gens tarés ou suspects pour ne leur rendre la clé des champs qu’après le départ des voyageurs. Si le fait n’est pas vrai, il est fort vraisemblable. En tout cas, ces précautions portèrent leurs fruits : pendant tout le séjour de son altesse royale, on n’a pas eu à signaler un attentat, une insulte dirigée contre sa personne, voire une tentative sérieuse de désordre ou de rébellion, même à Baroda, dont la population se soulevait quelques mois auparavant pour protester contre la déposition du gaikwar Mulhar-Rao.


II

Le 11 octobre, le prince de Galles quittait Londres pour s’embarquer à Douvres, où une foule nombreuse lui cria le traditionnel God speed (à la garde de Dieu) ! Bien que nous ne soyons plus au temps où le trajet de Bombay prenait parfois six mois et où la mortalité des Européens y avait suscité le proverbe : « deux moussons sont la vie d’un homme, » le voyage de l’Inde a gardé, même chez nos voisins, un certain prestige d’éloignement et de péril, justifié d’ailleurs par le grand nombre d’Anglais qui y trouvent une fin subite et prématurée. La princesse de Galles accompagna son mari jusqu’à Calais et revint directement en Angleterre, tandis que le prince traversait la France et l’Italie pour s’embarquer le 16, à Brindisi, sur le Serapis, ancienne frégate transformée en palais flottant. A côté du Serapis se balançait sur ses ancres le léger Osborne, qui devait lui servir de satellite et au besoin de chaloupe. On s’arrêta quelques jours en Grèce, où le Serapis, ayant brisé ses câblés à son entrée dans le mouillage du Pirée, faillit couler le yacht du roi George, accouru au-devant de son hôte. Après un court séjour en Égypte et une relâche à Aden, le 8 au matin, le Serapis jetait l’ancre dans la rade de Bombay, salué par les canons de la flotte et des forts.

Le débarquement n’avait été fixé qu’à quatre heures de l’après-midi pour épargner au prince les fortes chaleurs du jour. Dans l’intervalle, on conçoit l’ébullition de la ville : sur les quais, les balcons, les terrasses, ce n’étaient que paires d’yeux et de jumelles braquées dans la direction du Serapis. La foule des indigènes se répandait du bazar au port et du port au bazar, en se massant peu à peu sur le parcours du cortège. Il était plus de trois heures quand le vice-roi, — alors lord Northbrook, — se rendit à bord, salué par les vingt et un coups de canon que la flotte doit au représentant du pouvoir suprême. Le règlement des rapports officiels entre le prince et le vice-roi avait causé plus d’une insomnie aux organisateurs du voyage. Comme il importait de ne pas affaiblir l’autorité du vice-roi aux yeux des chefs et des populations indigènes, M. Disraeli avait expressément stipulé devant la chambre des communes que son altesse royale se rendait dans l’Inde non comme « représentant de la reine, » mais comme « héritier du trône. » Cette distinction était d’une application facile, tant qu’il s’agissait de l’exercice du pouvoir, mais elle ne faisait que compliquer la question de préséance, et déjà, l’avant-veille, l’amiral Mac-Donald avait soulevé un premier incident en déclarant réserver au prince la grande salve des vingt et un coups ; sur ce, réclamations du vice-roi et finalement appel par télégraphe à l’amirauté de Londres, qui trancha le différend en accordant le maximum des détonations à chacun des deux augustes personnages. Une complication analogue devait se présenter à Calcutta, dans le chapitre de l’Étoile de l’Inde, que seul le vice-roi peut présider, comme grand-maître de droit. Mais là encore on s’en tira en faisant du prince un « commissaire spécial » chargé par la reine de diriger une tenue « extraordinaire » du chapitre. Il avait été convenu du reste que lord Northbrook s’abstiendrait d’accompagner son altesse royale dans l’intérieur du pays, et quand le prince logea dans son palais à Calcutta, ce fut à titre d’hôte, ce qui simplifiait beaucoup la situation.

Quand le prince, descendu avec sa suite dans une embarcation gala, atterrit au pavillon qu’on avait dressé sur le débarcadère, on eût dit l’Inde entière réunie pour l’acclamer dans l’assemblée « la plus étrange et la plus pittoresque qu’on ait vue de longtemps à la surface du monde. » M. Russel, ébloui par le chatoiement des étoffes et des pierreries, n’y vit d’abord « qu’un parterre de fleurs éclatantes agité par une brise légère ; » mais bientôt ces fleurs animées se métamorphosèrent à ses yeux en autant de chefs et de guerriers portant sur leur personne des richesses à acheter la moitié de leur royaume.

Pour se rendre au palais du gouverneur, nos voyageurs eurent à traverser tout le quartier indigène, où les derniers reflets du jour se mariaient à l’éclat des illuminations. Par la variété de son architecture, par la diversité de ses types et le coloris de ses costumes, la ville de Bombay est certainement la cité la plus remarquable de l’Inde, sinon du monde entier. Aux combinaisons infinies de la foule bigarrée qui s’agitait sur les pas du cortège comme les verres d’un caléidoscope, encombrant les rues, les portes, les fenêtres, les balcons, les degrés et les terrasses des temples, qu’on ajoute les clameurs continues de l’enthousiasme populaire, le son assourdissant des cymbales, des gongs et des autres instrumens indigènes, l’éclat des lampions, la réverbération des lanternes chinoises, le flamboiement intermittent des feux de Bengale, et l’on comprendra sans peine qu’après plusieurs kilomètres de ces effets mélodramatiques le docteur Russel fermât les yeux en soupirant après un intervalle de calme et d’obscurité.

Si toutefois dans la suite du prince on se fatiguait de trop voir à la fois, dans la foule au contraire on se plaignait de ne pas voir assez. C’était en somme le prince de Galles qui pour toute cette multitude figurait la grande attraction du jour, et les indigènes avaient peine à reconnaître, dans cet officier supérieur assis au fond d’une calèche, l’incarnation de la royauté qu’ils s’attendaient à voir paraître dans toute la pompe de l’Orient. Aussi cette première réception produisit-elle quelque désappointement parmi les indigènes. « Après tout, je ne suis pas sûr de l’avoir vu, fit observer un chef à M. Russel, et dire que j’avais fait près de 600 milles pour jeter seulement un coup d’œil sur le shahzadad ! » Plus tard, on fit cette concession aux idées indigènes de mettre le prince sur un éléphant dans les entrées solennelles, ou tout au moins de tenir par-dessus sa tête l’ombrelle d’or, qui est dans l’Inde le symbole de la souveraineté.

Parmi les fêtes qui distinguèrent le séjour de Bombay, nous nous bornerons à relever une excursion à l’île d’Elephanta, où un dîner de deux cents couverts avait été préparé à l’intérieur même du fameux temple souterrain. Il faut avouer que c’était une étrange salle à manger. Six mille lampions, attachés aux parois ou disposés en pyramides, sans parler des candélabres qui se réfléchissaient dans les cristaux de quatre longues tables dressées au centre de la grande nef, faisaient paraître plus fantastiques encore les grotesques figures des dieux taillés dans le roc, qui semblaient grimacer et clignoter sous tant d’éclat. Les brahmanes de Bombay auraient pu crier au sacrilège ; ils préférèrent tirer parti de l’incident en persuadant aux populations que cette fête était précisément donnée en l’honneur du dieu Siva. Que maintenant la civilisation européenne disparaisse un jour du monde, que seules les annales du brahmanisme survivent pour reconstituer, dans un avenir prodigieusement lointain, l’histoire générale de notre époque, les érudits ne manqueront pas d’établir qu’aux temps de la puissance britannique dans l’Inde un héritier de la couronne traversa les mers pour sacrifier aux divinités du panthéon hindou dans le sanctuaire d’Elephanta. Quand les invités se rembarquèrent, un feu d’artifice fut tiré au sommet de l’île, qui apparut bientôt illuminée jusque dans ses moindres replis par d’innombrables feux de Bengale. De leur côté, tous les navires en rade, s’étant placés sur une double ligne, firent passer la flottille des excursionnistes entre deux haies continues de fusées, de chandelles romaines et de bouquets multicolores. — Pendant tout le séjour du prince, il n’y eut si petite localité qui ne tînt à honneur de célébrer son passage par une illumination et un feu d’artifice. Si on y joint le total des salves qui retentirent partout où l’on trouva un canon disponible, on peut s’imaginer à quelle somme on arriverait pour peu qu’on cherchât à calculer les fonds ainsi dépensés en fumée durant les six mois du voyage.

De Bombay, le prince fit également une pointe sur Baroda, où le jeune gaikwar lui offrit une réception vraiment royale. Quant à la population, elle resta assez froide ; mais les foules de l’Inde sont en général fort sobres de démonstrations, qu’elles regardent comme un manque de respect. Presque partout, sauf à Bombay et à Candy, le prince ne fut accueilli que par un religieux silence ; il est vrai qu’immédiatement après son passage le remous de la cohue et l’intensité des conversations dénotaient suffisamment la surexcitation de l’intérêt populaire.

La capitale des gaikwars est célèbre pour ses jeux de cirque renouvelés de l’antique. M. Louis Rousselet, qui visita Baroda sous son dernier souverain, nous a donné, dans l’Inde des Rajahs, une description indignée de ces amusemens féroces, où même la vie humaine n’était pas respectée. Maintenant, comme on pouvait s’y attendre, les choses se passent en douceur, et dans les combats d’animaux livrés sous les yeux de nos voyageurs il n’y eut même pas de sang répandu entre les éléphans, les rhinocéros, les buffles et les béliers qui s’y livrèrent des assauts plus ou moins courtois ; les feuilles religieuses d’Angleterre n’en jetèrent pas moins les hauts cris à la nouvelle que l’héritier de la couronne avait sanctionné de sa présence une pareille dérogation à la politique des sociétés pour la protection des animaux. Le lendemain eut lieu une chasse au chitar. Les chitars, ou guépards, sont une espèce de panthère (felis jubata) qu’on dresse à courir l’antilope. Le chitar, qu’on promène les yeux bandés sur une charrette tant qu’un troupeau d’antilopes se trouve en vue, est à peine mis en liberté qu’il fait choix de sa victime, la rejoint en quelques bonds et la saisit à la gorge. Pour l’amener à lâcher prise, il faut lui rebander les yeux et lui tremper le museau dans une large cuiller de sang frais. Ce fut également dans les environs de Baroda que nos voyageurs eurent leur première partie de pig-sticking, littéralement « embroche-sangliers, » où l’on poursuit ces animaux à cheval avec de longues lances qui doivent les clouer au sol. Cet exercice de haute voltige, qui réclame une certaine habitude et beaucoup de dextérité, devait coûter aux compagnons du prince, dans la suite du voyage, un certain nombre de chutes, de dents cassées et même de clavicules démises.


III

De Baroda, le prince de Galles revint à Bombay s’embarquer pour l’île de Ceylan, qu’il atteignit le 30 au port de Colombo, après avoir longé la côte occidentale de l’Inde et visité la colonie portugaise de Goa. Malheureusement la saison des pluies n’était pas complètement terminée, et l’inclémence de l’atmosphère troubla un peu le plaisir que nos voyageurs se promettaient de leur séjour dans l’antique Taprobane. Au point de vue pittoresque, Ceylan est un vrai bijou, tant pour la luxuriance de sa végétation que pour la grâce et l’originalité de ses sites. Malgré le développement qu’y ont pris sous la domination anglaise les cultures du café, du riz et de la cannelle, l’intérieur reste encore couvert en grande partie de jongles marécageuses que quelques tribus d’aborigènes disputent aux sangsues, aux serpens et aux éléphans sauvages. La petite ligne de Colombo à Candy, une merveille de hardiesse, gagne rapidement le massif central en offrant d’admirables échappées sur les immenses rizières et les forêts de cocotiers qu’enserrent au loin des chaînes rougeâtres d’arêtes finement découpées, avec le Pic-d’Adam à l’arrière-plan. Çà et là quelques huttes de chaume apparaissent sous l’ombrage d’énormes bananiers qui d’une feuille habilleraient un homme, ou bien des bois de bambous, gros comme la jambe et hauts en proportion, forment avec les lianes qui les enlacent un fourré presque impénétrable à l’œil que l’imagination peuple aisément des formes les plus étranges. Les moindres stations étaient encombrées d’indigènes accourus de toutes parts pour contempler les traits de leur futur souverain. Ces stations avaient reçu pour la circonstance une décoration d’une simplicité fort avantageuse. Au lieu de drapeaux en papier, de paravens enluminés et d’inscriptions banales à force d’être répétées, on avait eu l’heureuse idée de construire des arcades de verdure où des trophées de fleurs et de fruits constituaient une véritable exposition de l’agriculture locale. Il y avait là une innovation, à la fois de bon goût et de bon marché, qui mériterait peut-être de faire école jusqu’en Europe.

Candy, capitale de l’île, est située dans un site des plus romantiques, au fond d’un bassin boisé, sur les bords d’un petit lac où. se mire le temple de la Dent sacrée. C’est dans ce sanctuaire qu’est religieusement conservée la principale relique du bouddhisme, une prétendue molaire de Bouddha, qui semble être sinon une dent de crocodile, du moins un morceau d’ivoire taillé, long de 2 pouces, sur 1 pouce de diamètre. Chaque année, à la nouvelle lune de juin ou de juillet, ce précieux objet est exhibé en grande pompe dans une procession nommée la Perahara, que par une faveur exceptionnelle les prêtres consentirent à renouveler hors de saison. Le cortège fit même deux sorties : la première, en petit comité, dans les jardins du gouverneur ; la seconde, en présence d’une immense multitude, sous les fenêtres du pavillon octogonal, ou les anciens rois avaient coutume de présider la Perahara, Ce fut une de ces scènes fantastiques qu’on n’oublie plus. En tête venaient des joueurs de flûte et de tam-tam, puis une troupe de « danseurs, du diable, » hideusement masqués et travestis, qui exécutaient d’incroyables contorsions au son des cymbales avec une ardeur toute religieuse, Ils étaient suivis par une cinquantaine d’éléphans, marchant à la file, quelques-uns d’une taille gigantesque, tous richement caparaçonnés et portant des prêtres sur des baldaquins à colonnes d’or, Dans les intervalles marchaient des porteurs d’éventails, de bannières et d’ombrelles. Le défilé se terminait par la foule des chefs, s’avançant tour à tour avec leurs musiciens, leurs drapeaux et leurs hommes d’armes. Telle était l’affluence des spectateurs attirés par cette solennité que des milliers d’indigènes durent passer la nuit en plein air, sous une pluie torrentielle.

M. Russel raconte ainsi la visite que le prince fit ensuite à la Dent sacrée : « Le vihara ou petit sanctuaire, où l’on garde la dent, communique avec le temple par une porte et un escalier assez étroits ; la salle elle-même, tendue de draperies où se lisaient de curieuses devises, était imprégnée d’un parfum affadissant qui rendait l’atmosphère presque suffocante, Le caranda, coffret d’or en forme de cloche qui renferme la relique, se trouve placé sur une table d’argent. Ce reliquaire est tout étincelant d’émeraudes, de diamans et de perles d’un grand prix ; sur le croissant qui le termine, il porte même une pierre qu’on dit d’une énorme valeur. Le travail de la ciselure y est d’une finesse que seule la photographie pourrait reproduire… Un prêtre, ayant apporté les clés, fit jouer un ressort, et le coffret, s’entr’ouvrant, laissa voir à l’intérieur un second reliquaire d’or, enchâssé comme le précédent. Ouvert à son tour, ce second en laissa voir un troisième, et ainsi de suite, si je ne me trompe, jusqu’au cinquième, qui exhiba enfin la dent de Bouddha reposant sur une feuille de lotus en or. Nulle main ne peut toucher ce saint des saints. Il y avait dans la physionomie des prêtres une expression de vénération qu’ils n’auraient pu feindre. Le plus âgé, un vénérable vieillard en besicles, qui tremblait d’émotion, prit d’une main la feuille de lotus, et, de l’autre, ayant reçu d’un de ses collègues un petit morceau d’étoffe, en enveloppa la dent pour la montrer au prince. Évidemment il y avait peu de chose à voir, et, en l’absence de foi, rien à admirer ; aussi le prince, ayant dûment regardé, se retira-t-il avec tous ceux que leur devoir ne retenait pas dans le sanctuaire. Mais il est fort curieux de penser qu’un pareil objet puisse être tenu en vénération par tant de millions d’hommes, quelques-uns sans aucun doute vertueux et savans, répandus dans tout l’Orient et formant la population de grands empires en possession d’une certaine civilisation. »

le 10, nos voyageurs rentrèrent dans l’Inde par le port de Tutuorin, situé à la pointe méridionale de la péninsule. On y avait réservé pour le passage du prince l’inauguration de l’embranchement qui devait relier ce port à la ligne de Madras déjà ouverte jusqu’à Madura. Toute cette partie de l’Inde est un vrai paysage d’Arcadie, où des bouquets de palmiers et d’autres essences tropicales diversifient agréablement des plaines occupées à perte de vue par des cultures de sucre, de riz et de café. La population sédentaire qu’on y rencontre est tellement douce et docile que dans le district de Madura un personnel de sept Européens suffît pour garder et administrer 2 millions 1/2 d’indigènes. C’est également la terre promise des missionnaires, qui ne s’y heurtent ni au panthéisme scientifique des brahmanes ni au rigide monothéisme des mahométans, mais à des superstitions locales plus ou moins enfantines et grossières. Les missions catholiques surtout y ont obtenu de grands succès, faciles à expliquer par la pompe d’un culte qui parle aux yeux de ces tribus naïves. On sait d’ailleurs que Madura servit longtemps de centre à la propagande des jésuites. Ayant adopté le costume et même les mœurs des brahmanes, les révérends pères se firent passer pour des membres de cette caste respectée qui auraient con, serve à l’étranger la pureté des traditions primitives, et, bien que le saint-siège eût formellement condamné leur pieux stratagème, ils n’en continuèrent pas moins jusqu’à l’arrivée des Anglais à répandre autour d’eux, un catholicisme fortement mélangé de pratiques hindoues qui se retrouve peut-être encore aujourd’hui dans mainte famille du pays.

Madura mérite, à en croire M, Russel, la réputation que lui ont faite ses habitans d’être la plus charmante ville de l’Inde méridionale. Les rues, quoique non pavées, sont larges, plantées de palmiers et bien entretenues. C’est du reste la capitale d’un ancien royaume qui, suivant certains érudits, aurait envoyé des ambassadeurs à Rome sous l’empereur Auguste, et qui atteste encore aujourd’hui, par la splendeur de ses monumens, la prospérité ainsi que la culture un peu barbare de ses anciennes dynasties. On y remarque, entre autres, une pagode qui ne couvre pas moins de 20 hectares. C’est seulement dans le sud de l’Inde, épargné par les fureurs iconoclastes de l’invasion mahométane, à Madura, à Tanjore, à Trichinopoly, qu’on trouve encore des édifices religieux de cette dimension et de cette magnificence.

« Le prince fut reçu à l’entrée par le grand prêtre accompagné des nombreux desservans. Lorsque, après la remise d’une adresse, il passa sous la gopura (pyramide qui couronne le portique des temples), une averse de poussière d’or fut lancée du sommet par des mains invisibles. On l’enveloppa lui-même dans un châle précieux. Une troupe de bayadères semèrent des fleurs sous ses pieds, lui jetèrent des filamens d’or sur les bras et sur le front, enfin lui passèrent sur les épaules des guirlandes odoriférantes qu’elles portaient dans des paniers. La suite fut décorée de la même façon, et même le chanoine Duckworth ne put s’y dérober, rappelant cette plaisanterie de l’évêque Hébert dans une circonstance analogue, « qu’il ressemblait à un sacrifice plus qu’à un prêtre. » Le temple forme un rectangle de 730 pieds sur 830. Une salle de 985 colonnes sculptées, avec une bordure d’arcades, — une succession grandiose déportes, de portiques et de chapelles, — des idoles monstrueuses, — de terribles figures aux yeux de pierre, — des prêtres glissant dans l’ombre, — le sanctuaire brillamment illuminé, où, par une faveur sans précédens, on permit au prince et à sa suite de jeter un rapide coup d’œil, — c’était un spectacle aussi étrange que curieux, mais qui laissait en quelque sorte une sensation de mélancolie profonde. »

Trichinopoly, l’étape suivante, renferme une pagode, peut-être plus remarquable encore, qui produit l’effet d’un rêve fantastique. De la terrasse la plus élevée, c’est à peine si l’œil peut embrasser, dans son stupéfiant ensemble, ce labyrinthe de cours, de portiques, de pyramides et de chapelles qu’enferme une haute enceinte. Une seule salle contient plus de mille colonnes en granit d’un seul bloc, sculptées avec la perfection minutieuse de l’art indigène.

Madras retint ensuite les voyageurs pendant cinq jours ; mais, comme c’est une ville presque exclusivement anglaise, les fêtes y revêtirent un caractère européen qui leur ôte un peu d’intérêt à nos yeux. Enfin le 23, le prince arrivait par mer à Calcutta, où sa réception ne fut ni aussi pittoresque ni aussi bruyante qu’à Bombay, mais présenta peut-être un caractère plus solennel, comme il convenait à l’entrée de l’héritier présomptif dans la capitale officielle de l’empire anglo-indien. Parmi les rajahs qui vinrent lui présenter leurs hommages en cette occasion se trouvaient les potentats les plus puissans en même temps que les plus intelligens de l’Inde septentrionale. Quelques-uns des portraits que nous en trace M. Russel méritent d’être reproduits ici : « A dix heures trente minutes, l’approche du maharajah de Puttiala fut annoncée par la salve d’obligation. C’est un bel homme de trente ans, à la physionomie mélancolique et anxieuse. Comme il s’avançait de l’antichambre sous la conduite du major Sartorius, son œil s’arrêta avec une expression de stupeur sur le trône vide qui occupait le fond de la salle ; mais ses traits s’éclaircirent visiblement quand il aperçut le prince debout, sur le seuil du salon latéral, l’attendant pour lui tendre la main et le conduire à un sofa… Vint alors le maharajah de Jodhpour, un chef fort pittoresque avec une suite splendide. Il serait impossible de décrire la richesse des pierreries qui scintillaient sur son cou et sa poitrine. Il portait des jupons plissés, comme la fustanelle des Albanais, qui lui descendaient jusqu’aux talons et rappelaient les robes des derviches tourneurs. Le maharajah de Jeypore, qui lui succéda, avait des lunettes, un engin qui, pour une raison ou l’autre, ne s’accorde jamais avec un costume oriental. Mais tous se virent éclipsés par le maharajah du Cachemire et sa suite. Le souverain de Cachemire est un bel homme, plus dégagé dans ses allures que ne le sont généralement les princes d’Asie. Il porte, comme ses chefs, la coiffure des sikhes, un turban des plus gracieux, cavalièrement incliné sur l’oreille avec une brillante aigrette en plumes d’oiseaux de paradis. Quant à la plaque de l’aigrette, composée de diamans, tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’elle produisait un effet d’éclair chaque fois que le maharajah tournait la tête pour causer avec le prince.

« Après la visite du généreux et martial Scindia, maharajah de Gwalior, la porte se rouvrit pour livrer passage à une paire de petites jambes que recouvrait un châle. Au sommet du châle, un semblant de tête, mais de figure point, car sur cette tête était rabattu un capuchon de soie muni d’un épais voile d’étoffe. C’était la sultane Jehan, begum du Bhopal, qu’on dit encore très belle, bien qu’elle approche de la quarantaine. A côté d’elle marchait sa fille, emmitouflée de la même façon, et en apparence du même âge, bien qu’elle soit une jeune personne de dix-huit ans. Les sirdars de la suite étaient vêtus avec la dernière magnificence ; on remarquait parmi eux deux jeunes gens couverts de bijoux, qu’on disait les neveux de sa hautesse, et un vieux gentilhomme, Jam Alladin Khan, fort beau type de ministre indigène. La begum semblait parfaitement à son aise et conversa gaîment avec le prince, tandis que sa fille s’entretenait avec sir Bartle Frère. »

Le 2 janvier 1876, le prince quittait Calcutta par la ligne qui remonte la vallée du Gange, et le lendemain, après s’être arrêté quelques heures à Bankipore, où quatre cents éléphans formaient la haie entre la station et la résidence du gouverneur, il arrivait vers la nuit à Bénarès, « la Borne et la Jérusalem des Hindous. » Un camp-modèle avait été dressé à son intention dans le quartier européen ; il ne devait plus guère trouver d’autre logement dans toute la suite de son voyage à travers le nord de l’Inde, Les campemens du reste, qui sont construits ici avec beaucoup d’art, représentent l’installation la plus confortable, sinon même la plus luxueuse qu’on puisse désirer dans un voyage à travers l’Inde, M. Russel les appelle des vraies villes de toile, et encore ont-ils sur les villes de pierre ou de bois l’avantage de pouvoir se déplacer avec leurs habitans, vers le soir surtout, « à l’éclat des lampes, non moins qu’au va-et-vient des passans, on aurait pu se croire dans la grande rue d’un bourg en fête, et, quand nous avions pris place sous la vaste tente du dîner, aussi éclatante qu’une salle de bal à Londres, la pensée qu’à si peu de distance se trouvait une cité dont les quelque cent mille habitans auraient considéré comme une souillure de s’asseoir à notre brillante table, suffisait pour faire saisir l’abîme qui sépare ici l’existence des gouvernans et des gouvernés, »

Le principal attrait de Bénarès, ce sont les innombrables temples qui y bordent les quais du Gange. « tous ces sanctuaires sont d’habitude encombrés de prêtres, de fakirs, de pèlerins, de dévots, venus de tous les points de l’Inde ; mais on avait nettoyé la place de toute cette dangereuse engeance, et il ne restait que quelques brahmanes à toute épreuve pour faire les honneurs des lieux saints et des taureaux sacrés, sous la surveillance d’une nombreuse police, Nous trouvâmes ouvertes les boutiques où se vendent d’innombrables variétés d’idoles en métal, ainsi que les fleurs destinées aux offrandes. Parmi les gravures que nous vîmes sur les murailles, nous reconnûmes, non sans rire, le portrait d’une célèbre cantatrice française, qui représentait la terrible épouse de Siva. — Il est curieux que des gens, sous l’influence d’une pareille foi, puissent rester doux, tolérans même, et que la partie féminine de cette population se fasse remarquer par la pratique de toutes les vertus domestiques ; la chasteté, la fidélité, l’amour maternel, La meilleure preuve de leur tolérance, c’est la façon dont ils supportent les missionnaires qui élèvent la voix contre leur idolâtrie à l’ombre de leurs temples. »

Au coucher du soleil, le prince s’embarqua dans un canot d’apparat pour visiter le maharajah de Bénarès, au fort de Ramnagar, en amont de la ville, « Ce fut la plus grandiose et la plus caractéristique des réceptions. Sur les rives crépitaient les feux de joie ; l’air était traversé par les détonations de l’artillerie rangée sur les anciens remparts ; tous les créneaux étaient allumés. Des flambeaux d’argent et des torches s’échelonnaient sur les parapets, les murs, les quais, éclairés comme en plein jour, Précédés par des massiers, des hallebardiers et des porte-fanions, le prince et le maharajah furent transportés du débarcadère à l’entrée du château, dans des chaises d’or et d’argent, entre des lignes d’arquebusiers et de cavalerie. Sur la gauche s’avançaient parallèlement des éléphans accompagnés d’une musique sauvage. Sur la droite caracolaient les sowars. Par devant la porte massive, flanquée de gardes en cotte de mailles, l’infanterie du maharajah présenta les armes au cortège. Dans la cour d’entrée s’alignait une troupe d’éléphans avec des baldaquins d’or et d’argent. Une seconde cour renfermait les courtisans et les officiers qui reçurent avec de profonds salams l’hôte de leur maître. Le maharajah conduisit le prince dans les appartemens supérieurs où, après les présentations usuelles et une courte conversation, une longue file de serviteurs vint déposer aux pieds de son altesse royale des échantillons d’étoffes précieuses, brocarts d’or, kinkobs renommés de Bénarès, mousselines de Dacca, châles de prix. Pareil à un vieux magicien avec ses lunettes et sa moustache blanche, le maharajah souriait à chaque présent nouveau en joignant humblement les mains comme pour dire : « Pardonnez cette indigne offrande. » Il conduisit ensuite le prince dans une seconde chambre où se trouvaient étalés d’autres beaux présens, et enfin dans une salle où était servi un riche banquet, qui resta intact. Le prince monta sur la terrasse du parapet, où l’attendait le plus merveilleux spectacle. La surface du Gange était couverte de lampions que le courant entraînait vers Bénarès, sous les murs du fort. On eût dit un ciel étoile qui se mouvait entre deux rivages d’or, car d’innombrables feux de Bengale s’étaient allumés sur les rives.., Bientôt ce ne fut plus qu’un fleuve de feu. » — Ne dirait-on pas une page des Mille et une Nuits ?

Le 6, le prince gagna Lucknow, ancienne capitale de l’Oude, le dernier royaume annexé avant la grande rébellion. M, Russel, qui avait assisté au ravitaillement et à la délivrance de la petite garnison bloquée dans cette place par les cipayes insurgés, décrit avec une certaine émotion les excursions et les cérémonies qui, durant ce nouveau séjour, lui rappelèrent les poignans souvenirs de son premier passage. La même circonstance donne une certaine valeur à ses appréciations sur l’état actuel des forces anglo-indiennes que nos voyageurs virent manœuvrer quelques jours plus tard au camp de Delhi, U les déclare propres à marcher de l’Himalaya au cap Comorin, et de Madras à Bombay, mais à cette condition que les indigènes veuillent bien les nourrir et les transporter. Il signale également le danger de laisser les officiers européens en trop faible proportion au sein des régimens indigènes. Quant aux services à attendre de l’armée native en général, « sans la mépriser le moins du monde et même en lui accordant une certaine admiration, on pourrait lui dire ce que certain fanfaron de comédie disait à son épée, en la déposant sur la table d’une taverne : « Repose là, brave lame, et plaise à Dieu que je n’aie pas à me servir de toi ! » L’année de l’Inde occasionne à peu près les mêmes dépenses que l’armée anglaise, soit environ 375 millions de francs, et, comme le dit M. Russel, pour une pareille somme l’empire britannique devrait avoir une force militaire sur laquelle il pût compter en toute circonstance.


IV

Le 18, le prince quitta Delhi pour Lahore, où tous les chefs du Punjaub lui firent une réception digne de figurer par sa pompe barbare dans une entrée triomphale de Timour ou de Djinghis-khan. Mais il ne fit que traverser l’ancienne capitale sikhe, et le 20 il entrait dans la principauté de Jummou, où réside pendant l’hiver le maharajah du Cachemire. Ce souverain est un homme jeune encore, intelligent, réformateur, mais servi par de détestables instrumens, ce qui explique qu’on en ait dit tour à tour tant de bien et tant de mal. Peut-être aura-t-il quelque jour un rôle à jouer dans le gigantesque conflit qui se prépare pour la possession de l’Asie centrale, car il se trouve placé aux avant-postes de l’Inde vers le Turkestan oriental. Les Anglais, qui ont donné le Cachemire à son père, tiennent cette dynastie par des liens plus forts encore que ceux de la reconnaissance, les liens de l’intérêt ; sikhe d’origine et hindoue de religion, elle a besoin en effet d’une influence étrangère pour maintenir dans l’obéissance des populations en grande majorité mahométanes. Cependant le gouvernement anglais intervient fort peu dans les affaires intérieures du royaume, et c’est seulement dans ces dernières années qu’il a accrédité un résident près du maharajah.

Jummou est bâtie au pied méridional de l’Himalaya, dans une situation ravissante qui rappelé la ville d’Aoste vue du sud. Ce fut un vrai crève-cœur pour l’expédition de penser qu’à quelques lieues de là s’ouvraient les merveilleuses vallées du Cachemire, et que cependant elle devrait s’en retourner sans même un coup d’œil sur ce paradis terrestre de l’Asie centrale. Mais elle ne pouvait songer en cette saison à percer le rempart de neiges et de glaces qu’elle voyait se dresser devant elle comme un infranchissable mur de marbre hardiment découpé sur un azur sans tache. Elle put, il est vrai, se consoler dans les fêtes de Jummou, qui sont restées un des épisodes les plus attrayans du voyage. S’il fallait mesurer le dévoûment des souverains hindous au luxe qu’ils déployèrent en l’honneur de leur futur souverain, ce serait sans contredit au maharajah du Cachemire que reviendrait la palme du loyalism. Rien que pour loger le prince et sa suite, il avait fait sortir de terre en quelques mois un bâtiment en stuc de 75,000 fr., qui malheureusement ne put servir à sa destination, tant les murs étaient encore humides. Il avait également invité tous les Européens des districts voisins, fonctionnaires et officiers, qui, au nombre de deux cents environ, furent transportés et hébergés à grands frais pendant toute la durée de la réception ; quelques-uns étaient même accompagnés de leurs femmes et de leurs enfans. Enfin il avait rassemblé pour la circonstance des échantillons appartenant à toutes les espèces domestiques, ainsi qu’à toutes les familles humaines d’une contrée qui, s’étendant des plaines brûlantes de l’Inde aux plateaux glacés du Thibet, reste sans pareille au monde pour la diversité de son ethnographie comme de son climat. Parmi les exhibitions de jeux et de coutumes nationales auxquelles se livrèrent les représentans de cette population hétérogène, on remarqua surtout une danse religieuse analogue aux mystères de notre moyen âge, qui fut exécutée un soir par une troupe de lamas, moines bouddhistes, appelés tout exprès d’un monastère thibétain avec leurs ornemens, leurs emblèmes et leurs instrumens de culte. Cette représentation offrait d’autant plus d’intérêt que le bouddhisme, après avoir dominé dans l’Inde pendant plus de mille ans et avoir rayonné de là sur presque toute l’Asie, ne compte plus aujourd’hui un seul sanctuaire dans la péninsule, si l’on en excepte les vallées de l’Himalaya voisines du Thibet.

En redescendant sur Agra, les voyageurs firent halte à Dmritsur, le grand centre religieux des sikhes, célèbre par son temple d’or où se conserve le livre saint écrit au XVIe siècle par le gourou Nanak. On sait que la secte des sikhes, purement philosophique à l’origine, ne tarda pas à se transformer, devant les persécutions des mahométans, en un ordre militant et en une confédération politique qui embrassa un instant tout l’angle nord-ouest de l’Inde. Aujourd’hui elle semble revenir à l’hindouisme. Le prince devait visiter le sanctuaire ; mais, comme les prêtres voulurent lui imposer la paire de pantoufles sans laquelle nul n’est admis dans l’enceinte sacrée, il préféra laisser cet honneur aux personnages de sa suite, qui avaient moins à redouter les attaques de la presse méthodiste.

Agra est une des villes les plus monumentales de l’Inde. Rien ne surpasse le panorama de minarets et de coupoles qu’elle étale sur les bords de la Jumna, depuis la collection de palais qui formait la résidence de Shah-Jehan et de sa cour, jusqu’à la silhouette marmoréenne du Taj, qui fait songer à un gigantesque bloc de neige cristallisé dans une mer d’azur. Il n’y a terme d’enthousiasme qu’on n’ait appliqué à cet incomparable mausolée de la belle Moumtaz : rêve de marbre, poème de pierre, château bâti dans les airs avec des gouttes de rosée et des rayons de soleil ! Une Anglaise, Mme Sleeman, a été jusqu’à dire : « Je mourrais volontiers demain pour avoir une pareille tombe. » D’autres monumens, non moins dignes d’admiration, abondent dans les environs de la ville : ainsi, à Sikundra, le tombeau d’Akbar, haut de cent pieds sur une largeur de trois cents à la base ; il se compose de cinq étages en retrait, les quatre premiers de grès rouge, le cinquième de marbre blanc ; chaque terrasse est ornée de coupoles et de galeries d’un effet fort heureux ; c’est dans son ensemble un échantillon de l’art mauresque qu’on place à côté de l’Alcazar et de l’Alhambra. Le 29, le prince fit une visite à Futtipore-Sikhri, une ville ruinée ou plutôt déserte, qui fut construite et abandonnée par le grand Akbar dans l’espace d’un demi-siècle. Bâtie en grès rouge, elle est encore debout avec toutes ses merveilleuses constructions, comme pour donner la mesure des prodigalités et des caprices auxquels s’abandonnaient les princes les plus sages de la dynastie mogole.

D’Agra, on fit une excursion de quelques jours aux cours voisines de Gwalior et de Jeypore. Scindia, maharajah de Gwalior, est peut-être le vassal le plus belliqueux de l’Angleterre, et c’est un grand danger pour la domination britannique qu’elle n’offre aucune perspective de gloire militaire aux esprits de cette trempe. Faute de mieux, Scindia s’est passé le luxe d’une petite armée, organisée et équipée à l’européenne, qu’il fit manœuvrer sous les yeux de son altesse royale. Le maharajah de Jeypore au contraire, un Rajpoute pur sang, ne s’occupe que de créer des écoles, des hôpitaux, des manufactures et des routes. Sans compter les écoles primaires, il entretient dans sa capitale un collège sanscrit, un collège rajpoute et une école des arts et manufactures où l’on enseigne le dessin, l’ébénisterie, le moulage, la reliure, la galvanoplastie, l’horlogerie, la sculpture, la broderie, la serrurerie, etc. « Et cependant, ajoute M. Russel, les pauvres ignorans d’autrefois, dénués de toute instruction dans les principes de l’art, concevaient et exécutaient ici des travaux que leurs descendans plus fortunés et plus instruits sont incapables d’égaler. Voilà, par exemple, l’émail de Jeypore ; les meilleurs ouvriers de Londres, de Paris, de Vienne, de Rome, admettent qu’ils ne peuvent atteindre à ce degré de perfection. Il est hors de doute que notre enseignement formera nombre d’artisans genre Birmingham, mais il est à craindre qu’à force de perfectionner les procédés on n’arrive à gâter les produits. »

C’est aux environs de Jeypore que le prince tua son premier tigre, — une belle femelle de 2m,60 de long, — rabattu par une armée de traqueurs vers une sorte de blockhaus où son altesse royale se tenait à l’affût en compagnie du maharajah. Ce ne fut du reste que le prologue de la campagne cynégétique qui allait s’ouvrir.

On appelle Terai une bande de forêts et de marécages qui borde le pied méridional de l’Himalaya, depuis l’Indo-Chine jusqu’à l’Afghanistan. La zone choisie pour les chasses du prince se trouvait moitié sur le territoire britannique, moitié à l’intérieur du Népaul, royaume considérable, à peu près indépendant, qui s’étend sur le revers, méridional de la chaîne la plus élevée du globe. Dans la première partie, c’était le général Ramsay, commissaire du district adjacent, qui avait charge de l’expédition ; dans la seconde, le prince devait être l’hôte de sir Jung Bahadour, ministre dirigeant du Népaul, dont les journaux de l’Inde nous ont annoncé la mort récente. Le prince n’emmena avec lui qu’une partie de sa suite. Le chapelain du prince, M. Duckworth, malade de la fièvre, avait été remplacé par le révérend Julian Robinson, une curieuse figure anglo-indienne, tour à tour ministre des autels, missionnaire, reporter, journaliste et grand chasseur devant l’éternel, ne se gênant pas pour tuer un tigre entre deux prêches, au demeurant gai compagnon, fort estimé et populaire dans son entourage. D’immenses préparatifs avaient été faits par les autorités anglaises pour assurer le succès de la campagne ; sans compter la suite du général Ramsay, le prince avait à sa disposition plus de 2,500 personnes, 119 éléphans, 550 chameaux, 100 chevaux, 60 charrettes avec leur attelage de bœufs, enfin des vaches, des chèvres, des moutons et d’autres provisions vivantes en quantité innombrable. Les éléphans furent divisés en deux corps : le premier, de beaucoup le plus nombreux, était destiné à battre la jongle en demi-cercle, le second, formé par quelques individus de choix, devait servir à porter les chasseurs, qui dominaient ainsi le fourré, à l’abri dans leur baldaquin. Il arrive fréquemment que le tigre bondit sur l’éléphant et blesse le mahoud ou cornac qui se tient à cheval sur le cou de la monture ; mais il est fort rare que le fauve atteigne l’occupant du baldaquin. M. Russel raconte que, dans une des chasses, un tigre blessé sauta sur l’éléphant de M. Robinson, et plaçant une patte sur la carabine du révérend, se mit à dévorer une jambe du cornac. L’éléphant, comme d’habitude, se dégagea par une violente secousse, mais le tigre rebondit aussitôt sur l’éléphant du colonel Ellis, et il était en train d’y enlever le mahoud, quand le colonel le fusilla à bout portant. Il est vraiment incompréhensible, odieux même, si réellement c’est là une simple question d’élévation, que les chasseurs de l’Inde n’aient pas encore trouvé le moyen de mettre leurs mahouds à l’abri de pareils accidens.

Chaque jour, on battait une portion nouvelle de la jongle, tout en se dirigeant vers le point désigné pour le campement du soir. Rien de curieux comme la physionomie du cortège qui dans l’intervalle transportait d’une étape à l’autre les bagages et les provisions de l’expédition : « Longues lignes de chameaux attachés à la queue l’un de l’autre, que dirigeait un enfant menant en laisse le premier de la file, — coulies portant toutes les curiosités d’un camp indien, — caisses avec l’étiquette de Agra Ice Company suspendues à des tiges de bambous, — valets avec des lévriers et des faucons encapuchonnés, — vieilles femmes sur des poneys, — jeunes femmes en culottes, — indigènes sans vêtemens sur le corps avec d’innombrables plis de calicot sur la tête, — cipayes escortant des éléphans et des chameaux ou simplement s’escortant eux-mêmes, — bouteilles de sodawater, — articles intimes qui rappellent une excellente histoire de Jacquemont, — paniers remplis de flacons qui reluisent au soleil avec le nom honoré de « Château-Margaux » inscrit sur leurs flancs menteurs, — puis un troupeau de chèvres et de moutons, — ensuite, sur un éléphant orné d’un poteau rouge avec l’inscription de Post-Office, quelques bipèdes qui personnifient ce département, — ou bien un guépard, la tête couverte, ronronnant dans son chariot, comme un grand chat, entre ses deux gardiens qui lui grattent la tête, — tel était le tableau qui se déroulait dans la jongle pendant des milles entiers. »

Ces marches s’accomplissaient sinon sur des routes régulières, du moins en suivant des tracés qui évitaient fourrés et fondrières dans la mesure du possible. Quant aux chasseurs, ils s’avançaient droit devant eux, recherchant même de préférence les prairies, dont l’herbe, fine et serrée, atteignait à la hauteur des baldaquins, et les marécages où les éléphans s’enfonçaient parfois jusqu’au poitrail. Le gibier abondait sur leurs pas ; mais c’est à peine s’ils se retournaient pour brûler leur poudre aux antilopes, aux loups, aux chacals, aux lièvres, aux aigles, aux paons, aux perdreaux et aux autres menus habitans de ces fourrés tropicaux. Les sangliers, qui leur parurent un gibier plus digne de leurs coups, sont ici fort courageux et même assez redoutables. Dans une des premières battues, un de ces animaux chargea la ligne des éléphans avec une telle furie qu’il la mit en pleine déroute et put s’échapper à la faveur du désordre. Un autre, d’après un rapport officiel, aurait massacré huit personnes en deux nuits consécutives. Les panthères et les léopards fournirent également leur part dans le butin de l’expédition. Il ne faut pas non plus oublier un boa constrictor, de 5m,50, qui fut découvert et saisi dans une sorte de terrier. Quant aux tigres, qui formaient en somme le principal objectif de la campagne, le prince n’en tua pas un seul, au grand désespoir du général Ramsay, pendant ses douze jours d’exploration sur le Terai britannique, soit qu’ils y eussent fortement diminué à la suite des chasses antérieures, soit plutôt que la saison ne fût pas encore assez avancée.

Il est vrai qu’on put se dédommager sur le territoire du Népaul. C’est le 19 février que le prince se rencontra sur la frontière avec sir Jung Bahadour accompagné de sept cents éléphans. Le 21, il tua de sa main six tigres, dont cinq dans une seule battue qui dura moins de deux heures. L’un d’eux était un « mangeur d’hommes » renommé, et près de sa tanière on trouva des vêtemens pêle-mêle avec des ossemens humains. Nos chasseurs firent du reste un vrai carnage de tigres pendant leur séjour au Népaul ; mais l’épisode le plus émouvant et le plus dramatique fut sans contredit une chasse à l’éléphant sauvage, où ils coururent pour la première fois un danger réel.

Un troupeau d’éléphans, sous la conduite d’un vieux mâle connu pour sa taille et sa férocité, avait été signalé à quelques milles du camp. Le 26, les chasseurs partirent donc à cheval, de grand matin, en compagnie de deux éléphans dressés à combattre et à dompter leurs frères qui se permettaient de préférer l’indépendance de la vie sauvage aux chaînes dorées de la servitude. Après avoir vainement couru toute la matinée, on s’était tranquillement arrêté dans la forêt pour déjeuner sur l’herbe, quand tout à coup Jung Bahadour, parti en reconnaissance, accourut en s’écriant : « Le troupeau arrive ! vite dans les arbres, ou nous sommes perdus. » En un clin d’œil tout le monde s’était réfugié dans les branches d’un énorme banyan, qui se trouvait là fort à propos ; mais ce n’était qu’une fausse alerte, et bientôt la poursuite de recommencer avec une nouvelle ardeur. Soudain une éclaircie laisse apercevoir le vieux mâle, resté en arrière pour couvrir la retraite du troupeau, — dévoûment qui va lui coûter cher. « Pareille à une baleine à moitié émergée qui s’ouvrirait un chemin à travers une eau placide, » sa grande carcasse brune, supportée par des jambes invisibles, fend la surface d’une épaisse prairie, dans la direction de la forêt, qui va de nouveau le dérober aux regards. Et les champions de Jung Bahadour ne sont pas même en vue ! .. A tout prix, il faut sinon lui couper la retraite, du moins le retenir sur le terrain. Nos cavaliers poussent droit sur le monstre en jetant de grands cris. Lui s’arrête, semble humer l’air, agite ses larges oreilles, se retourne, et, la trompe en l’air, fond sur ses assaillans, qui se dispersent ventre à terre, sans avoir besoin d’éperonner leurs montures. Il y eut un moment où quelques pieds à peine séparèrent de la redoutable trompe la croupe du cheval monté par le prince ; le danger toutefois n’était pas dans une lutte de vitesse, mais simplement dans la possibilité d’une chute qui eût livré à une mort aussi affreuse que certaine le cavalier démonté. Enfin les éléphans de combat débouchèrent à tour de rôle sur le théâtre de l’action, et, après plusieurs engagemens où le vieux mâle se défendit vaillamment à coups de défenses, ils finirent par en avoir raison sur la lisière même de la forêt. Le vaincu, cessant toute résistance, abaissa sa trompe comme pour indiquer qu’il rendait les armes, et tandis que ses adversaires lui caressaient le dos d’un air désormais protecteur, on lui jeta une corde autour des pieds et on l’assujettit solidement à un arbre. Son altesse royale, touchée de sa vaillance et de son infortune, demanda sa grâce à sir Jung, qui lui rendit effectivement la liberté, mais non sans avoir fait scier une de ses défenses, qui fut emportée en guise de trophée.

Sous les climats tropicaux, les changemens de saison s’opèrent, pour ainsi dire, à jour fixe. Le 8 mars commence généralement dans le Teral du Népaul le règne de ces fièvres paludéennes qui rendent ce district aussi mortel pour les indigènes que pour les Européens. Déjà les symptômes avant-coureurs de la malaria s’étaient manifestés dans le camp népaulais, quand le 6 son altesse royale prit congé de sir Jung Bahadour et rentra sur le territoire britannique pour se rembarquer le 13 à Bombay, après une dernière excursion à la petite cour d’Indore. Le voyage avait duré dix-sept semaines, et on commençait à se sentir un peu fatigué de ces réceptions et de ces fêtes dont l’originalité même finissait par devenir une source de monotonie. Nous ne suivrons pas M. Russel dans ses descriptions de la traversée jusqu’à Portsmouth, en compagnie de la gent à poils et à plumes, — tigres, léopards, guépards, éléphans, autruches et autres créatures de moindre importance, — qui transformait le Serapis en une véritable arche de Noé. Nous n’insisterons pas davantage sur les visites que le prince fit au Caire, à Malte, en Portugal et en Espagne, car ces réceptions paraîtraient bien pâles après le récit de l’accueil qu’il avait reçu dans les capitales de l’Inde. Ce fut le 11 mai que les nouveaux Argonautes revirent les rivages de leur pays, non pas avec la toison d’or, mais avec une collection de présens qui la valaient bien, et, mieux encore, avec une provision de souvenirs comme Jason en eût vainement demandé aux rives de la Colchide.

M. Russel, en terminant son récit, affirme que le voyage du prince de Galles constituera un jalon, a landmark, dans l’histoire de l’empire britannique. L’expression est peut-être un peu ambitieuse. Ce voyage, au point de vue politique, n’a pas produit et ne pouvait guère produire de résultats directs, puisque le prince de Galles n’était investi d’aucun pouvoir spécial ; mais indirectement on ne peut contester que son passage n’ait servi à resserrer les liens entre les gouvernans et les gouvernés. Sans doute on ne doit pas trop prendre au sérieux les témoignages de dévoûment et d’enthousiasme qui ont été prodigués sous ses pas. Au lieu d’un prince réunissant dans sa personne les qualités les plus propres à séduire l’esprit indigène et personnifiant une domination qui s’est donné pour but principal l’amélioration matérielle et morale des populations asservies, supposons un affreux tyran, sanguinaire comme Timour ou fanatique comme Aureng-Zeb, les acclamations n’en auraient été que plus retentissantes, les présens plus riches, les allégeances plus sincères. Toutefois la seule présence du futur souverain de l’Hindoustan, l’éclat dont on l’a entouré, le retentissement donné à ses moindres actes, le respect même témoigné à sa personne par les personnages les plus élevés de l’administration anglo-indienne ont laissé dans l’imagination populaire une impression profonde qui s’est traduite jusque dans le langage des journaux natifs les plus hostiles à la domination britannique.

Le pouvoir personnel, qui, quoi qu’on dise et qu’on fasse, a fini son temps dans nos sociétés, reste encore la seule forme de gouvernement intelligible pour l’Oriental. Or toute la féodalité de l’Inde, qui ne conçoit rien au mécanisme compliqué des institutions constitutionnelles, a cru saisir enfin que, derrière ces commissaires, ces magistrats, ces gouverneurs, ces vice-rois changés tous les cinq ans, voire derrière ce parlement anonyme et impersonnel dont elle ne conçoit ni le rôle ni l’utilité, il se trouvait un pouvoir stable et héréditaire, une royauté en chair et en os, une dynastie remontant à l’origine de l’histoire. C’est un effet analogue qu’on a cherché en relevant il y a quelques mois, au profit de la couronne britannique, le titre impérial délaissé par la dynastie mogole. Mais le voyage du prince a produit d’autres fruits encore qu’il serait injuste de passer sous silence. Par la vogue qu’il a rendue aux hommes et aux choses de l’Inde, il a ramené l’attention des Anglais sur les problèmes qui se rattachent à leur domination dans la péninsule hindoustanique et qui depuis nombre d’années étaient abandonnés aux controverses de quelques spécialistes parlementaires. Par les récits et les commentaires qu’il a provoqués dans la presse, il a répandu des notions plus exactes sur l’étendue, la diversité et la valeur des élémens qui constituent l’empire anglais de l’Inde. On peut même ajouter que sous ce rapport l’influence de ce voyage ne s’est point bornée au public anglo-saxon. Il a certainement contribué à donner une nouvelle impulsion aux études sur un peuple qui, en somme, est de notre race, qui bien avant nous avait atteint un remarquable développement dans certaines sphères de l’intelligence et qui, indéfiniment susceptible de progrès, comme tous les membres de la famille aryenne, retrouvera peut-être quelque jour une mission importante A remplir dans la marche générale de l’humanité.


GOBLET D’ALVIELLA.