Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume I/CHAPITRE II/III. Spécimens de la méthode historique.

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Traduction par James Darmesteter.
Texte établi par Musée Guimet, Ernest Leroux (I. La Liturgie (Yasna et Vispéred) (Annales du Musée Guimet, tome 21)p. xliii-xlviii).
traductions européennes antérieures, soit pour les adopter, soit pour les combattre. Outre que ces discussions auraient indéfiniment grossi le volume de l’ouvrage, il m’a semblé que l’état des choses ne le demandait pas. Les traductions purement étymologiques n’avaient, à mes yeux, aucune autorité intrinsèque, même quand j’étais conduit aux mêmes résultats par l’examen des témoins historiques. D’autre part les traductions européennes qui émanent de l’école traditionnelle sont trop anciennes et ont été faites sur des matériaux trop limités pour que je croie nécessaire d’indiquer points où je diffère de mes prédécesseurs. Certainement M. Spiegel, et après lui M. de Harlez[1] et M. Mills[2] auraient donné à leurs lecteurs un Yasna différent, s’ils avaient eu en main tous les secours dont on peut disposera présent. Et lorsque la Société des Textes pehlvis aura enfin abouti, je ne doute pas qu’il ne soit très facile de donner une traduction infiniment supérieure à celle que je présente aujourd’hui. Je me contenterai de donner deux exemples de la méthode suivie dans cette traduction, l’un pris aux livres dont nous possédons des versions indigènes, l’autre à des textes où ce secours nous fait défauts[3].


I. Vendidad, VII, 26, 67 . — Zoroastre fait la demande suivante à Ormazd :
« Créateur des mondes matériels, saint !
« Y a-t-il purification pour les hommes qui rendent impurs l’eau ou le feu en y portant un cadavre avec des ordures ? »
Ahura Mazda répondit :
« Il n’y a pas de purification pour eux, ô saint Zarathushtra.
« Ce sont ces damnés, dépeceurs de cadavres, qui renforcent le plus...
(lè sûnô madhakhayâosca aogazdastema bavaiṅti yôi nasukereta drvaṅtô).
« Ce sont ces damnés, dépeceurs de cadavres, qui renforcent le plus la sécheresse qui détruit les pâturages.

« Ce sont ces damnés, dépeceurs de cadavres, qui renforcent le plus l’hiver, créé des Daêvas, l’hiver, tueur de troupeaux, etc. »
Les mots laissés sans traduction, sûnô madhakhayâosca, sont rendus en pehlvi par deux mots inintelligibles : tûn (écrit en pazend) masoci, ce qui a rejeté l’école traditionaliste du côté de l’étymologie. M. Spiegel traduit : « Sie sind dem Hunde Mudhakha am hülfreichsten », ils aident le plus le chien Madhakha, le chien Madhakha étant un chien fabuleux. Il ajoute, dans son commentaire : « Aspandiàrjì, chose étrange, entend les mouches et les sauterelles, traduction que rien ne motive. »
M. de Harlez traduit : « ils favorisent la puissance du chien Madhaka » et ajoute en note : « Madhaka est qualifié de chien dans ce paragraphe : mais le mot pehlvi correspondant à cette épithète est peut-être en rapport de signification avec le néo-persan tûni, brigand. »
Ajoutons enfin, pour être complet, la traduction d’Anquetil : « Celui qui aide lui-même un chien à porter un mort (dans l’eau) est Darvand. »
Le pehlvi étant inintelligible, nous sommes forcés de descendre à la forme la plus moderne de la tradition, la traduction de Fràmjì. Il traduit, comme l’a remarqué M. Spiegel : « cet homme est le pire allié des moustiques et des mouches » (te macchar mànkh iàrînô bàpnàr ghaṇi thâi). Il ajoute en glose : « il est le pire allié des moustiques, des mouches et des sauterelles, c’est-à-dire que, quand l’on jette de la matière morte au feu ou à l’eau, les moustiques, les mouches et les sauterelles (macchar ane mànkh ane tid) deviennent plus nombreux. » Donc pour Aspandiârjì, le groupe pehlvi tûn masoci signifie « moucherons et sauterelles ». Cette interprétation, il ne l’a pas inventée : car nous la retrouvons des siècles auparavant dans le Saddar, ouvrage antérieur au moins au xve siècle et probablement de beaucoup plus ancien : « Si un homme, dit le chapitre lxxii, porte un cadavre à l’eau ou au feu, il mérite la mort. Et il est dit dans la Loi que quand les sana et les sauterelles {malakh) se multiplient, cela tient à ce que l’on a porté un cadavre à l’eau ou au feu[4]. Laissant de côté sana qui répond évidemment au sûnô du texte original, on voit que madhakhayâosca est déjà pour le Saddar la sauterelle. Or entre madhakha et malakh il n’y a d’autre différence que le changement de dh médial en l, ce qui justifie la traduction de Aspandiârjì et donne du même coup la vraie lecture du pehlvi correspondant, dans lequel s peut aussi bien se lire aig, ce qui, au lieu de mas-oci, donne maig-oci : or maig est un doublet persan de malakh et signifie aussi « sauterelle ». Pour sûnô, transcrit sana dans le Saddar[5], la traduction de Frâmjî repose sur une version persane du Saddar où sûnô, transcrit sin, est glosé پشه « moustique ». Mais l’analyse du Vendidad, dans le Dînkart, qui repose sur un texte pehlvi plus ancien que le Saddar ou que notre traduction pehlvie (West, Pahlavi Texts, IV, 158 n.), au lieu de tûn, a tanand « araignée », mot qui ne diffère de tûn que par un trait qui, étant souvent parasite, a pu aisément tomber. Nous traduirons donc : « ils renforcent le plus les araignées et les sauterelles ».


II. Yashts. — Pour la plus grande partie des Yashis, nous n’avons pas de traduction pehlvie ancienne et les traductions indigènes ne reposent pas sur une tradition ininterrompue. Ici l’école traditionaliste se croit donc forcée de recourir aux procédés de l’école étymologique qui a fait des Yashts son domaine favori. Voici un exemple, entre beaucoup, qui prouve que nous ne sommes pourtant pas ici absolument réduits à nous-mêmes et « à défaut d’une traduction en règle, le Shah Nàma donne la clef des Yashts avec plus de sûreté que les combinaisons étymologiques les plus ingénieuses, parce que c’est la même histoire qu’il conte en d’autres termes »[6].
Yasht V, 34 (IX, 14 ; XV, 24 ; XVII, 34) :
Thraêtaona (Ferìdûn), au moment d’attaquer Azhi Dahàka (Zohâk), le meurtrier et le successeur de Jamshîd, supplie la déesse Ardvi Sùra Anàhila de lui donner la victoire sur Azhi Dahàka, aux trois gueules, aux trois têtes, etc. et ajoute la prière qui suit : « uta hê vañta azâni savaṅhavâca erenavâca yὸi hen kehrpa sraêshta… Il est dit ensuite qu’Ardvi Sùra lui accorda sa prière. Sont clairs dans cette phrase les mots uta... azâni « et que j’emmène » et les quatre derniers mots « qui sont les plus beaux de corps ». Sont obscurs hê vañta et savaṅhavâca erenavâca.
Anquetil traduit :
« Maintenant aidez-moi, dites que je vive heureux et grand, que mon corps vive dans ce monde avec pureté et sans mal.  »
M. Spiegel traduit :
« Puissé-je, le frappant, chasser ceux qui le servent et lui sont dévoués, qui de corps sont les plus beaux, afin de les repousser... et qui sont dans l’endroit le plus caché du monde. »
M. Geldner :
« Et que, comme vainqueur, comme auxiliaire et vengeur, je sauve ceux-là qui sont les plus beaux de corps pour la reproduction et qui sont les plus utiles à l’humanité » (Journal de Kuhn, XV , 385).
M. de Harlez :
« Que, vainqueur de ce (monstre), j'emmène, par (l'espoir d')avantages ou la contrainte, ceux qui sont les plus brillants de corps et que (je rende) à la liberté et à la vie ceux qui sont dans (la condition) la plus embarrassée. »
Ces quatre traductions, également et différemment vagues, ont cela de commun qu’elles traduisent toutes savaṅhavâca et erenavâca comme noms communs, d’un thème savańhava erenavâca : elles traduisent vañta soit « secours », il y a en effet un mot vañta que le pehlvi traduit ayydrih ; soit « vainqueur », de la racine van « battre, détruire. »
Passons au texte. On remarque que uta est suivi d’une enclitique, que M. de Harlez seul a traduite : , « de lui », apparemment d’Azhi Dahâka. La direction de la phrase est donc : « et que j’emmène ses vañta savańhavâca erenavâca ». Or à côté de vañta « secours », il y a un mot vañta signifiant « épouse » : le lexique Zend-pehlvi porte : niisâà, amat khôp, vañta « la femme honnête se dit vañta » (par opposition à la femme

malhonnêle, qui est la jahi) : vañta paraît avec ce sens dans le Yl. XVII, 10. Si ce vañta était par hasard le mot de notre texte, la phrase signifierait : « et que j’emmène ses deux épouses, Savaṅhavàca Erenavâca » ; je dis « ses deux », parce que vañta est un duel : le singulier serait vañtãm et le pluriel vañtão. Savaṅhavâca erenavâca pourraient, il est vrai, être des épithètes de vañta : mais des noms propres donnent à la prière un sens plus précis et plus net. Pour vérifier cette induction, adressons-nous à la légende de Ferìdûn dans le Shàk Nàma. Nous voyons là que Jamshìd, le roi détrôné par Zohàk, avait deux filles d’une grande beauté, Shahrinâz, à la taille de cyprès, et Arnavàz, à la face de lune, que l’usurpateur les enleva et les prit pour femmes, et qu’elles furent délivrées par Ferìdùn. L’identité d’Erenavâca et d’Arnavàz : saute aux yeux : elle entraîne celle de Savaṅhavâc et Shahrinàz, qui est moins apparente, parce que dans le passage de l’écriture pehlvie à l’écriture persane la transcription de certaines lettres a souffert. Nous traduirons donc : «’ Et que j’emmène ses deux femmes, Savaṅhavàc et Erenavàc, qui sont de corps les plus belles des femmes ».



  1. Avesta, 2° édition, 670 p. in-4°, Paris, Maisonneuve, 1881 ; précédée d’une large et utile introduction sur divers points de philologie et d’histoire zoroastriennes.
  2. The Zend-Avesta, Part III ; vol. XXXI des Sacred Books of the East, 1887.
  3. Cf. Études iraniennes, II, 195 et 213.
  4. Ce dra (dar) dìn framàyat ké sna malakha bisyâr âiṭ azànjéhéṭ aiṭ ké nasà ba àbù àtash rasànídah bâshaṭ.
  5. Un des manuscrits de M. West [(Pahlavi Texts, III, 337, note 3) a sâl, ce qui fait que M. West traduit » l’année que les sauterelles viennent » : mais sâl vient d’une erreur du copiste qui a pris sana pour l’arabe sanat « année ».
  6. Études iraniennes, I, ix, 1883.