Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume III/Chapitre IV/V

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1893.
Annales du Musée Guimet, Tome 24.


INTRODUCTION
CHAPITRE IV
Les éléments étrangers dans l’Avesta
V
Points de contact entre l’Avesta et la Bible. - La création des six jours et la création des six périodes. — Fête commémorative du sabbath : fêtes commémoratives des Gâhânbârs. — Le premier couple : Adam et Ève. Mashya et Mashyâna. — Le déluge et l’Arche de Noé, le déluge et le Var de Yima. — Partage de la terre : Noé et ses trois fils, Thraêtaona et ses trois fils. — Conception chronologique du monde. — Moïse et les trois patriarches. — Zoroastre et ses trois précurseurs. — Date de ces emprunts. — Les Juifs sous les Arsacides.


V


L’influence juive est non moins visiijle dans l’Avcsta que l’inlluence néoplalonicienne : elle paraît, non dans la docirino, mais dans les vues générales et dans la forme.

Le Pentateuque et l’Avesla sont les deux seuls livres religieux connus où la législation descende du ciel sur la terre dans une série d’entretiens entre le législateur et sondieu. «Jéhovah dit à Moïse », — « Ahura Mazda di( à Spitama Zaralhushtra » : ces deux formules sont plus qu’un lien de forme entre les deux littératures : elles sont typiques de tout un plan commun. L’un et l’autre livre, en effet, a pour objet l’histoire de la création et de l’humanité ; et dans l’humanité, celle de la race supérieure ; et dans cette race, cellede la religion vraie. L’un et l’autre livre a pour objet de révéler au fidèle toutes les règles de la vie. Voici une série de concordances particulières qui montrent sur le fait cette unité de plan : Création du monde. — I. Jéhova crée le monde en six jours ; il crée successivement la lumière, le ciel, la mer, la terre et les plantes, les luminaires du ciel, les animaux, l’homme.

H. Ahura .Mazda crée le monde en six périodes : il crée successivement le ciel, l’eau, la terre, les plantes, les animaux, l’homme ’. Création de l’homme. — I. L’humanité dans la Genèse descend tout entière d’un couple, homme et femme, .damet Eve, le mot Adam lui-même signifiant homme.

II. L’humanité dans r.vesta descend tout entière d’un couple, homme et femme, Mashya et Masliydna ; le nom Mashya lui-même signifiant homme -.

1. Genèse, i. — Vt. Xill, 86 ; cf. Yasua XIX, i ; Grand Dundahhh (cf. vol. 1, 33 sq.), Afrin Gnliànbdr.

1. Mashya w parait pas dans notre Avesla, mais il paraissait dans l’Avosla sassauide, ilans le Livre des Généalogies, le Citradàl, une des sonrees dn /iiindnhish T. III. h Le péché coiuinence sur terre avec le premier homme, avec Adam dans la Genèse, avec Mashya dans l’Avesta ’.

Le Déluge . — L Jéhova veut détruire l’humanité perverse, afin de la renouveler : il amène le déluge, mais sauve un juste, Noé, avec sa famille et avec un couple de tous les animaux. Il lui fait construire une arche sur un plan qu’il lui donne : Noé s’]^ réfugie avec les siens et, le déluge passé, il repeuple la terre.

n. Au cours des temps, suivant l’Avesta, la terre doit être ravagée et dépeuplée par trois longs hivers envoyés par le sorcier Mahrkùsha. Ahura, pour repeupler la terre avec une humanité supérieure, fait construire par Yima Khshaêta, le roi juste, unpalais souterrain, où il doit abriter les spécimens les plus beaux de la race humaine et de toutes les races animales et végétales. Quand les jours mauvais viendront et que la terre sera dépeuplée, les portes du Var s’ouvriront et une race meilleure repeuplera la terre.

Partage de la terre. — I. Noé a trois fils : Sem, Cham et Japhet, ancêtres des trois races qui se partagent le monde. IL Thraêtaona, successeur et vengeur de Yima Khshaêta, a trois fils, Airya, Sairima, Tura, entre lesquels il partage le monde : Airya reçoit l’Iran, centre de la terre ; Sairima reçoit l’Occident ; Tura reçoit l’Orienta Nous laissons de côtélalégende d’Airya, tué par ses frères, qui rappelle, mais de trop loin, celle de Joseph persécuté par ses frères, et arrivons enfin au fait qui est le centre du Zoroastrisme, comme il est le centre du Judaïsme : la révélation. Zoroastre converse avec Ahura, comme Moïse avec [Dinkarl, VIII, 13, 1). — Mashya est la forme zende de Martya ; Eve s’appelle MasAî /dwi *Martyâni ; les Zoroaslriensdu Khvàrizinont conservé les formes primitives, Mard-Mardâna (Albiruni, C/ivonology, 107). Autres formes dérivées du primitif : Malhd Mdllujûna [ihid.). Le mythe naturaliste de la naissance même du premier couple et de son père Gayô-Maretan est indigène. 1. Bundaliish, XV, G sq., repose sans doute sur le Citraddt. a. Genùse, vu- vin ; Vendidad, II, 21-43 et Inlrod. au Fargard. 3. Cilraddl, 9 {Dlnlcart VIII, 93, 9). Cf. Y(. XIII, 143-144. Jehovah ; sur la montagne des saints entretiens’, comme .Moïse sur le monl Siuaï.

A CCS rapports qui se suivent sur toute l’étendue de 1 histoire ajoutez un autre rapport plus général et plus abstrait : la [jréoccupation chronologique. Tous les laits de l’histoire du monde depuis les origines jusqu’à Zoroastre sont aussi exactement dates que l’histoire du monde jusqu’à Moïse : généalogies et chronologies sont fixées d’une façon précise, dont ni les rédacteurs de Puràuas, ni les mythographes de l’école alexandrins, n’ont jamais approché-. Chaque tait et chaque persoimage du drame dis in ou légendaire a son heure et sa durée fixée d’une façon absolue. Un écolier parsi connaît aussi bien les généalogies et les dates des Peshdadiens et des Kéaiiides qu’un enfant juif celles des patriarches ; et comme les chapitres cosmogoniques de la Genèse ont leur correspondant dans le Ddmddt, les chapitres généalogiques ont leur correspondant dans le CUruddt. Dans cette innombrable série de Chroniques universelles qui se sont succédé dans la littérature de l’Occident et l’Orient depuis leur conversion au Christianisme et à l’Islam et dont le modèle a été donné par la Genèse, l’Avesla occupe la seconde place. La Bible a créé le modèle : l’Avesla en est la première imitation connue.

-Moïse, le législateur, n’est point le premier qui ait reçu les faveurs divines. Un premier pacte a été conclu avec Noé. Ainsi Zoroastre n’a reçu la révélation que sur le modeste refus du Noé iranien, Yima Khshaèta ^ .Moïse a été précédé et annoncé par trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, .insi l’apparition de Zoroastre a été précédée et annoncée par l’apparition de trois précurseurs dansle culte : Vîvanhào, le frère de Yima ; Athwya, père de Thraêlaona ; Thrita, pèred’Urvàkhshaya et de Keresàspa Si l’on se bornait aux deux premiers de ces rapprochements, à ceux qui portent sur la création et le déluge, on pourrait rester indécis sur le rap- 4. Vd. XXII. 19. Dans la léiçendc du moyen Age, celle montagne est leSaliilan, : l’est du lac Ui’umia, dans IWdarbaijàn.

’2. Cf. vol. Il, xxviii-xxix.

3. Vd. 11, 1-3.

4. Yasna 1, 4, 7. 10, t3. port historique entre la série juive et la série zoroaslrienne. On sait en etîel que la Genèse juive dérive d’une Genèse chaldéenne dont il ne reste que des débris ; et comme la Perse, au cours de son développement et surtout dans ses périodes anciennes, a été puissamment et visiblement influencée parla civilisation de Babylone, à qui elle emprunta même jadis son écriture, cette Genèse perdue de Babylone pourrait être la source de la Genèse zoroaslrienne. Pour les rapprochements qui suivent, à savoir la division du monde entre les trois fils du patriarche, la révélation, les précurseurs de la révélation, il n’y a point trace d’aucune source commune où l’on aurait puisé des deux côtés. Mais de quel côté s’est fait l’emprunt ? Est-ce de l’Avesta à la Bible ou de la Bible à l’Avesta ? Si l’on reprend un à un les divers points touchés, on voit que l’un et l’autre système est infiniment plus clair si c’est l’Iran qui a emprunté. Le déluge est tout Noé : si le déluge est emprunté de la Genèse à l’Avesta, tout Noé disparaît. Au contraire, dans l’histoire de Yima, la légende du déluge est une addition si inattendue qu’elle brise l’unité de la figure et que la légende populaire, ne sachant qu’en faire, l’a laissée tomber. La Bible connaît trois races et donne par suite trois fils à Noé, le père de la nouvelle humanité. L’Avesta connaît cinq races : Airya, Sairima, Tura, Sâini, Dabi’ ; il partage pourtant le monde en trois parties entre les trois fils de Thraêtaona, parce que le modèle dont il s’inspire a divisé le monde entre trois races. Si l’idée de ce partage était de lui, il aurait donné cinq fils à Thraêtona.

Entre les deux récits de la création les différences sont nombreuses. Tout d’abord, si la version persane est poétiquement inférieure à la version juive, la succession des actes y est infiniment plus précise, plus rationnelle et plus claire, ce qui semble indiquer qu’elle lui est postérieure. On concevrait peu que le rédacteur juif, ayant devant les yeux la belle ordonnance du dessin parsi, eût préféré l’ordre confus. La version persane marque un progrès, une correction sur la version juive. Autre différence : la création juive est l’œuvre d’une semaine : elle dure six jours suivis d’un jour de repos ; le récit, tendentiel, a pour objet de 1. Yl. Xlll. 143-U4. faire ressortir la sainteté du sabbat et de la fôto hebdomadaire. I/Iran zoroaslrien ne connaît pas la semaine : ses grandes fêtes sont les six fêles de saison ’, les fêtes du (j ;liûidjàr. La création durera donc une année, les actes successifs de la création se répartiront entre les six Gûbànbàrs, et la commémoration de l’œuvre accomplie, au lieu de se faire en une fête pour les six actes, se fera en six fêtes dislincles pour chacune des six actes -. A quelle époque ont été faits ces emprunts à la doctrine juive et sous quelle forme ?

Les rapports entre les deux systèmes ont frappé depuis longtemps. Déjà les .Musulmans avaient reconnu l’identité des deux déluges’ et, dès le siècle dernier, avant même la découverte de l’Avesta et quand on ne connaissait encore le Zoroastrisme que par le Saddarde Hyde et les données des classiques et des Orientaux, on faisait de Zoroaslre un disciple des prophètes*. Les Musulmans eux-mêmes, qui probablement d’ailleurs n’étaient là que l’écho des docteurs juifs de l’époque sassanide, conlaitMit que Zoroastre était un disciple rebelle de Jérémio, ([ui, chassé de Jérusalem, s’en était allé à Balkh se présenter comme prophète au roi Gushtasp ’ Ce système a été repris de nos jours, avec les modifications nécessitées par une connaissance plus large de l’histoire ancienne : le Zoroastrisme se serait formé à la suite des contacts établis en Médie, après la prise de Samarie (721), entre les .Mages et les Juifs déportés dans les villes des .Alèdes par Salmanasar ". C’est remonter trop haut, car à cette époque il n’y avait pas encore de Pentateuque, et, le canon juif, en ce qu’il a d’essentiel, fut arrêté au plus •I. Voir vol. I, 36-40.

2. Je ne connais point de te.<te avestéen établissant d’une façon précise que ces six divisions de l’annéo répondent aux six actes de la création. Celle correspondance n’est affirniée directement ((uc par des textes postérieurs, tels que le Grand Hundahish elVAfrin Gàhdnbdr. Mais le Farsisme n’a rien inventé : l’.vesla connaît la création du monde en six actes successifs qui sont déjii ceux de la doctrine parsie (Yasna XIX, 1 ; Yt. Xllt, 86) et il connaît d’autre part les six fêtes des Gàliùnbàrs (Yasna 1,9).

3. Vol. H, -19.

4. L’abbé Foucher (Mémoires de PAcad. des inscriptions et belles lettres, 1759-1772). 5. Tabari, tr. Zotenlterg, I, 499.

(). II Rois, XVII, 11. Cf. Cii. DE Harlez. Traduction du /rm/- rr^i,i. 2" édition, p. ccvi. tôt au milieu de la période achéménide. Mais la diffusion des doctrines juives hors de Palestine commença hieti plus tard. L’époque où elle est le plus large est le siècle qui vil naître le Christianisme, qui est lui-même le signe le plus frappant de cette diffusion. Depuis un siècle et plus la tradition juive s’était popularisée par toute une littérature de traductions, d’apocryphes et de propagande philosophique. Cette propagande, toute-puissante en Syrie et à l’Occident, a dû également loucher l’Orient : il y avait des communautés juives en Médie, en Parthie, en Élam, en Mésopotamie’ ; vers l’an 20 avant le Christ une bande de Juifs révoltés fondait un État indépendant qui dura près de vingt ans en Clialdée". Le Judaïsme avait des écoles florissantes en Babylonie, il faisait des prosélytes sur le trône d’Adiabène ^ : depuis la décadence de la Judée et surtout depuis la chute de Jérusalem, toute la vie morale et intellectuelle de la nation s’était réfugiée sur les bords del’Euphrale, et dans les villes grecques de la Babylonie les docteurs du Magisme pouvaient rencontrer à la fois et le Platonisme et le Judaïsme.

1. Actes des Apôtres, n, 9.

2. Josèplie, Antiquités, XVIIl, xi.

3. Conversion du roi Izatès, vers l’an 58 de notre ère. — Autres rapports des Parllies avecles Juifs : Quarante ans avant l’ère chrétienne, ils entrent en alliés à Jérusalem, appelés par le dernier des Macchabées (serait-ce l’origine de la visite des Mages à Bethléhem ?) — En 58, Vologèse, le premier diascévaste de l’Avesta, estappelé par les habitants de l’Adiabène irrités de la conversion de leur roi. En 68. il offre son concoui’s à Vespasien contre Jérusalem. Les révoltes de Judée au ii^ siècle sont soutenues par les Parlhes : « Quand tu verras un coursier parlhe attaché à un tomlieau en Palestine, l’heure du Messie sera proche. » — Le dernier Parlhe, .rtabàn, est l’ami personnel de Rab, fondateur de l’école de Sora (vers 219). Inquiétés sous Ardéchir, les Juifs retrouvent la tolérance sous Shâhpûhr P^, ami de Mar Samuel, le chef de l’école de Néhardéa (Guaetz, Histoire des Juifs).