Le château de Beaumanoir/24

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Mercier & Cie (p. 155-163).

XXV

DE GOUVERNEUR À INTENDANT.


Bigot s’inclina et le suivit. Rendus dans le cabinet, debout, ils s’observèrent pendant quelques instants comme deux adversaires qui se mesurent du regard avant de croiser le fer. M. de Vaudreuil rompit le premier le silence :

M. l’Intendant, dit-il, avant de vous parler comme gouverneur, laissez-moi vous dire que l’action dont vous venez de vous rendre coupable est indigne d’un gentilhomme…

— Si c’est à seul titre de conseiller que vous voulez m’entretenir, Monseigneur, je ne vous reconnais pas le droit de me faire la leçon, et…

— Oui, monsieur, j’en ai, le droit, car vous êtes venu insulter sous mon toit, faire des violences, des menaces à une jeune fille qui m’a été confiée, que j’ai promis de protéger. Et, sachez-le bien, monsieur, tout puissant que vous soyez, vous ne viendrez pas impunément troubler la tranquillité de ceux qui sont mes serviteurs ou mes hôtes, ne l’oubliez pas, ne l’oubliez jamais !…

— Monseigneur !…

— Laissez-moi finir. Par le fait même que cette jeune fille s’est mise sous ma protection, je saurai la soustraire à votre poursuite, au danger, au malheur. Or, le plus grand malheur qui pourrait arriver à Claire de Godefroy, ce serait de vous épouser. Je vous le déclare donc : cette jeune fille ne vous épousera que le jour où elle viendra me dire qu’elle consent librement à cette union.

— Eh ! bien, moi, Monseigneur, reprit Bigot les dents serrées par la rage, je vous dis que Claire de Godefroy sera ma femme et que je vous défie d’empêcher que cela soit.

— Nous verrons bien.

— De quel droit viendriez-vous intervenir dans ce mariage ? Cette jeune fille n’a-t-elle pas son père ? Celui-ci n’a-t-il pas consenti à me donner sa main ?

— Et pourquoi vous l’a-t-il accordée ?

— Parce qu’il m’en trouve digne apparemment, parce qu’il est sûr que je ferai le bonheur de son enfant.

— Est-ce bien ce qu’elle déclarait tout à l’heure ?

— Etourderie de jeune fille, Monseigneur, On m’a calomnié auprès d’elle… une amourette de pensionnaire…

— Non, monsieur. Le vrai motif, je vais vous le faire connaître. C’est que cette enfant ressent pour vous une répulsion instinctive, c’est parce qu’elle a deviné une partie de l’intention qui vous guide dans le choix que vous avez fait de sa personne. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée afin de vous faire bien comprendre que je ne suis pas dupe de vos menées ténébreuses ?

— Je ne sais ce que vous voulez dire ?

— Me permettez-vous de mettre au jour votre conduite ?

— Monseigneur ne peut rien dévoiler parce qu’il n’y a rien.

— Monsieur l’Intendant, depuis que vous avez été envoyé dans la colonie pour occuper le poste que vous devez à la toute puissance de Mme de Pampadour, je vous ai suivi pas à pas. J’ai vu et j’ai déploré les vexations dont vous et les vôtres vous êtes rendus coupables envers les braves et honnêtes Canadiens ; j’ai vu ces vexations avec une douleur d’autant plus vive que, jusqu’à présent, j’ai été impuissant à les faire cesser.

Tandis que vous vivez dans l’abondance, que vous donnez le spectacle de votre luxe scandaleux, tandis que vous perdez dans une seule soirée jusqu’à deux cent mille livres — vous voyez que ma police est bien faite — tandis que vous perdez ces sommes fabuleuses au jeu que le roi défend, vous, un de ses serviteurs, le peuple que vous avez pressuré pour lui faire suer cet argent, meurt de faim.

Voulez-vous savoir dans quel état vous l’avez réduit, ce pauvre peuple ? Ecoutez ce que m’écrit M. Doreil, et dites si les parias de l’Inde n’ont pas un sort préférable : « Le peuple périt de misère ; les Acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois que du cheval et de la morue sans pain ; il en est déjà mort plus de trois cents. Le peuple canadien en est toujours réduit, ainsi que nous, au quart de livre de pain par jour. À l’égard de la viande, on oblige ceux qui sont en état d’en manger, de prendre moitié cheval à six soirs la livre. Nos soldats sont à la demi livre de pain par jour depuis le premier novembre, trois livres de bœuf, deux livres de pois et deux livres de morue par huit jours. Ils prennent leur mal en patience. »[1]

Mais ce n’est pas tout, monsieur. Quand les vivres sont si rares, les paysans sont dévorés au nom du roi par vos corbeaux de la Friponne[2]. On enlève les bestiaux que l’on paie quatre-vingt livres pour les vendre au roi douze cents livres.

Voilà l’état de misère auquel le peuple est réduit, misère qu’il supporte avec patience, avec héroïsme, parce qu’il le croit nécessaire pour sauver le pays.

Eh ! bien ! dussé-je y laisser ma vie, il faut que justice se fasse, que les coupables rendent gorge et soient punis. Je le dois à Dieu, je le dois à ce pays qui m’a vu naître, je le dois au roi qui m’a confié cette colonie, je me le dois à moi-même !…

Ah ! vous le comprenez vous-même que ce règne n’a que trop duré ; vous entendez le tonnerre présageant l’orage, qui gronde ; vous sentez la place qui va sauter sous vos pas puisque déjà vous préparez la contre-mine, que vous cherchez à jeter sur d’autres épaules la responsabilité de tous vos méfaits. Mais je suis là, moi !…

— Je ne comprends pas, fit Bigot troublé de se voir démasqué, je ne comprends pas vos allusions, et…

— Je vais m’expliquer, monsieur : —

Quand j’ai appris — de source la plus autorisée, daignez m’en croire — que vous aviez intéressé M. de Grodefroy dans la société de l’Occident pour une forte somme, croyez-vous que je n’ai pas deviné votre but, surtout, quand plus tard vous l’en avez fait nommer le gérant ?

— Mais suis-je la compagnie, moi ?

— Oui, monsieur, vous l’êtes. Tous les autres ne sont que vos créatures, des marionnettes, des pantins dont vous tenez les fils.

Vous vous êtes donc dit, continua M. de Vaudreuil, que la bombe un jour viendrait à éclater et que les éclats de l’obus pourraient bien vous éclabousser au passage, si vous ne songiez à y pourvoir d’avance. Dans la prévision même où vous ne pourriez vous éviter un procès, vous avez calculé que, le cas échéant, le seul moyen de vous sauver, ce serait de vous assurer de grandes influences. Vous avez alors pensé à M. Boucault de Godefroy, nature honnête, mais faible et crédule. Vous saviez qu’il avait de grandes relations en France, que son crédit à la cour n’était pas à dédaigner. Devenir son gendre fut votre objectif, et pour arriver à votre but, il fallait vous en faire une créature en le compromettant, et c’est ce que vous avez fait.

— Je connaissais depuis longtemps que Monseigneur possède un jugement remarquable, fit Bigot avec ironie, mais je ne lui savais pas une aussi brillante imagination !

M. de Vaudreuil ne parut pas s’occuper du sarcasme et continua :

— Ainsi vous niez ?

— Croyez-vous que je serais assez sot pour aller me perdre moi-même en faisant des aveux, en admettant du moins que je sois coupable de tout ce dont vous m’accusez avec tant d’éloquence ?

— Sur mon âme, M. l’Intendant, je crois que vous l’êtes !

— En avez-vous les preuves ?

— Patience, je les aurai bientôt complètes et j’espère bien vous envoyer expier à la Bastille toutes les larmes que vous avez fait répandre à nos braves populations.

— Eh ! bien, si vous êtes si fort, sévissez donc.

— Ne vous inquiétez pas ; j’y arriverai dans un avenir prochain.

— Seulement !…

— Vous dites ?

— De nous deux, Monseigneur, ce ne sera peut-être pas moi qui serai l’accusé.

— Vous oserez m’accuser, moi ?

— Je dirai comme vous tout à l’heure : J’y compte bien et dans un avenir prochain.

— Je me ris de vos menaces.

— Accusez-moi, je vous accuserai.

— M’intimider ! ce moyen ne vous réussira pas avec moi.

— Nous verrons. En attendant, Monseigneur, daignez me permettre de vous tirer ma plus respectueuse révérence…

Et Bigot se retira sur ces mots, dernier sarcasme.

M. de Vaudreuil se laissa tomber sur un fauteuil et murmura :

— Dieu m’aidera-t-il à démasquer ce misérable ?

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Afin de se soustraire aux poursuites de Bigot, Claire demanda à M. de Vaudreuil et obtint l’autorisation d’aller rejoindre son père, qui était à administrer la justice à Château-Richer, et d’emmener Blanche de Vaudreuil. Elles partirent secrètement le lendemain soir sous la garde de la fidèle Dorothée.

C’est quelques jours après son arrivée dans cette paroisse qu’elle retrouvera Louis Gravel absent depuis quelques mois, comme on le sait.

Nous prions maintenant le lecteur de faire un retour sur ce que nous pourrions appeler le prologue de cette véridique histoire, au moment même où Louis Gravel, en compagnie de Tatassou, prenait la direction de St Joachim, afin de surveiller les mouvements de l’avant- garde de la flotte anglaise.

Comme notre récit se lie intimement aux événements dont la colonie fut le théâtre, nous allons dire un mot de ceux-ci.



  1. Ces faits, comme tous ceux du reste que nous avons déjà rapportés touchant l’état de la colonie, sont parfaitement historiques.
  2. Les magasins de l’intendance étaient ainsi désignés sous le nom de la Friponne.