Le ciel est étoilé

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Le ciel est étoilé


 
                        I

    Le ciel est étoilé par les obus des Boches
    La forêt merveilleuse où je vis donne un bal
    La mitrailleuse joue un air à triples croches
    Mais avez-vous le mot — Mais oui le mot fatal —
    Aux créneaux aux créneaux laissez là les pioches
 
    On sonne GARDE À VOUS rentrez dans vos maisons
    CŒUR obus éclaté qui sifflait sa romance
    Je ne suis jamais seul voici les deux caissons
    Tous les dieux de mes yeux s’envolent en silence
    Nous vous aimons ô Vie et nous vous agaçons
 
    Les obus miaulaient un amour à mourir
    Les amours qui s’en vont sont plus doux que les autres
    Il pleut Bergère il pleut et le sang va tarir
    Les obus miaulaient Entends chanter les nôtres
    Pourpre Amour salué par ceux qui vont périr
 
    Le Printemps tout mouillé la Veilleuse l’Attaque
    Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts
    Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque
    Couche-toi sur la paille et songe un beau remords
    Qui PUR EFFET DE L’ART soit aphrodisiaque

                  II


 
    Je t’écris ô mon Lou de la hutte en roseaux
    Où palpitent d’amour et d’espoir neuf cœurs d’hommes
    Les canons font partir leurs obus en monômes
    Et j’écoute gémir la forêt sans oiseaux
 
    Il était une fois en Bohême un poète
    Qui sanglotait d’amour puis chantait au soleil
    Il était autrefois la comtesse Alouette
    Qui sut si bien mentir qu’il en perdit la tête
    En perdit sa chanson en perdit le sommeil
 
    Un jour elle lui dit Je t’aime ô mon poète
    Mais il ne la crut pas et sourit tristement
    Puis s’en fut en chantant Tire-lire Alouette
    Et se cachait au fond d’un petit bois charmant
 
    Un soir en gazouillant son joli tire-lire
    La comtesse Alouette arriva dans le bois
    Je t’aime ô mon poète et je viens te le dire
    Je t’aime pour toujours Enfin je te revois
    Et prends-la pour toujours mon âme qui soupire
 
    Ô cruelle Alouette au cœur dur de vautour
    Vous mentîtes encore au poète crédule
    J’écoute la forêt gémir au crépuscule
    La comtesse s’en fut et puis revint un jour
    Poète adore-moi moi j’aime un autre amour
 
    Il était une fois un poète en Bohême
    Qui partit à la guerre on ne sait pas pourquoi
    Voulez-vous être aimé n’aimez pas croyez-moi
    Il mourut en disant Ma comtesse je t’aime
    Et j’écoute à travers le petit jour si froid
    Les obus s’envoler comme l’amour lui-même

                    III


 
    Te souviens-tu mon Lou de ce panier d’oranges
    Douces comme l’amour qu’en ce temps-là nous fîmes
    Tu me les envoyas un jour d’hiver à Nîmes
    Et je n’osais manger ces beaux fruits d’or des anges
 
    Je les gardai longtemps pour les manger ensemble
    Car tu devais venir me retrouver à Nîmes
    De mon amour vaincu les dépouilles opimes
    Pourrirent J’attendais Mon cœur la main me tremble
 
    Une petite orange était restée intacte
    Je la pris avec moi quand à six nous partîmes
    Et je l’ai retrouvée intacte comme à Nîmes
    Elle est toute petite et sa peau se contracte
 
    Et tandis que les obus passent je la mange
    Elle est exquise ainsi que mon amour de Nîmes
    Ô soleil concentré riche comme mes rimes
    Ô savoureux amour ô ma petite orange
 
    Les souvenirs sont-ils un beau fruit qu’on savoure
    En mangeant j’ai détruit mes souvenirs opimes
    Puissè-je t’oublier mon pauvre amour de Nîmes
    J’ai tout mangé l’orange et la peau qui l’entoure
 
    Mon Lou pense parfois à la petite orange
    Douce comme l’amour le pauvre amour de Nîmes
    Douce comme l’amour qu’en ce temps-là nous fîmes
    Il me reste une orange
                                          un cœur un cœur étrange

IV


 
Tendres yeux éclatés de l’amante infidèle
                Obus mystérieux
Si tu savais le nom du beau cheval de selle
                Qui semble avoir tes yeux
 
Car c’est Loulou mon Lou que mon cheval se nomme
                Un alezan brûlé
Couleur de tes cheveux cul rond comme une pomme
                Il est là tout sellé
 
Il faut que je reçoive ô mon Lou la mesure
                Exacte de ton doigt
Car je veux te sculpter une bague très pure
                Dans un métal d’effroi