Le Compagnon du tour de France/Tome II/Chapitre XXXIII

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CHAPITRE XXXIII.


Le soir de ce jour déjà si rempli d’émotions, Pierre et le Corinthien travaillaient à la lumière, agités eux-mêmes d’une sorte de fièvre. Amaury, ennuyé de son entreprise, se hâtait d’achever ses dernières figures sculptées, et aspirait à entamer les ornements plus faciles auxquels Pierre devait l’aider. La partie de pure menuiserie n’avait pas été à beaucoup près aussi vite. Il y avait encore bien des panneaux disjoints, bien des moulures inachevées. Mais le père Huguenin avait été forcé de prendre patience ; car son fils voulait achever avait tout l’escalier de la tribune, qu’il s’était réservé comme le morceau le plus important et le plus difficile. Pierre ne disait pas que, dans le secret de son âme, il chérissait cette partie de l’atelier qui le rapprochait du cabinet de la tourelle, et de la tribune, où quelquefois il n’était séparé d’Yseult que par la porte, souvent entr’ouverte, du cabinet d’étude.

Retranché dans le fond de l’atelier, Pierre avait depuis quelque temps travaillé sans relâche. Non-seulement il voulait que son escalier fût une pièce conforme à toutes les lois de la science, mais il voulait encore en faire une œuvre d’art. Il songeait à lui donner le style, le caractère, le mouvement non-seulement facile et sûr, mais encore hardi et pittoresque. Il ne fallait pas que ce fût l’escalier coquet d’un restaurant ou d’un magasin, mais bien l’escalier austère et riche d’un vieux manoir, tel que ceux qu’on voit au fond des intérieurs de Rembrandt, sur lesquels la lumière douteuse et rampante monte et décroît avec tant d’art et de profondeur. La rampe en bois, découpée à jour, et les ornements des pendentifs, devaient aussi être d’un choix particulier. Pierre eut le bon sens et le bon goût d’emprunter le dessin de ces parties aux ornements de l’ancienne boiserie. Il les adapta aux formes et aux dimensions de son escalier, et là ses connaissance en géométrie lui devinrent de la plus grande utilité. C’était un travail d’architecte, de décorateur et de sculpteur en même temps. Pierre était sévère envers lui-même. Il se disait que ce serait peut-être la seule occasion qu’il aurait dans sa vie d’unir sérieusement les conditions de l’utile à celles du beau, et il voulait laisser dans ce monument, où des générations d’ouvriers habiles avaient exécuté de si belles choses, une trace de sa vie, à lui, ouvrier consciencieux, artiste délicat et noble.

Il était dix heures du soir, et il donnait enfin la dernière main à son œuvre. Il avait ajusté ses marches bien balancées sur un palmier élégant, fragile à la vue, solide en réalité. La rampe était posée ; et, à la lueur de la lampe, elle reflétait sur la muraille ses légers enroulements et ses fortes nervures. Pierre, à genoux sur la dernière marche, rabotait avec soin les moindres aspérités ; son front était inondé de sueur, et ses yeux brillaient d’une joie modeste et légitime. Le Corinthien était monté sur une échelle ; à quelque distance, et plaçait encore quelques chérubins dans leurs niches. Il travaillait avec la même activité, mais non avec le même plaisir que son ami. Il y avait dans son ardeur comme une sorte de rage, et à chaque instant il s’écriait en jetant son ciseau sur les dalles : — Maudites marionnettes ! quand donc en aurai-je fini avec vous ? Puis il reportait de temps en temps ses regards sur cette marque de craie qui était restée au panneau du passage secret, et qu’il ne pouvait pas s’expliquer.

— Moi, j’ai fini ! s’écria Pierre tout d’un coup en s’asseyant sur la marche qui joignait l’escalier à la tribune ; et j’en suis presque fâché, ajouta-t-il en s’essuyant le front : je n’ai jamais rien fait avec tant d’amour et de zèle.

— Je le crois bien, répondit le Corinthien avec amertume ; tu travailles pour quelqu’un qui en vaut la peine.

— Je travaille pour l’art, répondit Pierre.

— Non, répondit brusquement le Corinthien, tu travailles pour celle que tu aimes.

— Tais-toi, tais-toi, s’écria Pierre effrayé, en lui montrant la porte du cabinet.

— Bah ! je sais bien qu’à cette heure elles prennent le thé ! répondit le Corinthien. Je sais de point en point leurs habitudes. Dans ce moment-ci, mademoiselle de Villepreux arrange ses tasses de porcelaine, en parlant politique ou philosophie avec son père, et la marquise bâille en regardant au miroir si elle est bien coiffée. C’est comme si je la voyais.

— C’est égal, parle moins haut, je t’en supplie.

— Je parlerai aussi bas que tu voudras, Pierre, dit le Corinthien en venant s’asseoir à côté de son ami. Mais j’ai besoin de parler, vois-tu, j’ai la tête brisée. Sais-tu que ton escalier est superbe ? Tu as du talent, Pierre. Tu es né architecte comme je suis né sculpteur, et il me semble qu’il y a autant de gloire dans un art que dans l’autre. Est-ce que tu n’as jamais eu d’ambition, toi ?

— Tu vois bien que j’en ai, puisque je me suis donné tant de mal pour faire cet escalier.

— Et voilà ton ambition satisfaite ?

— Pour aujourd’hui ; demain j’aurai à faire le corps de bibliothèque,

— Et tu comptes faire toute ta vie des escaliers et des armoires ?

— Que pourrais-je faire de mieux ? je ne sais pas faire autre chose.

— Mais tu peux tout ce que tu veux, Pierre, et tu ne veux pas rester menuisier, j’espère ?

— Mon cher Corinthien, je compte rester menuisier. Que tu deviennes sculpteur, que tu étudies Michel-Ange et Donatello, c’est juste. Tu es entraîné aux œuvres brillantes par une organisation particulière, qui t’impose le devoir de chercher le beau dans son expression la plus élevée et la plus poétique. Le dégoût que t’inspirent les travaux de pure utilité est peut-être un avertissement de la Providence, qui te réserve de plus hautes destinées. Mais moi, j’aime le travail des mains ; et pourvu que ma peine serve à quelque chose, je ne la regrette pas. Mon intelligence ne me porte pas vers les œuvres d’art, comme tu les entends ; je suis peuple, je me sens ouvrier par tous les pores. Une voix secrète, loin de m’appeler dans le tumulte du monde, murmure sans cesse à mon oreille que je suis attaché à la glèbe du travail, et que je dois peut-être y mourir.

— Mais ceci est une absurdité ! Pierre, tu te ravales et tu te calomnies ; tu n’es pas fait pour rester machine et pour suer comme un esclave. Est-ce que la manière dont le riche exploite le travail du peuple n’est pas une iniquité ? Toi-même, tu l’as dit cent fois !

— Oui, en principe je hais cette exploitation ; mais en fait je m’y soumets.

— C’est une inconséquence, Pierre, c’est une lâcheté ! Que chacun en dise autant, et jamais les choses ne changeront.

— Cher Corinthien, les choses changeront ! Dieu est trop juste pour abandonner l’humanité, et l’humanité est trop grande pour s’abandonner elle-même. Il m’est impossible de sentir dans mon âme ce que c’est que la justice sans que la justice soit possible. Je ne chérirais pas l’égalité si l’égalité n’était pas réalisable. Car je ne suis pas fou, Amaury ; je me sens très-calme : je suis certain d’être très-sage dans ce moment-ci, et pourtant je crois que le riche n’exploitera pas toujours le pauvre.

— Et pourtant tu te fais un devoir de rester pauvre ?

— Oui, ne voulant pas devenir riche à tout prix.

— Et tu ne hais pas les riches ?

— Non, parce qu’il est dans l’instinct de l’homme de fuir la misère.

— Explique-moi donc cela !

— C’est bien facile. Il est certain, n’est-ce pas, que, dès aujourd’hui, un pauvre peut devenir riche à force d’intelligence ?

— Oui.

— Est-il certain que tous les pauvres intelligents puissent devenir riches ?

— Je ne sais pas. Il y a tant de ces pauvres-là, qu’il n’y aurait peut-être pas de quoi les enrichir tous.

— Cela est bien certain, Amaury ; ne voyons-nous pas tous les jours des hommes d’esprit et de talent qui meurent de faim ?

— Il y en a beaucoup. Ce n’est pas tout d’avoir du génie, il faut encore avoir du bonheur.

— C’est-à-dire de l’adresse, du savoir-faire, de l’ambition, de l’audace. Et le plus sûr encore est de n’avoir pas de conscience.

— C’est possible, dit le Corinthien avec un soupir ; Dieu sait si je pourrai conserver la mienne, et s’il me faudra pas l’abjurer ou échouer.

— J’espère que Dieu veillera sur toi, men enfant. Mais moi, vois-tu, je ne dois pas me risquer. Je n’ai pas un assez grand génie pour que la voix du destin me commande d’engager cette lutte dangereuse avec les hommes. Je vois que la plupart de ceux qui abandonnent la dure obscurité du mercenaire pour devenir heureux et libres perdent leurs modestes vertus, et ne se font jour à travers les obstacles qu’en laissant à chaque effort un peu de foi, à chaque triomphe un peu de charité. C’est une guerre effroyable que cette rivalité des intelligences ; l’un ne peut parvenir qu’à la condition d’écraser l’autre. La société est comme un régiment où le lieutenant, un jour de bataille, se réjouit de voir tomber le capitaine qu’il va remplacer. Eh bien ! puisque le monde est arrangé ainsi, puisque les esprits les plus libéraux et les plus avancés n’ont encore trouvé que cette maxime : « Détruisez-vous les uns les autres pour vous faire place, » moi, je ne veux détruire personne. Nos ambitions personnelles sanctionnent trop souvent ce principe abominable qu’ils appellent la concurrence, l’émulation, et que j’appelle, moi, le vol et le meurtre. J’aime trop le peuple pour accepter cette heureuse destinée qu’on offre à un d’entre nous sur mille en laissant souffrir les autres. Le peuple aveugle et résigné se laisse faire ; il admire ceux qui parviennent ; et celui qui ne parvient pas s’exaspère dans la haine, ou s’abrutit dans le découragement. En un mot, ce principe de rivalité ne fait que des tyrans et des exploiteurs, ou des esclaves et des bandits. Je ne veux être ni l’un ni l’autre. Je resterai pauvre en fait, libre en principe ; et je mourrai peut-être sur la paille, mais en protestant contre la science sociale ne met pas tous les hommes à même d’avoir un lit.

— Je te comprends, mon noble Pierre, tu fais comme le marin qui aime mieux périr avec l’équipage que de se sauver dans une petite barque avec quelques privilégiés. Mais tu oublies que ces privilégiés se trouveront toujours là pour sauter dans la barque, et que le ciel ne viendra pas au secours du navire qui périt. J’admire ta vertu, Pierre ; mais si tu veux que je te le dise, elle me semble si peu naturelle, si exagérée, que je crains bien que ce ne soit un accès d’enthousiasme dont tu te repentiras plus tard.

— D’où te vient cette idée ?

— C’est qu’il me semble que tu n’étais pas ainsi il y a six mois.

— Il est vrai ; j’étais alors comme tu es aujourd’hui : je souffrais, je murmurais ; j’avais le dégoût de notre condition, et tu ne l’avais pas. Aujourd’hui je n’ai plus d’ambition, et c’est toi qui en as. Nous avons changé de rôle.

— Et lequel de nous est dans le vrai ?

— Nous y sommes peut-être tous deux. Tu es l’homme de la société présente, je suis peut-être celui de la société future !

— Et, en attendant, tu ne veux pas vivre ; car c’est ne pas vivre que de vivre dans le désir et dans l’attente.

— Dis dans la foi et dans l’espérance !

— Pierre, c’est mademoiselle de Villepreux qui t’a soufflé ces folles théories. Elles sont bien faciles à ces gens-là. Ils sont riches et puissants : ils jouissent de tout, et ils nous conseillent de vivre de rien.

— Laisse là mademoiselle de Villepreux, répondit Pierre. Je ne vois pas ce qu’elle a de commun avec ce que nous disions.

— Pierre, dit Amaury vivement, je t’ai dit tous mes secrets, et tu ne m’as jamais dit les tiens. Est-ce que tu crois que je ne les lis pas dans ton cœur ?

— Laisse-moi, Amaury, ne me fais pas souffrir inutilement. Je respecte, je révère mademoiselle de Villepreux, cela est certain. Il n’y a point de secret là-dedans.

— Tu la respectes, tu la révères… et tu l’aimes !

— Oui, je l’aime, répondit Pierre en frissonnant. Je l’aime comme la Savinienne t’aime !

— Tu l’aimes comme j’aime la marquise !

— Oh ! non, non, Amaury, cela n’est pas. Je ne l’aime pas ainsi !

— Tu l’aimes mille fois davantage !

— Je n’en suis pas amoureux, non ! le ciel m’est témoin…

— Tu n’oses achever. Eh bien, il est possible que tu n’en sois pas amoureux, je ne te souhaite pas un pareil malheur ; mais tu l’adores, et tu le trouves heureux d’être l’esclave conquis et enchaîné de cette dame romaine…

Cette conversation fut interrompue par un domestique qui vint, du côté du parc, dire au Corinthien que le comte désirait lui parler. Le Corinthien se rendit à cet ordre, bien éloigné de pressentir l’importance de l’entrevue qu’on lui demandait.

Pierre resta quelques instants absorbé et troublé des insinuations que son ami venait de faire. Puis, en songeant que l’heure de la retraite était sonnée dans le château, et que peut-être mademoiselle de Villepreux allait descendre dans son cabinet d’étude, comme cela lui arrivait souvent de onze heures à minuit, il se mit à ramasser et à rassembler ses outils pour s’en aller, fidèle au respect qu’il lui avait juré dans son âme. Mais, au moment où il se baissait pour prendre le sac de cuir où étaient ses instruments de travail, il sentit une main se poser doucement sur son épaule, et, en relevant la tête, il vit mademoiselle de Villepreux rayonnante d’une beauté qu’elle n’avait jamais eue avant ce jour-là. Toute son âme était dans ses yeux, et cette force qu’elle comprimait toujours au fond d’elle-même éclatait en elle à cette heure, sans qu’elle cherchât à la reprendre. C’était comme une transfiguration divine qui s’était opérée dans tout son être. Pierre l’avait vue souvent exaltée, mais toujours un peu mystérieuse, et, dans tout ce qui avait rapport à leur amitié, s’exprimant par énigmes ou par réticences. Il la vit en cet instant comme une pythie prête à répandre ses oracles, et, transporté lui-même d’une confiance et d’une force inconnue, pour la première fois de sa vie il prit la main d’Yseult dans la sienne.

— Mon escalier est fini, lui dit-il ; c’est vous qui, la première, poserez votre main sur cette rampe.

— Ne parlez pas si haut, Pierre, lui dit-elle. Pour la première et la dernière fois de ma vie, j’ai un secret à vous dire ; un secret qui demain n’en sera plus un. Venez !

Elle l’attira dans son cabinet, dont elle referma la porte avec soin ; puis elle parla ainsi :

— Pierre, je ne vous demande pas, comme le Corinthien faisait tout à l’heure, si vous êtes amoureux de moi. Entre nous deux, ce mot me parait insuffisant et puéril. Je ne suis pas belle, tout le monde le sait ; je ne sais pas si vous êtes beau, quoique tout le monde le dise. Je n’ai jamais cherché dans vos yeux que votre âme, et la beauté morale est la seule qui puisse me fasciner. Mais je viens vous demander, devant Dieu qui nous voit et nous entend, si vous m’aimez comme je vous aime.

Pierre devint pâle, ses dents se serrèrent ; il ne put répondre.

— Ne me laissez pas dans l’incertitude, reprit Yseult. Il est bien important pour moi de ne pas me tromper sur le sentiment que je vous inspire ; car je touche à cette crise décisive de ma vie que je vous avais fait pressentir ici, un soir que je jouais au Carbonarisme avec vous, croyant avoir quelque chose à vous apprendre, et n’ayant pas encore reçu de vous l’initiation à la véritable égalité, que vous m’avez donnée depuis. Écoutez, Pierre, il s’est passé aujourd’hui, dans ma famille, bien des choses que vous ignorez. Ma cousine m’a confié un secret que vous possédiez depuis longtemps. Mon père, par je ne sais quelle aventure, a découvert ce secret, et a prononcé un jugement que je vous laisse à deviner.

Pierre ne pouvait parler. Yseult vit son angoisse, et continua :

— Le jugement de mon père a été conforme aux admirables principes dans lesquels il m’a élevée, et que je lui ai toujours vu professer. Il a conseillé à madame des Frenays, dont le mari est mourant, de se remarier avec le Corinthien aussitôt qu’elle serait libre, et, à l’heure qu’il est, il engage le Corinthien à s’éloigner pour revenir ici dans deux ans. Dans deux ans, Pierre, votre ami sera mon cousin et le neveu de mon père. Vous voyez que, si vous m’aimez, si vous m’estimez, si vous me jugez digne d’être votre femme, comme moi je vous aime, vous respecte et vous vénère, je vais trouver mon aïeul et lui demander de consentir à notre mariage. Si je n’avais pas la certitude de réussir, jamais je ne vous aurais dit ce que je vous dis maintenant dans tout le calme de mon esprit et dans toute la liberté de ma conscience.

Pierre tomba à genoux et voulut répondre ; mais cet amour, si longtemps comprimé, eût éclaté avec trop de violence. Il n’avait pas d’expressions ; des torrents de larmes coulaient en silence sur ses joues.

— Pierre, lui dit-elle, vous n’avez donc pas la force de me dire un mot ? Voilà ce que je craignais ; vous n’avez pas de confiance : vous croyez que je fais un rêve, que je vous propose une chose impossible. Vous me remerciez à genoux, comme si c’était une grande action que je fais là de vous aimer. Eh ! mon Dieu, rien n’est plus simple ; et si vous me voyiez choisir un grand seigneur, c’est alors qu’il faudrait vous étonner et penser que j’ai perdu la raison. Songez donc que j’ai été nourrie de l’esprit qui m’anime aujourd’hui, depuis que j’ai commencé à respirer et à vivre ; songez que mes premières lectures, mes premières impressions, mes premières pensées m’ont portée à ce que je fais maintenant. Dès le jour où j’ai pu raisonner sur mon avenir, j’ai résolu d’épouser un homme du peuple afin d’être peuple, comme les esprits disposés au Christianisme se faisaient baptiser jadis afin de pouvoir se dire Chrétiens. J’ai rencontré en vous le seul homme juste que j’aie jamais rencontré, après mon grand-père ; j’ai découvert en vous non-seulement une sympathie complète avec mes idées et mes sentiments, mais encore une supériorité d’intelligence et de vertu, qui a porté la lumière dans mes bons instincts et l’enthousiasme dans mes convictions. Vous m’avez débarrassée de quelques erreurs ; vous m’avez guérie de plusieurs incertitudes : en un mot, vous m’avez enseigné la justice et vous m’avez donné la foi. Vous ne pouvez donc pas être étonné, à moins que vous ne me jugiez trop frivole et trop faible pour exécuter ce que j’ai conçu.

Pierre était en proie à un véritable délire. Il la regardait et n’osait pas seulement poser ses lèvres sur le bout de sa ceinture, tant elle lui apparaissait grandie et sanctifiée par la foi.

— Je vois que vous ne pouvez parler, lui dit-elle. Je vais trouver mon père. Si vous n’y consentez pas, faites seulement un signe, un geste, et j’attendrai que vous ayez changé d’avis.

Pierre prit, avec une sorte d’égarement, le poignard qu’Yseult avait voulu lui donner le jour du départ d’Achille Lefort, et qui se trouvait là sur la table.

— Que voulez-vous donc faire ? lui dit-elle en le lui arrachant des mains.

— Me tuer, répondit-il d’une voix étouffée ; car c’est un rêve, et je voudrais me réveiller dans une autre vie.

— Je vois que vous m’aimez, dit Yseult en souriant ; car vous ne craignez plus de toucher à cette arme qui coupe l’amitié.

— Elle pourrait bien couper mon cœur par morceaux, répondit Pierre ; elle n’en ôterait pas l’amour que j’ai pour vous.

— S’il en est ainsi, dit Yseult animée d’une joie sainte et les joues couvertes d’une pudique rougeur, comme je ne connais qu’une manière de vouloir les choses, qui est de les mettre tout de suite à exécution, je vais trouver mon père et lui parler de vous. À demain, Pierre, car ceci est une affaire sérieuse, et peut-être mon père voudra-t-il prendre la nuit pour y réfléchir.

— Demain, demain ? s’écria Pierre tout effrayé. Est-ce que demain viendra jamais ? Comment porterai-je jusqu’à demain cette joie et cette épouvante ? Non, non, ne parlez pas encore à votre père ; laissez-moi vivre jusqu’à demain avec la seule pensée de votre bonté pour moi (Pierre n’osait dire de votre amour). Je ne comprends pas encore l’avenir dont vous me parlez : il me semble que là il y a un mystère, et j’y songe avec une sorte de peur… Oui, j’ai le cœur serré, et mon bonheur est si grand qu’il ressemble à la tristesse. C’est une idée solennelle, douloureuse, enivrante. C’est comme si vous alliez vous donner la mort pour moi… Laissez-moi y songer, vous voyez bien que je n’ai pas ma tête. Je ne puis fixer mon esprit, au milieu de ce tourbillon que vous soulevez en moi, que sur une seule idée : c’est que vous m’aimez… Vous, vous ! ah ! mon Dieu, vous !… Je suis aimé de vous !… Est-ce que c’est possible ? Est-ce que j’ai la fièvre ? Est-ce que je ne suis pas dans le délire ?

— Je crains vos réflexions, Pierre, et je ne veux pas vous donner le temps d’en faire. Je les ai faites à votre place, et le parti que j’ai pris a été assez mûri pour que j’en puisse prévoir toutes les conséquences ; elles sont telles que je n’en redoute aucune. Il ne faut pas beaucoup de courage, croyez-le, pour braver les préjugés du monde, lorsqu’on fait, non pas un coup de tête, mais un acte de foi ; le monde est bien faible et bien petit devant de telles résolutions. Et quant à vous, je sais bien quels scrupules vous allez avoir dès que vous vous souviendrez que je suis riche et que vous ne l’êtes pas. Je sais ce que j’aurai à vous répondre ; j’ai prévu toutes vos objections, et je suis sûre de les vaincre : car votre fierté m’est plus chère qu’à vous-même, et si je croyais vous pousser à une résolution contraire aux principes de votre conscience, j’aimerais mieux mourir.

Ils s’entretinrent longtemps ainsi. Pierre l’écoutait avidement, et lui répondait à peine. Dans ce premier trouble d’une joie inattendue et immense, il ne pouvait apprécier nettement l’idée d’un mariage aussi contraire aux idées et aux coutumes de la hiérarchie sociale. Il se réservait d’éprouver ce projet au creuset de sa conscience. Mais le courage et l’enthousiasme avec lesquels la croyante Yseult s’y jetait tout entière le pénétraient d’amour, de reconnaissance et d’admiration. Ils avaient tant de choses à se dire, à se rappeler, à repasser ensemble dans leur mémoire, qu’ils ne pouvaient s’arracher à cet entretien. Ce retour sur leur amour comprimé, cette explication nouvelle des moindres mystères, des moindres émotions du passé, étaient pleins de délices ; et ils se sentaient revivre une seconde fois les jours qu’ils avaient déjà vécu. Seulement cette première vie avait été la réalité, la seconde était l’idéal ; et ce souvenir repris à deux, et embelli de toutes les révélations qui avaient manqué au passé, était quelque chose comme le sentiment qu’éprouverait dans une vie heureuse une âme qui se souviendrait d’avoir déjà vécu dans des conditions moins douces et avec tous les désirs qui se trouveraient actuellement satisfaits.

Pendant qu’ils causaient ainsi et qu’ils oubliaient l’heure, transportés qu’ils étaient dans une autre sphère, le comte de Villepreux conférait avec le Corinthien. Jusqu’à ce moment, la marquise, agitée, en proie à mille combats, était retenue par la honte d’avouer à son oncle que cette passion sérieuse qu’il lui attribuait malicieusement n’était qu’une surprise des sens au milieu d’une fantaisie d’esprit, un roman commencé avec l’étourderie d’une pensionnaire, soutenu au milieu des délires d’un amour sans frein et sans but, prêt à se dénouer devant la crainte du blâme et les besoins de la vanité. Le Corinthien, se présentant avec un nom célèbre et des titres acquis à la considération, l’eût emporté peut-être sur un gentilhomme sans réputation et sans talent. Mais le Corinthien compagnon menuisier, enfant de génie il est vrai, et sur le point d’être élève à Rome, mais inconnu, mais incertain de son avenir, incapable peut-être de faire de tardives études et de réaliser les espérances que l’on avait conçues pour lui… c’était un dé dans le cornet de ce jeu de hasard qu’on appelle la société, et Joséphine ne se sentait pas assez de foi et de courage pour en faire l’épreuve. Elle était donc très-effrayée du parti que lui suggérait hypocritement son oncle ; et au moment où il voulut faire appeler Amaury, elle le suivit dans son cabinet et le supplia de l’écouter auparavant. Elle prétendit avoir découvert une intrigue entre la Savinienne et le Corinthien, et se déclara si bien guérie de son amour qu’elle y renonçait et priait son oncle de l’aider à le rompre. Elle ne mentait qu’à demi. La découverte qu’elle avait faite de cet amour passé était ce qui dépoétisait le plus Amaury à ses yeux. Elle était humiliée d’avoir succédé à une cabaretière, et l’humble origine de son amant lui apparaissait plus intolérable depuis qu’elle l’y voyait lié par un amour dont il ne consentait pas à rougir et dont il n’était pas assez lâche pour répudier le mémoire.

Le comte reçut Joséphine à merci. Il cessa de jouer la comédie, et lui dit les choses les plus sévères, afin qu’elle n’y revînt plus, et que désormais elle prit ses amants un peu moins bas. — Ceci doit vous éclairer un peu, j’imagine, lui dit-il, et vous prouver que, si l’on doit aimer et honorer le peuple en principe, on ne doit pas trop se hâter de mettre cette sympathie en une application aussi expérimentale que vous venez de le faire à vos dépens. Le peuple est grand et beau comme masse, il est chétif et misérable comme individu ; il a besoin de passer successivement par toutes les phases de la hiérarchie sociale, pour s’épurer, se débarrasser du limon d’où il est sorti, et acquérir à grand’peine et avec grand mérite cette illustration qui peut lutter avantageusement dès aujourd’hui avec celle de la naissance, et qui doit peut-être en triompher radicalement un jour. Vous avez cru faire, avec vos beaux yeux, la transformation que vingt ans de travail et de combat opéreront ou n’opéreront pas dans ce jeune garçon. Il ne vous comprend pas, et retourne avec plaisir à sa commère Savinienne. Ceci vous prouve encore qu’il y a plus loin du pavé populaire aux sommités du vrai mérite et de véritable considération que de l’établi du menuisier au lit d’une marquise.

Joséphine subit cette réprimande cynique et mordante avec une aveugle soumission. Sa pensée ne s’éleva pas plus haut que le libéralisme étroit du vieux comte. Elle n’aperçut aucune inconséquence dans sa conduite et dans ses paroles ; tout lui parut article de foi. Elle dévora son humiliation avec douleur, mais sans révolte, et reçut son pardon à genoux et avec reconnaissance. Elle était de cette race sur laquelle la caste noble, quoique haïe et tournée en ridicule, exerce encore une influence souveraine.

Le comte essaya d’abord de traiter le Corinthien comme un petit garçon et de lui faire peur. À le voir si gentil, il ne s’était jamais douté de l’orgueil et de l’emportement de son caractère. Lorsqu’il le vit entrer en révolte, déclarer qu’il était libre, qu’il n’obéissait à personne, qu’on pouvait bien le renvoyer de l’atelier et du château, mais non pas du pays et du village, qu’il ne reconnaissait au comte aucune autorité sur la marquise et sur lui, force fut à l’habile vieillard de reconnaître qu’il venait de faire une école, et que ni la peur du bâton ni la crainte de perdre la protection et les bienfaits ne vaincraient la fierté du Corinthien. Il changea donc de tactique, le prit par la douceur, le raisonna paternellement, le plaignit de son amour, lui dévoila toute la faiblesse et toute la vanité de Joséphine, et lui conseilla d’épouser la Savinienne ou d’aller étudier la statuaire en Italie. Le Corinthien avait sur le cœur les menaces qu’on venait de lui faire ; il s’en vengea en sortant du cabinet de M. de Villepreux sans lui avoir rien promis. Mais la nuit porte conseil, et l’idée de voir l’Italie l’agita d’un si vif désir, qu’il résolut d’entrer en composition le lendemain. Le comte était fort tranquille là-dessus ; au seul nom de Rome, il avait vu jaillir des yeux du jeune artiste la flamme de l’ambition, et il était bien sûr qu’aucun amour n’entraverait sa carrière.

Le vieux comte, un peu fatigué de sa journée, allait se coucher, lorsque son petit-fils Raoul vint à son tour lui demander un moment d’audience. Il s’agissait des révélations qu’Isidore lui avait faites à propos d’Yseult, et des propos que soulevait son intimité avec la Savinienne et avec Pierre Huguenin. Cet avertissement, donné la veille à M. de Villepreux, ne lui eût peut-être pas semblé valoir la peine d’y réfléchir, d’autant plus que Raoul mettait un peu de malice à montrer à son grand-père les dangers et les inconvénients de son républicanisme. Mais l’histoire de la marquise disposait le comte à faire grande attention à ce que lui disait Raoul. Il l’interrogea beaucoup, et ne lui imposa pas silence lorsque le jeune dandy royaliste lui dit, en grasseyant et en blaisant comme la plupart de ses pareils (avortons d’une force déchue qui n’ont même plus celle de parler intelligiblement) : — Voyez-vous, mon père, tout cela finira par quelque scandale si vous n’y mettez bon ordre. Yseult a une folle tête ; vous l’avez gâtée ; il n’est plus temps de reprendre votre autorité sur elle. Mais elle est en âge de se marier ; il faut que vous la placiez sous la protection d’un homme jeune, qui sera en même temps l’appui dévoué de votre vieillesse. Ce sera bientôt fait si vous voulez. Amédée est un excellent parti pour elle. Il est jeune, élégant, bien élevé, joli garçon, riche, bien né ; sa famille est bien en cour. Il est amoureux d’elle, ou prêt à le devenir. La comtesse, sa sœur, est disposée à faire encore les premiers pas, quoique Yseult ait été assez maussade avec elle. Si vous le voulez bien, Yseult changera d’idée ; car si elle est opiniâtre dans les petites choses, elle est, je crois, raisonnable dans les grandes. D’ailleurs elle vous aime, et le désir de vous plaire…

— Nous reparlerons de cela, dit le comte. Laisse-moi ; je veux d’abord lui parler de cette Savinienne.

Raoul se retira, et le comte descendit au cabinet de la tourelle. Il était une heure du matin. Il y surprit sa fille tête à tête avec Huguenin. Là toute sa prudence l’abandonna ; et la colère à laquelle il était fort sujet lui montant au caveau, il s’exprima en termes fort peu mesurés sur l’inconvenance de cette intimité. Pierre était si ému qu’il ne songeait point à obéir aux ordres violents que lui donnait le vieillard de se retirer ; il craignait pour Yseult l’effet de la colère paternelle, mais il n’avait rien à dire pour se disculper. Yseult, effrayée un instant, domina bientôt le malaise affreux de cette situation par la force de son caractère. Au lieu de s’irriter secrètement des dures paroles de son grand-père, elle lui jeta les bras autour du cou, et lui dit, en caressant ses cheveux blancs, qu’elle était heureuse d’être surprise dans ce tête-à-tête, et que cela lui abrégeait de longs préambules. Puis, prenant Pierre par la main, elle l’amena auprès de son aïeul, et, se mettant à genoux : — Mon père, dit-elle d’une voix pénétrée mais ferme, vous m’avez dit mille fois que vous aviez assez de confiance en ma raison et en ma dignité pour me permettre de faire moi-même le choix d’un époux, Lorsqu’on m’a proposé divers mariages d’intérêt et d’ambition, vous avez approuvé mes refus, et vous m’avez dit que vous préféreriez me voir unie à un honnête ouvrier qu’à un de ces nobles insolents et bas qui calomniaient votre caractère politique et qui humiliaient devant votre argent. Enfin, vous avez dit aujourd’hui à ma cousine des choses que je me suis fait répéter plusieurs lois, afin d’être bien sûre que je ne vous déplairais pas en vous parlant comme je vais le faire. Voici l’homme que je prendrai pour mari, si vous voulez bien bénir et ratifier mon choix.

Yseult fut forcée de s’interrompre. La surprise, l’indignation, le chagrin, et surtout peut-être la confusion de n’avoir rien à répondre, avaient fait une telle révolution chez le vieux comte qu’il sentit tout d’un coup la force l’abandonner et le sang lui bourdonner dans les oreilles. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et devint alternativement écarlate et pâle comme la mort. Yseult, le voyant défaillir, fit un cri et embrassa ses genoux. — Malheureuse fille ! dit le vieillard avec effort, vous tuez votre père ! Et il perdit connaissance.