Le confessionnal des pénitents noirs/02

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L’Édition populaire (p. 5-9).

PREMIER AMOUR.


C’est à l’église de St-Laurent, à Naples, que le jeune comte Vincenzo Vivaldi vit pour la première fois la jolie Elena Rosalba. Le charme de sa voix, mariée aux chants sacrés de l’église, attirèrent d’abord l’attention du jeune homme. Son visage était couvert d’un voile ; mais une fine distinction et une grâce exquise se révélaient dans toute sa personne. Désireux de contempler des traits dont l’expression devait s’harmoniser aux accents délicieux qu’il venait d’entendre, Vivaldi la suivit au sortir de l’église.

Elle était accompagnée d’une dame âgée à qui elle donnait le bras familièrement et qui semblait être une parente.

Il se mit sur leurs traces.

En descendant les degrés d’une terrasse, la vieille dame fit un faux pas.

Vivaldi s’empressa pour la soutenir. À ce moment, le vent souleva le voile d’Elena et découvrit aux regards du jeune homme, un visage mille fois plus beau encore qu’il ne l’avait imaginé. Sur ses traits, d’une beauté grecque, se peignait la pureté de son âme et dans ses yeux brillait la vivacité de son esprit. En rencontrant le regard admiratif de Vivaldi, elle rougit et abaissa son voile.

La vieille dame ne s’était pas blessée dans sa chute, mais comme elle marchait avec difficulté, Vivaldi saisit cette occasion pour lui offrir son bras. Elle s’excusa d’abord en le remerciant, mais sur ses instances respectueuses, elle lui permit de l’accompagner jusque chez elle. Pendant le chemin, le jeune homme essaya de lier conversation avec Elena ; mais elle ne répondit que par monosyllabes et déjà ils étaient arrivés à la porte de la maison, sans qu’il eut trouvé le moyen d’entamer la conversation.

L’aspect de la demeure des deux dames lui donna lieu de penser qu’elles tenaient un rang honorable dans le monde, mais que leur fortune était médiocre.

Vivaldi s’arrêta à la petite grille du jardin. La vieille dame lui renouvela ses remerciements, mais sans l’inviter à entrer.

Déçu dans son espoir, le jeune homme se hasarda à demander la permission de prendre de ses nouvelles et, quand il l’eut obtenue, il adressa un long regard d’adieu à Elena qui le remercia à son tour des soins donnés à sa tante. Puis, l’imagination remplie de la céleste apparition, le cœur tout agité, Vivaldi retourna au palais de son père, à Naples.

Vincenzo Vivaldi, d’une des plus anciennes familles du royaume de Naples, était fils du marquis de Vivaldi, favori du roi, aussi élevé en puissance qu’en dignité. Très fier de sa naissance, le marquis joignait à l’orgueil de sa race, le sentiment d’une réelle supériorité. Mais une conscience ferme et droite balançait chez lui l’ambition et la maintenait dans une juste raison morale. Telle n’était pas la marquise de Vivaldi, qui se vantait d’une généalogie aussi ancienne que son époux, mais dont l’orgueil n’était tempéré par aucune vertu. Violente dans ses passions, vindicative autant qu’artificieuse, elle aimait son fils, moins comme l’unique fruit de ses entrailles, que comme le dernier rejeton de deux illustres maisons, destiné à perpétuer la gloire de l’une et de l’autre.

Quant au jeune Vincenzo, il tenait heureusement beaucoup plus de son père que de sa mère. Il avait la noble fierté du marquis, et quelque chose de la violence des passions de sa mère, mais sans rien emprunter à cette femme hautaine de sa duplicité, ni de son esprit astucieux. Impétueux, mais franc, prompt à s’offenser, mais s’apaisant aussi vite, il était irrité du plus léger manque d’égards, comme il était touché des moindres attentions.

Le lendemain de sa rencontre avec Elena Rosalba, il retourna à Villa-Altieri, où habitait celle-ci. Il allait chercher lui-même les nouvelles qu’on lui avait permis de demander. On l’introduisit dans un petit salon de compagnie, où il ne trouva que la signora Bianchi, qui était la tante d’Elena et qui le reçut avec une politesse fort réservée. Quant à la radieuse jeune fille qu’il aimait déjà avec toute la fougue de la jeunesse, elle ne parut pas.

Il prit congé de la vieille dame et se retira, fort abattu. Il employa la journée du lendemain à se procurer quelques informations sur Elena. Il apprit qu’elle était orpheline, que sa naissance était médiocre, sa fortune fort déchue, et que c’était son travail qui faisait subsister la vieille tante avec qui elle demeurait et qui n’avait pour tout bien que la retraite où elle vivait. Elena faisait des broderies que les religieuses d’un couvent voisin vendaient fort cher et des copies de tableaux anciens. Ces circonstances ne servirent qu’à enflammer la passion du jeune homme.

Le soir même, il se rendit à Villa-Altieri et erra autour de la maison d’Elena, dans l’espoir de voir celle qu’il aimait. Tout à coup, quelques sons touchants parvinrent à son oreille : ils sortaient d’une fenêtre éclairée qui donnait sur le jardin. Bientôt, les interstices d’une touffe de clématites lui laissèrent voir Elena, dans une chambre dont les jalousies étaient ouvertes pour laisser passer l’air frais. Elle se levait d’un prie-Dieu. Il l’entendit pousser un soupir, et prononcer avec douceur un nom… Était-ce une illusion ? Il lui sembla que ce nom était le sien.

Quelque temps après, Elena s’avança vers la croisée pour fermer les jalousies. Le jeune homme se montra : elle tressaillit, puis, d’une main tremblante, elle referma la fenêtre et disparut.

Vivaldi, désolé, erra quelque temps encore autour de la maison, puis il reprit tristement le chemin de Naples.

lors, pour la première fois, il s’adressa une question tardive : pourquoi avait-il recherché le dangereux bonheur de revoir Elena, lorsqu’il savait que l’inégalité de leurs conditions serait, aux yeux de ses parents, un obstacle insurmontable à leur union.

Le chemin qu’il suivait passait près des débris d’un immense édifice dont les ruines s’étendaient au loin. Tandis que Vivaldi sortait d’une voûte, une forme noire apparut devant lui et il fut croisé par un homme vêtu en religieux, dont le visage était caché sous un large capuchon. Cet homme s’arrêta pour lui dire :

Vincenso Vivaldi, vos pas sont surveillés. Gardez-vous de retourner à Villa-Altieri !

En achevant ces mots, il disparut dans l’obscurité, avant que Vivaldi, interdit d’une interpellation si brusque, eut pu demander une explication. Il rappela l’inconnu à haute voix ; mais l’apparition ne revint pas.

Le jeune comte rentra chez lui l’esprit frappé de cet incident. Ce fut alors qu’il découvrit toute l’étendue et toute la violence de sou imprudente passion. Souffrant d’un tourment jusqu’alors inconnu, il résolut, à tout risque, de déclarer son amour à Elena et de demander sa main.