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Le meeting d’hier

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Le meeting d’hier
L’Écho de Paris (p. 2).

LE MEETING D’HIER


L’ADRESSE

On sait que les chambres syndicales, groupes corporatifs, cercles d’études sociales et autres comités révolutionnaires ont institué depuis deux mois une Commission des ouvriers sans travail, qui fonctionne en permanence à la salle Horel, 13, rue Aumaire.

Ces délégués avaient voté mardi dernier l’appel suivant aux ouvriers sans travail.

Camarades,

Les chômages, loin de diminuer, ne font qu’accroître tous les jours ; notre situation devient de plus en plus intolérable.

Les magasins se sont remplis des produits que nous avons créés et pourtant nous sommes sans pain, sans habits, beaucoup sont même sans gîte.

Pendant que nous mourrons de faim, ceux qui nous exploitent continuent à vivre et à jouir des fruits de notre travail, menant joyeuse vie.

Pendant ce temps là, nos enfants grelottent sous leurs haillons ; nos femmes se demandent aujourd’hui comment elles pourront nous préparer un maigre repas demain.

Continuerons-nous à subir cet état de choses ?

Puisque nos gouvernants sont incapables d’améliorer notre triste sort, prenons en main nos propres intérêts.

Serons-nous assez lâches de laisser mourir dans la misère nos proches, que nous aimons et que les lois humaines nous défendent de laisser plus longtemps végéter dans les souffrances ?

Non ! Nous réagirons, camarades, contre cette société à qui nous avons tout donné et qui a fait de nous une légion d’esclaves.

Sachons bien que nous sommes le nombre et le droit, et que nous pouvons — si nous avons le courage — vaincre cette minorité de parasites qui nous oppriment et nous affament.

C’est dans l’intention de prendre de fermes résolutions pour améliorer notre situation que nous vous convions à un grand meeting qui aura lieu le dimanche 7 décembre, à une heure, salle Favié, 13, rue de Belleville.

Cet appel placardé depuis mercredi sur les murs de Paris avait soulevé une certaine émotion et fait craindre le renouvellement des scènes tumultueuses de la salle Lévis.

LES ABORDS DE LA SALLE

Dès midi, la partie du boulevard de la Villette qui avoisine la rue de Belleville est occupée par quelques centaines de curieux. On s’attend à une échauffourée semblable à celle d’il y a quinze jours.

Mais les précautions prises par la préfecture de police sont de nature à décourager les plus audacieux parmi les anarchistes. Des pelotons de sergents de ville appartenant aux Xème, XIème, XIIème et XXème arrondissement, sous le commandement de M. Honorat, inspecteur divisionnaire, et de MM. Gutzwiller et Auger, officiers de paix, sont massés dans le bas de la rue de Belleville, sur le boulevard et à l’entrée du faubourg du Temple. Les brigades centrales occupent avec un détachement de cavalerie le dépôt de la Compagnie des Omnibus, rue de Belleville.

Un escadron de dragons est en réserve dans la cour de la caserne d’infanterie de la place du Château-d’Eau.

La foule est d’ailleurs très calme. Elle est composée, en majeure partie, de petits commerçants en promenade dominicale avec leur famille et d’ouvriers du quartier qui paraissent plus curieux des évolutions exécutées par les brigades de gardiens de la paix que disposés à affronter le tumulte de l’intérieur.

DANS LA SALLE

La salle Favié est un long boyau, étroit, avec des bas-côtés recouverts d’une galerie qui craque sous l’amoncellement des spectateurs.

Au fond, une estrade, avec une table et des chaises. C’est l’emplacement habituel de l’orchestre du bal Favié.

Trois mille personnes environ, parmi lesquelles quelques femmes au visage blafard de rouleuses faubouriennes. La composition de ce public, qui prélude aux orages de la séance par des conversations particulières très animées, est curieuse à étudier.

Les galeries sont occupées par de véritables ouvriers dont les figures et l’aspect général révèlent les souffrances enfantées par la crise. Ces gens-là sont venus, attirés par l’adresse et naïvement convaincus qu’on va s’occuper de chercher un remède à leurs maux. Pendant toute la séance, ils resteront parfaitement calmes, essayant de comprendre et n’y parvenant point, surpris au fond de tout ce tapage infécond.

En bas, le spectacle est tout autre. Les abords de l’estrade sont occupés par le personnel habituel des réunions révolutionnaires. Deux partis sont aux prises, discutant et se bousculant dès avant la séance : les collectivistes et les anarchistes.

Dans une réunion tenue samedi soir à la salle Horel, il a été décidé que le bureau serait composé exclusivement de collectivistes : le citoyen Vaillant, conseiller municipal, présidera, assisté de Chabert et de Jules Guesde. Mais les anarchistes ne l’entendent pas ainsi. Ils sont en minorité, tout au plus trente ; les collectivistes sont au nombre de cinq cents au moins. Et cependant il leur faudra céder tout à l’heure devant les procédés coercitifs de leurs rivaux en révolution.

LA SEANCE

À une heure trois quarts, un membre de la commission des ouvriers sans travail paraît sur l’estrade et agite la sonnette. Une sonnette grosse comme une cloche, qui rend un petit son fêlé impuissant à couvrir le tapage. Cependant, au bout d’un instant, un silence relatif s’établit.

Le citoyen délégué demande à l’assemblée de lui désigner un nom à mettre aux voix pour la présidence.

— Vaillant !… hurlent les uns.

— Leboucher !… glapissent les autres.

Et voilà le « chambard » qui commence.

Les trente anarchistes, groupés à droite de la tribune, font du bruit comme deux cents, excités par le compagnon Pol Martinet, qui semble donner le mot d’ordre. Les coups commencent à pleuvoir. Deux ou trois citoyens collectivistes sont vivement enlevés et jetés hors de la salle, dans une sorte de petit jardin situé derrière l’estrade.

Cependant le citoyen qui a accepté la mission de constituer le bureau est parvenu à mettre la présidence du citoyen Vaillant aux voix. Cinq cents mains au moins se lèvent. Contre-épreuve : une cinquantaine de mains seulement. Il est bien évident pour tout le monde que Vaillant est nommé.

Cependant il ne présidera pas. Il s’avance pour prendre place au bureau. Mais les anarchistes ne veulent pas s’incliner devant le vote. Ils crient à Vaillant de se retirer en le menaçant de leurs cannes ou de leurs poings.

— Leboucher ! Leboucher ! hurlent-ils. À bas Vaillant ! Vive l’anarchie !

Une dizaine de collectivistes grimpent sur l’estrade et entourent le citoyen Vaillant pour le défendre. Les anarchistes commencent à démolir l’estrade… Armés de chaises, les amis de Vaillant repoussent l’assaut ; les coups de canne et de casse-tête, les verres, les carafes, pleuvent dru sur les anarchistes assaillants… Trois fois, conduits par le compagnon Martinet, ils tentent l’escalade. Trois fois ils sont repoussés.

Enfin, Martinet imagine un mouvement tournant. La moitié des anarchistes escaladent la galerie qui domine l’estrade et, de là, écrasent les collectivistes avec des tables et des bancs lancés à toute volée. Un collectiviste, du nom de Crépin, reçoit un coup de stylet. On l’emporte… Le citoyen Vaillant reçoit une table sur les reins… Les collectivistes perdent la tête et vident la place… Aussitôt les anarchistes — les uns grimpant de la salle, les autres se laissant tomber de la galerie — s’en emparent.

Leboucher, un petit homme tout jeune, un peu gros, à figure poupine de séminariste imberbe, s’empare de la présidence et déclare la séance ouverte.

Arrêté pour les faits de la salle Lévis, il a été relâché avant-hier soir.

Les collectivistes, furieux de s’être laissés démonter par une trentaine d’hommes, essayent un retour offensif, mais ils sont repoussés et réduits au silence.

La parole est alors au citoyen Duprat, délégué de la chambre syndicale des tailleurs. Discours lourd, confus, ennuyeux. On ne l’écoute pas. Humilié, il se retire.

Pour faire acte de libéralisme, le citoyen Leboucher donne la parole au citoyen Vaillant, qu’il vient d’expulser si violemment du bureau quelques minutes plus tôt.

Vaillant, dans un discours bien fait, recherche les origines de la crise actuelle, en attribue les causes à l’exploitation du travailleur par la bourgeoisie et développe un long ordre du jour dont voici les points principaux :

Groupement des divers groupes du parti révolutionnaire, dans le but de préparer la révolution sociale par une action commune ;

Quand le groupement sera effectué et l’accord complet, on s’emparera des pouvoirs publics ;

Suspension du paiement des loyers au-dessous de cinq cents francs.

Cette dernière proposition est très généreuse de la part du citoyen Vaillant s’il est vrai — comme on le dit autour de moi — que le conseiller municipal de Belleville est propriétaire de deux ou trois immeubles à Montrouge.

L’ordre du jour du citoyen Vaillant amène à la tribune les orateurs suivants :

Chabert, conseiller municipal, collectiviste — qui l’appuie ;

Digeon, Tortellier et Leboucher — qui le combattent.

Le citoyen Leboucher traite les projets de Vaillant de « résolutions platoniques » et propose un autre ordre du jour :

— Oui, s’écrie une voix, Vaillant, il n’en faut pas. C’est un bourgeois à venir !

— C’est un candidat ! crie une autre voix, à la porte !

— Vive la commune ! ripostent les collectivistes.

— Vive l’Anarchie ! s’écrient les amis de Leboucher et de Martinet.

Le cri de « vive la commune ! » est devenu — paraît-il — une manifestation réactionnaire. J’ai vu sous mes yeux trois collectivistes jetés violemment dehors, frappés, dépouillés presque de leurs vêtements pour l’avoir proféré.

Leboucher développe à son tour un ordre du jour anarchiste qui est voté par acclamation. Contrairement à Vaillant, Leboucher repousse le groupement et l’action en commun.

— C’est par l’action individuelle, dit-il, que la révolution sociale s’accomplira. Que chacun agisse isolément, dans son milieu, et c’en sera fait bientôt de la bourgeoisie, de ses privilèges, de ses richesses.

Le principe d’un grand meeting en plein air est également voté, mais le jour n’en est pas fixé.

Il est quatre heures un quart. Il fait presque nuit dans la salle. Le propriétaire, M. Cagny, à qui le local a été loué, moyennant la somme de 65 francs, par la chambre syndicale des menuisiers en bâtiment, refuse de donner de la lumière, sous prétexte qu’on a démoli son matériel et notamment une partie du « tuyotage » de la conduite du gaz.

Le président a été, par conséquent, obligé de lever la séance.

À LA SORTIE

Lentement, la salle est évacuée, les discussions particulières continuent. Ça et là, une houle, on se bouscule dans un groupe, les derniers coups de poings de la journée.

Les premiers qui sortent ont un léger mouvement de recul à la vue du déploiement de police ordonné en leur honneur. Eux et les collectivistes s’empressent de se disperser et la sortie s’effectue sans incident.

Les tumultueuses manifestations que l’on craignait de voir se renouveler n’ont donc pas eu lieu. Les anarchistes et les collectivistes ont compris, en constatant les mesures de précautions prises contre eux, que ce qu’ils avaient de mieux à faire, c’était de filer.

Et ils ont filé.

Pierre Franc.