Le nosencéphale pleurosome de Pondichéry
LE
NOSENCÉPHALE PLEUROSOME
DE PONDICHÉRY
Secrétaire général adjoint de la Société d’anthropologie de Paris,
Membre des Sociétés de biologie, anatomique, etc.
Toutes les collections scientifiques qui renferment des pièces d’une date quelque peu ancienne offrent à l’étude des difficultés toutes spéciales. En effet, ces matériaux scientifiques d’autrefois n’ont pas toujours eu une légende, et quand les observations auxquelles ils se rapportent remontent seulement à la fin du siècle dernier, bien souvent elles sont perdues et oubliées. Que de morceaux précieux pour les sciences naturelles sont ainsi devenus presque inutiles, isolés dans les anciens fonds de nos musées et de nos conservatoires des documents imprimés ou manuscrits indispensables à leur intelligence ! Et quel heureux concours de circonstances devient indispensable pour retrouver les inconnues de quelques-uns des difficiles problèmes qu’ils soulèvent !
Ces réflexions, qui concernent tout l’ensemble des matériaux relatifs aux sciences médicales et naturelles, sont plus particulièrement applicables aux séries tératologiques. Depuis fort longtemps en effet, on a commencé à recueillir dans les grands établissements scientifiques européens des collections de monstres de toutes sortes, et tant de curiosités anatomiques lentement amassées dans les musées d’autrefois quelques-unes en petit nombre ont seules leur histoire. J’ai été assez heureux pour ajouter à ces quelques faits précis antérieurs à notre siècle une observation nouvelle qui remonte à 1733. On verra par la suite de cet article qu’elle n’est pas seulement remarquable par les circonstances qui ont amené sa découverte et par les coïncidences tératologiques qu’elle fait connaître, mais qu’elle ajoute à l’histoire générale de la tératologie un petit paragraphe qui n’est pas sans intérêt.
I
Le sujet de mon observation est un petit monstre de bois de
29 centimètres de hauteur, conservé au musée Dupuytren, où il
porte le no 70. Le catalogue de cet établissement ne renferme
aucun renseignement à son sujet. On sait seulement par les lettres a i m imprimés en noir sur une vieille étiquette jaunie, solidement collée sur sa poitrine, et par les mots donné par M…[1] écrits sur le dos en lettres de la première moitié du xviiie siècle, qu’il a dû faire partie d’une collection plus ancienne avant d’être déposé dans les galeries de l’École de médecine.
La facture de la statuette décèle une certaine adresse à sculpter le bois et une recherche fort attentive de l’exactitude ; rien n’y semble fantaisie, et si les détails anatomiques ne sont pas toujours suffisamment rendus, ils offrent néanmoins un haut degré de vraisemblance. Ce travail est à coup sûr l’œuvre d’un Européen, mais, chose assez bizarre, la matière en est exotique, et rappelle tout à fait cette racine dure et rougeâtre dans laquelle les sculpteurs de l’extrême Orient taillent encore aujourd’hui leurs divinités fantastiques.
Mes recherches sur l’évolution de la face m’ayant conduit à faire, en 1867, une révision attentive de nos collections tératotogiques, j’ai plusieurs fois examiné à cette époque la hideuse petite sculpture, et, tout en repoussant l’idée d’une création fantastique, je me suis décidé, en l’absence de documents explicatifs, à laisser de côté son observation, quelque intéressante qu’elle pût être pour mes études.
J’avais depuis lors renoncé à tirer quoi que ce soit de cette pièce mise à ma disposition avec une parfaite obligeance par le conservateur du musée Dupuytren, M. le docteur Houel, lorsqu’un hasard comme il n’en arrive qu’aux plus heureux entre les chercheurs, vint me donner l’explication la plus complète d’une énigme considérée à bon droit comme insoluble.
En feuilletant un manuscrit exposé dans l’étalage d’un petit libraire du quartier latin, je rencontrai, à la suite d’un cours d’Astruc sur les maladies du bas-ventre et de quelques notes de médecine pratique, une sorte de mémoire sur un monstre né à Pondichéry, dans les Indes orientales à la coste de Coromandel dans l’empire du Mogol. La statuette aux allures exotiques me revint bien à propos à la mémoire, et sans avoir l’espoir encore téméraire de faire concorder l’observation que j’avais sous les yeux avec la pièce de l’École de médecine, je résolus de tenter l’aventure, et j’achetai le manuscrit.
Je me résignais à un échec que je considérais comme certain, et m’en consolais en pensant qu’après tout une observation tératologique détaillée (elle a quatorze pages), remontant à plus d’un siècle, est toujours chose rare et précieuse pour un anatomiste.
La lecture du récit me rendit confiance, et la confrontation du monstre et de sa description manuscrite vient d’aboutir à la plus parfaite identification. Il est question en effet dès les premières lignes d’un « fœtus monstrueux en bois, imité du naturel » dont tous les traits concordent admirablement avec ceux de la petite statuette de la Faculté de médecine.
Disons quelques mots tout d’abord du manuscrit où se trouve consignée cette observation remarquable et de l’auteur auquel nous le devons.
Ce manuscrit, qui forme un assez fort volume in-4o de 324 pages, est écrit d’une lourde écriture du xviiie siècle, portant en certains endroits des ratures et des surcharges d’une autre encre et peut-être d’une autre main. J’ai déjà dit qu’il commence par des fragments de pathologie tirés d’Astruc. Cette première partie intitulée Traité des maladies du bas-ventre par Monsieur Astruc médecin en 1736, n’est autre chose qu’un de ces nombreux cahiers de notes rédigées d’après l’enseignement de ce célèbre professeur, et que la vogue immense dont il jouissait répandait vers cette époque dans toutes les universités de l’Europe. Les 264 pages consacrées à cette compilation sont suivies d’un petit « Recueil des remèdes à l’usage des femmes grosses, à accoucher et accouchées, recueil de trente pages daté, « À Paris, fini ce 1er juin 1737 » et signé Mopillier. Le mémoire tératologique vient ensuite ; on peut voir à la fin du volume diverses recettes comme le « remède contre la pierre et gravelle » de madame Joanna Stephens, avec la date 1739 ; le « baume nerval » du sieur Mopillier, « surnommé l’Indien » le remède astringent du sieur Brossard, qui n’est autre que l’agaric, daté du 7 mars 1751, etc.
Le nom de Mopillier, que nous venons de mentionner deux fois et qui est certainement celui du compilateur auquel nous devons le volume dont je viens de faire connaître brièvement le contenu, est reproduit de la seconde écriture au-dessous du titre du mémoire tératologique.
On lit ou plutôt on démêle au milieu de nombreuses ratures en tête de ce travail le préambule qui suit : Mémoire d’un enfant remarquable d’une figure monstreuse né à Pondichéry dans les Indes orientales à la coste de Coromandel (dans la province de Karnatte[2] qui fait partie du royaume de Visapour) dans l’empire du Mogol, en 1734[3] (par M. Mopillier l’aîné autres fois chir. des hôpitaux du Roy et chir.-major de la Comp. des Indes).
Le chirurgien indien, comme ses fonctions lointaines l’avaient fait dénommer, n’est pas un inconnu dans la pratique de son temps. Fils d’un maître en chirurgie de Chalonnes-sur-Loire[4], il s’est fait dans sa province après son retour de l’extrême Orient une assez belle réputation chirurgicale ; le célèbre frère Côme en appelle du jugement prononcé par Lecat contre le lithotomo caché à son talent brillant dans l’art de la chirurgie et à son goût décidé pour tout ce qui la perfectionne[5], et le manuscrit que j’ai retrouvé montre que, sous ce dernier rapport au moins, frère Côme n’a point exagéré.
Mais c’est surtout dans le mémoire sur le monstre de Pondichéry que Mopillier paraît à son avantage. L’un des premiers, en effet, il aborde avec soin l’étude des antécédents pathologiques de la mère et des circonstances de la fécondation et de la grossesse, et il entrevoit le rôle du placenta dans la formation de la monstruosité.
II
Le mémoire sur le monstre de Pondichéry a été écrit pour l’Académie royale de chirurgie[6], mais le brouillon d’une lettre d’Angers du 23 juillet 1749 à la même corporation montre qu’à cette date, le travail n’avait pas encore été envoyé[7]. Ce brouillon de lettre n’est pas achevé, le récit tératologique manque de conclusion, et tout semble prouver que jamais ni l’un ni l’autre n’ont été adressés à leur destination.
La statuette, au contraire, envoyée directement de l’Inde par l’intermédiaire de « M. de Beaulieu, lieutenant des vaisseaux de la Compagnie des Indes, homme fort curieux et très-porté à la découverte des secrets de la nature », avait été remise à M. Petit, célèbre chirurgien de Paris », de la part de son auteur, le frère Loupias, de la Société de Jésus.
Ce dernier, dont Mopillier nous conte en quelques mots l’histoire, était, au moment de la naissance du monstre, apothicaire, chirurgien même de l’Ordre à Pondichéry, « Passé à Siam, il y a environ quarante ans avec l’ambassadeur de cet empire en qualité de fondeur de cloches, et s’étant sauvé du massacre qui se fit des Français dans ces États », il avait exercé quelque temps sa profession dans les Indes et l’avait quittée pour embrasser l’état monastique « dans lequel il vit aujourd’hui chargé de gloire et d’années » !
La Société, toujours habile à tirer parti, dans l’intérêt de ses œuvres, des talents et des aptitudes de ses membres, plaça l’ancien fondeur sous la conduite d’un frère de l’ordre « habile chimiste et pharmacien ». Doué d’un esprit pénétrant et ingénieux, Loupias suivit avec fruit les leçons de ce nouveau maître pendant plusieurs années, et le frère étant venu à mourir, il lui succéda dans les honorables fonctions qu’il remplissait dans la communauté, Mopillier le trouva à Pondichéry, pratiquant en outre une sorte de chirurgie, traitant les plaies, amputant même « non de la manière que nous pratiquons en France, ni avec les mêmes instruments, mais tout différemment ».
« Ayant quelquefois conversé avec des chirurgiens », continue Mopillier, « il a cru être en état d’exposer un mémoire (mais trop peu circonstancié) du petit monstre dont il est question, croyant en cela obliger infiniment la chirurgie. Je lui ai représenté plusieurs fois avant qu’il eût commencé à faire ce petit monstre de bois, que la chirurgie luy seroit bien plus redevable s’il envoioit l’original que non pas la copie, qui est assez polie, il est vray, mais qui n’est pas naturelle, et qui ne nous fait rien voir du dérangement intérieur des viscères de ce fœtus. Comme je l’ay remarqué plusieurs fois en le voyant et examinant, je me crois obligé pour l’utilité de la chirurgie d’en donner une description plus juste et plus conforme à l’anatomie. »
Mopillier aborde alors l’histoire du monstre, en commençant par des considérations générales, dont quelques-unes au moins sont fort remarquables pour l’époque à laquelle elles ont été écrites.
Les influences de milieux dominent presque toute la science de cédant aux exagérations de la nouvelle école hippocratique, notre tératologiste croit devoir tenter d’abord de subordonner indirectement le fait monstrueux qu’il observe aux conditions extérieures dans lesquelles il a pris naissance. Il étudie ensuite avec attention l’état pathologique de la mère, et les circonstances qui ont présidé à la fécondation, et, dans cette seconde partie de son introduction, on aperçoit le germe des idées nouvelles sur les causes de la monstruosité que développera plus tard avec tant de supériorité Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, à la fin du second volume de sa Philosophie anatomique[8].
« Cette partie de l’Inde où est née la mère du monstre est dans un climat fort chaud, où on ne connaît quasi pour toute saison que l’été, il y pleut très-rarement, c’est ce qui cause une grande aridité de la terre qui ne produit ses qu’avec beaucoup de peine, et qui sont sans beaucoup de substance ; la nourriture que les pauvres Indiens en retirent sert-elle plutôt à les faire languir qu’à les faire vivre. Ils sont efféminés, leur nourriture ne leur fournissant que très-peu de suc nourricier et d’esprits animaux, ce qui les rend sujets à quantité de fâcheuses maladies, telles sont le rachitis, la phthisie, le marasme, l’épilepsie, la catalepsie, la paralysie.
La mère du fœtus susdit est une femme veuve, âgée d’environ trente ans, attaquée depuis longtemps d’une épilepsie périodique, qui la met dans la dure nécessité de mendier sa vie ; étant venue pour ce sujet à Pondichéry, colonie établie par la Compagnie des Indes, et une des plus grandes villes du royaume de Visapour, elle fut attaquée d’épilepsie avec des convulsions violentes qui durèrent dix jours. Ayant eu dans cet espace de temps quelque relâche, elle s’est souvenue qu’un homme entra dans sa case ou maison et en abusa dans le paroxysme de son mal ; elle eut tous les signes de grossesse. Pendant les six premiers mois elle ressentit des douleurs extraordinaires dans la région hypogastrique qui la mirent dans un très-triste état et la plongèrent dans une mélancolie fort grande. Enfin elle porta ce fruit si onéreux jusqu’à huit mois et demy, auquel temps elle accoucha d’une fille morte ayant plus de rapport à un monstre hideux qu’a une créature humaine. Il ne suivit après la sortie de l’enfant aucune apparence d’arrière-faix. Selon le rapport de la mère, l’accouchement fut fort difficile et laborieux, avec déchirement de l’orifice intérieur de la matrice qui y occasionna un ulcère qui fournit environ un mois et demy un pus blanchâtre presque semblable à un écoulement de fleurs blanches, que la nature guérit sans le secours de l’art. Cette femme s’est rétablie depuis ce temps et se porte présentement bien. »
Nous aurons à commenter tout à l’heure cette absence apparente de placenta, au sujet de laquelle notre auteur tente plus loin une explication remarquable pour l’époque où elle a été émise. Voyons d’abord la description du monstre, telle que Mopillier la donne, et contrôlons cette description à l’aide de la statuette du frère Loupias, qui en reproduit fidèlement les détails et que l’on a dessinée aux 2/3 de la grandeur naturelle sur la planche qui accompagne ce mémoire.
III
Les phénomènes monstrueux se concentrent presque tous chez le monstre de Pondichéry à la tête et à la poitrine. L’une présente les caractères assignés à l’extrémité céphalique des pseudencéphaliens nosencéphales, avec des complications particulièrement difficiles à reconnaitre et à apprécier ; l’autre est atteinte de pleurosomie très-nettement accusée. L’éventration sus-ombilicale et ascendante qui caractérise les monstres pleurosomes a permis à une grande partie des organes contenus dans les cavités splanchniques de s’épanouir au dehors. Mais, contrairement à ce qui est arrive chez la plupart des monstres pleurosomes observés jusqu’ici[9], la lésion occupe le côté droit de notre jeune sujet, et l’atrophie qui en résulte frappe le membre supérieur correspondant, comme on le voit dans la planche jointe à notre description.
Voici comment Mopillier décrit la poitrine du monstre du frère Loupias. « À la partie postérieure et supérieure de la clavicule droite se trouve une glande considérable (planche VI, lettre 9) qui tient pour ainsi dire lieu de la parotide (?) de ce costé ; immédiatement à son costé postérieur et supérieur se trouve une rupture ou déchirement qui se porte obliquement de derrière en devant jusque vers la cinquième des vrayes castes, du poumon du costé droit (p) du foye (f) du ventricule (e) de la ratte (r) du mézentère et de la plus intestins (i). Ce qu’il y a de fort remarquable, c’est que cette sortie répond immédiatement dans la capacité de la poitrine, c’est ce qui ne s’est pu faire, sans que le diaphragme n’ai souffert le premier déchirement pour donner passage des viscères de l’abdomen dans la capacité de la poitrine. » La perforation diaphragmatique et caractéristique de la pleurosomie n’entraîne pas dans ce genre téralologique le déplacement du cœur dont Mopillier ne parle point, et que Loupias n’a point représenté.
Toutes ces particularités, qui auroient demandé un examen exact, pour voir le dérangement que la nature a causé dans ce fœtus par sa variation, tant à l’égard des vaisseaux ombilical que de plusieurs autres parties, n’ont pu porter le frère Loupias à permettre que son cher monstre fût ainsi disséqué cruellement, comme je m’y suis offert plusieurs fois, afin de découvrir les ressorts dont la nature s’est servie pour faire jouer cette machine humaine. Ce n’est point un esprit de critique qui me fait parler ainsi, ajoute Mopillier, mais une pure envie de découvrir ce phénomène. Dans le déchirement cy-dessus cité, il s’y trouve plusieurs petits replis de la peau qui semblent être faits par une cicatrice formée dans le sein de la mère. » Notre auteur a déjà remarqué que suivant le témoignage de la délivrance « aucune apparence d’arrière-faix ». Il ajoute plus loin dans une note « qu’il n’y a jamais eu de cordon ombilical », que ses yeux ne l’ont point sur ce point, et qu’un examen attentif ne lui a point laissé de doute.
Mopillier ignorait qu’en pareil cas la poche qui loge les organes hernies est constituée par la gaine du cordon ombilical, que quelque rupture avait probablement fait disparaître.
Les replis dont il parle correspondent vraisemblablement aux débris de cette gaine détruite dans l’accouchement, et dont la description de la monstruosité céphalique nous permettra tout à l’heure de retrouver l’extrémité modifiée.
« À l’endroit de l’aisselle se trouve, comme un petit parenchime qui semble être une portion de la fagoüe[10] un peu au-dessous et en arrière se trouve un des lobes du poumon qui m’a semblé assez proportionné au sujet.
« Entre l’humérus du bras droit et un des lobes du poumon, du même costé se trouve le parenchime du foye qui est environ trois fois plus gros qu’il ne doit être, il n’est soutenu que par son ligament coronaire, sa couleur est d’un brun clair, ses deux lobes sont fort apparents et même la scissure ; la vésicule du fiel est cachée par le ventricule, l’enveloppe que le foye reçoit du péritoine est fort affaissée et laisse voir plusieurs petites éminences et cavités à sa surface.
La ventricule (estomac) se trouve immédiatement au-dessous du foye, son grand cul-de-sac se porte à gauche, son volume est fort proportionné, sa couleur est d’un blanc sale et il n’a rien de particulier.
Au côté droit du ventricule se voit une partie du duodénum, le jéjunum, l’iléum et une partie du côlon avec une portion du mézentère.
Au-dessous des intestins se voit, sur ce que j’en ay pu juger, la ratte qui paroît arrondie, convexe dans la partie supérieure et concave dans l’inférieure.
On présumer par ce tableau qu’il ne se peut trouver de viscères dans la capacité de l’abdomen que les reins, la vessie, la matrice et le pancréas qui ne paraît point au dehors[11] non plus que l’épiploon.
Les partis extérieures de la génération n’ont rien de singulier, sinon que les grandes lèvres se trouvent fort débordées et arrondies ; les nymphes sont fort grosses et comme tuméfiées, on y remarque le prépuce du clitoris, on n’y voit point de périnée. »
Ce dernier caractère est en rapport avec la disposition des fesses. « L’épine se jette considérablement du costé droit », dit ailleurs le narrateur, « c’est ce qui fait paroître le fœtus tout de travers, il ne paroît régner aucune dépression de l’épine et les fesses se trouvent jointes sans qu’on y remarque cette ligne qui les sépare ordinairement dans tous les sujets. »
L’atrophie du membre thoracique du côté qui correspond à la fissure est générale, chez les pleurosomes, et Mopillier en donne une explication qui, pour être trop exclusivement mécanique, sous l’influence des idées du temps, n’en est pas moins relativement satisfaisante, et qu’accepteraient peut-être, en la modifiant, bien des tératologistes de nos jours, « Pour finir, je diray que le bras droit semble être détaché de l’omoplate, ou les ligaments tellement relâchés qu’ils ont permis à la tête de l’humérus de se porter à la partie antérieure de la clavicule du même costé, tout le bras et l’avant-bras sont atrophiés, ce qui peut avoir été causé lorsque les viscères avant de sortir de la poitrine auront fait tumeur, qui aura pressé les vaisseaux axillaires et aura par ce moyen empesché une libre circulation et causé l’amaigrissement du bras, les sucs nourriciers ne pouvant y être portés en assez grande abondance.
Le cubitus et le radius sont convexes en dehors et concaves en dedans ; le cubitus forme une apophyse d’environ cinq à six lignes qui excède l’humérus. La main ne se trouve composée que de quatre doigts fort bien formés.
Le bras gauche est fort bien nourri et proportionné dans toutes ses parties ; la jambe droite se trouve aussi fort bien proportionnée. La jambe gauche est convexe par la partie latérale externe et concave par sa partie opposée. Le pied se trouve tourné en dedans comme luxé, » cela vient en partie, toujours suivant Mopillier, « de ce qu’au commencement on avait mis le jambes y étaient pliées et trop pressées ». Cette interprétation n’est pas à l’abri de toute critique. Il me paraît, en effet, que le membre inférieur gauche de la statuette, tordu et difforme, se termine par un véritable pied-bot varus, tout à fait comparable à ceux que l’on observe si fréquemment chez les monstres célosomiens.
IV
La nosencéphalie qu’il me reste à faire connaître est intimement liée à la pleurosomie dont on vient de lire la description par le mécanisme tératogénique, qui subordonne la monstruosité céphalique à celle des organes thoraciques et abdominaux chez un certain nombre de célosomiens.
On sait que, sur les monstres de cette grande famille, en même temps que la gaine du cordon est dilatée pour former le sac viscéral, le cordon présente une brièveté quelquefois poussée à l’extrême. Le placenta se trouve ainsi très-rapproché, et peut très-facilement contracter avec le fœtus, sous diverses influences qu’il est inutile de rappeler ici, des adhérences pathologiques.
Il existe dans la science un certain nombre d’exemples de monstruosités céphaliques ainsi produites : le plus remarquable peut-être, à coup sûr le plus judicieusement observé et le plus complètement décrit, est celui qui a fourni à Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, l’occasion de son grand mémoire sur l’hyperencéphalie[12].
L’hyperencéphale césolome, étudié par l’illustre fondateur de la tératologie, présentait des brides en grand nombre répandues du placenta à la tête et au thorax, et Geoffroy Saint-Hilaire, en étudiant de près ces lames fibreuses ou leurs vestiges, établissait que c’est à l’existence de ces attaches anormales qu’est dû le déplacement des organes et qu’il faut attribuer la cause première des malformations qui en sont la suite.
Mopillier n’avait pas vu tout cela, il n’a rien compris aux vestiges de brides parfaitement visibles, quelque mal rendus qu’ils soient, sur la sculpture du frère Loupias, mais il a le premier reconnu un placenta dans la tumeur sus-crânienne qu’il décrit de la manière suivante :
Les deux espèces de corps pyramidaux ou pampiniformes (e’), qui règnent depuis environ la partie supérieure et antérieure du pariétal gauche jusqu’à la partie supérieure de l’occipital, du même costé, en recouvrant tout le pariétal, et s’avançant même jusqu’au temporal du même costé, qui ont de longueur environ deux pouces et quelques lignes, ne paroît être autre prolongement du cuir chevelu dont les vaisseaux se sont abouchés avec ceux du fond de l’utérus et qui ont tenu lieu de placenta et de cordon ombilical pour la communication du sang de la mère au fœtus, et pour le retour réciproque du sang du fœtus à la mère. Je ne vois point d’autre endroit par lequel la circulation ait peu être entretenue que par ce qu’il n’a paru aucun vestige d’ombilic. » Et ailleurs, les corps pampiniformes « sont les organes qui ont servi de placenta ». À droite et plus en arrière se montre une autre tumeur qui paraît pouvoir être considérée comme de nature pseudencéphalienne, et dont l’existence, combinée avec l’intégrité presque complète de l’occipital, formant un plan vertical qui circonscrit très-nettement en arrière sur la statuette les lésions de la boîte crânienne, détermine le genre nosencéphale de la famille des pseudencéphaliens, auquel nous la rapportons.
« Du costé droit, écrit Mopillier, se trouve un autre corps (e), pyramidal (ou pampiniforme) qui est bien moins considérable que le gauche, et qui est à peu près situé de même, mais qui est moins étendu, et qui a à peu près la même longueur. Ils n’étoient point réunis dans leur partie supérieure lors de leur première conformation, mais on les a liés ensemble par leur partie supérieure pour suspendre le fœtus dans le vase dans lequel on le conserve aujourd’huy dans l’esprit de vin. Lors de la naissance ces corps pampiniformes étoient évasés et affaissés, horizontalement sur la surface externe de la tête, ces membranes étaient plus molles et plus laxes que n’est ordinairement le cuir chevelu dans un fœtus, mais l’esprit de vin les a rendues assez fermes. »
Sous l’influence des tractions exercées sur la tête par les adhérences placentaires, ce que l’on peut voir de crâne est devenu asymétrique, comme dans l’hyperencéphale de Geoffroy et dans un grand nombre de monstres semblables. Aussi Mopillier observe-t-il que « à la partie inférieure du corps pampiniforme droit se trouve une émincen arrondie (b) de la grosseur d’une petite noix » qui lui semble « être formée du temporal ». On ne voit rien de semblable à gauche. « Il n’y a nulle apparence de coronal, ny des pariétaux » le crâne étant « comme une tête sciée dont on veut démontrer le cerveau et même du costé de la face, il se trouve beaucoup plus aplati, puis qu’il se trouve horizontal de la partie supérieure de la lèvre supérieure à la partie supérieure de l’occipital ». Ce dernier « est fort élargi et forme intérieurement ses cavités plus grandes qu’elles ne doivent être dans un fœtus de son volume, c’est ce qui fait que le cervelet n’aurait pas été gêné dans ses fonctions pour dédommager du défaut du cerveau qui y manque entièrement ». Mopillier ouvre ici une parenthèse, pour expliquer certains détails de la sculpture étrangers à la monstruosité, et qui montrent avec quelle fidélité Loupias copiait son modèle. « Vers l’endroit, du vertex à droite se remarquent trois petits cordons dont le supérieur et le plus long se porte vers l’occipital à gauche, les deux autres se portent à gauche ; à l’union de ces trois cordons se trouve une espèce de suture qui règne depuis la partie inférieure et antérieure de l’éminence arrondie du temporal droit jusqu’à la commissure gauche de la bouche. » Cette suture, dont on suit fort bien tous les détails sur la statuette du musée Dupuytren, « a été faite depuis l’accouchement par le frère Loupias et les cordons susdits qui se trouvent joints sont formés par les replis de la peau, que la suture a occasionnés en la rapprochant ; cela fait voir que les cordons et la suture ne sont qu’accidentels ». Pourquoi Loupias avait-il ainsi raccommodé le précieux fœtus ? Je ne puis m’expliquer cette suture qu’en lui attribuant l’intention de réparer des désordres occasionnés au moment de la naissance par la rupture de brides pathologiques, dont je retrouve les débris à la commissure droite. Ces débris figurés en c sur la planche qui accompagne ce mémoire, sont donnés par Mopillier comme des « caroncules charnues qui du costé droit représentent comme une flamme qui sortiroit de la bouche ». Il ajoute que « le palais se trouve garny de plusieurs éminences charnues, on trouve aussi la même chose dans les parties latérales de la bouche ». La moitié externe de la lèvre inférieure du côté droit montre en effet au-dessous des lambeaux en forme de flamme de la description de Mopillier, quelques déchiquetures irrégulières auxquelles il y a tout lieu d’attribuer, comme Geoffroy Saint-Hilaire, « le caractère de déchirures opérées violemment ».
La fente palatine (d), limitée à droite par le pédicule hypertrophié et tordu en avant et en dedans qui porte les os incisifs placés l’un devant l’autre (a), correspond à l’une des formes les moins rares de la monstruosité dite en gueule de loup. Beaucoup de tératologistes et de chirurgiens en ont figuré de semblables et j’en ai moi-même fait connaître en 1868[13] un exemple comparable à celui du monstre Indien que je publie aujourd’hui. Mais bien peu ont été assez heureux pour constater, à côté de lésions de cet ordre, les preuves de l’action mécanique à laquelle on doit si souvent les attribuer. L’observation de Nicati, pour n’en mentionner qu’une seule, a fait un certain bruit en 1822[14], et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire a publié un intéressant commentaire[15] sur la bride fibreuse étendue des intermaxillaires au placenta de ce monstre. Le sujet de Pondichéry avait présenté certainement une disposition à peu près semblable, dont les traces bien manifestes auraient fourni à Geoffroy un précieux argument en faveur de la doctrine tératogénique dont il a doté la science. Il ne reste plus, pour avoir terminé la description du nosencéphale pleurosome de Mopillier, qu’à faire remarquer avec notre auteur la déformation d’un nez sans narines extérieures, l’exiguïté de l’œil rudimentaire du côté droit (o) et le développement encore fort incomplet de l’œil gauche (o’). « Les oreilles sont assez bien formées, sinon que la droite est plus épaisse que la gauche, qui est plus allongée en partie par son conduit, et par l’helix et l’anthelix. La bouche est fort ouverte, grande et très-défigurée », ainsi que l’on vient de le voir, la langue est normale, « la lèvre inférieure est un peu renversée, mais sans déformité, la joue gauche se trouve plus grosse que la droite, le menton est formé.»
Mopillier termine le projet de mémoire auquel nous avons fait tous ces emprunts, en s’élevant avec force contre un préjugé populaire, au dessus duquel l’intelligence de Loupias n’avait pas su l’élever. L’imagination échauffée du frère jésuite (ces mots sont de Mopillier) représentait volontiers « comme un tigre » le petit monstre qui vient d’être décrit. Le chirurgien d’Angers, « dont l’intègre spéculation » se garde de semblables erreurs, ne veut voir qu’un « fœtus informe qui n’est rien que ce qu’il peut être ». La nature, dit-il encore, « ne change point l’essence des estres et on ne les voit point ainsi se confondre les uns dans les autres ».
Au XVIIIe siècle, les anatomistes avaient renoncé aux théories singulières sur la genèse des monstres auxquelles le populaire de nos jours ne s’est point encore complètement soustrait, mais ils étaient loin de s’être fait des influences maternelles l’idée précise que Mopillier a formulé le premier. À ce titre comme au point de vue du rôle encore un peu vague qu’il attribue au placenta, son travail inédit méritait d’être donné au public, puisqu’il ajoute quelque
chose à ce que nous savons de l’histoire des doctrines tératologiques. On observera, en outre, que la coexistence sur un même sujet monstrueux des lésions thoraciques et céphaliques examinées ici, n’a pas été notée jusqu’à présent. Le nosencéphale pleurasome de Pondichéry a donc maintenant sa place marquée dans les catalogues spéciaux à côté de l’hyperencéphale célosome d’Arras et de quelques autres monstres célèbres dans les annales de la science[16].
- ↑ Nom devenu illisible.
- ↑ La première version disait au royaume de Carnata, c’est le Karnatik ; le correcteur, après avoir mis de Karnatte, s’est décidé, pour plus de précision, à remplacer ces mots par d’Arcatte, l’Arcatte des géographes modernes.
- ↑ Le 4 de ce chiffre est remplacé de la seconde main par un 3, 1733.
- ↑ Mopillier Pierre, maître en chirurgie à Chalonnes-sur-Loire, y décédé le 4 janvier 1715, âgé de cinquante-six ans, a laissé de sa femme, marguerite Piffard, deux fils et une fille. L’aîné des fils n’est pas notre écrivain, comme le feraient croire les surcharges de notre manuscrit, c’est Raphael Mopillier, né à Chalonnes, le 10 mars 1710, reçu maître chirurgien juré à Paris, vers 1735, auteur d’un mémoire physiomécanique sur le principe de la vie et sur les causes qui le perpétuent (1738) et d’une Dissertation contre l’usage des sétons, cautères, etc. (1743). Notre tératologiste, Jean-Baptiste-Antoine, est le cadet des deux frères, il est né à Chalonnes, en 1712. Maître chirurgien juré reçu à Paris, chirurgien des hôpitaux du Roi, chirurgien-major de la Compagnie des Indes, il rentre en France en 1736, va se fixer après 1737 dans l’Anjou, où il se marie, en 1748, à Renée Cordon de Longuehaye, et où nous allons le retrouver en 1749.
Je dois la meilleure partie de ces documents biographiques à la bienveillance de M. le docteur Farge, directeur de l’École de médecine d’Angers. - ↑ Lettre… à MM. Mopillier, chirurgiens à Angers pour servir de réponse à la critique du lithotome caché faite par M. Lecas dans le Journal des savants de pièces importantes sur l’opération de la taille faite par le lithotome caché. Paris 1751, t. I, p. 69).
- ↑ Il porte en marge cette adresse : À Messieurs de l’Académie royale de chirurgie.
- ↑ Dangers, ce 23 juillet 1749. Messieurs, « Il y avoit long temps que j’avois perdu de veue le mémoire cy inclus et mon intention avait été de le rendre public par la voye des journaux depuis mon retour des Indes, mais nombre d’affaires s’étant succédées les unes aux autres m’en avaient enlevé l’idée, etc. »
- ↑ Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique. Des monstruosités humaines, p. 500 et suiv. Paris, 1822, in-8.
- ↑ Is. Geoffroy Saint-Hilaire, op. cit., t. II, p. 280-282. — Les cinq pleurosomes humains dont Is. Geoffroy mentionne l’existence présentaient la fissure à gauche, et faisaient exception dans la série des monstruosités célosomiennes dont les éventrations sont presque toujours à droite, (Ibid., p. 288.)
- ↑ On prend généralement dans l’ancienne anatomie descriptive le mot de fagoue dans le sens de pancréas. Mopillier énumère plus loin cet organe parmi ceux qui croit encore renfermés dans l’abdomen. Voudrait-il ici parler du thymus ? (Fig. VI.)
- ↑ Voyez la note de la page précédente.
- ↑ Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, Description d’un monstre humain né en octobre 1820, et établissement à son sujet d’un nouveau genre sous le nom d’hyperencéphale. (Philosophie anatomique, t. II, p. 156 à 221.)
- ↑ E.-T. Hamy, L’os intermaxillaire de l’homme à l’état normal et pathologique, Paris 1868, in-8, pl. II, fig. 8.
- ↑ Nicati, De labii leporini congeniti natura et origine. Utrecht, 1822, in-8.
- ↑ Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, Op. cit., t. II, p. 487-489.
- ↑ L’explication des lettres de la planche VI se trouve dans le texte, aux pages 302, 307 et 309.