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Le relativisme, théorie du réel

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Revue de métaphysique et de morale, année 31, numéro 1année 31, numéro 1 (p. 29-48).

LE RELATIVISME, THÉORIE DU RÉEL[1]

Nous sommes obligés, ici, d’avertir le lecteur que nous considérerons les conceptions relativistes sous un aspect un peu différent de celui qui semble avoir généralement frappé l’attention des philosophes. On s’est, en effet, appliqué surtout à considérer les modifications que la théorie de M. Albert Einstein impose à notre conception du temps ce qui tient peut-être en partie au fait que ce côté prédomine dans la théorie sous sa première forme, celle de la relativité restreinte, alors que nous chercherons à nous rendre compte en premier lieu de la manière dont la théorie, sous sa forme plus complète (qui est celle de la relativité généralisée), transforme la conception de l’espace. Ce n’est qu’après cet examen que nous en viendrons à parler de l’évolution de la notion du temps.

Comprendre, expliquer, nous le savons, veut en physique dire : déduire. Une déduction embrassant un certain nombre de faits s’appelle une théorie, et il n’est point douteux qu’à ce point de vue celle de la relativité mérite pleinement son nom, puisqu’elle affirme qu’une fois ses fondements posés, un ensemble de constatations expérimentales en découle complètement. Mais les théories physiques sont de deux sortes il y a, d’une part, les théories à principes, qui partent d’énoncés purement légaux, ne mettant en jeu (du moins apparemment) aucune hypothèse, aucune supposition sur l’être, et il y a, d’autre part, les théories à images, dont ces hypothèses forment la partie essentielle. Rappelons cependant a ce propos que, comme nous l’avons constaté dans notre deuxième chapitre, même quand le physicien a l’air de ne pas formuler expressément d’hypothèse sur l’être véritable des choses, il en résulte non point qu’il en fasse véritablement abstraction (attitude qu’il ne saurait adopter dans aucun cas), mais simplement qu’il n’entend pas modifier en leur essence les idées que nous avions, par ailleurs, conçues dans ce domaine. Ajoutons encore que, légalité et causalité ou rationalité s’enchevêtrant souvent presque inextricablement dans la science, d’une part un principe d’apparence abstraite, tel que le principe d’inertie, peut avoir, comme nous l’avons vu, une portée explicative, tandis que, d’autre part, une théorie à images, explicative par essence, peut comporter et comporte même généralement un contenu légal, servant au calcul et à la prévision. Cela est tout à fait manifeste en ce qui concerne la théorie d’Einstein.

On parle souvent du principe de la relativité, et cette expression est exacte, car il s’agit d’un ensemble d’énoncés mathématiques découlant d’un énoncé unique. Mais, derrière le principe, il y a, nous le verrons, une véritable hypothèse sur l’être, dont l’énoncé ne peut se passer : on prétend modifier notre conception du réel.

Au cours d’une récente discussion au sein de la Société de philosophie, nous avons constaté que ce fait a pu être contesté. Profitant d’une confusion que favorise l’emploi de ce terme un peu ambigu de relativité, les partisans de la doctrine de Comte et de Mach ont cherché à s’appuyer sur les conceptions de M. Einstein, en proclamant que la relativité de l’espace implique celle de notre connaissance dans tout ordre d’idées et nous prouve, par conséquent, combien il serait vain de vouloir pénétrer dans l’intérieur des choses, comme prétendent le faire, notamment, les théories atomiques[2]. Or, M. Einstein lui-même s’est, tout au contraire, montré, presque dès le début de son activité, très éloigné de ce phénoménisme ; il a manifesté clairement et résolument les tendances réalistes, qui sont celles de tout physicien conscient de sa tâche. En 1905, simultanément avec ses premiers essais sur la relativité, il a publié un travail où, sans connaître les résultats de Georges Gouy ni, en général, le mouvement brownien, il a calculé l’amplitude du mouvement moléculaire, et ses formules ont été ensuite utilisées par Jean Perrin. Il a été ainsi un des ouvriers de ce renouveau de l’atomisme qui très logiquement, du reste a provoqué les vitupérations les plus virulentes de la part de Mach[3].

M. Einstein n’a d’ailleurs point changé d’avis depuis, car, en 1911, au Conseil de physique de Bruxelles, il a insisté avec beaucoup de clarté et de vigueur sur la nécessité de représenter les phénomènes si étranges, si embarrassants, du rayonnement noir, sous une forme concrète », c’est-à-dire à l’aide d’un mécanisme qui soit véritablement en mesure d’expliquer les constatations. Il a, enfin, dans la récente séance de la Société française de philosophie dont nous avons parlé, répondant à l’auteur du présent travail, déclaré que Mach fut un déplorable philosophe, et que c’est une vue courte sur la science qui le conduisit à rejeter l’existence des atomes[4].

Dira-t-on que ces opinions du créateur de la théorie de la relativité peuvent lui être personnelles ? Examinons l’exposé de M. Eddington, qui a su admirablement mettre à nu les implications profondes de la théorie et les exposer avec une netteté peu commune, et dont la parfaite orthodoxie relativiste n’a été, autant que nous sachions, contestée par personne. M. Eddington déclare, dès le début de son livre (que nous aurons mainte fois l’occasion de citer ici), qu’il ne partage point cette opinion si répandue que la seule chose que doive rechercher la théorie scientifique c’est l’économie de la pensée et qu’il n’abandonne pas cet espoir que la théorie nous conduit par échelons insensibles à la Vérité universelle[5] ». Dans le dernier chapitre de son exposé, il revient sur cette question essentielle. Il affirme alors que le physicien, tant qu’il raisonne en physicien, a une croyance bien arrêtée dans la réalité du monde extérieur.

Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : la valeur de l’attribut name ne peut être un simple entier. Utilisez un titre descriptif.. Ainsi il a foi dans l’existence réelle des atomes et des molécules ; pour lui ce ne sont pas de simples fictions, qui lui donnent le moyen de comprendre certaines lois des combinaisons chimiques ». Faisant application de ces principes aux fondements de la théorie qu'il a entrepris d'expliquer, il se demande si ces conceptions « sont de simples illustrations du raisonnement mathématique ou bien de véritables images de ce qui se passe réellement dans la nature», et il tranche cette question en maintenant que la première de ces deux suppositions donnerait une idée fausse des progrès que la théorie de la relativité a fait faire à la science ». Ainsi « l'Univers à quatre dimensions n'est pas une simple image ; c'est l'Univers réel du physicien auquel on est arrivé par la méthode bien connue que la physique (à tort ou à raison) a toujours suivie dans sa recherche de la réalité. Il expose ensuite de plus près comment il entend cette méthode et il le fait en invoquant le procédé par lequel le sens commun constitue l'objet tridimensionnel. Voici, nous dit-il, un objet qui se présente tantôt comme une image de Britannia, tantôt comme le portrait d'un monarque et tantôt comme un mince rectangle ; nous expliquons ces images en supposant qu'il s'agit de quelque chose ayant trois dimensions, d'un penny anglais nul être doué de raison ne saurait mettre en doute que le penny soit ici la réalité objective correspondant à ces aspects différents ». Or, « celui qui doute de la réalité de l'Univers à quatre dimensions (pour des raisons de pure logique, par opposition aux raisons expérimentales) peut être comparé à l'homme qui doute de la réalité du penny et qui préfère considérer l'une de ses apparences possibles comme l'objet réel[6] ».

Ce raisonnement, on le constatera sans peine, est entièrement conforme au schéma par lequel, dans notre deuxième chapitre, nous avions représenté le processus de la pensée à l'aide duquel se constitue notre image du réel, aussi bien dans le sens commun que dans la science.

On trouverait d'ailleurs aisément, chez d'autres protagonistes de la doctrine, des textes aussi significatifs que celui de M. Eddington. Ainsi, pour M. Langevin, le physicien, par la relativité, reprend contact avec la réalité[7]. M. Borel, en exposant la théorie d'Einstein, déclare que la recherche de la vérité est le but le plus noble de la science et qu’il n’y a pas de degrés entre la vérité et l’erreur[8] » ; M. Jean Becquerel parle du souci de la vérité et de la « satisfaction qu’éprouve l’esprit à pénétrer plus avant dans la compréhension des phénomènes[9] » par la théorie d’Einstein, et M. Hermann Weyl expose que le véritable problème de la physique consiste « à pénétrer dans l’essence de l’espace, du temps et de la matière, en tant qu’ils participent à la construction de la réalité objective[10] », se préoccupe du monde objectif que la physique cherche à épurer de l’intuition immédiate et termine son livre en affirmant que le relativiste « doit être pénétré de la certitude que notre raison n’est pas seulement un pis-aller humain, par trop humain, dans la lutte pour la vie, mais qu’elle s’est développée malgré toutes les embûches et les errements jusqu’au point où elle peut embrasser objectivement la vérité. Quelques-uns des accords puissants de cette harmonie des sphères auxquels Pythagore et Kepler rêvaient, sont parvenus à nos oreilles. [11] » C’est aussi à propos de la théorie de M. Einstein que M. Henri Marais déclare, comme nous l’avons dit plus haut, que le réalisme est le postulat implicite de toute science du monde extérieur, après avoir fait ressortir, dans la phrase qui précède, que « si l’expérience confirme la théorie, il est naturel de le regarder [sc. l’univers einsteinien] comme le véritable espace physique.[12] »

Il n’est point trop difficile, en outre, de se rendre compte que cette attitude, loin d’être accidentelle, est véritablement commandée par l’esprit qui anima la doctrine. En effet, ce que le physicien einsteinien cherche à constituer, c’est une représentation du phénomène physique, valable non pas uniquement

pour un observateur placé sur la terre ou sur le soleil, ni même pour un super observateur placé quelque part dans l’espace et jugé immobile (c’était là, comme on sait, à peu près le point de vue de Newton), mais pour tous les observateurs possibles et imaginables à la fois. Il ne peut évidemment y parvenir qu'en détachant, plus complètement encore que la science ne l'avait fait jusqu'à lui, le phénomène de l'observateur, en le situant d'une manière plus absolue en dehors de lui. En ce sens M. Eddington a parfaitement raison d'affirmer que M. Einstein « a réussi à séparer incomparablement mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'alors la part de la nature et celle de l'observateur dans les phénomènes observables.[13] » C'est bien sous cette forme, d'ailleurs, en insistant sur ce que la relativité généralisée fournissait une représentation du phénomène indépendante de tout système de référence (c'est-à-dire, de tout ce qui peut se référer à un observateur particulier), quel que fût le mouvement de ce système que M. Einstein lui-même a présenté tout d'abord cette théorie su monde savant[14], et les relativistes sont, depuis, restés invariablement fidèles à cette manière d'exposer leur conception. Ainsi, selon M. Langevin, « de même que la géométrie affirme l'existence d'un espace indépendant des systèmes particuliers de coordonnées qui servent à en repérer les points et permet d'en énoncer les lois sous une forme intrinsèque grâce à l'introduction d'éléments invariants (distances, angles, surfaces, volumes), la physique, par l'intermédiaire du principe de relativité, affirme l'existence d'un univers indépendant du système de références qui sert à repérer les événements ». En particulier, c'est l'affirmation de l'existence d'une réalité indépendante des systèmes de référence en mouvement les uns par rapport aux autres.[15] »

D’une manière tout à fait analogue, M. De Donder constate que « la relativité générale met en lumière ce qui est vraiment inhérent à tous les phénomènes, en n’accordant à aucun spectateur un rôle prépondérant ; elle nous fait apercevoir ce qu’il y a d’intrinsèque ou d’invariant dans les phénomènes et cela par l’instrument le plus commode, le mieux adapté aux phénomènes ; cet instrument, c’est l’espace-temps, défini par les équations d’Einstein. Rien d’étonnant, donc, à ce que la méthode de la relativité générale permette d’approcher de plus près des réalités de la nature[16] ».

Ainsi, c’est à juste titre que M. Born, dans son excellent exposé de la théorie, après avoir déclaré qu’elle est d’abord un produit pur de cette tendance visant à se délivrer du moi, à s’échapper de l’impression et de la contemplation, parle constamment, à ce propos, d’objectivation et considère cette évolution vers l’objectif comme directement liée à celle vers le relatif[17], c’est-à-dire à ce qui constitue l’essence même de In conception.

Cela est si vrai que les savants ont été parfois quelque peu choqués par la manière dont certains philosophes interprétaient la théorie physique de la relativité. Cette conception, dit M. Kneser, est bien souvent comprise comme si, par elle, tout fût enfin devenu heureusement relatif, de telle sorte que la doctrine commode du philosophe Protagoras, si exempt de préjugés, selon laquelle l’homme, c’est-à-dire son point de vue, son système de référence, est censé être la mesure de toutes choses, serait devenue dominante. Or Lorentz et Einstein dirigent tout au contraire leur attention justement sur les choses qui ne doivent point être considérées au point de vue du relatif (die sich der Relativierung entziehen). Le principe de relativité est, à vrai dire, celui de la non-relativité du réel, il exige que le réel, impliqué par les phénomènes de la nature observés, demeure, à l’égard des modifications envisagées du point de vue et du système de mesure, en une forme immuable, qu’il soit, selon l’expression courante, invariant à l’égard de la transformation de Lorentz[18].

M. Eddington, nous l'avons vu tout à l'heure, considère la réalité des concepts de la théorie de la relativité comme, de tous points, comparable à celle des objets du sens commun. Mais c'est qu'il avait montré auparavant que les premiers prennent naissance par suite d'une simple extension, d'un développement logique du processus qui crée les seconds, à savoir par l'élimination progressive de ce qui n'a trait qu'à l'observation individuelle et momentanée. Nous nous représentons une chaise comme un objet bien défini, au milieu de la nature vu en quelque sorte sous toutes ses faces à la fois et non d'une distance et sous un angle particuliers ». Mais ensuite nous cherchons à parvenir à une conception du monde réel, indépendante des conditions d'observation C'est ce que nous offre la relativité généralisée, en nous apprenant à éliminer non seulement la position, mais encore le mouvement de l'observateur, et c'est ainsi que nous arrivons finalement à affranchir les phénomènes « de ce qui tient à l'imagination bornée du cerveau humains.[19] »

M. De Donder fait ressortir que le concept de relativité a passé, en physique, par trois stades, le premier étant celui caractérisé par les formules de Galilée, le second celui de la relativité restreinte d'Einstein et le troisième, enfin, le stade de la relativité généralisée. Mais le savant belge insiste avec raison sur ce fait que, dans le premier stade déjà (c'est-à-dire dans notre mécanique classique) éminemment propre à nous faire toucher du doigt à quel point le processus de pensée auquel obéissent les relativistes est conforme au canon éternel de l'intellect humain, qui a constitué non seulement la science, mais, avant elle, le monde du sens commun.

Il y avait un invariant (à savoir le carré de distance) grâce auquel « on se débarrasse de ce qui est relatif aux divers observateurs pour atteindre l'absolu, représenté ici par une distance. Tous les observateurs, continue cet auteur, étudieront le même espace géométrique, et c'est dans ce décor placé une fois pour toutes que se dérouleront les phénomènes physiques[20] ».

C'est là une remarque effet, ce monde d'invariants absolus, placé dans le décor éternel de l’espace, n’est pas seulement le monde de la mécanique de Galilée et de Descartes, il est encore celui de notre perception immédiate ; en ouvrant les yeux le matin, nous voyons les objets dans le cadre rigide et inactif de l’espace (selon l’expression dont use le même auteur dans un autre passage)[21], el cette conception, Platon nous l’a dit, nous sert à expliquer non seulement comment un seul et même objet a pu nous paraître différent en des circonstances différentes, mais encore pourquoi plusieurs observateurs l’ont jugé d’une manière différente. Car ce monde du sens commun nous est commun avec les autres humains et sans doute aussi avec les animaux, ou du moins les animaux supérieurs, et il semble bien que cette circonstance contribue beaucoup à sa formation. D’ailleurs, l’accord entre les conceptions, discordantes, voire même contradictoires à première vue, s’y opère toujours d’après Platon à l’aide du nombre et de la mesure, c’est-à-dire des mathématiques ; elles sont à l’état le plus rudimentaire dans le sens commun ; mais, nous ne saurions en douter, elles s’y trouvent tout de même, et c’est en affinant cet instrument, de manière à le rendre apte à expliquer les observations nouvelles au fur et à mesure qu’elles nous arrivent, à maintenir l’accord et à le rétablir là on il paraissait troublé, que nous parvenons à constituer la science théorique. Et si profondes que soient les modifications que le relativisme impose à des conceptions qui nous apparaissaient comme essentielles et immuables, et si pénible que soit pour nous l’effort consistant à sortir de ce décor de l’espace euclidien, l’on ne saurait cependant douter qu’au point de vue que nous venons d’indiquer, il y a continuité étroite entre cet avatar le plus récent des théories scientifiques et les phases qui l’ont précédé. Nous pouvons aussi retourner en quelque sorte ce rapport et, parlant du sens commun en des termes que le relativisme a rendus familiers, dire que le premier recherche, tout comme le second, un invariant, quelque chose qui, se substituant à la sensation fugitive, est plus stable que celle-ci la chaise-sensation visuelle ou tactile pourra se transformer totalement, voire même paraître et disparaître, alors que la chaise-objet restera ce qu’elle est.

Ajoutons que là où l’on trouve chez des savants, à propos de la théorie relativiste, des déclarations de principe positivistes, il s’agit, la plupart du temps, d’une profession de foi purement platonique et qui n’intervient aucunement dans les raisonnements faits entièrement selon le schéma que nous venons d’exposer. Ainsi le général Vuillemin déclare que le point de vue de M. Einstein participe de celui que Duhem définissait chez les thermodynamistes qui n’admettent dans leur science que les résultats directs de mesures, contre les atomistes, qui veulent expliquer le visible par l’invisible[22]. Il y a là une erreur de fait, puisque M. Einstein, nous venons de le voir, a, au contraire, activement contribué lui-même à cette renaissance de l’atomisme, qui s’est consciemment opposé à la conception thermodynamique, et qu’il a, d’ailleurs, expressément désapprouvé l’attitude de Mach, analogue à celle de Duhem, dans cette question. Mais le général Vuillemin lui-même déclare, quelques lignes plus haut, que l’idéal pour le physicien est de dégager, pour toutes les catégories de phénomènes, ce sur quoi tous les hommes peuvent être en complet accord, tâche que le physicien accomplit précisément en recherchant, derrière le réel apparent, mais contradictoire, un autre. Invisible, mais qui fait disparaître cette contradiction. De même. M. Gaston Moch proclame, comme la directive dont il s’est inspiré dans son exposé, qu’il doit être entendu que toute métaphysique en est exclue et se réclame à ce propos des vues de Félix Le Dantec. Mais il s’empresse d’ajouter immédiatement que « bannir la métaphysique ne signifie pas que l’on entende s’abstenir des hypothèses, sans spécifier, comme l’avait fait très logiquement Auguste Comte, que celles-ci ne doivent porter aucunement sur le mode de production des phénomènes[23]. Aussi cet auteur ne se gêne-t-il nullement, dans la suite, pour exposer, tout à fait à la manière des physiciens que nous avons cités, comment, par le relativisme, on met d’accord les conceptions d’observateurs en mouvement par rapport les uns aux autres. Il oppose ainsi le caractère subjectif de la contraction lorentzienne à d’autres déformations objectives ; il est vrai qu’il a soin d’ajouter, dans une parenthèse, que ce dernier terme indique simplement que les déformations en question sont constatables dans quelque système que ce soit, mais c’est là, de toute évidence, une restriction purement verbale. C’est en effet parce qu’il les conçoit comme valables pour quelque conscience que ce soit, que le physicien les pose au-dessus de toute conscience, comme existant en elles-mêmes. D’une manière analogue, M. Gaston Moch, en parlant des événements dont l’ordre, dans le relativisme, peut se trouver renversé pour un observateur, ajoute : « Mais si le premier (de ces événements) détermine le second, il arrivera tout au plus que ces observateur les perçoive simultanément[24] ; il est tout à fait évident que la détermination, ici, est conçue de manière entièrement métaphysique, dans l’être absolu. Sans doute l’un et l’autre de ces auteurs essaient-ils de donner aux conceptions exposées par eux une apparence plus conforme à l’orthodoxie positiviste, en affirmant, plus ou moins explicitement, que le réel que le relativiste recherche de manière si indéniable est celui d’une loi. Ainsi le général Vuillemin, tout en parlant de découvrir une réalité supérieure, qui revêtira pour toutes (les familles d’observateurs en translation) un caractère absolu et en opposant, aux mesures qui retiendront une marque personnelle à chaque observateur », l’accord qui ne se fera que sur une autre réalité, réalité dans l’espace-temps, explique que le postulat de la relativité généralisée revient à formuler les lois générales de la nature, en n’y faisant intervenir que des éléments intrinsèques aux problèmes, donc mesurés par des observateurs en mouvement relatif quelconque[25]. Et de même M. G. Moch, après avoir insisté, comme nous l’avons dit tout à l’heure, sur la nécessité d’hypothèses, fait ressortir que leur utilité particulière consiste à aider à la prévision (c’est-à-dire à préparer l’énoncé de lois) et déclare que tout le problème de la relativité consiste à maintenir les lois physiques en dépit du fait que l’observateur change ». Mais c’est là, nous croyons l’avoir établi autrefois, une manière entièrement illégitime d’interpréter les principes du positivisme.


  • 3. Gaston MOCH, loc. cit., pages 24, 59 ; cf. ibid., page 225, cet énoncé du principe de la relativité généralisée Les lois de la nature sont les mêmes pour des observateurs, les uns par rapport aux autres, dans des états quelconques de mouvements. M. PETZOLDT (Die Stellung der Relativitaetstheorie, Dresde, page 120) déclare également que l’invariance cherchée par le relativisme est celle des lois.

Elle revient, en effet, à affirmer l’existence en soi des lois, c’est-à-dire la réalité d’un monde de rapports, privé de supports et en même temps indépendant de la conscience ; alors qu’il est, tout au contraire, manifeste que les seuls rapports que nous puissions connaître sont ceux dont notre conscience forme elle-même l’un des termes, et qu’un positivisme rigoureusement logique exigerait que l’on n’énonçât (conformément à ce qu’a demandé John Stuart Mill) que des règles gouvernant directement la suite des sensations pures, sans aucune intervention du concept d’une chose située en dehors de la conscience (Cf. De l’explication, I, page 6).

Précisons cependant nous n’entendons nullement affirmer que le philosophe ne puisse, après avoir reconnu que la théorie relativiste, comme la physique tout entière, présupposée l’existence de la chose indépendante de la conscience, fournir néanmoins du réel une interprétation idéaliste. Nous avons, tout à l’heure, en parlant de l’accord à établir entre les conceptions d’observateurs différents, invoqué le grand nom de Platon, et cette circonstance suffirait, semble-t-il, à elle seule à prouver qu’une conception idéaliste ne se trouve point exclue. Mais c’est là, justement, l’affaire du philosophe, et nous espérons que l’on ne nous accusera pas de mésestimer la science si nous disons que le savant est mal préparé à cette tâche, qui demande des ressources tout autres que celles qu’il est accoutumé à mettre en œuvre. Aussi bien, la tâche du philosophe sera-t-elle, dans ce cas, particulièrement ardue, car, de toute évidence, le retour vers l’idéalisme sera d’autant plus malaisé que l’affirmation réaliste aura été poussée davantage ; or, elle l’est à l’extrême dans le relativisme, et si le philosophe entend réellement tenir compte de cette phase avancée de la science, il s’y trouvera aux prises avec un réel très éloigné de la sensation immédiate. Mais, quoi qu’il en soit des solutions qu’il pourra nous proposer, il est certain qu’en leur complexité elles ressembleront fort peu aux conceptions simplistes avancées par certains savants qui font profession d’hostilité à l’égard de toute métaphysique. Car ceux-ci, il est aisé de s’en rendre compte, s’en tiennent en réalité à une métaphysique rudimentaire ; après avoir affirmé, avec Auguste Comte, qu’il faut s’abstenir de toute supposition sur l’être véritable des choses, ils se servent ingénument (ainsi que l’avait fait d’ailleurs le fondateur du positivisme lui-même), comme d’une base assurée, des grossières mais judicieuses indications du bon sens vulgaire », sans se rendre compte, le moins du monde que ce sens commun implique, en tant que postulat essentiel, toute une ontologie.

Aussi, même cette théorie de l’existence en soi d’un monde de lois, dont nous avons parlé plus haut, repose-t-elle en réalité (comme nous l’avons exposé autrefois, De l’explication, I, page 30) sur un fondement tout autre que celui qu’on lui assigne officiellement. Ce n’est nullement parce que, se conformant aux préceptes du positivisme, on fait abstraction de l’existence des choses que l’on affirme cette métaphysique ; c’est, tout au contraire, parce que l’existence du monde des choses paraît à tel point assurée que l’on arrive à supposer que même les rapports entre ces choses, tels que les détermine l’intelligence humaine qui les contemple, doivent exister, cependant, indépendamment de cette intelligence.

Il convient cependant de reconnaitre, pour être tout à fait juste, qu’il pourrait y avoir aussi, au fond des déclarations de MM. Vouillemin et Moch, quelque chose d’autre que ce positivisme dont nous avons parlé jusqu’ici. Dans un chapitre ultérieur (le XIXème), en traitant des rapports entre le relativisme et le mécanisme, nous aurons l’occasion de revenir sur cette question, à propos de déclarations ou l’élément dont nous parlons, et qui est un élément phénoméniste, apparaît d’une manière un peu plus nette.

Pour le moment, contentons-nous de conclure que le savant devra soigneusement, en cette matière, se garder de la tentation, qui l’obsède constamment, de trop empiéter sur le domaine du philosophe ; car tout homme (le savant y compris) fait (comme le dit très justement. William Hamilton) de la philosophie comme il vit. Il se peut qu’il en fasse bien ou mal, mais il faut qu’il en fasse[26]. Il en fait même d’autant plus (et d’autant plus mal) qu’il est moins conscient de cette fonction constante et essentielle de son intellect, les vitupérations contre les philosophes ne font rien à l’affaire, au contraire. Car, comme le formule M. Goblot, précisément à propos du relativisme, le philosophe est le moins métaphysicien des hommes ; le savant l’est un peu plus que lui ; le vulgaire l’est éperdument[27]. Mais, de même, le philosophe ne doit-il point se mêler des déductions du physicien, en essayant, par exemple, de lui imposer une conception soi-disant philosophique du relativisme qui, nous l'avons constaté, est loin de correspondre aux vues de M. Einstein et de ses partisans. L'on peut même trouver qu'à ce point de vue le nom sous lequel la théorie est connue n'est pas très heureusement choisi. En effet, comme nous l'avons dit au début de ce chapitre, ce nom eat susceptible de faire naître la croyance que, dans la nouvelle conception, l'existence du réel serait elle-même conçue comme étant relative à autre chose et notamment, bien entendu, à la conscience. Or, tel n'est point le cas. Le nom s'explique historiquement par une double circonstance. Tout d'abord, ce que cherchait M. Michelson dans ses expériences fameuses qui ont été le point de départ de toute cette évolution, c'était à montrer les conséquences d'un mouvement de la terre par rapport à l'éther, conçu comme étant en repos, et la théorie qui expliquait pourquoi les seuls mouvements constatables étaient ceux qui étaient par rapport à d'antres corps ou à d'autres mouvements, prit naturellement le nom de relativiste. Ensuite, le relativisme, qui a dû commencer, bien entendu, comme toute doctrine nouvelle, par une critique de ce qui existait jusqu'à lui, s'est attaqué, comme on sait, dans ce travail de démolition, en premier lien à la notion du temps. Il s'est alors appliqué à faire ressortir que l'observateur individuel n'avait aucun moyen de juger de la simultanéité d'événements se passant dans des lieux éloignés de lui, ainsi que le postulait cependant la théorie newtonienne. On en déduisait que la notion du temps absolu était dépourvue d'un fondement physique, et qu'il fallait lui substituer celle d'un temps local, propre à l'observateur, et que ce dernier, en quelque sorte, emportait avec lui dans ses mouvements. Mais ce n'était là, au fond, qu'une entrée en matière, car, si le relativiste tient à préciser ainsi la part de l'observateur, c'est pour fournir une représentation du phénomène valable pour tous les observateurs, quels qu'ils soient. Ajoutons, toutefois, qu'à un point de vue différent, le nom de la doctrine einsteinienne peut fort bien se justifier, ainsi que nous le verrons dans notre vingt-quatrième chapitre. Mais ce serait en tout cas être dupe d’une apparence que de croire que, dans cette théorie, le phénomène se trouve plus fortement rattaché à l’observateur, au moi, pour nous servir de ce terme philosophique[28]. Il en est, tout au contraire, comme nous l’avons vu, plus détaché, et le réel de la théorie relativiste est, très certainement, un absolu ontologique, un véritable être-en-soi, plus absolu et plus ontologique encore que les choses du sens commun et de la physique préeinsteinienne.

Il convient, d’ailleurs, de reconnaitre que les relativistes, en leur qualité de savants, ne se sont peut-être pas toujours exprimés au sujet de cette question avec une précision absolue. Même en mettant de côté certaines formules générales, évidemment inspirées par le désir de se conformer à telle ou telle conception philosophique, on peut faire valoir un certain nombre de passages qui semblent aller à l’encontre des déclarations, pourtant très explicites, que nous avons citées. Ces passages ont surtout trait à la théorie particulière du temps et se réfèrent alors à l’évolution dont nous venons de parler, ou bien ils se rapportent, plus généralement, à ce fait que le temps et l’espace, tels que les conçoivent le sens commun et, avec lui, la physique préeinsteinienne, ne sont plus considérés comme devant entrer dans le réel. Ce n’est que par la théorie de la relativité, dit M. Weyl, que l’on se rend compte distinctement que rien de ce que l’intuition nous montre de l’essence du temps et de l’espace n’entre dans la construction mathématique que nous édifions du monde physique[29]. Mais cette construction mathématique laisse tout de même debout un réel, et la théorie relativiste a précisément pour but de nous renseigner sur l’essence de ce réel.

Enfin, et en l’absence même de toute autre preuve, la résistance que la théorie a rencontrée, les polémiques souvent fort aigres qu’elle a suscitées, les clameurs poussées de toutes parts, et bien souvent par des bommes que rien n’autorise à se mêler de tels débats, suffiraient pour nous convaincre que l’objet du la querelle est tout autre chose qu’une loi ou un ensemble de lois. Car, quoi qu’en ait pensé Auguste Comte, la loi nous apparaît toujours comme extérieure aux choses, comme indifférente en quelque sorte à cette conception du réel sans laquelle nous ne pouvons vivre à moins, bien entendu, qu’elle ne contienne des éléments influant précisément sur cette conception, nous forçant à la modifier.

C’est ce qui fait que, comme il est facile de le constater par un examen, même superficiel, de l’évolution des idées scientifiques, il n’y a jamais eu, en physique, en chimie, en géologie, en biologie, à propos de simples lois, de ces luttes violentes et retentissantes qui ont constamment signalé l’avènement et la chute des théories. Et inversement, si nous avons bien saisi que la théorie de la relativité modifie notre image du réel, la violence de la commotion dont nous sommes témoins nous prouvera, une fois de plus, combien est vaine la prétention positiviste qui entend limiter la science à la loi et à la prévision, et à quel point, tout au contraire, elle est dominée par des suppositions sur l’être des choses.

L’on pourrait, sans doute, faire valoir que de telles théories, n’ayant de prise que sur un nombre restreint d’esprits, même parmi les hommes de culture générale assez élevée, ne constituent point des explications véritables. Cela est juste en partie. Il est certain, en effet, que le réel ainsi acquis par la voie des mathématiques supérieures n’est pas tout à fait du même ordre que celui auquel on parvient par des voies d’accès plus aisées, qu’il a, en quelque sorte, une force explicative moindre. C’est là, sans doute, une affirmation que certains relativistes convaincus se refuseront à admettre. Elle nous paraît pourtant difficile à contester. Les théories de M. Einstein sont des conceptions mathématiques qui, à notre avis du moins, ne peuvent être réellement comprises en dehors du formalisme qu’impose cette science, et le résultat à peu près complètement négatif de toutes les tentatives qui ont été faites, quelquefois par les savants les plus autorisés (y compris M. Einstein lui-même), en vue de populariser la doctrine, paraissent confirmer cette manière de voir[30]. Ce n’est d’ailleurs point une constatation nouvelle dans cet ordre d’idées, les Grecs déjà l’avaient faite, comme le montre l’anecdote bien connue, concernant le mathématicien chargé d’instruire le fils d’un des diadoques et à qui ce roi reprochait de faire travailler le prince trop durement. Sire, il n’y a pas de route royale en mathématiques, répondit le malheureux pédagogue. On voudra bien nous pardonner de ressasser ici ces vieilleries ; mais il suffit d’avoir suivi peu ou prou les discussions que les théories de la relativité ont fait naître et font encore naître tous les jours, pour s’apercevoir jusqu’à quel point cette maxime, imposée par le bon sens le plus élémentaire (en tant que distinct du sens commun, comme M. Brunschvicg l’a fait valoir avec infiniment de raison[31]), est méconnue. Sans vouloir affirmer, comme le fait M. von Laue, que ceux qui crient le plus fort, des deux côtés c’est à dire aussi bien parmi les partisans que parmi les adversaires de la théorie de la relativité généralisée), ont ceci de commun, qu’ils y entendent fort peu de chose[32], nous dirons que les objections semblent bien souvent provenir du malentendu que nous venons de signaler. Les uns croient avoir compris, alors que, manifestement, leur manque d'éducation mathématique ne les préparait nullement à un tel exploit, tandis que d'autres, se rendant mieux compte de leur inaptitude, arrivent à se convaincre qu'il doit y avoir là quelque défaut inhérent à la théorie elle-même ou, du moins, une sorte de disgrâce particulière dont se trouve affligé l'esprit de ceux qui la professent. Confiants dans la fameuse maxime de Boileau et croyant son application universelle, ils attendent que quelque popularisateur de génie vienne leur exposer les conceptions nouvelles, en langage vulgaire et sans aucun secours de symboles mathématiques. Or, la clarté a, certes, le plus grand prix partout où elle peut être atteinte bien que, là encore, comme nous l'avons fait voir autrefois (De l'explication, 11, p. 289), en citant l'exemple de Pasteur, ce serait une profonde erreur de croire que le novateur, l'initiateur ait lui-même progressé par des voies claires mais précisément elle ne peut être atteinte partout. Car la langue, c'est là une constatation banale, est une création du sens commun ; elle est, d'un bout à l'autre, pénétrée de ses conceptions et, donc, constitutionnellement incapable d'exprimer ce qui s'en écarte. C'est ce qui fait que si l'on parvient sans trop de peine à y résumer, avec une clarté suffisante, l'acquis des sciences qui ne touchent point à la réalité que nous présente la perception directe telles que les sciences historiques ou sociologiques, ce dessein est condamné à échouer devant les sciences mathématiques ou philosophiques, dont la tâche consiste précisément à s'attaquer à cette réalité, à transformer plus ou moins complètement l'idée que nous nous en faisions[33].

Ajoutons encore que ceux-là mêmes qui ne comprennent goutte aux explications relativistes ne sauraient sérieusement douter de la bonne foi de ceux qui déclarent comprendre, du moment qu'il est évident que la distinction entre les uns et les autres ne repose que sur une différence dans le niveau des connaissances que l'on déclare nécessaires pour que la compréhension s'opère. On connaît la spirituelle plaisanterie de Scaliger sur la langue basque: Les Basques se parlent comme s'ils se comprenaient entre eux ; quant à moi, je n'en crois rien. Le fameux érudit, cela va sans dire, n'entendait que mettre en lumière l'étrangeté unique de cet idiome européen, qui ne ressemble à aucun autre ; en réalité, en voyant des Basques se parler, nous ne doutons point un seul instant qu'ils se comprennent. Et de même celui qui n'arrive point à saisir comment, selon la théorie de M. Einstein, la gravitation agit, ne peut cependant concevoir aucun doute, en entendant les exposés des initiés, en assistant aux discussions que les théories suscitent un peu partout, voire même en parcourant les parties plus abordables des travaux publiés, que les relativistes comprennent : il les voit comprendre.

Renouvier, tout en reconnaissant cette similitude entre les mathématiques et la philosophie, constatait cependant, avec une pointe de regret, que le grand public ne semblait point mettre les deux sciences sur le même pied, en ce sens qu'un homme n'ayant pas fait d'études de mathématiques supérieures s'abstiendra volontairement de lire un livre na il verra paraître des symboles dont il ignore le sens, alors que dans la philosophie tout le monde voudrait entrer comme dans un moulin. On voit que cette observation, si juste pourtant dans l'ensemble, ne tient pas ici les protestations dont nous avons parlé plus haut en font foi ; dans la théorie d'Einstein les gens prétendent entrer aussi de plain pied, sans aucune préparation mathématique. Les raisons de cette apparente anomalie ne sont d'ailleurs point difficiles à connaître. C'est tout simplement parce qu'il s'agit, en l'occasion, non point de simple calcul, fait en vue d'une prévision, mais de suppositions sur l'être des choses.

Ainsi, ce qui fait qu'à propos de la théorie d'Einstein le public n'observe point la réserve dont il est coutumier dans le domaine des mathématiques supérieures, qu'il estime, comme le dit M. Borel, que quoi qu'en disent certains savants, il y a là quelque chose qui intéresse tout homme cultivé[34], c'est qu'il ne s'agit pas ici que de mathématiques, que celles-ci ne font que servir de base à une véritable théorie physique, c'est-à-dire, ainsi que nous l'avons maintes fois exposé, à une ontologie.

En ce sens, la théorie de la relativité appartient bien à la philosophie, et l'on ne saurait donc s'étonner de ce que le public manifeste de l’impatience quand on lui déclare qu’il ne saurait se rendre compte d’une conception, laquelle est pourtant censée devoir modifier profondément l’idée qu’il se fait du réel. Hélas ! Le besoin, ici, ne suffit point à créer l’organe. Toutefois, il ne faudrait point attribuer une importance trop grande aux objections que l’on tirerait, contre le réel relativiste, de considérations de cet ordre. Rien n’est plus certain, en effet, que le fait que, dans notre physique actuelle, un grand nombre d’explications théoriques, même parmi les plus essentielles, restent en réalité tout à fait inaccessibles à ceux qui ignorent le calcul infinitésimal. Ainsi celui qui n’a étudié que ce qu’il est convenu d’appeler la « physique expérimentale » croit comprendre que le mouvement peut se transformer en chaleur et inversement, parce que l’énergie doit se conserver. Mais, en le croyant, il s’abuse, ou plutôt on l’abuse. Il croit savoir ce que c’est que l’énergie, parce que, par une sorte de tour de passe-passe (si ce terme n’est point trop irrespectueux), la physique expérimentale lui a fourni une définition verbale de ce concept, en disant, par exemple, que l’énergie est la faculté de produire de l’effet. Or, cette définition est notoirement fausse, car elle constitue l’expression d’un concept tout différent, celui de l’énergie utilisable de M. Gouy. Quant à l’énergie tout court, il est impossible d’en donner une définition verbale, pour la raison bien simple qu’elle n’est qu’une intégrale. Donc, sur ce point très important puisqu’il s’agit de quelque chose qui se conserve et où, far conséquent, la marche des phénomènes nous paraît conforme aux exigences de la raison quiconque ignore les mathématiques supérieures ne peut, en réalité, prétendre avoir compris. Il est, d’ailleurs, à peine besoin de faire ressortir que la situation n’est pas très différente en dehors même du domaine propre de la physique mathématique. Croit-on, par exemple, que Hegel, en construisant le réel tout entier à l’aide de concepts auxquels on ne parvient (c’est le moins assurément que l’on en puisse dire) qu’à l’aide d’un travail d’abstraction fort ardu, avait l’illusion que cette explication pouvait être rendue accessible au commun des mortels ? Il ne pensait évidemment, tout au contraire, qu’à une élite. Et M. Einstein, à son tour, aurait tort, croyons-nous, de penser à un public différent.

ÉMILE MEYERSON.
  1. Ces pages forment le cinquième chapitre d’un ouvrage intitulé « La Déduction relativiste », à paraître prochainement (Payot, éditeur).
  2. Le livre de M. PETZOLDT, Die Stellung der Relativitaststheorie in der geistigen Entwicklung der Menschheit, Dresde, 1931, que nous avons déjà eu l’occasion de mentionner, formule avec beaucoup de rigueur et d’insistance cette manière de voir.
  3. On peut noter, dans le même ordre d’idées, que Mach a constamment et
  4. Cf. Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 6 avril 1922, page 112. M. Einstein aurait, de même, au cours d’une discussion qui a eu lieu à Prague en janvier 1921, repoussé expressément l’idée d’une analogie entre ses conceptions et le positivisme de Mach (Cf. Aloys MUELLER, Die philosophischen Probleme der Einstein’schen Relativitaetstheorie, Brunswick, 1982, page 14.)
  5. Αrthur Stanley ΕDDINGTON, Espace, temps, gravitation, traduction J. Rossignol, Paris, 1921, page 37.
  6. Arthur Stanley EDDINGTON, Espace, temps, gravitation, traduction J. Rossignol, Paris, 1921, pages 129-223.
  7. Paul LANGEVIN, L'aspect général de la théorie de la relativité, Bulletin scientifique des étudiants de Paris, numéro 2, page 15.
  8. Émile BOREL, L’espace et le temps, Paris, 1922, page 17.
  9. Jean BECQUEREL, Le principe de relativité, Paris, 1922, page 2.
  10. Nous traduisons d’après l’original (Hermann WEYL, Raum, Zeit, Materie, Berlin, 1924, page 125) le passage commençant par les mots en tant, qui nous paraît essentiel, ayant été supprimé dans la traduction (Espace, temps, matière, traduction INVET et LEROY, Paris, 1992, p. 119).
  11. Ibid., pages 189 et 275.
  12. Henri MARAIS, Introduction géométrique à l’étude de la relativité, Paris, 1824, page 96. Le livre de M. Marais, en dépit des antécédents de son auteur, est purement scientifique. Mais nous pouvons citer aussi, dans le même ordre d’idées, un travail philosophique. En effet, pour M. Hans REICHENBACH, quand il [M. Einstein] affirme que l’espace est courbe, ceci est vrai dans le même sens où l’on dit que la terre est une sphère. Si l’on veut éviter la géométrie d’Einstein pour se réfugier dans le relativisme [philosophique], il faut renoncer à la forme sphérique de la terre et, d’une façon générale, à toute forme géométrique attachée à des objets réels. (La signification philosophique de la théorie de la relativité, Revue philosophique, 47ème année, juillet-août 1992, page 40).
  13. Arthur Stanley EDDINGTON, page 7. M. CASSIRER caractérise avec beaucoup de justesse l'apport de la théorie de la relativité au point de vue du progrès de la physique tel que le conçoit M. Planck, en disant que, de par les conceptions de M. Einstein, l'anthropomorphisme se trouve avoir été refoulé d'un nouveau pas. (Die Einstein'sche Relativitaetstheorie, Berlin, 1921, page 42). Il convient, d'ailleurs, de rappeler, à ce propos, que M. Planck, qui est un partisan des plus chaleureux de la théorie de la relativité, a combattu avec une énergie extrême la théorie de Mach (Die Einheit des physikalischen Weltbildes, Physikalische Zeitschrift, Leipzig, 1909, passim ; cf. la critique de Mach, Die Leitgedanken meiner naturwissenschaftlichen Erkenntnislehre, Leipzig, 1910, page 7).
  14. Albert EINSTEIN, Zur allgemeinen Relativitaststheorie, Sitzungsberichte der kgl. preussischen Akademie der Wissenschaften, 4 novembre 1915, page 800.
  15. Paul LANGEVIN, Le principe de relativité, Paris, 1922, page 31. Cf. ibid., page 34 et Id., L'aspect général de la théorie de la relativité, Bulletin scientifique des étudiants de Paris, numéro 2, avril-mai, 1922, page 17.
  16. Théophile DE DONDER, La Gravifique Einsteinienne, Paris, 1924, page 12.
  17. Max BORN, La théorie de la relativité d’Einstein, traduction FINKELSTEIN et VERDIER, Paris, 1923, pages 4, 5 : Le résultat de la théorie d’Einstein est ainsi la relativation et l’objectivation des notions d’Espace et de Temps. De même, ibid., p. 317 : Les plus complètes objectivation et relativation qui soient concevables.
  18. Adolf KNESER, Mathematik und Natur, Breslau, 1918. M. PETZOLDT, dans Mathematik und Natur, le livre où il cherche à démontrer que le relativisme est entièrement conforme au positivisme de Mach, célèbre en effet le mérite de Protagoras et va jusqu’à déclarer que ça a été le malheur de l'humanité que l'opinion saine de ce philosophe n'ait pu prévaloir contre les doctrines de Platon et d'Aristote ; le Moyen Age lui eût été épargné ». (Die Stellung der Relativitaststheorie, Dresde, 1921, pages 15-17).
  19. EDDINGTON, lос. сіt., pages VII, 39, 46.
  20. DE DONDER, loc. cit., page 6.
  21. DE DONDER, loc. cit., page 12.
  22. Général Ernest VOUILLEMIN, Introduction à la théorie d’Einstein, Exposé philosophique élémentaire, Paris, page 11.
  23. Auguste Comte, Cours de philosophie positive, Paris, 1887, volume II, pages 268, 312.
  24. Gaston MOCH, La relativité des phénomènes, Paris, 1922, pages 23, 24, 135, 142.
  25. Général VOUILLEMIN, lос. сit., рages 174, 193, 194 ; cf. ibid., page 107.
  26. William HAMILTON, Lectures on Metaphysics and Logic, éditions Edimbourg et Londres, 1877, volume 1, page 65. Mais Kant déjà n’a-t-il pas fait ressortir que l’illusion métaphysique est si irréparablement liée à la raison humaine qu’elle ne cesse de se jouer de cette raison, même avertie, et de la jeter à chaque instant dans des erreurs momentanées qu’il faut absolument dissiper ? (Dialectique transcendentale, deuxième section, Antithétique de la raison pratique.)
  27. Edmond GOBLOT, Einstein et la métaphysique, Revue philosophique, 47ème année, numéros 7 et 8, juillet-août 1922.
  28. C’est là la thèse fondamentale développée par M. PETZOLDT dans son livre intitulé : Die Stellung der Relativitaetstheorie, Dresde, 1921.
  29. Hermann WEYL, loc. cit., page 3.
  30. C’est bien là, nous semble-t-il, en définitive, l’avis de M. EDDINGTON qui, tout en affirmant vouloir donner de l’œuvre de M. Einstein un exposé débarrassé de tout caractère technique d’ordre mathématique, estime cependant que, si l’on veut affranchir les phénomènes de ce qui tient à l’imagination bornée du cerveau humain (ce qui est le but ultime et avoué des conceptions relativistes), on ne peut y atteindre qu’au moyen du symbolisme mathématique. (Espace, temps et gravitation, traduction Rossignol, Paris, 1920, page 8). M. EINSTEIN lui-même a déclaré, dans un de ses premiers exposés (fait à un moment où sa conception n’avait pas encore atteint sa forme définitive), que le chemin menant vers la théorie de la relativité généralisée ne peut se décrire que d’une manière très imparfaite à l’aide de paroles. (Zum Relativitaetsproblem, Scientia, XV, mai 1914, page 347). M. Borel, dès le début de son livre si lumineux sur l’Espace et le Temps (Paris, 1922, page 1), reconnait qu’un exposé didactique des théories d’Einstein exige l’emploi des formules de l’analyse mathématique et déclare vouloir se contenter d’une promenade autour de ces théories. Gustav MIE constate que la théorie de la relativité reste essentiellement une théorie mathématique, et ajoute : On ne saisit vraiment sa pensée que si l’on plonge dans l’œuvre mathématique elle-même. (La théorie einsteinienne de la gravitation, Essai de vulgarisation de la théorie, traduction Rossignol, Paris, 1922, page 104). Max BORN, dont le travail constitue un effort extrêmement remarquable en vue d’exposer au moins certains aspects de la relativité sans le secours d’aucune formule de mathématique supérieure, est cependant obligé de convenir, vers la fin de son livre, que, sans le concours de moyens empruntés aux mathématiques, une compréhension plus approfondie de la théorie de Ia relativité générale est impossible ». (La théorie de la relativité d’Einstein, traduction FINKELSTEIN et VERDIER, Paris, 1993, page 297 ; cf. ib., page 282 : Le profane en mathématiques ne se reconnaîtra sans doute pas dans toutes ces expressions ; le texte allemand est plus explicite encore : wird sich unter diesen Ausfuckrungen nicht riel denken koennen, littéralement : ne pourra pas s’imaginer grand chose en suivant ces exposés. Die Relativitaetstheorie Einstein’s, etc., Berlin, 1920, page 200). Wilhelm WIEN estime que la théorie en ses parties essentielles ne saurait être exposée de manière à être comprise par tous et ne croit point que l’on puisse se promettre un effet utile quelconque comme résultant du grand nombre de conférences et d’articles qui poursuivent le but d’introduire dans la théorie ceux qui n’ont pas reçu une éducation scientifique. Il conclut en déclarant que la fameuse inscription : A tous les non-mathématiciens l’entrée est interdite, qui figurait au fronton de l’école de Platon, est encore plus valable pour la théorie relativiste. Aus der Welt der Wissenschaft, Leipzig, 1924, pages 264, 286.
  31. Léon BRUNSCHVICG, L’expérience humaine, page 406.
  32. Max von LAUE, Die Relativitaetstheorie, volume II, Braunschweig, 1921, page 5.
  33. « Ie voy les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en nulle manière de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. » MONTAIGNE, Essais, Paris, Flammarion, volume 1, page 249.
  34. Emile BOREL, L'espace et le temps, page 2.