Le Vote des femmes/Le simulacre du suffrage universel

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V. Giard & E. Brière (p. 3-6).


LE VOTE DES FEMMES




LE SIMULACRE DU SUFFRAGE UNIVERSEL


Le suffrage des femmes, c’est l’utilisation de l’intégralité de l’intelligence et de l’énergie de la nation, pour réaliser son mieux être.


Tout le monde connaît le monument élevé au promoteur du suffrage dit universel. Qui n’a vu, place Voltaire, Ledru-Rollin et son urne ?

Aux jours glacés de l’hiver, comme en l’été brûlant, des hommes à la figure have et ravinée, aux loques trouées laissant apercevoir la peau, aux souliers percés qui montrent les pieds nus, s’appuient, exténués et faméliques à la grille qui entoure le monument.

Quels sont ces malheureux, sans gîte, sans travail et sans pain ?

— Ce sont des souverains !

— ?

— Oui, des souverains… intermittents.

Périodiquement, pendant tout un jour, ils sont rois ! Le soir venu, ils abdiquent, ou plutôt ils délèguent leur pouvoir à des charlatans politiques qui se partagent leurs palais, l’or de leurs caisses et laissent les souverains errants, pourchassés, privés d’abri et de nourriture.

Les mandataires se nantissent généreusement ; mais, ils ne se préoccupent pas de mettre leurs souverains en état de faire figure dans le monde, ou de ne point mourir de faim.

Le dénûment des électeurs sans travail s’offrant au regard, en même temps que Ledru-Rollin et son urne, démontre au peuple l’amère dérision du suffrage restreint pompeusement baptisé universel.

Le penseur lui, interpelle l’organisateur du suffrage, – Pourquoi dit-il, Ledru-Rollin, n’as-tu pas fait donner le bulletin de vote à la femme instigatrice d’ordre social ; et ainsi, rendu valable ce papier pouvoir avec lequel les Français pourraient aussi sûrement qu’avec un chèque obtenir du bien-être et de la liberté ?

– Pourquoi Ledru-Rollin n’as-tu pas fait confier à l’éducatrice accordée à l’homme par la nature, le soin de lui donner conscience de la valeur de son bulletin ? La mission de lui inculquer que voter, c’est pour l’opprimé initié, le pouvoir de réaliser sa volonté d’être libre et heureux ?

Pourquoi, Ledru-Rollin, n’as-tu pas fait appeler à voter, au lieu de l’homme seul, le couple humain et ainsi précipité l’éducation politique, rendu les Français aptes à garder en permanence leur souveraineté, capables de se donner à eux-mêmes leur règle et leurs lois ?


Le suffrage est une machine à progrès, qui pour produire des effets, doit être mise en mouvement par la volonté mâle et femelle de la nation ; mais qui seulement activée par un petit nombre d’hommes, est faute de force motrice réduite à l’impuissance.

Avant de déprécier le suffrage universel, qu’on le fasse fonctionner ; car, s’il ne donne les résultats promis c’est parce qu’il est faussé dans son principe, tronqué dans son application.

De même que beaucoup d’inventions modernes, qui ne deviennent utilisables qu’à l’aide de certaines combinaisons ; le suffrage a besoin de toutes les énergies féminines et masculines de la nation, pour devenir l’instrument d’évolution capable de transformer l’état social.

Pour tirer profit de l’excellente institution du suffrage, il faut l’appliquer rigoureusement dans toute l’étendue qu’elle comporte en l’universalisant. Il ne suffit pas de travestir les mots de notre langue, de faire l’apothéose d’une contre vérité, pour donner à un suffrage mutilé l’autorité et la puissance de celui qui engloberait l’intégralité des Français et des Françaises.

Le suffrage ne produira des résultats mathématiques, que quand pratiqué par les deux sexes, il aura été soumis à un dressage qui le rendra conscient.

Actuellement, le suffrage universel n’est pas. Ce qui existe est un suffrage de fantaisie, qui n’autorise à voter qu’une petite minorité de la nation. Il exclut en bloc toutes les femmes, les savantes comme les autres Françaises. Il exclut le grand nombre d’hommes qui sont militaires, marins, voyageurs, touristes ou privés par jugement de leurs droits politiques.

En se déplaçant, l’électeur perd sa souveraineté…

Est-ce que le papier-pouvoir ne devrait pas, comme le papier-monnaie, avoir cours partout ?

Le suffrage réduit, faussé, fraudé ne donne pas même une vague idée de ce que sera le suffrage réellement universel.

Les votes émis ont si peu de poids, les électeurs ont si peu d’autorité, qu’à chaque élection, les candidats rejetés par eux – pourvu qu’ils soient gouvernementaux – sont ramassés par les ministres, qui font un pied de nez aux électeurs souverains, en hissant à de bonnes places les blackboulés.

Si les élections les plus républicaines ne donnent que des résultats stériles, si le suffrage fait faillite aux engagements pris en son nom, c’est parce qu’il ne s’appuie que sur une convention, au lieu de tirer sa puissance de la force du nombre.

Avec le suffrage restrictif, dénaturé qui existe, l’électeur n’a que l’illusion de la souveraineté ; tandis qu’avec le suffrage universel, c’est-à-dire englobant la nation entière, les femmes comme les hommes, l’électeur aura la matérialité de la souveraineté.