Les Écrivains/Rêverie (2)

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E. Flammarion (première sériepp. 266-271).

On peut penser ce qu’on voudra de M. Brunetière. Beaucoup en pensent du mal ; c’est leur affaire. Moi, j’en pense du bien ; c’est mon droit. Cela ne change rien d’ailleurs à la personnalité de M. Brunetière. Quoi que nous en pensions les autres et moi, M. Brunetière est ce qu’il est. Nous n’y pouvons rien. J’aime son courage moral, la violence de ses convictions littéraires, son imperturbable sincérité en des opinions qui ne sont pas toujours le miennes, pourtant, et que, souvent, je réprouve. Je comprends qu’on ne les aime pas. Jamais je ne forcerai personne à l’admiration de M. Brunetière. En revanche, je demande qu’on me laisse libre dans le goût que j’ai de lui. S’il me plaît d’assister aux éloquentes leçons de ce professeur, je veux pouvoir le faire avec sécurité, sans être exposé à recevoir sur la tête des petits bancs, des tables et des rats morts, ces nouveaux éléments de la discussion moderne. Je voudrais aussi que, avant de démolir, de fond en comble, M. Brunetière, on prît la peine de le lire. La plupart de ceux qui le démolissent avec une si généreuse ardeur, ne l’ont jamais lu. Et ils s’en vantent. Il y en a qui s’imaginent — on ne sait pourquoi — que M. Brunetière est quelqu’un dans le genre de M. Patinot et, mieux, qui le prouvent. C’est plus commode. On évite ainsi la fatigue de comprendre, on tourne la difficulté qu’il y a toujours à se faire une opinion personnelle sur un écrivain ou sur une œuvre, et l’on se croit, de plus, un homme libre. Ce sont là d’étranges mœurs qui se révèlent plus générales qu’on le pense. Par leur pratique assidue, M. Hector Pessard est arrivé à conquérir une situation considérable, dans le monde où l’on débine. Le jour où il confessa qu’il avait l’habitude sacerdotale d’ignorer totalement les œuvres dramatiques confiées à son jugement, il fut sacré éminent critique. depuis lors, il a monté en grade. Rêvons.

J’ai fait, jadis, comme tant d’autres. Sur la foi de quelques chroniqueurs immensément distingués, moi aussi, je suis parti en guerre contre M. Brunetière. Et l’ayant réduit en poudre, la fantaisie me vint de lire ses livres. J’aurais peut-être dû commencer par là. Mais on ne s’avise pas de tout dans la vie. Sans doute « la copie » pressait ; sans doute, j’avais derrière moi mon directeur, qui m’excitait aux belles audaces : « Surtout, soyez vibrant… De l’emballement et en 9. » Ô jeunesse ! Ô généreux et divins emballements de la jeunesse ! Avec quelle sincérité je vibrais. Plus tard, je fus un peu étonné, en lisant les œuvres de M. Brunetière, ces œuvres dont j’avais fait une si complète capilotade, d’y trouver avec des choses parfois rebutantes, d’admirables pages qui sont parmi les plus fortes de ce temps. Je demeurai honteux de mon emballement et je pensai que, pour parler d’une œuvre même décriée, rien ne vaut encore comme la connaître.

M. Brunetière a déchaîné contre lui les fureurs de la presse, parce qu’il a librement parlé d’elle. Ce qu’il en a dit a paru quelque chose de monstrueux comme un sacrilège. Un prêtre souillant le saint ciboire n’eût pas davantage été honni par les dévotes. Et la colère dure encore. Il n’y a vraiment pas de quoi. Ce que l’on pourrait reprocher à M. Brunetière, c’est d’avoir manqué de courage en cette circonstance et de n’avoir pas été jusqu’au bout de son idée. Ce qu’il a dit, on l’a dit vingt fois, un peu partout. L’anathème est banal. Il eût pu être autrement terrible et vrai. Car il souffle, vraiment, sur la presse, « un esprit nouveau » . La délation s’y étale avec toutes ses lâchetés ; la dénonciation y triomphe avec toutes les impudeurs. C’est à vous soulever le cœur de dégoût. M. Brunetière eût pu montrer la presse désertant sa mission, reniant son caractère social qui avait été, jusqu’ici, de maintenir l’équilibre entre les abus de l’autorité et les droits de la liberté humaine, se transformer tout à coup, sous l’empire de la peur, en police qui traque, en tribunal qui condamne, en bourreau qui exécute. Le spectacle journalier de cette déchéance eût pu inspirer l’énergique parole d’un homme de courage comme est M. Brunetière. Mais l’Académie, prudente en ses mépris, ne l’eût peut-être pas tolérée.

Ce n’est pas à moi de lancer cet anathème. Si je n’ai rien de tel à me reprocher, je puis m’adresser d’autres reproches. Et ma voix est trop faible pour être entendue. Du reste, on n’entend plus rien, aujourd’hui. L’heure est mauvaise à la raison et à la pitié. L’idée est impuissante à percer les clameurs de la mort. Rêvons.

Quand on a quelques années de journalisme, et qu’il vous arrive, ainsi qu’aux héros de romans, de revivre sa vie, en des minutes de tristesse et de découragement, l’on est vraiment effrayé du mal que l’on a pu faire, et du peu de bien que l’on n’a pas fait. Cet examen ne va pas sans cuisant remords. Il devrait vous induire en de grandes modesties. Ces opinions disparates et hâtives, écloses la veille, reniées le lendemain, toutes ces pages frivoles, jetées, on ne sait pourquoi, au vent qui emporte tout, ces injustices conscientes ou inconscientes, qui ont pu avoir leur répercussion de douleur, dans le cœur d’inconnus ou de mal connus, ah ! comme on voudrait effacer tout cela de sa vie. Et, encore, lorsqu’on a été, comme moi, un petit semeur qui passe, on peut se consoler en se disant que rien n’a germé des mauvaises graines semées au hasard. Mais ceux-là, dont on peut croire que la voix a retenti sur les foules, ceux-là, qui, peut-être, ont eu une action sur des âmes ignorantes et naïves, avec quelle mélancolie amère ils doivent faire leur examen de conscience.

Au fait, non. La graine semée ne germe pas ; la voix passe dans le vent, sans y laisser de trace. C’est encore de l’orgueil de croire que l’on a pu faire le mal.

Tenez, hier, j’ai relu La Lanterne de Rochefort, ce pamphlet terrible qui renversa l’Empire, disent les historiens du boulevard. Je croyais retrouver quelque chose de ce formidable esprit français, qui ébranla le vieux monde, la continuation de l’œuvre de Voltaire, de Beaumarchais, de Courier, de Veuillot ; je croyais au moins y respirer un parfum âcre de littérature, y voir le rire montrer les dents dans une lueur de torche. De l’esprit, certes, il y en avait, de l’esprit parisien, trop uniquement parisien, qui remue les mots plus que les idées, qui secoue le ventre du bourgeois frondeur et laisse l’artiste indifférent. Quoi, ce n’était que cela ? Une incontestable verve, mais un peu grosse, mais un peu forcée, une blague incessante, mais de procédé, une blague qui sonne le creux sous la mince surface de sa gaieté vide. Aussi j’imagine que La Lanterne ne fut pour rien dans la chute de l’Empire. L’Empire ne tomba point sous les coups de M. Henri Rochefort : il tomba sous le poids des fatalités sociales qu’il avait entassées ; il tomba parce qu’il était arrivé à la date historique de son écroulement.

Ces choses-là n’ont qu’un jour, n’ont qu’une heure, l’heure à laquelle elles naissent ; quand elles n’ont point pour les faire vivre le soutien d’une philosophie, ou la flamme d’une pensée artiste, elles meurent vite. Elles ont été le résumé des curiosités, la forme d’esprit d’une époque : c’est déjà beaucoup. Mais les époques se valent. Hier ne ressemble plus à aujourd’hui, et demain dévore déjà aujourd’hui. Rien ne demeure de ces constructions frêles ; rien ne germe de ces semences trop légères.

La chronique — son nom l’indique — n’est que la fleur d’un jour, et le lendemain, elle est fanée. Et c’est grand-pitié de penser que tant d’hommes de talent, qui auraient pu peut-être doter la littérature de beaux et nobles ouvrages, ne laisseront derrière eux que des chroniques, c’est-à-dire une fumée qui se dissipe, un parfum qui s’évapore, un bruit qui rentre aussitôt dans le grand silence des choses mortes. Rêvons.

Octave Mirbeau, Le Journal, 11 mars 1894