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Les 144 Quatrains d’Omar Khayyam

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Les 144 Quatrains d’Omar Khayyam
traduits littéralement
Traduction par Claude Anet et Mirza Muhammad.
Éditions de la Sirène.


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Anet et Muhammad - Les 144 Quatrains d’Omar Khayyam, 1920 - Illustr. p. 6.png


Il n’existe pas de texte critique persan des œuvres d’Omar Khayyam. Le premier manuscrit (1460 A. D. — Bodléienne) où apparaissent les quatrains est de trois siècles et demi postérieur à la mort d’Omar Khayyam. Il comprend cent cinquante-huit quatrains. Les éditions les plus récentes de Calcutta et de Bombay en contiennent jusqu’à cinq cents. Ainsi pendant sept cents ans on a ajouté sans discernement à l’œuvre de Khayyam déjà adultérée dans le manuscrit de 1460.

Il n’est pourtant pas difficile de retrouver, au milieu des interpolations, les vers qui appartiennent en propre au poète de Nichapour, car nous avons pour guide sa pensée qu’il a fixée en des quatrains indubitables, pensée d’une telle pureté que les éléments étrangers qu’on y jette ne s’y incorporent pas et, faisant tache, restent visibles. Omar Khayyam pratique, en toute sérénité d’âme, « l’indifférence à la foi et au doute ». Ni l’étude, ni le raisonnement, ni l’intuition ne peuvent nous éclairer, et l’impuissance est égale de ceux qui par la science ou par la religion espèrent résoudre l’énigme de ce monde. Nous n’atteignons à aucune vérité et il n’est pas de bonheur ou de châtiment supraterrestre. Entre les deux néants qui la limitent, la vie n’est que le temps d’une respiration. Sachons en tirer des joies précaires. Le vin, l’amour des femmes et des adolescents mortels, la lune sur les terrasses, la flûte de l’Irak dans les vergers, le vent frais du matin, les roses à peine écloses, voilà la seule réalité de nos jours qui passent comme un songe. Après l’Ecclésiaste, il nous répète de cent façons « Tout est vanité et poursuite du vent, » mais il ajoute : « Réjouis-toi dans le présent : c’est là le but de la vie. » La pénétration de la pensée, son aigu, la qualité cristalline de la forme, la richesse contenue des images, l’absence de toute amplification lyrique, mettent Omar Khayyam au rang des plus rares poètes.

Aussi retrouve-t-on sans peine les vers sortis de sa main et rien n’est plus aisé que d’écarter les quatrains confus et mystiques qui, au cours des siècles, ont été maladroitement mêlés aux pierres dures gravées par Omar Khayyam. Fitz-Gerald donne maint quatrain qui n’a pas sa place dans l’œuvre si nettement délimitée du poète.

En voici un exemple, parmi bien d’autres que je pourrais citer :


La balle ne demande pas des Oui et des Non,
Mais va, à gauche, à droite, comme le joueur la pousse.
Celui qui t’a jeté dans ce champ,
    Il sait tout ; Il sait ; Il sait.


Omar Khayyam ne connaît pas de Il. Les quatrains authentiques que nous publions en sont une preuve suffisante. Faut-il ajouter que les mystiques persans (soufis) ont poursuivi d’une haine furieuse l’auteur du Rubayat. Il est du reste à l’honneur de la liberté de conscience (si l’on ose employer une expression aussi vide de sens) sous le règne du sultan seldjoucide Alp Arslan que Khayyam n’ait pas été poursuivi par les orthodoxes de son temps.

On s’étonnerait que les traducteurs d’Omar Khayyam au XIXe siècle n’aient pas fait ce départ facile dans le texte persan si l’on ne savait combien le mysticisme conserve d’adeptes et combien peu d’esprits peuvent regarder en face le néant de l’après-mort. On ne peut alléguer, pour faire rentrer dans l’œuvre de Khayyam les quatrains mystiques, une conversion soudaine du vieil homme ramené par l’âge et la faiblesse à une conception religieuse du monde. Khayyam dit, en effet, au quatrain 136 :


Le chiffre de mes ans a passé soixante-dix ; — si je ne me réjouis pas aujourd’hui, quand donc serai-je heureux ?


Dans les quatrains mêmes de Khayyam, les manuscrits persans présentent des variantes. Nicolas qui a traduit en 1867, et indifféremment, tous les quatrains attribués à Khayyam a usé d’un texte qui n’est pas celui sur lequel a été imprimée l’édition de Bombay, 1893, dont nous nous sommes servis. Ici seul le goût décide. Entre deux textes, prenons le plus net, le plus beau.

Nous imprimons cent quarante-quatre quatrains. Peut-être pourrait-on y ajouter une douzaine encore que nous omettons, ou qu’ils soient des doublets imparfaits d’autres qu’on trouvera ici, ou que les difficultés du sens, les jeux de mots et les allusions à des thèmes inconnus du monde occidental, les rendent impropres à figurer dans une traduction qui, sans notes et commentaires, doit se suffire à elle-même. Personne ne peut prétendre à donner dans l’état actuel de la science une version complète et définitive, laquelle ne sera établie qu’une fois publiée en persan une édition critique d’Omar Khayyam.

Nous avons suivi autant qu’il se peut, l’ordre des mots persans et respecté la coupe des vers. C’est en vain que des écrivains occidentaux ont essayé de mettre en vers anglais ou français les quatrains de Khayyam. Les lois impitoyables de notre rythmique les ont entrainés loin du texte et, voulant trouver des grâces poétiques équivalentes à celles du poème persan, ils ont dans l’aventure laissé perdre des beautés en échange desquelles ils ont peu à nous offrir. La traduction célèbre à tant de titres de Fitz-Gerald n’échappe pas à ce reproche. Voici un quatrain de Khayyam traduit par le poète anglais :


And if the Wine you drink, the Lip you press,
End in what all begins and ends in — Yes ;
Think then you are To-day what Yesterday.
You were. — To Morrow you shall not be less.

F. G., XLII.
Ed. 1889.


M. Roger Cornaz à son tour interprète Fitz-Gerald qui périphrase de loin Omar Khayyam.


Et si le vin qu’on boit, si l’amour même,
Finissent comme tout dans le néant.
Tant que l’on vit, l’on est ce qu’on sera
À l’heure où l’on ne sera plus, — plus rien.

R. C., XLVII
.


ce qui est d’abord un contresens, puis un non-sens.

Voici le quatrain exact d’Omar Khayyam :


Ô Khayyam, si tu es ivre de vin, sois heureux. — Si tu es assis près d’un adolescent sans rides, sois heureux. — Comme le compte de la vie est à la fin néant, — suppose que tu n’es plus ; tu vis, donc sois heureux.


Nicolas a donné une traduction intégrale d’Omar Khayyam. Nicolas s’obstine à prendre Khayyam pour un mystique qui se masque. Cela l’entraîne à de singulières méprises. Nicolas, drogman à la légation de France à Téhéran, savait sans doute le persan, mais n’avait qu’une connaissance médiocre du français. Il a réussi dans la tâche difficile d’obscurcir la lumineuse beauté du poème persan et ce qu’il nous donne est à dégoûter de Khayyam.

Voici sa traduction du même quatrain :


Ô Khayyam, quand tu es ivre, sois dans l’allégresse. Quand tu es assis auprès d’une belle, sois joyeux. Puisque la fin des choses de ce monde, c’est le néant. Suppose que tu n’es pas, et puisque tu es, livre-toi au plaisir.


Il faut remarquer ici que, comme il est de règle dans les quatrains persans, les premier, second et quatrième vers riment, et le troisième est un vers blanc. Dans le quatrain que nous donnons, Omar Khayyam termine les premier, deuxième et quatrième vers par les mêmes mots khoch bâch, « sois heureux ». Nicolas traduit une fois « sois dans l’allégresse », la seconde fois « sois joyeux », la troisième « livre-toi au plaisir » et ne sent pas la force que donne au quatrain la répétition à chaque fin de vers de ce « sois heureux » qui est la traduction exacte de khoch bâch. On ne peut perdre son temps à multiplier les exemples de la gaucherie de ce Nicolas. Il a le génie de l’impropriété et de la périphrase inutile. J’en citerai seulement une preuve encore pour ne pas fatiguer les gens de goût.

Un quatrain de Khayyam (82) dit :


Personne n’a pu atteindre au visage du bien-aimé — avant d’avoir eu mille épines enfoncées dans sa chair. — Regarde le peigne : il a fallu découper le bois en cent morceaux — pour qu’il puisse caresser la chevelure d’un adolescent.

Nicolas dit dans son langage :


Sur la terre, personne n’a étreint dans ses bras une charmante aux joues colorées du teint de la rose sans que le temps soit venu tout d’abord lui planter quelqu’épine dans le cœur. Vois plutôt le peigne ; il n’a pu parvenir à caresser la chevelure parfumée de la beauté qu’après avoir été découpé en une foule de dents.


Et il ajoute en commentaire : « Allusion aux mécomptes de tout genre auxquels s’exposent les soufis pour arriver par la pensée et par une constante contemplation extatique à la connaissance parfaite de l’essence de la divinité, objet de leur amour exclusif. »

Ainsi Nicolas se plaît à manier les fines pierres gravées par Khayyam de ses mains lourdes préalablement enduites de glaise.

Les calligraphes persans ont groupé les quatrains de Khayyam, non par le sens, mais par la voyelle de la rime. Nous avons essayé de mettre un peu d’ordre dans cette confusion et de retrouver, au milieu de leurs belles variations, la suite et le développement des thèmes principaux sur lesquels s’est arrêtée la pensée d’Omar Khayyam.


De la vie de Khayyam, on sait qu’il naquit à Nichapour, dans le Khorassan ; la légende assure qu’il se distingua comme étudiant sous la direction de l’imam Mowaffak, que son camarade Nizam el Mulk devint grand-vizir du sultan seldjoucide Alp Arslan et donna une pension de douze cents mithkals d’or à son ancien condisciple qui jusque-là avait vécu en faisant des tentes. Au vrai, Omar Khayyam fut un des plus grands savants de son temps, travailla à la réforme du calendrier Jalali, fut célèbre comme astronome, établit des tables du ciel et rédigea un traité d’algèbre qui a été traduit en français au XIXe siècle. Il mourut à Nichapour en 517 A. H. (1123 A. D.) à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.


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Ma loi est le vin et la belle humeur ; — ma religion, l’indifférence à la foi et au doute. — J’ai demandé à ma fiancée qui est le monde : « Quelle dot veux-tu ? » — Elle m’a dit : « Ton cœur joyeux est ma dot. »


1.


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As-tu vu le monde ? Tout ce que tu y as vu n’est rien. — Ce que tu as dit, ce que tu as entendu n’est rien. — Si tu as parcouru les sept climats, ce n’est rien. — Si tu es resté seul à méditer dans ta maison, ce n’est rien.


2.


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De tous les voyageurs engagés sur cette longue route — aucun n’est revenu nous en révéler le secret. — Prends garde de rien oublier — dans notre caravansérail, car tu n’y reviendras pas.


3.


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Suppose le monde ordonné à ton gré. Et puis après ? — Suppose achevée la lecture de la lettre. Et puis après ? — Suppose que tu as vécu cent ans selon les désirs de ton cœur. — Suppose que tu vives cent ans encore. Et puis après ?


4.


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Ceux qui étaient les pôles de la science — et dans l’assemblée des sages brillaient comme des phares, — ils n’ont su trouver leur chemin dans la nuit sombre. — Chacun d’eux a balbutié un conte, puis s’est endormi.


5.


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Ignorant, ce corps matériel n’est rien, — le cycle des cieux, la face de la terre ne sont rien. — Fais attention, dans ce combat entre la mort et la vie, — nous sommes attachés à un souffle, et ce souffle n’est rien.


6.


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Ô mon cœur, suppose que tu as tous les biens de la terre. — Suppose que ta demeure ornée est pleine d’agrément. — Sois joyeux dans ce monde où tout naît pour mourir. — Suppose que tu y es assis deux ou trois jours, puis que tu te lèves.


7.


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Nous avons erré longtemps par les villes et les déserts. — Nous avons parcouru la terre entière. — Nous n’avons pas rencontré un seul voyageur — qui ayant fait cette route en soit revenu.


8.


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De la Terre à Saturne, — j’ai résolu tous les problèmes, — j’ai évité pièges et embuscades, — j’ai défait chaque nœud, sauf celui de la mort.


9.


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Comme la Roue ne tourne pas selon les désirs du sage — qu’importe que tu comptes sept ou huit cieux ! — Puisqu’il faut mourir et quitter ces rêves — qu’importe que les vers au tombeau ou les loups dans la campagne dévorent ton cadavre.


10.


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Ô monde, tu accumules les ruines, — et sans fin tu nous accables. — Ô terre, si on ouvre ton sein — que de perles précieuses y sont ensevelies !


11.


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Comme le sort de l’homme dans ce caravansérail à deux portes, — n’est que souffrance et agonie, — heureux qui n’a vécu que le temps d’une respiration, — et plus heureux qui n’est pas né.


12.


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Dans cette parade de foire, un ami ne le cherche pas. — Écoute ma parole, un refuge ne le cherche pas ; — accepte la douleur, un remède ne le cherche pas. — Vis joyeux dans les malheurs sans attendre qui te plaigne.


13.


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Celui qui a créé la terre et le cycle des cieux, — que de douleurs cuisantes il a mises au cœur de l’homme ! — Que de lèvres comme le rubis, que de chevelures comme le musc — n’a-t-il pas enfouies dans le sein de la terre !


14.


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Le monde qui ajoute chagrin à chagrin — ne crée un être qu’après en avoir détruit un autre. — Ceux qui n’y sont pas encore, s’ils connaissaient nos souffrances, — se garderaient d’y venir.


15.


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Sur le tapis de la terre, je vois des gens endormis, — sous la terre, je vois des gens ensevelis. — Tant que je contemple le désert du néant, — j’y vois ceux qui ne sont pas encore venus et ceux qui sont déjà partis.


16.


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Ce vieux caravansérail qu’on appelle le monde, — où loge le cheval pie du jour et de la nuit, — est la salle de fête où cent Djemchids ont passé, — le palais où cent Bahrams se sont reposés.


17.


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Ce palais dont Bahram avait fait sa demeure, — la gazelle y cache ses faons et le lion y dort. — Bahram qui capturait les onagres sauvages — voit aujourd’hui comment la tombe a pris Bahram.


18.


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Ne poursuis pas le bonheur ; la vie est le temps d’un soupir. — Djemchid et Kaï-Kobad dansent, poussières au soleil. — Qu’est-ce que le monde ? Qu’est-ce que la vie ? — Un songe, un rêve, une illusion.


19.


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Aujourd’hui tu n’as pas accès à demain — et le souci que tu t’en fais n’est que chimère. — Si ton cœur est sage, ne gâte pas ce souffle présent — car ce qui te reste de vie est le seul bien précieux.


20.


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Assieds-toi et prends du vin : c’est là le royaume de Mahmoud. — Écoute ce que la harpe dit : c’est là les psaumes de David. — De ce qui n’est plus et de ce qui sera ne t’occupe pas. — Réjouis-toi dans le présent : c’est là le but de la vie.


21.


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Ô Khayyam, si tu es ivre de vin, sois heureux. — Si tu es assis près d’un adolescent sans rides, sois heureux. — Comme le compte de ce monde est à la fin néant, — suppose que tu n’es plus ; tu vis, donc sois heureux.


22.


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Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre, — sans compagnons, sans amis, sans femme. — Garde-toi de confier à personne ce secret : — Un coquelicot fané ne refleurit jamais.


23.


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Cesse de penser à toi-même — de craindre la pauvreté, de poursuivre la richesse. — Bois du vin, une vie si lourde de tristesse — mieux vaut la passer dans le songe ou dans l’ivresse.


24.


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Depuis que j’ai discerné mes pieds de mes mains, — le cycle affreux des jours a enchaîné mes mains. — Quel regret de voir portés à mon compte — des jours passés sans maîtresse et sans vin !


25.


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Jusqu’à quand prendrai-je souci de ma fortune ? — Jusqu’à quand prendrai-je souci du bonheur et du malheur ? — Remplis la coupe, car je ne sais même pas — si cette bouffée d’air que j’aspire, je l’exhalerai vivant.


26.


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La lune a déchiré la robe de la nuit. — Bois du vin ; il n’est pas d’heure plus opportune. — Sois joyeux, sans soucis, car longtemps cette lune — brillera sur la tombe de chacun de nous.

27.


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— À la pointe de l’aube, adolescent propice, — joue, chante, et apporte le vin. — Car cent mille Djemchids et cent mille Kaï — le retour des hivers et des étés en a jonché la terre.


28.


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On nous promet un paradis et des houris aux yeux de jais ; — on nous promet le vin et l’hydromel. — Si nous avons choisi ici-bas le vin et les bien-aimées, — nous avons raison, puisque telle est la fin qui nous est promise là-haut.


29.


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Comme l’eau de la rivière, comme le vent dans le désert — a passé un jour encore de ma vie et de la tienne, — et tant que je vivrai, je ne me soucierai — ni du jour à venir ni du jour écoulé.


30.


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Que l’échanson soit un adolescent aux lèvres de rubis, — qu’au lieu de vin, tu boives l’eau de la vie éternelle, — que Vénus soit de la fête, que le Christ soit ton convive, — il n’est pas de joie, si le cœur n’est exempt de soucis.


31.


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La saison des roses, un ruisseau le long d’un champ, — des adolescentes fraîches comme des houris… — Apporte-moi le vin ; ceux qui boivent à l’aube — ne se soucient ni de la mosquée ni de l’église.


32.


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Ce vase était comme moi un amant malheureux — enchaîné par la chevelure d’une femme. — Cette anse que tu vois à son col — était la main passée au cou d’une bien-aimée.


33.


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Hier, au bazar, j’ai vu un potier — qui foulait sous ses pieds l’argile. — Et celle-ci lui disait dans son langage : — « J’ai été comme toi. Ménage-moi. »


34.


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Ô potier, efforce-toi, si tu es intelligent, — de ne pas avilir l’argile dont fut pétri le fils d’Adam. — Le doigt de Féridoun, la paume de Kaï Khosrau, — tu les as mis sur ton tour. À quoi penses-tu donc ?


35.


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Où fleurit un coquelicot écarlate — a coulé jadis le sang d’un empereur. — Chaque violette qui sort de la terre — vient du grain de beauté au visage d’un adolescent.


36.


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Avant toi et moi, il y avait des nuits et des jours, — et le ciel longtemps avait tourné sur lui-même. — Pose avec douceur le pied sur la terre, — car cette terre était peut-être l’œil vif d’un adolescent.


37.


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La fleur qui pousse au bord d’un ruisseau — peut-être plonge-t-elle sa racine dans les lèvres décomposées d’une femme. — Ne foule pas dédaigneusement l’herbe, — car elle a grandi parmi les cendres d’un frais visage jadis semblable au coquelicot.


38.


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J’ai été hier dans l’atelier d’un potier. — Je l’ai trouvé debout devant son établi. — Il pétrissait les cols et les anses de ses pots — des crânes des rois et des mains des mendiants.


39.


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Je ne sais si celui qui m’a créé — m’a destiné au ciel ou à l’enfer. — Une coupe, une adolescente, un luth au bord d’un champ, — je m’en satisfais au comptant et te laisse ton paradis à crédit.


40.


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Je ne mérite d’entrer ni à la mosquée ni à l’église. — Dieu sait de quelle argile il m’a pétri. — Je suis comme un infidèle pauvre, comme une fille laide. — Je n’ai ni religion, ni fortune, ni espoir dans un autre monde.


41.


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Cette Roue sous laquelle nous tournons — est pareille à une lanterne magique. — Le soleil est la lampe ; le monde l’écran ; — nous sommes les images qui passent.


42.


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Ils assurent que nous vivrons avec des houris aux jardins du paradis. — Moi je dis qu’il est bon d’avoir du vin près de soi. — Prends ce qui est au comptant, fais fi de ce qui est à crédit, — car le son du tambour n’est agréable que de loin.


43.


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On assure que celui qui boit ira en enfer. — Comment croire à cette parole mensongère ? — Si celui qui aime le vin et celui qui aime l’amour vont en enfer, — demain tu trouveras le paradis plat comme la main.


44.


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Le nuage printanier a lavé la face du coquelicot. — Lève-toi, allonge la main vers la coupe de vin. — Cette verdure que tu contemples aujourd’hui — demain fleurira sur ta poussière.


45.


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La rose dit : « Rien n’est plus beau que mon visage. — Pourquoi faut-il que le parfumeur me torture ? » — Le rossignol répond : — « Qui n’a ri un jour et n’a pleuré un an ? »


46.


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J’ai vu un vautour sur le toit du palais à Thous, — tenant entre ses serres le crâne de Kaï-Kaous. — Il disait à ce crâne : « Hélas ! hélas ! — où sont les timbales sonores et les appels des trompettes ? »


47.


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Si l’argent n’est pas le capital des sages, — pour les pauvres, le jardin de ce monde est une prison. — La violette qui a la main vide courbe la tête, — la rose s’ouvre orgueilleuse et montre l’or de ses pistils.


48.


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C’est un jour charmant, ni froid ni chaud. — Le nuage a lavé le visage des roses. — Le rossignol dit en son langage à la rose jaune : — « Bois du vin ! bois du vin ! »


49.


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Ce qu’il te faut pour boire et manger — efforce-toi de le gagner. — Pour le superflu — garde de vendre ta vie précieuse.


50.


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Un pain pour deux jours, si tu peux te le procurer, — un peu d’eau fraîche au fond d’une cruche… — Pourquoi donc l’homme serait-il soumis à autrui ? — Pourquoi servirait-il son égal ?


51.


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Si tu cultives la terre et la fertilises, — tu fais moins que si tu rends un seul homme heureux. — Faire par ta grâce d’un homme libre un esclave — est plus que d’affranchir cent esclaves.


52.


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Rapide passe la caravane de la vie. — Que pas une respiration de tes jours ne soit sans joie. — Adolescent, pourquoi te soucier du demain de tes hôtes ? — Remplis ma coupe, car la nuit avance.


53.


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Ô Dieu, la beauté de cet adolescent qui invite à l’amour, — tu l’as ornée d’une chevelure couleur d’hyacinthe et parfumée d’ambre. — Et tu voudrais nous défendre d’en jouir ! — C’est comme si tu disais : « Retourne la coupe pleine, mais garde-toi de renverser le vin. »


54.


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Regarde : la rose s’est ouverte au vent du matin ; — le rossignol s’enivre de sa jeune beauté. — Buvons du vin, car combien de roses par le vent — ont été jetées à terre et sont redevenues poussière !


55.


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J’ai vu un vieux sage dans une taverne — et lui ai dit : « Que m’apprends-tu de ceux qui sont partis ? » — Il m’a répondu : « Bois du vin, car beaucoup d’hommes pareils à nous — sont partis ; mais pas un n’est revenu. »


56.


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Quand je serai mort, qu’on efface ma trace, — et pour que ma vie soit un exemple aux autres, — qu’on pétrisse mes cendres avec du vin — pour en faire un couvercle à la cruche.


57.


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Pourquoi t’inquiéter de ce qui n’est pas encore ? — Le malheur s’attache aux gens inquiets. — Sois gai et ne prends pas la vie à cœur, — car les soucis ne changent pas le cours du destin.


58.


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Cette Roue qui ne livre son secret à personne — a tué cruellement mille Mahmouds et mille Ayaz. — Bois du vin ; à personne il n’est accordé deux vies, — et celui qui est parti ne reviendra jamais.


59.


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Garde-toi de te donner souci et chagrin — pour acquérir l’argent blanc et l’or jaune. — Avant que ton souffle tiède se refroidisse, — dépense ton bien avec un ami, sinon tes ennemis après toi le dépenseront.


60.


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Ô toi qui es au-dessus des souverains du monde, — sais-tu quel jour le vin est bon pour l’âme ? — Dimanche, lundi, mardi, mercredi, — jeudi, vendredi, samedi, nuit et jour.


61.


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Ce Khayyam qui cousait les tentes de la sagesse — tomba dans un four et fut calciné. — L’ange Izraël a coupé les cordes de sa tente, — la mort a vendu ses cendres pour rien.


62.


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Avant que les chagrins t’attaquent par surprise — ordonne qu’on t’apporte le vin couleur de rose. — Pauvre niais, tu n’es pas semblable à l’or — qu’on cache dans la terre pour l’y retrouver plus tard.


63.


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À l’aube, le coq matinal, — sais-tu pourquoi il se lamente ? — Parce qu’il a vu dans le miroir du matin — qu’une nuit de ta vie s’est écoulée et que tu ne le sais pas.


64.


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Une coupe de vin, un adolescent au bord d’un champ, — je prends mon plaisir au comptant et te laisse ton paradis à crédit. — Ne crois pas ce qu’on raconte du paradis. — Qui est allé au paradis ? Qui est revenu de l’enfer ?


65.


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Je vends le diadème du Khagan et l’aigrette du Chah, — je vends le turban de soie pour le son de la flûte. — Le chapelet qui est aux doigts des hypocrites, — je le vends pour une coupe de vin.


66.


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Une coupe fine que le vin a remplie — même un homme ivre n’ose la briser ? — Tant de têtes et tant de pieds délicats, — par quel amour ont-ils été réunis ? par quelle haine séparés ?


67.


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J’achète le vin vieux et le vin nouveau, — je vends le paradis pour deux grains d’orge. — Sais-tu où tu iras après la mort ? — Donne-moi mon vin et va où il te plaît.


68.


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Quand je mourrai qu’on me lave avec du vin, — que la prière soit au nom de la coupe et du vin. — Si tu veux me trouver au jour de la résurrection, — viens me chercher au seuil de la taverne.


69.


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Demain ne nous appartient pas. — Sois heureux du jour présent. — Bois du vin à la clarté de la lune — car cette même lune longtemps nous cherchera, et ne nous trouvera pas.


70.


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Ne connais que le chemin de la taverne, — ne cherche que le vin, la flûte et l’ami. — La coupe à la main, la cruche sur l’épaule, — bois du vin, bien-aimé, et tais-toi.


71.


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Avant que ton nom soit effacé de ce monde, — bois du vin, car lorsqu’il emplit le cœur, la tristesse le quitte. — Dénoue boucle à boucle les cheveux d’une idole — avant que tes articulations se détachent.


72.


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Quand nous quitterons mon âme pure et la tienne, — on mettra deux briques sur nos tombes. — Puis pour faire des briques aux tombes des autres — on jettera dans un moule ma poussière et la tienne.


73.


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Près d’un ami à la taille de cyprès et frais comme une gerbe de roses, — ne lâche pas la coupe et le pan de ta robe rempli de roses, — avant que le vent de la mort, soudain, — ne déchire la robe de ta vie et celle de la rose.


74.


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Ce passage dans le monde sans vin et sans échanson, ce n’est rien. — Sans le chant doux de la flûte de l’Irak, ce n’est rien. — À ce que je vois, entre les choses de ce monde, — seules ont du prix la joie et la fête. Le reste n’est rien.


75.


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Le poisson disait au canard dans la poêle. — « Crois-tu que l’eau remontera le cours de la rivière ? » — Le canard répondit : « Quand nous serons rôtis, — qu’importe que le monde soit mer ou mirage ? »


76.


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Ô mes amis, nourrissez-moi de vin — et changez en rubis l’ambre de mon visage. — Quand je serai mort, lavez-moi de vin — et faites mon cercueil du bois de la vigne.


77.


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Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume du monde, — la brique qui ferme une jarre de vin que mille vies, — le mouchoir qui essuie le vin sur tes lèvres, — vaut plus, à dire vrai, que mille robes de prêtres.


78.


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Un prêtre disait à une fille : « Tu es ivre, — chaque jour tu prends un nouvel amant. » — « Ô prêtre, répondit-elle, je suis telle que tu le dis, — mais toi, es-tu tel que tu te montres ? »


79.


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La Roue qui nous meurtrira toi et moi, — détruira mon âme pure et la tienne. — Assieds-toi sur l’herbe, vide la coupe, car avant longtemps — l’herbe poussera sur ma cendre et sur la tienne.


80.


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Lève-toi et n’aie cure de ce monde éphémère, — sois gai et passe l’heure dans la joie. — Si la nature qui est femme était fidèle, — ton tour ne serait pas venu d’être aimé.


81.


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Personne n’a pu atteindre au visage du bien-aimé — avant d’avoir eu mille épines enfoncées dans sa chair. — Regarde le peigne : il a fallu découper le bois en cent morceaux — pour qu’il puisse caresser la chevelure d’un adolescent.


82.


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J’ai vu un libertin sur le cheval pie de la Terre. — Il n’était ni infidèle, ni musulman, ni riche, ni dévot. — Il ne croyait ni à Dieu, ni à la vérité, ni aux lois, ni à la certitude. — Mais qui dans ce monde aurait le courage de vivre ainsi ?


83.


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Si je suis venu avec tant de dévotion à la mosquée, — en vérité, ce n’est pas pour prier Dieu. — Un jour, jadis, j’ai volé là un beau tapis. — Le tapis est usé, et je reviens à la mosquée.


84.


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Au moment où la violette teint sa robe, — où le vent du matin entr’ouvre la rose, — le sage est celui qui près d’un adolescent au corps pur, — vide la coupe, puis la brise sur la pierre.


85.


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Sous le cycle du ciel dont personne n’a mesuré l’étendue, — bois du vin d’un cœur joyeux. — Quand ton tour viendra, ne soupire pas — car chacun à son heure boira à la coupe fatale.


86.


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À l’aube on entendit une voix venant de la taverne : — « Ô fou, ô buveur, ô libertin, — lève-toi et remplis la mesure de vin, — avant que ta mesure soit elle-même remplie. »


87.


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Réjouis ton cœur en buvant du vin, — ne pense ni à l’avenir, ni au passé, — et délivre des chaînes de la raison — ton vêtement précaire de prisonnier.


88.


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Adolescent, apporte le vin couleur de coquelicot. — Verse du col de la cruche le sang qu’elle contient, — car aujourd’hui, il n’est pour moi, en dehors de la coupe, — pas un autre ami au cœur pur.


89.


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Depuis que la Lune et Vénus ont paru dans le ciel, — quelle splendeur égale celle du vin couleur de rubis ? — Je me demande ce que les marchands de vin — peuvent acheter avec notre argent en échange de ce qu’ils vendent.


90.


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Un beau visage au bord d’une onde pure, du vin, des roses ; — tant que je le pourrai, je vivrai ces délices. — Du jour où je suis né, et maintenant, et jusqu’à la fin, — j’ai bu, je bois, je boirai du vin.


91.


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Ce monde est pareil à un vase renversé — sous lequel agonisent les sages. — Regarde l’amitié qui unit la cruche à la coupe, — lèvre sur lèvre, et le sang coule de l’une à l’autre.


92.


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Laisse là les leçons des savants, — enchaîne-toi à la chevelure souple d’un adolescent. — Avant l’heure où le temps fera couler ton sang, — verse le sang de la cruche dans la coupe.


93.


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Nous sommes des marionnettes que la Roue fait mouvoir. — Telle est la vérité nue. — Elle nous pousse sur la scène de l’existence, — puis nous précipite un à un dans la caisse du néant.


94.


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Ce palais dont le faîte touchait au ciel — et dont les rois eux-mêmes baisaient le seuil, — j’ai vu sur ses ruines un coucou — perché, qui criait : « Où ? où ? où ? »


95.


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Au mois de Ramazan, si j’ai mangé pendant la journée, — ne crois pas que j’avais l’intention de pécher. — La tristesse de ce jeûne m’avait rendu le jour sombre comme la nuit, — et j’ai cru faire le souper de minuit.


96.


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N’accueille en ton esprit aucune chimère ; — l’année durant, bois le vin à pleines coupes. — Fais la fête avec la fille de la vigne. — La fille illicite vaut mieux que la mère permise.


97.


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Le temps ne fait pousser aucune rose, — qu’il ne la brise et ne la rende à la terre. — Si le nuage au lieu d’eau aspirait la poussière — jusqu’au dernier jour pleuvrait le sang des amants.


98.


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Sous la Roue qui tourne sans fin, — sache que deux groupes de gens sont heureux : — ceux qui connaissent tous les secrets du monde, — et ceux qui les ignorent complètement.


99.


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Le mois de Ramazan est venu ; la saison du vin est passée. — Le temps n’est plus du vin et des adolescents imberbes. — Le vin dans les cruches reste intact. — Intacts restent les adolescents imberbes.


100.


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J’ai été hier dans l’atelier d’un potier. — J’y ai vu deux mille vases silencieux ou parlant entre eux. — Chacun me demandait dans son langage : — « Qui est le potier ? qui l’acheteur ? qui le vendeur ? »


101


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Cette nuit, je boirai d’une large amphore, — je m’enrichirai de mainte coupe de vin, — je divorcerai d’avec la raison et la religion — et me fiancerai à la fille de la vigne.


102.


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Prends ce qui te revient des biens de la vie : — assieds-toi au festin ; saisis la coupe de vin. — À nos péchés, à nos vertus Dieu est indifférent. — Ne néglige pas ce qui est ta part de joie.


103.


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Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kaous, — que le trône de Kobad, que l’empire de Thous. — Le soupir d’un libertin à l’aube — vaut mieux que le murmure des prières des hypocrites.


104.


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Si tu donnes du vin à la montagne, elle commence à danser. — Seul un insensé parle mal du vin. — Pourquoi me prêcher le renoncement au vin ? — N’est-il pas l’âme qui anime le corps ?


105.


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Tant que tu le peux, sois disciple des libertins, — tant que tu le peux, ruine les fondements de la prière et du jeûne. — Écoute la parole vraie d’Omar Khayyam : — « Bois du vin, fais-toi voleur de grands chemins, mais garde un cœur généreux. »


106.


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Puisque notre séjour dans ce couvent est précaire. — il est absurde de vivre sans vin et sans bien-aimé. — Jusqu’à quand discuteras-tu le problème de la création ? — Quand je ne serai plus, qu’importe que le monde ait été créé ou non ?


107.


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Jusqu’à quand la mosquée, la prière, le jeûne ? — Dusses-tu mendier, enivre-toi à la taverne. — Ô Khayyam, bois du vin, car de ta poussière — on fera des coupes, puis des bols, puis des cruches.


108.


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Adolescent, regarde ; la rose et la verdure sont fraîches ; — demain elles seront flétries. — Bois du vin, cueille la rose, car, le temps de les regarder, — la rose et la verdure seront redevenues poussière.


109.


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Puisque la vie est éphémère, qu’importe qu’elle soit douce ou amère ? — Quand vient la fin, qu’importe que tu sois à Bagdad ou à Balkh. — Bois du vin, car combien de fois après toi et moi, — le croissant de la lune grandira pour mourir et renaître !


110.


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Prends la coupe et la cruche, ô toi qui captures les cœurs. — Va dans la prairie au bord du ruisseau. — Car, des adolescents élancés au visage de lune, — la Roue a fait cent fois la cruche et cent fois la coupe.


111.


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Ces potiers qui plongent leurs mains dans l’argile, — puissent-ils travailler avec intelligence et raison ! — Jusqu’à quand continueront-ils à la meurtrir des pieds et des mains ? — C’est l’argile du corps humain. À quoi pensent-ils donc ?


112.


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Ami, ne nous soucions pas de demain, — profitons de ce souffle de vie. — Demain quand nous quitterons ce caravansérail, — nous serons pareils aux morts d’il y a sept mille ans.


113.


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Ne renonce pas au vin pour peu que tu en possèdes. — Combien de regrets suivraient un tel sacrifice ? — La rose entr’ouvre sa robe, le rossignol chante sa joie. — En un tel moment, est-il place pour le renoncement ?


114.


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On me dit : « Ne bois pas tant de vin. — Quelle excuse as-tu de ne pas te déprendre du vin ? » — Mon excuse est la face du bien-aimé et la clarté du vin pur comme l’aube. — Sois juste… Est-il une excuse plus claire ?


115.


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Ceux qui sont déjà partis, adolescent, — dorment dans la poussière de leurs illusions, adolescent. — Viens, bois du vin, écoute la vérité que je t’apprends : — Tout ce qu’ils ont dit est du vent, adolescent.


116.


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Hier, j’ai brisé ma cruche sur une pierre. — J’étais ivre quand j’ai fait cette folie. — Les morceaux de la cruche m’ont dit à leur manière : — « J’étais comme toi. Tu seras comme moi. »


117.


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Prends dans ta main la coupe semblable au coquelicot printanier ; — si tu le peux, avec un adolescent pareil au coquelicot, — bois du vin, chasse le chagrin, car cette vieille Roue — soudainement t’abaissera au ras de la terre.


118.


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Du vin qui donne la vie à la vie même, — remplis la coupe, bien que ma tête déjà soit lourde. — Mets-la dans ma main… le monde est un conte, — et hâte-toi, car mes jours passent comme le vent.


119.


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Je boirai tant de vin que l’odeur — en montera de ma tombe, — et lorsque passera un buveur attardé, — du seul parfum il tombera, ivre.


120.


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Que j’aie toujours à la main la coupe, — au cœur l’amour des adolescents ! — On me dit : « Que Dieu t’accorde le repentir ! » — Mais ni Dieu ne me l’offre, ni je ne le désire.


121.


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Voici l’aube. Respirons l’odeur du vin rose. — Brisons comme verre fragile la gloire et l’honneur. — Renonçons à nos ambitions lointaines. — Caressons les cheveux longs des bien-aimées et les cordes de la harpe.


122.


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L’univers n’est qu’un clin d’œil de notre vie torturée, — l’Oxus n’est qu’une goutte de nos larmes, — l’enfer qu’une flamme parmi celles qui nous brûlent, — le paradis qu’un instant du jour que nous donnons à la joie.


123.


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De notre venue en ce monde, de notre départ, quelle est la cause ? — Cette vie qui est tissée pour nous, quel espoir devant elle ? — Sous le poids de la Roue, les âmes de tant d’hommes purs — brûlent et deviennent cendres. Mais je ne vois pas leur fumée.


124.


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Il est des gens qui discutent sur la religion. — D’autres hésitent entre le doute et la certitude. — Un héraut surgira à l’improviste et dira : — « Ignorants, le chemin n’est ni celui-ci ni celui-là ! »


125.


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Le mystère éternel, ni tu ne le connais, ni moi. — Cette énigme, ni tu ne la connais, ni moi. — Derrière le rideau, on parle de toi et de moi. — Quand le rideau se lèvera, tu verras que nous ne savions rien, ni toi ni moi.


126.


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Bien que ma figure et mon teint soient beaux, — que mon visage soit un coquelicot et mon corps un cyprès, — je ne comprends pas pourquoi aux murs de cette salle de fête — le peintre éternel a tracé mon image.


127.


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Le créateur, s’il a formé les êtres, — pourquoi les a-t-il détruits, ensuite ? — S’ils étaient laids, à qui la faute ? — S’ils étaient beaux, pourquoi les briser ?


128.


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Les uns s’enorgueillissent d’une vaine sagesse, — les autres croient au paradis et aux houris. — Quand le rideau se lèvera, on verra — que les uns et les autres se sont égarés loin, bien loin !


129.


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Entre la foi et l’incrédulité, un souffle, — entre la certitude et le doute, un souffle. — Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis, — car la vie elle-même est dans le souffle qui passe.


130.


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D’abord il m’a donné l’existence, sans me consulter. — La vie chaque jour a augmenté ma stupeur. — Et nous sommes partis sans l’avoir voulu, — sans avoir su le but de notre venue, de notre séjour, de notre départ.


131.


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Es-tu assez discret pour que je dise enfin — ce qu’était à la première aube Adam ? — Un pauvre diable, pétri de chagrins, — qui vécut un jour, puis s’en alla.


132.


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Pourquoi discuter sur les quatre éléments et les cinq facultés, adolescent ? — Qu’importe qu’il y ait une ou cent énigmes ? — Nous sommes poussière. Joue de la harpe, adolescent. — Nous passons comme le vent. Apporte le vin, adolescent.


133.


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Jusqu’à quand appartiendras-tu aux couleurs et aux parfums ? — Jusqu’à quand poursuivras-tu les laides et les belles ? — Même si tu es la source de Zemzem ou l’eau de la vie éternelle, — à la fin tu rentreras dans le sein de la terre.


134.


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Hélas ! le temps de ma jeunesse est passé. — Hélas ! le printemps clair a fui. — L’oiseau étincelant qui s’appelle jeunesse, — je ne sais ni quand il est venu, ni quand il s’est envolé.


135.


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Demain, je rangerai l’habit de dévotion et d’hypocrisie. — Mes cheveux sont blancs ; je veux boire du vin. — Le chiffre de mes ans a passé soixante-dix ; — si je ne me réjouis pas aujourd’hui, quand donc serai-je heureux ?


136.


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Nos amis fidèles nous ont quittés. — La mort les a écrasés sous ses pieds l’un après l’autre. — Nous étions tous réunis dans la même taverne, — mais ils sont tombés, ivres, une ou deux tournées avant nous.


137.


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Longtemps nous ne serons plus, et le monde sera encore, — longtemps il n’y aura de nous ni trace ni nom. — Avant que nous fussions, rien ne manquait à ce monde, — quand nous n’y serons plus, il sera tel qu’il a toujours été.


138.


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Que tu aies vécu cent ou mille ans, — tu devras quitter ce vieux caravansérail. — Que tu sois roi ou mendiant au bazar, — à la fin du compte, tu vaux le même prix.


139.


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Comme je dormais, un sage m’a dit dans mon rêve : — « Pendant le sommeil, la rose de la joie ne s’épanouit pour personne. — Pourquoi t’abandonner au frère de la mort ? — Lève-toi, car longtemps tu dormiras sous la terre. »


140.


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Quand je serai aux pieds de la mort — et que le fil de mes jours sera coupé, — qu’on fasse de mes cendres une cruche et peut-être — quand le vin l’emplira, renaîtrai-je à la vie.


141.


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Si tu as passé tes jours près de ton bien-aimé, — si tu as goûté tous les plaisirs de ce monde, — il faut pourtant partir et tu comprendras alors — que ta vie entière n’a été qu’un songe.


142.


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Regarde. Qu’ai-je reçu du monde ? Rien. — Qu’est-ce que la vie a laissé dans mes mains ? Rien. — Je suis une flamme de joie. Une fois éteint, que suis-je ? Rien. — Je suis la coupe de Djemchid. Une fois brisé, que suis-je ? Rien.


143.


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Ah ! si l’on pouvait vivre en paix ! — ah ! s’il était un terme à cette longue route ! — ah ! si, après cent mille ans, du sein de la terre — on pouvait renaître comme la verdure !


144.


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