Les Affinités électives/Première partie/Chapitre 4

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Traduction par Aloïse de Carlowitz .
Charpentier (p. 31-43).
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Première partie - Chapitre IV

Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de ses amis et des environs. En levant ce plan, d’après les calculs de la trigonométrie, il l’avait rendu exact ; la beauté du dessin et l’éclat des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait été promptement terminé, car il dormait peu et utilisait chaque instant du jour.

— Maintenant, dit-il, en remettant cette carte à son ami, occupons-nous d’autres choses : de l’estimation des terres, par exemple, et de la manière d’en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement de séparer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les premières ont besoin d’être traitées sévèrement et sérieusement, tandis que la seconde s’embellit par l’inconséquence et la légèreté. Plus on met de régularité dans les affaires, plus on a de liberté dans la vie ordinaire ; en les mêlant elles se nuisent mutuellement.

Ces dernières phrases étaient presque un reproche pour Édouard. Jamais il n’avait eu le courage de classer ses papiers ; mais, aidé par un second lui-même, la séparation à laquelle il n’avait pu se résigner fut bientôt faite.

Après ce travail préliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pièces de l’aile qu’il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en archives pour les affaires terminées. Au bout de quelques jours les documents qu’il avait trouvés dans les armoires, les cartons et les caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes dont chacune avait sa destination. Un vieux secrétaire, dont le Baron avait toujours été fort mécontent, déploya tout à coup un zèle, et une activité infatigables. Ce changement l’étonna beaucoup ; son ami lui en expliqua la cause.

— Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le laissons terminer commodément un travail avant de le charger d’un autre. Le désordre l’avait rendu incapable.

L’emploi régulier de leur journée permit aux deux amis de consacrer les soirées à Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines qui venaient lui rendre visite ; mais quand ils restaient seuls, leur conversation roulait toujours sur les réformes par lesquelles on pourrait augmenter le bien-être des classes moyennes.

En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu’à l’ordinaire, Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne négligeait rien pour lui être agréable dans ses arrangements domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de médecine élémentaire, il l’avait mise à même de compléter sa pharmacie de ménage, et d’être plus efficacement utile aux pauvres malades de la contrée. Le voisinage des étangs et des rivières l’avait engagé à s’attacher spécialement aux mesures à prendre pour secourir les personnes tombées dans l’eau, sortes d’accidents qui n’arrivaient que trop souvent dans le pays. La prédilection avec laquelle il s’occupait de ces sortes de secours, autorisa Édouard à dire qu’un accident semblable avait fait époque dans la vie de son ami. Celui-ci ne répondit rien, car il craignait de réveiller ce triste souvenir. Le Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet événement, se hâta de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les dispositions qu’on avait prises pour secourir les noyés, quoiqu’aussi sagement combinées que bien exécutées, ne produiraient aucun résultat, si on ne se décidait pas à les placer sous la direction d’un homme capable de les utiliser à propos.

— Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hôpitaux militaires, qui est en ce moment sans emploi et qu’on pourrait s’attacher à des conditions très-modiques. Quant à son talent, je puis en répondre, il m’a été souvent fort utile, même dans des maladies intérieures. Au reste, ce qui manque le plus à la campagne, ce sont les secours immédiats, et sous ce rapport il est parfait.

Les deux époux le prièrent de faire venir ce chirurgien le plus tôt possible, car ils s’estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie de leur superflu à une dépense aussi généralement utile.

— Ce fut ainsi que la société du Capitaine devint peu à peu agréable à Charlotte. En utilisant à sa manière ses vastes connaissances, elle acheva de se tranquilliser sur les suites de sa présence au château. Elle prit même insensiblement l’habitude de le consulter sur une foule de précautions hygiéniques, car elle aimait la vie. Plus d’une fois déjà le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et le vert de gris qui s’attache aux vases de cuivre, lui avaient causé de l’inquiétude. Le Capitaine lui donna à ce sujet des éclaircissements qui les conduisirent à d’instructifs entretiens sur la physique et la chimie.

Édouard aimait à faire des lectures ; sa voix était sonore et son débit donnait un charme de plus aux écrivains dont il se faisait l’interprète. Jusque là il n’avait employé son talent qu’à des productions purement littéraires ; la tournure que le Capitaine venait de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de préférence des traités de physique et de chimie, que son petit auditoire écoutait avec le plus vif intérêt.

Accoutumé à produire des effets agréables par des inflexions de voix et des pauses ménagées avec art, le Baron avait toujours eu soin de se placer de manière à ce que personne ne pût regarder dans son livre. Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne songea-t-il point à prendre cette précaution avec eux. Un soir, cependant, sa femme se plaça derrière lui, et regarda dans le livre ; il s’en aperçut et interrompit brusquement sa lecture.

— En vérité, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme bien élevée peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le même cas qu’une personne qui parle ? Et se donnerait-on la peine de parler si l’on avait au front ou au cœur une petite fenêtre à travers laquelle ceux qui nous écoutent pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les exprimer ?

Charlotte possédait au plus haut degré le don de renouer ou de ranimer les conversations qu’un malentendu ou un propos imprudent avaient interrompues ou rendues languissantes et embarrassées. Cette faculté si précieuse ne l’abandonna pas dans cette circonstance.

— Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui dit-elle, qu’au moment où tu as prononcé les mots de parenté et d’affinité, je pensais à un de mes cousins qui me préoccupe désagréablement. Lorsque j’ai voulu revenir à ta lecture, je me suis aperçue qu’il n’était question que de choses inanimées, et je me suis placée derrière toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que ma distraction m’avait empêché d’entendre.

— Tu t’es laissée égarer par une expression comparative. Il n’est question dans ce livre que de terre et de minéraux. Mais l’homme est un véritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde entier reflétât ses couleurs.

— Rien n’est plus vrai, ajouta le Capitaine, l’homme prête sa sagesse et ses folies, sa volonté et ses caprices aux animaux, aux plantes, aux éléments, aux dieux.

— Je ne veux pas vous éloigner de l’objet qui captive en ce moment votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m’expliquer le sens que l’on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinité ?

— Je ne pourrais vous dire là-dessus, répondit le Capitaine, que ce que j’ai appris il y a dix ans environ. J’ignore si, dans le monde savant on admet encore aujourd’hui ce qu’on enseignait alors.

— Rien n’est plus douteux, s’écria le Baron ; nous vivons à une époque où l’on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos ancêtres étaient bien plus heureux, ils s’en tenaient à l’instruction qu’ils avaient reçue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligés de recommencer nos études tous les cinq ans au moins.

— Les femmes n’y regardent pas de si près, dit Charlotte ; quant à moi, je me borne à vous demander l’explication de la valeur scientifique du mot dont vous venez de vous servir, parce qu’il n’y a rien de plus ridicule dans la société que de ne pas connaître toutes les acceptions des termes que l’on emploie. J’abandonne le reste aux discussions des savants qui, l’expérience me l’a déjà prouvé plus d’une fois, ne sauraient jamais être d’accord entre eux.

Le Baron réfléchit un moment, puis il dit à son ami :

— Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans préambule fatigant, une explication claire et précise ?

— Si Madame voulait me permettre un petit détour, répondit le Capitaine, nous arriverions très-promptement au but.

— Comptez sur mon attention, dit Charlotte en déposant l’ouvrage qu’elle tenait à la main.

Le Capitaine reprit :

— Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de la nature, c’est qu’elles ont entre elles des rapports déterminés. Il peut vous paraître bizarre de m’entendre dire ainsi, ce que tout le monde sait ; mais ce n’est jamais que par le connu qu’on peut arriver à l’inconnu.

— Sans doute, interrompit Édouard, laisse-moi lui citer quelques exemples vulgaires qui nous seconderont à merveille. L’eau, l’huile, le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d’unité et d’union. La violence ou d’autres incidents déterminés peuvent détruire cette union ; mais elle reprend toute sa force dès que ces causes ont disparu.

— Rien n’est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se réunissent et forment des rivières. Je me souviens même que, dans mou enfance, j’ai souvent cherché à séparer une petite masse de vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgré moi.

— Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point important dont vous venez de constater la vérité. C’est que le rapport pur, devenu possible par la fluidité, se manifeste toujours sous la forme de globules. La goutte d’eau et celle du vif-argent sont rondes ; le plomb fondu même s’arrondit, s’il tombe d’assez haut pour se refroidir avant de toucher un autre corps.

— Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai deviné. Vous vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres corps…

— Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les mêmes pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis, d’anciennes connaissances qui se confondent sans se réduire mutuellement à changer de nature, tels que l’eau et le vin. Les autres restent étrangers, ennemis même, en dépit du mélange, du frottement ou de tout autre procédé mécanique par lesquels on voudrait les unir, telles que l’eau et l’huile ; en les secouant ensemble on les confond un instant, mais elles se séparent aussitôt.

— Cette petite leçon de chimie, dit Charlotte, est presque l’image de la société dans laquelle nous vivons. J’y reconnais toutes les classes dont elle se compose ; la noblesse et le tiers-état, le clergé et les paysans, les soldats et les bourgeois.

— Sans doute, reprit Édouard, et, s’il y a dans ce société des lois et des mœurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement opposées les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des médiateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent mutuellement…

— C’est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l’huile à l’eau par le sel alkali.

— N’allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous ; il me semble que nous touchons de bien près aux affinités ?

— J’en conviens, Madame, et c’est l’instant de vous les faire connaître dans toute leur force. Nous appelons affinité la faculté de certaines substances, qui, dès qu’elles se rencontrent, les oblige à se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition, se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononcé pour tous les acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monté nous ferons devant vous des expériences qui vous instruiront mieux que des mots, des noms et des termes techniques.

— Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette singulière faculté mérite le nom d’affinité, ce n’est pas du moins une consanguinité, mais une parenté d’esprit et d’âme. C’est ainsi qu’il peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés ; car les qualités opposées n’empêchent pas les personnes qui les possèdent de se rapprocher et de s’aimer. J’attendrai, puisque vous le voulez, les expériences qui doivent me démontrer plus clairement les miraculeux effets de vos mystérieuses affinités. Maintenant, mon ami, continua-t-elle en s’adressant à son mari, reprends ta lecture, je l’écouterai avec plus d’intérêt qu’avant cette digression.

— Puisque tu l’as provoquée, répondit Édouard en souriant, tu ne la termineras pas si vite. Il me reste à te parler des cas les plus compliqués et qui sont les plus intéressants. C’est par eux que l’on apprend à connaître les divers degrés des affinités et leurs rapports plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou éloignés. Oui, les affinités ne sont réellement intéressantes que lorsqu’elles opèrent des séparations, des divorces.

— Ces vilains mots, que l’on entend trop souvent prononcer dans le monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie ?

— Sans doute, et cette science elle-même, lorsque la langue allemande n’avait pas encore adopté la foule de mots étrangers dont elle se sert aujourd’hui, s’appelait l’art de séparer (scheidekunst).

— On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je préférerai toujours l’art d’unir à celui de séparer. Mais voyons, puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces malheureuses affinités qui engendrent des divorces.

— Nous continuerons à cet effet, dit le Capitaine, à vous citer les exemples dont nous nous sommes déjà servis. Ce que nous appelons pierre calcaire, n’est qu’une terre calcaire plus ou moins pure et très-étroitement unie à un acide subtil que nous ne pouvons saisir que sous la forme d’air. En mettant un morceau de cette pierre dans de l’acide sulfureux liquéfié, cet acide s’empare de la chaux et se métamorphose avec elle en plâtre, tandis que l’acide subtil s’envole. Pourrait-on ne pas voir dans ce phénomène la séparation d’une ancienne union et la formation d’une union nouvelle ? Nous appelons ces sortes d’affinités des affinités électives, car il y a eu choix, préférence, élection, puisqu’un ancien lien a été brisé, afin qu’un autre lien, qu’on lui a préféré, ait pu se former.

— Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien là qui ressemble à une élection, à un choix ; c’est tout au plus une nécessité de la nature, ou un résultat de l’occasion qui a fait non-seulement les larrons, mais encore les amis et les amants. Quant à l’exemple que vous venez de me citer, si l’on pouvait admettre qu’il y a eu en effet un choix, ce serait au chimiste qu’il faudrait l’attribuer, puisqu’il a rapproché les corps dont il connaissait les propriétés. Qu’ils s’arrangent ces corps, ils m’intéressent fort peu, je ne plains que le pauvre acide aérien réduit à errer dans l’infini.

— Il ne tient qu’à lui, répondit vivement le Capitaine, de s’unir à l’eau et de reparaître en source minérale pour la plus grande satisfaction des malades et même de ceux qui se portent bien.

— Vous parlez comme pourrait le faire votre plâtre ; il n’a rien perdu lui, puisqu’il s’est complété de nouveau ; mais l’infortuné souffle, banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu’il trouve à se caser une seconde fois ? Édouard se mit à rire.

— Ou je me trompe fort, dit-il à sa femme, ou tu te moques de moi. Oui, oui, j’ai deviné ta malicieuse allusion. Tu me compares à la chaux, et notre ami le Capitaine à l’acide sulfureux qui, en s’emparant de moi, sous la forme d’acide sulfurique, m’a arraché à ta douce société et métamorphosé en plâtre réfractaire. Puisque ta conscience t’accuse ainsi, mon ami, je puis être tranquille. Au reste, les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime à jouer avec eux. Conviens cependant que l’homme est au-dessus de toutes les substances de la nature, et que, si, en sa qualité de chimiste, il prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu’aux relations du sang et du cœur, il faut du moins, qu’en sa qualité d’être moral, il réfléchisse parfois sur la véritable acception de ces mots. N’oublions jamais que plus d’une union intime entre deux personnes heureuses de cette union, a été brisée par l’intervention fortuite d’une troisième personne, et que cette séparation isole et désespère toujours une des deux premières.

— Les chimistes sont trop galants pour ne pas remédier à cet inconvénient, dit Édouard ; car ils ont toujours à leur disposition une quatrième substance, afin que pas une ne se trouve réduite à l’isolement et au désespoir.

— Ces expériences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables. Elles nous montrent les attractions, les affinités et les répulsions d’une manière palpable et dans leur action croisée, puisque deux substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances également unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux à deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C’est dans ce besoin d’abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous croyons reconnaître l’influence d’une destinée suprême qui, en donnant à ces substances la faculté de vouloir et de choisir, justifie complètement le mot affinité élective adopté par les chimistes.

— Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte.

— Je vous le répète, Madame, ce n’est pas par des paroles, mais par des expériences chimiques que je me propose de satisfaire votre curiosité ; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques, mais vous éclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les matières inertes en apparence, et cependant toujours prêtes à agir selon les impulsions de leurs facultés intérieures. Il faut les voir, dis-je, se chercher, s’attirer, se saisir, se dévorer, se détruire, s’anéantir et reparaître, après une nouvelle et mystérieuse alliance, sous des formes nouvelles et inattendues. C’est alors, seulement, que nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la raison même, car nos sens et notre raison suffisent à peine pour les observer, pour les juger.

— Je conviens, dit Édouard, que les termes techniques, lorsqu’on ne vient pas à leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont quelque chose de fatigant, de ridicule même. Il me semble pourtant, qu’en attendant mieux, nous pourrions donner à ma femme une idée des _affinités électives_, en nous servant de lettres alphabétiques à la place de substances.

— Je crains que cette manière de s’exprimer ne vous paraisse trop pédantesque, dit le Capitaine à Charlotte ; je m’en servirai pourtant à cause de sa précision. Figurez-vous _A_ si étroitement uni à _B_, que plus d’une expérience déjà a prouvé qu’ils étaient inséparables ; supposez les mêmes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples en contact, et vous verrez _A_ s’unir à _D_, et _C_ à _B_, sans qu’il soit possible de dire lequel a le premier abandonné l’autre, lequel a le premier cherché et formé un lien nouveau.

— Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s’opérer sous nos yeux, s’écria Édouard, tâchons, en attendant, de tirer de cette charmante formule un enseignement utile et applicable à notre position. Il est évident, ma chère Charlotte, que tu es _A_ et que je suis _B_, dépendant de toi, et très-irrévocablement attaché à ta suite. Le Capitaine représente le méchant _C_ qui m’attire assez puissamment pour nous éloigner, sous certains rapports, bien entendu. Il est donc très-juste de te procurer un _D_ qui t’empêche de te perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c’est la pauvre petite Ottilie que tu es dans la nécessité d’appeler enfin auprès de toi.

— Ta parabole ne me paraît pas entièrement exacte, répondit Charlotte ; mais je n’en sais pas moins très-bon gré à tes _affinités électives_, puisqu’elles ont amené entre nous une explication que je redoutais. Oui, je te l’avoue, depuis ce matin je suis décidée à faire venir Ottilie au château. Ma femme de charge m’a annoncé qu’elle allait se marier et par conséquent me quitter, voilà ce qui justifie ma résolution sous le rapport de mon intérêt personnel. Quant à l’intérêt d’Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les liras, mais je dois t’avertir que j’en connais le contenu.

A ces mots elle remit à son mari les deux lettres suivantes :