Les Agitations ouvrières et l'Association internationale des travailleurs

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Les Agitations ouvrières et l'Association internationale des travailleurs
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 81 (p. 871-902).
LES
AGITATIONS OUVRIERES
ET
L'ASSOCIATION INTERNATIONALE

I. Der Arbeiter, Journal de l’association internationale à Bâle. — II. Journal de Genève ; brochures et document particuliers. — III. Les Associations ouvrières en Angleterre (Trade’s-unions), par M. le comte de Paris.

Il ne faut pas se lasser de mettre sous les yeux du public les incidens qui surviennent dans la vie des ateliers et en troublent les fonctions régulières. Aucun sujet n’a plus de gravité. Ce qui frappe quand on l’aborde, c’est qu’aucun pays manufacturier n’a pu échapper à la contagion, ni préserver les fortunes privées d’ébranlemens devenus périodiques. En Angleterre, les unions d’ouvriers (trade’s unions) posent à la communauté des problèmes de plus en plus impérieux, et semblent défier la menace d’une législation nouvelle ; sur le continent, l’Association, internationale prend à tâche de propager des fermens de discorde, ostensiblement quand elle le peut, par des voies souterraines quand elle est contenue. Tout terrain lui est bon, et aucun moyenne lui répugne. Qu’elle se soit présentée à la France avec des paroles d’émancipation, on le conçoit ; mais comment expliquer sa dernière entreprise, si ce n’est par le génie du mal et le goût des ruines ? En effet, les derniers troubles de ce genre ont eu, pour théâtre le pays le plus libre qui soit en Europe, un pays républicain où l’égalité politique a poussé de vieilles et profondes racines. C’est en Suisse, où strictement il n’y a plus de classes, qu’une guerre de classes vient d’éclater. Les cantons suisses sont pourtant gouvernés le moins possible, l’activité individuelle s’y exerce comme elle l’entend ; toutes les carrières sont ouvertes, on y entre de plain-pied, on s’y meut sans entraves. Point de servitudes de police, à peine par exception quelques garanties de capacité ; ni la loi ni la coutume ne souffrent qu’on opprime ou exploite autrui. Croirait-on que dans un régime ainsi fait une tyrannie ait pu s’introduire, et la pire de toutes, une tyrannie qui vient d’en bas ? Ce spectacle est pourtant celui qu’ont donné à la Suisse quelques groupes d’ouvriers inspirés par des meneurs inconnus. Il ne s’agit au fond, si l’on compte bien, que de minorités turbulentes ; mais ces minorités n’en sont pas moins venues à bout de mettre en échec une portion de l’activité de deux villes d’industrie, de promener sur les corps de métier une justice vehmique qui ne souffre pas le débat et châtie les désobéissances, de pousser enfin la guerre des salaires à un tel degré de raffinement qu’elle équivaut à une sorte d’interdit jeté sur le reste de la communauté.


I

C’est à Bâle, en novembre 1868, que ces agitations ont débuté. Bâle n’a qu’une industrie ; mais cette industrie s’y exerce sur de grandes proportions et a le caractère d’un ancien établissement ; c’est la soierie, ou plus exactement le ruban de soie. Pour les 65,000 âmes que renferme le canton et dans une superficie de vingt-cinq lieues carrées, on compte 6,000 métiers à tisser la soie, c’est-à-dire 1 métier pour environ 11 habitans. Cette industrie a de tout temps montré assez de vigueur pour éveiller les jalousies de Saint-Étienne, que parfois elle a devancé en matière d’invention. Divers perfectionnemens dans le métier à rubans ont eu la campagne de Bâle pour berceau, et c’est du village d’Aiche qu’est sorti, en 1758, le premier métier à la barre, qui permet de tisser plusieurs rubans à la fois. Quand le ruban à façons exigea l’emploi de tambours et de cylindres garnis de touches, Bâle fut des plus diligentes à s’en pourvoir. Enfin tout récemment, même avant Saint-Étienne, Bâle a introduit dans la fabrication du ruban de soie le régime des grands ateliers en y appliquant les moteurs à feu et les appareils mécaniques. A ce prix seulement, Bâle a pu s’ouvrir des débouchés, et lutter à force de vigilance contre les désavantages de sa situation. Cette situation est ingrate en effet : éloignés à la fois des grands marchés d’approvisionnement pour la matière et des marchés de vente pour les produits, ne trouvant dans la confédération qu’une clientèle insignifiante, les chefs des fabriques bâloises sont obligés de porter au dehors, en pleine concurrence, le gros de leurs opérations, et par suite à regarder de près à tous les élémens dont se compose le coût des objets manufacturés.

Le bon marché, voilà le nerf de l’industrie du ruban et de toutes les industries suisses qui ne tiennent pas au sol ; elles ne vivent en réalité que grâce au bas prix de la main-d’œuvre et à l’emploi des meilleurs outils. Que l’une de ces conditions disparaisse, un germe de dépérissement s’y introduira. Comment lutter alors contre la France et l’Angleterre, pays mieux situés et armés l’un de la supériorité de son goût, l’autre de la puissance de son capital ? Jusqu’ici, l’ouvrier suisse avait envisagé la question ainsi ; formé à la mâle école de la liberté, il avait l’exacte conscience de l’œuvre à laquelle il concourt. Il comprenait qu’avec le monde entier pour concurrent il faut calculer strictement, viser au plus juste, contenir des prétentions qui nuiraient à la destinée commune. En Suisse, la modicité des salaires avait d’ailleurs des compensations. Sur aucun point de l’Europe l’impôt n’est plus léger ; tandis que dans les grands états il s’élève en moyenne à 50 et 60 fr. par tête, il descend ici à 4 et 5 fr. dans les petits cantons, et n’excède pas 12 fr. pour les cantons qui, avec plus d’aisance, ont plus de besoins. Le dernier mot de ce régime n’est pas de forcer le prix des consommations au moyen de taxes ingénieuses, ni d’avoir l’œil fixé sur les fortunes particulières pour savoir quel supplément de rançon le fisc pourra leur infliger. On y jouit assez paisiblement de ce qu’on a ; on y paie les choses à peu près ce qu’elles valent.

Dans un pays ainsi gouverné, il est évident que le travail manuel s’exerce à d’autres conditions que dans ceux où les charges de l’impôt se multiplient sous toutes les formes. Là où les nécessités de la vie sont satisfaites à moins de frais, le salaire peut être réduit sans que le bien-être de l’ouvrier en soit affecté. La balance se rétablit par la force des choses, et comme les industries suisses sont pour la plupart des industries rurales, c’est la terre qui, dans les momens de crise, emploie et solde les bras inoccupés. On a remarqué qu’une sorte de symétrie règne dans ces alternatives. L’industrie se ranime quand les cultures font défaut ; vient-elle à languir, le sol se couvre de largesses inaccoutumées. L’aspect des campagnes, soignées comme un jardin, en dit plus d’ailleurs qu’aucun autre témoignage. Point de mendicité avouée ou honteuse ; la coutume et la loi en éloignent le spectacle ; les misères, quand il y en a, sont secourues sur le fonds commun dans des formes et avec des ménagemens qui ne blessent pas la dignité de l’assisté. Les choses marchent ainsi depuis des siècles, et ont produit un peuple laborieux, intelligent, honnête et réfléchi. Dans la tenue, rien qui ne soit décent ; le langage dénote quelque culture d’esprit, les physionomies ouvertes et un peu fières sont celles d’hommes que des institutions libres ont marqués de leur empreinte. Avant ces derniers temps, l’influence de ces bonnes mœurs s’étendait aux rapports entre patrons et ouvriers, et y maintenait l’harmonie. Dans leur situation souvent menacée, tous sentaient qu’ils avaient besoin les uns des autres. En Suisse, le fabricant vit près des hommes qu’il emploie avec une simplicité qui désarme les jalousies, éloigne ce qui rendrait trop sensible le contraste des conditions. Il n’y a point de calcul en cela ; c’est l’effet des traditions et des habitudes. Les enfans vivent comme les pères ont vécu, usant avec noblesse de la fortune acquise sans blesser les yeux par un étalage déplacé. Ainsi les distances restent moindres en même temps que les rapports sont meilleurs ; la paix des ateliers se fonde sur la plus puissante des garanties, le respect mutuel. Ces moyens de conduite ne devaient-ils point assurer aux industries locales des jours moins troublés que ceux dont la perspective pèse sur d’autres ateliers de l’Europe ? Hier encore, on était fondée le croire ; aujourd’hui, par l’esprit qui règne, on peut en douter.

Les premiers symptômes de l’agitation bâloise datent du 8 novembre 1868, vers la fin de la foire d’automne. Réunis en nombre à l’occasion de ces jours fériés, les ouvriers en rubans s’abouchèrent ; le moment et le lieu avaient été préparés par cette Association internationale dont en retrouve la main mystérieuse partout où il y a des conditions onéreuses à imposer. Ces conditions étaient arrêtées d’avance, comme avaient été fixés le lieu et le moment ; entre ouvriers, le débat ne devait être que de pure forme ; seulement on admettait qu’avant la rupture il y en eût un plus sérieux avec les fabricans, sauf à passer outre, s’ils ne cédaient pas sur les points principaux. La récapitulation des griefs était longue, vingt-six articles qu’il suffit de résumer : les heures de travail réduites, avec des repos réglés et des consignes moine rigides pour l’entrée et la sortie des ateliers ; des garanties pour le mesurage des pièces d’étoffe ; une augmentation des salaires soit à la tâche, soit à la journée, avec une échelle décroissante des plus bas aux plus élevés, le tout donnait une différence moyenne de 25 pour 100 sur les tarifs en vigueur ; une indemnité équivalant au prix de la journée pendant le temps qui s’écoule entre le montage des pièces, et un surcroît de 25 centimes pour chaque heure supplémentaire ; enfin un prélèvement de 2 1/2 pour 100 sur le montant de la paie, supporté par l’ouvrier aussi bien que par le fabricant, et versé tous les trois mois à la caisse d’épargne. Une commission de surveillance choisie par les ouvriers devait tenir la main à l’observation de ces accords et exercer sur les parties engagées une sorte de police qui en assurât les effets, notamment ceux-ci : envers les entrepreneurs, la suspension absolue du travail les dimanches et les fêtes, l’interdiction de l’entrée des ateliers aux enfans âgés de moins de quatorze ans, l’égalité des salaires entre la femme et l’homme pour la même nature de travaux, le repos avec salaire réduit pour la femme six semaines avant et après les couches ; envers les ouvriers, la répression des rixes, passibles d’une amende de 2 francs et du double à la récidive, et des mesures disciplinaires contre les faits d’inconduite notoire, punis par l’exclusion après deux admonitions successives. Un article impératif ajoutait qu’il n’y aurait plus d’ouvriers à patrons, de réclamations isolées ni de transactions individuelles ; la commission de surveillance aurait désormais seule à connaître de ces cas et en jugerait l’opportunité : c’était le sceau de l’Association internationale apposé à ce projet de contrat.

Au fond, il faut le dire, la plupart de ces conditions n’avaient rien d’exorbitant ; quelques-unes, comme les ménagemens pour les femmes enceintes et la limite d’âge pour l’emploi des enfans, étaient déjà familières aux ateliers de Mulhouse, et les fabricans de Bâle y auraient probablement accédé. L’obstacle provenait de la forme plutôt que du fond. Les prétentions émises, les concessions à faire, ne touchaient les ouvriers qu’indirectement ; leur attitude était plutôt passive qu’active. Il s’agissait de traiter moins avec eux qu’avec une puissance occulte pour qui cette première expérience n’était qu’une entrée de jeu, et dont les engrenages broieraient sans pitié les industries qui s’y seraient une fois engagées. Bâle n’ignorait rien des origines et des plans d’action de cette croisade des salaires qui, de Londres et de Paris, avait gagné la Suisse romande, où par deux fois elle avait laissé les traces de son passage ; une nouvelle étape la portait vers les cantons allemands, au cœur du travail bien plus exposé des étoffes et des métaux. Quelle conduite tenir ? Il n’y eut qu’un avis : résister et user de vigueur. Pour le moment, il n’y avait point à distinguer entre des demandes qui ressemblaient à des injonctions ; on verrait plus tard ce ; qu’elles pouvaient avoir d’admissible. La détermination prise, l’effet en fut prompt ; dès le lendemain, les ouvriers surent à quoi s’en tenir.

On était au 9 novembre, dernier jour de la foire d’automne ; l’usage accordait à cette occasion quelque tolérance pour le travail ; les uns chômaient, les autres se remettaient à leur tâche. Un des gros fabricans de rubans résolut de rompre les attroupemens qui se succédaient par une stricte exécution des règlemens de fabrique. Il fit annoncer dès la veille que les ouvriers qui s’absenteraient le 9 seraient congédiés. Là-dessus grande rumeur. C’était l’un des établissemens les plus considérables de la ville, et si paternellement conduit qu’on avait bâti à portée et par groupes des maisons d’ouvriers qui leur étaient cédées moyennant un loyer très modéré ; mais qu’on était loin alors de ces largesses du patronage ! Au défi des ouvriers, l’établissement répondait par un autre défi ; des deux parts, la passion s’en mêlait. Les choses marchèrent vite : sur 274 passementiers, 70 seulement déférèrent à la consigne, 204 la violèrent, et quand on donna congé à ces derniers, l’atelier déserta en masse. A peine ouverte, la guerre s’était envenimée ; on parlait déjà de moyens extrêmes, comme l’évacuation des logemens que les ouvriers tenaient à bail irrégulier, lorsque le bourgmestre survint, et dicta les conditions d’une trêve. La grève cesserait, et les ouvriers se remettraient tous à la besogne. En même temps le projet de réforme des règlemens serait soumis à un examen contradictoire, avec le désir de le faire aboutir à un compromis. Porté d’abord devant le petit conseil de la commune, le débat passa ensuite à son arbitre naturel, la chambre de commerce, qui délégua deux de ses membres pour en connaître et au besoin le concilier.

La tâche n’était point aisée ; rien de possible dans tous les cas devant l’obstacle que voici : d’un côté des ouvriers persistant à se faire représenter par l’Association internationale, de l’autre des fabricans ne tenant pour sérieux ni les mandataires ni le mandat, et déclarant qu’ils ne traiteraient qu’avec les gens de leurs ateliers, point avec d’autres. Les négociations roulaient ainsi sur une équivoque ; la chambre de commerce ne pouvait parvenir à mettre en présence les contendans. Les ouvriers se rendaient aux convocations, mais personnifiés par les intermédiaires dont les fabricans ne voulaient pas entendre parler. Bon gré, mal gré, il fallut temporiser, procéder isolément et par voie indirecte. Ces délais, en se prolongeant, entretenaient dans les ateliers une fermentation qui gagna la place publique. Le 13 décembre, réunion tumultueuse de tous les corps d’état ; les motions se succédaient, aboutissant à dire qu’il fallait en finir avec ces dénis de justice aggravés par un affront. Là-dessus les esprits s’aigrissent, et le flot des mécontens grossit. Les ouvriers teinturiers, qui jusque-là s’étaient tenus à l’écart, s’avisèrent qu’il était temps de dicter leurs conditions, et quelles conditions ! C’est à n’y pas croire, même avec le texte sous les yeux. Le moindre ouvrier devait gagner 3 francs par jour, l’ouvrier dégrossi 3 francs 50 centimes, l’ouvrier formé 4 fr. 50 c. Le vin continuerait à être délivré suivant les usages. Pour les heures supplémentaires, c’était 50 centimes par heure, plus le vin. Aux travailleurs sans ouvrage, il serait bien d’allouer une moitié de paie, comme aussi, en temps de crise, de suspendre l’emploi des machines pour en revenir au travail à la main. Un ouvrier tombait-il malade, le patron lui devait moitié paie jusqu’à sa guérison ; était-il estropié, le patron avait le choix entre une pension de 10 francs par semaine ou un emploi rétribué pour le restant de ses jours ; quand la mort suivrait l’accident, la pension serait réversible sur la veuve. Plus d’amendes d’ailleurs, et seulement un apprenti par dix hommes faits ; enfin les jours fériés devaient être payés à l’ouvrier, et on avait bien soin de comprendre dans le nombre le lundi gras, le mercredi des cendres, et ce dernier jour de la foire d’automne à l’occasion duquel s’était élevé le conflit.

Évidemment on en était au chapitre des prétentions chimériques ; le modeste programme des passementiers n’était plus qu’un jouet d’enfant devant cette machine de guerre. C’est que peu à peu la raison cédait devant les inspirations de la colère ; on demandait l’impossible de propos délibéré. Dans les lieux publics fréquentés par les ouvriers, on ne ménageait ni les défis ni les menaces. Il était temps d’aviser, de montrer que dans tous les cas les hommes violens trouveraient à qui parler. A la date du 16 décembre, le bourgmestre, M. Burckhardt, sortit du rôle à peu près passif qu’il avait gardé jusque-là, et adressa un appel aux bons élémens que renfermait la cité. Après avoir parlé comme il convenait de la crise industrielle et des souffrances qui en étaient la suite, il en arrivait à déplorer l’agitation qui en aggravait les maux et prenait son point d’appui dans une association secrète animée par le souffle de l’étranger. Pour se garder contre toute surprise, il était opportun que l’esprit national se dégageât de ces causes de pervertissement, et maintînt inviolable le respect de l’ordre et des lois. A tout événement, le bourgmestre traçait aux hommes de bonne volonté la marche qu’ils auraient à suivre. Des points de réunion étaient indiqués par quartiers, et il suffisait de s’y rendre sans uniforme, au premier signal d’alarme ; on y trouverait des chefs pour exercer le commandement. Le bourgmestre espérait d’ailleurs que ces convocations ne seraient pas nécessaires, et qu’à plus forte raison il n’y aurait pas lieu de réclamer contre des troubles éventuels l’appui des cantons confédérés.

Les journaux que soldait la ligue des ouvriers n’ont ménagé après coup au manifeste de M. Burckhardt ni les gros mots ni les quolibets. Le fait est que la publication de cette pièce fut suivie d’un apaisement à peu près instantané ; du jour au lendemain, Bâle eut une tout autre physionomie. Les ouvriers avaient compris qu’une force sérieuse venait de leur être opposée ; les fabricans, mieux appuyés, pouvaient se montrer plus concilians : aussi, les arrangemens devinrent-ils désormais faciles. Une conférence entre deux délégués, de la chambre de commercent six fabricans de rubans, suffît pour donner aux passementiers une satisfaction, dont ils parurent se contenter : les petits salaires de 1 fr.. 50 ; cent., étaient portés à 2 francs, les versemens réciproques, à la caisse d’épargne étaient rétablis, mais les fabricans entendaient que ces concessions ne pussent se rattacher en rien aux sommations collectives, qu’on leur avait faites au nom des ouvriers, et déclaraient une fois de plus qu’en aucun temps et dans aucune circonstance ils n’acquiesceraient à de telles façons de traiter. Les passementiers acceptèrent l’augmentation sans discuter le commentaire. Avec les teinturiers, la négociation éprouva plus de difficultés. Avant tout examen, M. Clavel, le principal entrepreneur, signifia que ceux de ses ouvriers dont les noms figuraient sur les listes de l’Association internationale eussent à s’en démettre avant le premier jour de paie, qu’autrement il aviserait. Au jour dit en effet, le 26 décembre, les ateliers étaient disposés comme pour un chômage ; point de travail en préparation, un nettoyage au complet. C’était une menace contre les adhérens obstinés de l’association ; dans l’après-midi, la paie faite, chacun de ces derniers reçut son congé, et comme d’habitude, le reste de l’atelier fît cause commune. Rien de grave en tout cela : un dernier feu de paille. A vrai dire, personne ne voulait d’une grève, pas plus les patrons que les ouvriers ; parmi ceux-ci surtout, c’était à qui prêcherait le maintien du travail. Moyennant une augmentation de salaires (50 cent.), l’affaire des teinturiers fut donc arrangée le 4 janvier, et au lieu d’emporter de haute lutte l’épuration de ses ateliers, M. Clavel dut y procéder par des triages successifs. Au bout de quelques semaines, les élémens les plus réfractaires avaient disparu, et la paix régnait chez lui comme dans les autres établissemens de Bâle. Qu’il ne couve pas là-dessous quelques colères, personne n’oserait le garantir ; mais dans les dispositions où sont les ouvriers, l’industrie n’a plus que des répits, et l’on doit regarder comme des grâces d’état ceux que lui procure la force des choses.


II

Les émotions de Bâle étaient à peine calmées que Genève s’agita. On devait s’y attendre ; c’était partie liée et des mêmes mains. Comment en douter quand les fils électriques jouaient entre les deux villes pour tenir la résistance en haleine ? « Soyez, fermes, écrivait-on au comité bâlois, mous sommes avec vous. Genève est à Bâle, et Bâle est à Genève. » Comme dans un duel à outrance, les champions devaient se succéder ; Genève n’entra en ligne que lorsque Bâle eut épuisé son feu. Ici, l’Association, internationale marchait sur un terrain qui lui était familier et où elle avait conduit, non sans quelques déboires à la vérité, une campagne pour les ouvriers du bâtiment. Cette fois elle se proposait d’engager dans l’action une industrie plus ancienne, plus susceptible d’émouvoir le public par la nature de ses services, celle des ouvriers d’imprimerie. Le hasard, la fatalité plutôt, l’avaient en cela servie à souhait. Il existait à Genève depuis dix-neuf ans une société typographique qui, sagement conduite, s’était constitué un fonds d’épargne au moyen auquel des secours de toute nature étaient distribués à ceux de ses membres que frappait quelque incapacité de travail. Cette caisse bien garnie avait excité tout d’abord les convoitises de l’Association internationale, souvent à court de ressources ; point de trêve que cette caisse ne fût tombée dans ses mains. L’expédient était des plus simples, absorber la petite société dans la grande ; c’est ce qui eut lieu en mai 1868. Le maniement des fonds prit dès lors quelque élasticité, quoi de plus naturel, L’œuvre d’assistance tétait devenue une œuvre de propagande ; au lieu de soulagemens individuels, on avait en perspective un enrichissement collectif par la stratégie des grèves. Aussi rien ne sembla-t-il plus urgent que d’avoir un laboratoire convenable pour la recherche de cette pierre philosophale. Il s’agissait d’acquérir un immeuble assorti à la grandeur de l’entreprise, et le plus net des épargnes de la société typographique y passa. En revanche on lui promit de faire payer aux maîtres imprimeurs, par d’ingénieux remaniemens des tarifs, la folle enchère de cette dépense.

Cette seconde exécution ne marcha pas néanmoins comme la première, il est plus aisé de vider les caisses que de les remplir. En vain nommait-on commission sur commission ; plusieurs mois s’écoulèrent en conférences avortées. C’est que dans ces groupes mal assortis régnait déjà un trouble mêlé de regret : deux camps s’étaient formés, l’un où l’on devait garder quelques ménagemens, l’autre disposé à courir les aventures, simple dissentiment d’abord, dégénérant plus tard en incompatibilité absolue. Le débat portait sur la rançon qu’on imposerait aux maîtres imprimeurs ; au gré des plus ardens, cette rançon ne pouvait pas être assez forte ; il fallait battre monnaie avec les tarifs et reconstituer le fonds commun par des rentrées immédiates ; les plus rassis, les plus calmes d’entre les ouvriers s’opposaient à ces excès, et demandaient qu’on réglât les salaires sur les forces de l’industrie qui devait les supporter. C’était introduire trop de sagesse dans une œuvre de passion ; aussi fut-il passé outre. Dans une assemblée convoquée extraordinairement, un tarif exorbitant sut voté à une majorité considérable. Le nombre cause de ces ivresses ; il étouffait ici la conscience non-seulement du mal qu’on allait faire à autrui, mais du mal qu’on allait se faire à soi-même. L’industrie des imprimeurs n’était point à même de supporter le surcroît de charges qu’on lui infligeait : pour certains travaux, c’était un arrêt d’émigration ; pour d’autres, c’’était une existence végétative. La moins sombre perspective pour la profession était un dépérissement sur place, une clientèle diminuée de tout ce que la concurrence étrangère allait lui enlever. De tels scrupules ne touchent jamais ceux qu’aveugle un intérêt étroit.

Dans les premiers mois de 1869, l’instrument de guerre était prêt, un pacte avait été conclu contre les maîtres imprimeurs et presque à leur insu. Il fallait pourtant leur en signifier les conditions. On leur donna trois jours pour une acceptation pure et simple, sans débat préalable. Ce délai passé, le nouveau tarif devenait une sorte de loi martiale ; tout atelier où l’on ne s’y conformerait pas serait mis au ban. En vain y eut-il de la part des chefs d’industrie, appuyés d’un certain nombre d’ouvriers dissidens, une demande de sursis pour un examen contradictoire et une enquête faite en commun ; les meneurs de grève en étaient arrivés à ce degré d’impatience qu’un succès les eût moins satisfais qu’une rupture. La rupture eut donc lieu avec éclat. Le 21 mars, un dimanche, Genève en s’éveillant put lire sur ses murs un échantillon de plus des prouesses de l’Association internationale. C’était un manifeste qui frappait d’interdit les ateliers d’imprimerie et convoquait pour le lendemain les vingt-cinq sections de l’association, à l’effet d’entendre les explications du comité d’initiative. Comme avant-goût de ces explications, le manifeste ajoutait : « La permanence est établie au café Maréchal. — Les noms des ouvriers qui auront trahi leur cause seront affichés sur les murs. » Dans tout cela, point d’équivoque ; c’était dire aux vaincus : Payez rançon et sans marchander ; c’est nous qui tenons les plateaux de la balance. — Il fallut pourtant en rabattre ; le terrain se prêtait mal à une tyrannie aussi cavalière : chacun sentait qu’il y avait là comme une sorte de main mise sur la publicité, et qu’à côté du préjudice matériel pour quelques-uns ils y avait pour tous un préjudice moral. La fierté de chaque citoyen se soulevait d’ailleurs à l’idée qu’en pleine république un pareil langage fût tenu, de telles menaces fussent proférés, au mépris du droit commun et de la liberté individuelle. Coup sur coup, les protestations se succédèrent.

Directement atteints, les maîtres imprimeurs s’émurent des premiers. Appelant d’un arrêt sommaire rendu sans eux et contre eux, ils demandèrent de nouveau que la cause fût reprise avec leur participation. Cette prétention si raisonnable n’eût pas pesé d’un grand poids auprès des meneurs de grève, si un incident ne s’y fût mêlé. Les ouvriers dissidens, 40 environ, pour mettre leur conscience en repos, appuyèrent les maîtres imprimeurs. Dans une pièce rendue publique, ils déclarèrent que, si l’offre de conciliation était repoussée, ils se détacheraient résolument d’une majorité sans scrupules. L’acte était d’autant plus significatif que cette minorité se composait en très grande partie de Genevois, ouvriers sédentaires, attachés à leurs ateliers. En rompant avec l’association, ils allaient avoir à compter avec les 25 sections dont les menaçait le manifeste et dans lesquelles abondaient les nomades de tous les pays et de tous les corps de métier, troupe turbulente s’il en fut et qui avait déjà fait ses preuves. N’importe : une fois engagés, aucun, parmi ces quarante ouvriers d’élite, ne recula. Ils admettaient avec leurs camarades qu’on procédât à une révision des tarifs, mais en n’employant les moyens de rigueur qu’après avoir épuisé les voies amiables. Ils avaient jusque-là, disaient-ils, vécu en bons termes avec les maîtres imprimeurs, et, à moins d’impossibilité bien démontrée, ils voulaient continuer à vivre ainsi. Au fond, quoi de plus juste et de plus sensé ? Les meneurs de grève ne le prenaient point sur ce pied ; ils n’avaient pas d’assez gros mots pour cette défection avant le combat, et se promettaient de tirer vengeance de ceux qui s’en étaient rendus coupables. Discuter encore quand la majorité avait parlé, c’était plus que de l’indiscipline, c’était de la trahison. De part et d’autre, les imaginations se montaient ; l’air était plein de colères.

Les meneurs sentaient pourtant que la partie devenait difficile à conduire ; à tout prix, il fallait faire entrer dans la grève un autre corps d’état, le plus remuant de tous, celui des ouvriers du bâtiment. Par quel biais, sous quel prétexte ? On va en juger. Les salaires des ouvriers en bâtiment étaient alors réglés par une transaction volontairement consentie au mois de septembre précédent, et à laquelle un conseiller d’état avait assisté comme intermédiaire officieux. Sur un seul point, cette transaction avait été d’un commun accord modifiée. Le prix était stipulé pour la journée : tant la journée d’hiver, tant la journée d’été, ce qui prêtait aux équivoques et suscitait des controverses sans fin. Pour y couper court, on avait ramené l’unité du prix à l’heure au lieu de la journée, et cela dans la proportion la plus exacte, tant par heure, quelle que fût la saison. Il n’y avait là qu’un équivalent, offrant peu de prise à la chicane. Les meneurs de grève dénoncèrent le fait dans un journal à cire comme une violation de la foi jurée, et prirent à partie le conseil d’état tout entier comme complice d’un mensonge. Rien de plus curieux que cette pièce, véritable exposé de doctrines. C’est du pur communisme, un appel à la dictature en matière de règlement de travail. Feignant de croire que la responsabilité du conseil d’état était engagée, le comité avait invité ses adhérens à descendre sur la place publique pour le rappeler à ses devoirs. Le pacte avait en lieu en présence d’un de ses membres, donc le corps entier en était devenu garant, et il n’y avait plus qu’à le contraindre par un siège en règle à réintégrer les maçons et les tailleurs de pierre dans la jouissance littérale de leurs tarifs. Plus d’interprétation abusive sons peine de châtiment, et ce châtiment, on n’hésitait pas à le nommer. « Il n’y a d’autre issue, disait l’organe du comité d’ouvriers, il n’y a d’autre issue que de faire une bonne et solide révolution, bien profonde, bien radicale, pour mettre à la place de notre république bourgeoise la république de la démocratie socialiste. » Une révolution pour des tarifs de tailleurs de pierre, c’était beaucoup de disproportion entre le moyen et le but, et moins un mot réfléchi qu’un excès de langage.

Ces propos, ces écrits, ces affiches qui se combattaient, n’eussent pas suffi pour troubler la cité, si des actes ne s’y fussent joints. Depuis le 21 mars, date de la dénonciation de la grève, les sections de l’Association internationale étaient en permanence. Se contenant d’abord, elles ne s’animèrent que peu à peu et sous le coup d’échecs successifs. Dans les premiers jours, tout se bornait à des attroupemens et à des promenades avec accompagnement à pleine voix des chants les plus accentués, Genève ne prit presque pas garde à ce spectacle qui lui est familier. Vint ensuite le chapitre des revanches à prendre contre les dissidens. Ces dissidens n’étaient pas sans défense ; ils avaient, pour eux comme auxiliaire, l’opinion, et dans les cas de sévices la loi ; ni l’un ni l’autre de ces appuis ne leur manqua ; les meneur de grève s’y brisèrent, comme on va le voir, en défis impuissans. Contre les ouvriers imprimeurs, ils avaient imaginé un blocus des ateliers : les hommes, à l’entrée et à la sortie, étaient sommés d’obéir aux consignes, et à défaut traités de faux frères et de sarrasins. Dans quelques quartiers et pour des sujets plus particulièrement désignés, ces procédés injurieux dégénéraient en charivaris qui se prolongeaient jusqu’à domicile. Contre les maçons et les tailleurs de pierre, les voies de fait étaient plus directes ; à deux reprises, notamment dans les chantiers des bâtimens académiques, des tentatives avaient eu lieu pour empêcher le travail de vive force. Partout ces violences étaient réprimées, par la police régulière quand elle était présente, par une police volontaire à défaut d’autres agens. Tout passant, tout témoin devenait un constable, et la foule, bientôt grossie, contenait les insulteurs. Les poings entraient-ils en jeu, la partie s’engageait aisément et de préférence devant le palais électoral, plaisamment nommé le temple d’Héraclée. C’est ainsi que vers les derniers jours de mars les rixes partielles prirent le caractère d’une manifestation sérieuse. On en vint aux mains avec assez d’acharnement pour que l’autorité mit sur pied toutes ses forces disponibles. Quelques meneurs avaient été arrêtés ; le cri public demandait qu’on maintînt leur arrestation. On était las de ces alertes. Le conseil d’état les fît relâcher. Dès ce moment, la population ne prit plus conseil que d’elle-même.

Le lendemain, 31 mars, dès que le jour se fit, un court placard parut sur tous les murs de la ville. Point de signature, point d’indication d’origine, point de phrases non plus ; un simple avis, un rendez-vous facultatif, n’excluant et ne désignant personne. Il y était dit que « les citoyens genevois qui voulaient travailler libres et être maîtres chez eux étaient invités à se réunir au palais électoral à une heure et demie. » Cet appel anonyme répondait si bien à la disposition des esprits, qu’on l’accueillit comme une délivrance. A l’heure assignée, quatre mille citoyens étaient réunis au lieu désigné. Pas un qui se méprît sur le sens de la convocation ; les regards, en s’interrogeant, rencontraient la même pensée ; il y avait dans l’air le même frémissement. Nul besoin de préliminaires oiseux et de longs discours ; quelques paroles seulement comme celles que prononcèrent MM. Wessel et Duchosal. « Il est temps d’en finir, dirent-ils, avec les abus de mots. On nous parle depuis huit jours d’un travailleur imaginaire qu’on prétend opposer à un bourgeois imaginaire. Travailleurs, nous le sommes tous à notre manière ; bourgeois, nous le sommes tous au même titre, bourgeois ou citoyens, ce qui est tout un. Un ouvrier est un bourgeois comme nous, dût-il s’en défendre : il a les mêmes droits, mais il a aussi les mêmes devoirs, qui sont de ne pas troubler l’ordre et de respecter la loi. » Là-dessus lecture fut donnée d’une adresse au conseil d’état qui fut adoptée par acclamation. On l’invitait à surveiller de près et à châtier au besoin les hommes qui, sans mandat reconnu, imposaient à une partie de la population des ordres obligatoires ; on lui demandait de proclamer, dans un rappel des principes élémentaires, la liberté du travail et la protection du travailleur ; on lui promettait enfin l’appui unanime des citoyens. La pièce une fois votée, la réunion se porta tout entière à l’hôtel de ville pour en assurer l’effet immédiat. Ce long défilé était plus qu’un spectacle, c’était une force ; il régnait dans les rangs la ferme volonté d’en finir. Mis en demeure, le conseil d’état s’exécuta de bonne grâce ; il descendit en corps sur le perron, et l’un de ses membres, M. Frederich, donna lecture d’une proclamation qui allait être affichée et répondait aux désirs de la réunion aussi bien qu’aux sollicitudes déjà éveillées du gouvernement. Il y était encore question de conciliation, mais en même temps on y déclarait qu’on ne souffrirait plus d’atteintes impunies au droit individuel. « Nous comptons sur votre concours, ajouta d’une voix forte le conseiller d’état qui portait la parole au nom de ses collègues ; vous nous le promettez, n’est-ce pas ? — Oui ! » répondirent des milliers de voix, et les groupes se dispersèrent avec la confiance que donne une opération bien conduite. On s’était compté.

Le coup était rude pour l’Association internationale ; en vain essaya-t-elle de s’en relever. Toutes ses sections furent convoquées pour le 7 avril, à sept heures du soir, au Stand de la Couleuvronière ; quinze cents personnes s’y rendirent, et dans le nombre beaucoup de curieux ou d’indifférens. On devait y poser, au sujet des derniers événemens, des questions de droit et des questions de fait. Les questions de droit consistaient à bien fixer la limite des engagemens d’une minorité vis-à-vis de la majorité et des moyens réguliers de contrainte quand ces engagemens sont violés. Les questions de fait portaient sur les moyens irréguliers de contrainte qui étaient de nature à agir sur les défaillans sans tomber sous le coup de la loi. On déraisonna à perte de vue sur ces propositions sans rien trouver de mieux qu’un recours à des pouvoirs discrétionnaires, ce dernier mot de tous les régimes socialistes. Des casuistes soumirent pourtant à la réunion quelques scrupules qui sortaient du domaine de la théorie, et sur lesquels, pour leur règle, ils tenaient à être édifiés. Jusqu’à quel point leur était-il permis de berner et de bafouer ceux d’entre leurs camarades qui avaient trahi leur cause ? Bien entendu que les circonstances les plus graves seraient d’abord écartées, qu’il n’y aurait ni violation de domicile, ni préméditation, ni voies de fait, et que le châtiment serait infligé sur le pavé, comme dans les hasards d’une rencontre. Une escorte au bruit des sifflets par exemple, qui pourrait y trouver à redire ? Des charivaris à outrance, individuellement administrés et périodiquement reproduits, n’étaient-ils point à l’abri des recherches, pourvu qu’on se tînt à distance convenable ? Naturellement les réponses à ces questions étaient conformes aux passions de ceux qui les posaient, et leur jurisprudence s’établit dans ce sens. On crut à l’impunité de ces petits sévices, on les continua ; mais cette fois les assaillans trouvèrent à qui parler. Se sentant soutenus, les assaillis leur rendirent chamade pour chamade ; de leur côté, les agens de policé dressèrent des procès-verbaux, et la justice de paix fut saisie. Les délinquans, au nombre de douze, eurent à comparaître, le 19 avril, devant le prétoire, et à s’expliquer sur les faits qui leur étaient imputés ; neuf d’entre eux, sur le vigoureux réquisitoire de M. Louis Vaucher, furent condamnés de un à trois jours de prison, indépendamment des frais du procès. Malgré les subtilités de la défense, la véritable jurisprudence fut donc réhabilitée. Il demeura entendu que la communauté doit avant tout à ses membres la liberté de disposer d’eux-mêmes, et ne tolère d’autre contrainte que celle qui s’exerce au nom de la loi.

Les choses en sont là ; quelque dépit qu’elle en ait, l’Association internationale fera bien de s’attaquer à un autre pays que la Suisse. Il est des hommes qu’on n’abuse point avec des mots et qu’on ne mène pas avec des violences. C’est l’intérêt de ces scènes, c’est en outre la leçon qui s’en dégage pour le reste de l’Europe. Cette leçon n’est pas à négliger, comme on va le voir ; il s’agit de la paix sociale.


III

Une première remarque à faire, c’est que nulle autre part qu’en Suisse de tels conflits n’auraient eu ce dénoûment. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre dans ses invasions cette Association internationale qui a déjà tant fait parler d’elle. Elle n’est pas née en France, comme on l’a dit, elle est née en Angleterre, où elle a deux grands foyers d’influence, Manchester et Londres ; elle est la fille légitime de ces trade’s unions dont M. le comte de Paris, dans-un volume nourri de faits, vient de nous raconter l’attachante histoire. On la reconnaît, cette association, à deux traits qui ne trompent pas, des exactions entées sur des grèves et des châtimens pour les ouvriers à qui ces grèves répugnent. C’est ainsi que se sont passées les choses dans le Lancastre, dans le Middlesex et à Sheffield, d’odieuse mémoire. Rien de plus intolérable ; comment les Anglais y ont-ils obvié ? Par une enquête au nom de la couronne, enquête qui, en jetant une pleine lumière sur le passé, a légué à l’avenir un bien sombre problème. Voilà pour l’Angleterre. A la France maintenant ; mais peut-on faire état de ce qui s’y passe ? Là où les plus grandes hardiesses sont des hardiesses de tolérance, souffertes quand cela convient, supprimées ou punies quand cela déplaît, comment parler de la liberté et de la responsabilité des actes ? Le groupe de l’association fondé à Paris l’a appris à ses dépens. Longtemps on l’a toléré, encouragé même ; c’est qu’il s’inspirait à des sources autorisées ; dès qu’il a voulu agir à sa guise, on l’a cassé aux gages, et comme les plus candides de ses membres persistaient dans leurs prétentions à l’indépendance, on les a condamnés comme affiliés à une société secrète, ceux qui avaient conduit leurs opérations en plein soleil. Ainsi disparaissent de notre sol, comme par un coup de baguette, les singularités qui offusquent ou qui nuisent. On veut bien qu’elles germent, pourvu qu’elles ne fleurissent pas. En Belgique, les chances sont meilleures ; aussi l’Association internationale a-t-elle multiplié ses rejetons. Ils étaient en nombre au congrès de Bruxelles, où les auditeurs n’ont eu de choix qu’entre les méthodes pour mettre à sac la propriété ; l’association était aussi l’âme de toutes les grèves qui ont récemment agité les ateliers de Seraing et les chantiers du Borinage ; elle a fait, en un mot, de cette contrée opulente l’un de ses sièges de prédilection. Comment s’y est-on défendu contre cette suite d’agressions où des industries moins robustes eussent succombé ? Par le fusil et le mousqueton, toutes les fois que les voies de fait ont été bien caractérisées. C’est un argument expéditif. Ayant à choisir entre ces divers moyens de combattre le mal, l’Allemagne a préféré un préservatif ; elle a fermé ses portes. L’association avait introduit quelques groupes dans le pays de Bade et le Wurtemberg ; ils ont été dissous par mesure de police ; la Bavière et la Prusse se sont garanties du contact par un cordon sanitaire. Chacun de ces états a usé pour la circonstance des pouvoirs et des moyens qu’il avait à sa disposition.

Ainsi, partout ailleurs qu’en Suisse, c’est l’autorité constituée qui a fait justice des excès commis ou prévenu les excès près de se commettre, assuré le respect de la loi et la sûreté des personnes ; en cela, cette autorité agissait par délégation, par voie de consigne et médiatement pour ainsi dire, sans avoir la pleine conscience ni ressentir l’indignation directe des actes qu’elle réprimait ou empêchait. En Suisse au contraire, c’est une force libre, une force volontaire qui s’est prononcée ; c’est la population elle-même qui, voyant sa dignité en jeu, son repos troublé, ses rues envahies, a payé résolument de sa personne et dit aux tapageurs : « Assez de ce jeu, ou vous aurez affaire à nous ; ce n’est pas vos camarades seulement, c’est nous que vous insultez. Il y a honte pour tous dans un pays civilisé à souffrir que des individus fassent ainsi le métier d’exécuteurs, et donnent au public le spectacle des avanies qu’ils infligent. » Que dans l’un et l’autre cas le fait matériel soit le même, nul doute à cela ; mais combien îles conséquences morales diffèrent ! Dans la répression par une force soldée, il n’y a qu’un fait susceptible de revanche ; dans une cité qui se lève pour signifier à qui la trouble un désaveu et une mise en demeure, il y a un élan d’opinion auquel il serait insensé de résister. Aussi, à moins de vertige, les meneurs de grève se tiendront-ils pour définitivement battus à Genève comme à Bâle. Un esprit de conciliation venant à l’appui achèvera de panser les blessures faites ; mais déjà l’on peut dire qu’en se défendant avec cette vigueur Bâle et Genève ont sauvé les industries de la Suisse. De proche en proche, les plus considérables eussent été entamées, la fabrique de Saint-Gall entre autres, siège d’un art exquis et à laquelle concourent trois cantons, celle de Zurich, qui est pour l’étoffe de soie ce que Bâle est pour le ruban, enfin les cent quarante filatures de coton distribuées sur le trajet des chutes d’eau qui descendent des glaciers alpestres. Pas une de ces industries qui ne soit aux prises avec de redoutables concurrens : Saint-Gall avec Glasgow et Tarare, Zurich avec Lyon et Coventry, les cantons où l’on file le coton avec Manchester et Mulhouse. Quelques centimes seulement séparent, pour les ateliers suisses, la faculté de donner cours au travail de la nécessité de le suspendre, et c’est là une des causes trop peu comprises qui poussent nos voisins d’outre-Manche à rapprocher les prix de la main-d’œuvre entre leur manufacture insulaire et celle du continent. Cette tactique, sur laquelle il est bon d’insister, explique en partie la raison d’être de l’Association internationale.

Au début en effet, pour être acceptée, cette association dut recourir à des déguisemens. L’essentiel pour elle était de paraître désintéressée : elle n’y épargna rien. Ses émissaires, répandus sur le continent, tenaient tous le même langage. Ils montraient combien, dans leur isolement, la condition des ouvriers était précaire et l’avantage qu’il y aurait à s’unir en faisceau pour l’améliorer : point de demi-mesures, rien d’incomplet ou de partiel, une ligue générale, universelle, non entre corps de métiers, y comprît-on tous ceux d’une province, d’un centre d’industrie, d’un état politique, mais entre tous les corps de métiers de toutes les provinces, de tous les centres d’industrie, de tous les états, — la ligue en un mot de ceux qui exécutent le travail contre ceux qui le salarient. Le premier effet de cette ligue serait, ajoutait-on, de rendre les hommes qui vivent du louage de leurs bras maîtres absolus de la rétribution de leurs services. Quelle force comparable à la force d’inertie d’une grève faisant instantanément le vide sur un produit de première nécessité, et avec quelque entente, un peu de discipline, les ouvriers disposaient de cette force-là ! La tâche à remplir était de ménager un fonds de réserve, ce nerf de toute lutte. Le beau spectacle qu’offriraient alors, au milieu des conflits d’ambition et des disputes de territoire, ces légions d’ouvriers se donnant la main à travers les frontières, d’autant plus unis qu’ailleurs on serait plus divisé, devenant les arbitres des événemens et signifiant à l’esprit de conquête un congé définitif ! Voilà les thèmes favoris des agens de l’Association internationale, et le comité de Londres les développait dans ses correspondances, ou les fortifiait par des congrès tumultueux ; comme témoignages positifs, l’association y ajoutait de temps à autre, et sur des terrains choisis, l’envoi de subsides pour l’entretien des grèves qu’entourait une certaine notoriété.

Il n’y a plus à réfuter ces déclamations et encore moins cette théorie, qui aboutirait à l’accaparement et au règlement discrétionnaire du prix du travail. Le salaire, sur un marché libre, résulte d’un contrat bilatéral qui ne se renouvellerait pas si l’une des parties était complètement à la merci de l’autre, et qui, rendu onéreux à quelque titre que ce soit, s’amoindrit d’autant, comme un morceau de glace fond dans les mains qui le pressent. Ce sont là des vérités élémentaires, et les inspirateurs de l’Association internationale étaient trop habiles pour l’ignorer. Aussi leur langage n’était-il qu’un leurre imaginé pour couvrir des embarras de situation. En réalité, cet appel aux ouvriers du continent avait alors pour les ouvriers anglais en train de se coaliser le caractère d’une mesure de salut. La première fièvre des unions de métiers (trade’s unions) avait multiplié partout des grèves qui, conduites à l’aventure, épuisaient les réserves des ménages et mettaient les caisses communes à sec. Dans bien des cas, il avait fallu désarmer et se rendre à merci. Parmi les moyens de défense employés par les patrons, il en était un plus particulièrement désagréable aux hommes qui menaient cette guerre d’embûches : c’était l’introduction dans les îles anglaises de recrues sur lesquelles ils n’avaient pas dû compter. Ces recrues étaient le produit d’un actif embauchage exercé sur les ouvriers du continent, principalement aux lieux où la main-d’œuvre était le plus médiocrement payée. Une prime d’engagement, des indemnités de voyage, un salaire raisonnable en perspective, donnaient amplement cours à ces expatriations, familières à l’Allemagne et à la Suisse ; les convois se succédaient, et devant ces invasions d’étrangers les grèves étaient frappées d’impuissance. A quoi servaient les vides opérés dans les cadres d’ouvriers, souvent au prix d’un exode, si par des moyens irrésistibles ces cadres se remplissaient de nouveau ?

C’était une rude épreuve pour les chefs des unions anglaises et en même temps une grave responsabilité. Ils avaient charge d’âmes et en cas d’échec de grandes misères à prévoir ; mais qu’y faire ? Décourager les intrus par des rixes, des guet-apens et des violences ? On l’essaya en pure perte ; les nouveaux débarqués étaient gens à se défendre, et d’ailleurs un tel accueil fait à des hommes inoffensifs était indigne d’une nation civilisée. On avisa donc à d’autres moyens, et c’est ainsi que naquit le projet de faire la police de l’émigration sur le continent même en l’y étouffant en germe, au lieu d’avoir à l’affronter une fois née. Rester investies du marché de la main-d’œuvre, en écarter les parasites, voilà ce qu’ont voulu les unions anglaises, et ce qu’elles sont en voie d’obtenir par des stratagèmes qui ne sont pas tous édifîans. Si elles ont rencontré quelques obstacles dans leurs desseins, c’est de la part des hommes qui tiennent avant tout à être maîtres chez eux et à voir clair dans les nouveautés où on les pousse. Parmi les ouvriers, elles n’ont eu que des complices, et on peut dire aussi des dupes. De quelque façon que ces entreprises se dénouent, le calcul aura été profitable à ceux qui l’ont fait. Ils ont jeté dans des industries rivales un trouble profond et un esprit de chicane chez les auxiliaires qui les desservent. A des ouvriers qui s’étaient jusque-là contentés du rôle de gagne-petit, ils ont donné le goût des gros salaires et des grèves. Le pli est pris, il restera, et à la rigueur ce succès peut suffire à l’ambition des unions anglaises.

Reste à savoir comment les industries du continent se trouveront d’un régime ou les termes mêmes de leur existence seront incessamment discutés. Entre ces industries et les industries d’outre-Manche, les distances sont encore bien grandes pour les tarifs de la main-d’œuvre. Pendant que le fileur ou le tisseur de coton et de laine gagne à Manchester de 25 à 28 shillings (31 fr. 25 cent, à 35 fr.) par semaine, l’ouvrier de Thurgovie, de Saint-Gall, de Glaris, n’a que 10 ou 12 fr. ; les mêmes écarts se retrouvent dans la fabrication des étoffes de luxe ou le travail des métaux ; la proportion est à peu près du simple au double. C’est d’ailleurs le prix du pays de Bade, et à 4 ou 5 fr. près par semaine celui de Mulhouse et des vallées des Vosges. Cette différence est compensée pour l’atelier anglais par l’ampleur du débouché, le bas prix de l’outillage et du combustible ; mais, si les prétentions des ouvriers du continent vont en grandissant encore, adieu cet équilibre artificiel ! Il y a d’ailleurs ici une distinction à faire : tous les états, dans cette pression sur les salaires, ne seront pas atteints au même degré. En France, la défense des tarifs persiste, et, quoi qu’on en dise, le marché est gardé ; les filés, les tissus, par exemple, sont couverts par des droits qui varient de 10 à 15 pour 100 de la valeur. Sur le débouché extérieur, on pourrait bien éprouver des mécomptes ; le débouché intérieur resterait à l’abri. Il en serait de même pour la Belgique et les états allemands, où le régime des douanes n’est pas si relâché qu’on le suppose. La Suisse n’a point, à proprement dire, de marché gardé, et à quoi lui servirait-il d’en avoir un ? Ses industries sont hors de toute proportion avec le débouché régnicole ; elles ne vivent et ne durent qu’au moyen d’issues ouvertes au dehors et par des prodiges chaque jour renouvelés de patience et d’économie. Même à grand rabais, elles ne parviendraient pas à écouler sur place le produit de 1,600,000 broches et de 60,000 métiers à tisser, des étoffes de soie et de coton par millions de mètres et jusqu’à des machines marines. Les cliens manquent, et la simplicité des goûts s’y oppose.

Pourquoi alors ces industries sans motif d’être sont-elles debout ? Par suite d’une énergie de volonté qui honore un peuple. La vie pastorale, qui domine en Suisse, l’a vouée de temps immémorial à produire un excédant de bras, et a condamné forcément à l’expatriation ceux qui n’y trouvent point d’emploi. Jusqu’à nos jours, c’est le service militaire qui a recueilli cette population disponible ; nulle ne fournissait de meilleurs soldats, et combien sont tombés héroïquement pour des causes qui n’étaient pas la leur ! Aujourd’hui que le régime des capitulations est aboli et qu’il n’y a plus de corps de mercenaires, quelle destination donner à ces hommes ? C’est pour répondre à cette nécessité qu’en s’ingéniant, en courant des risques et au prix de fortes avances, l’industrie locale a tâché d’agrandir ses cadres. Ce n’est pas qu’il n’y eût déjà dans les cantons des industries florissantes, l’horlogerie, les arts de précision, la broderie, les bourres de soie et les soieries ; mais ce n’étaient que des industries de domicile et tout au plus de petits ateliers. L’établissement à moteur mécanique n’existait que par exception, et c’était de quoi occuper tout le personnel devenu libre. Une circonstance, le loyer modéré de l’argent, y aidait surtout. La Suisse est la patrie des gros banquiers et le dépôt d’une portion de leurs réserves. Ce capital ne fait jamais défaut aux entreprises sensées ; volontiers il assiste les spéculations locales. Cette fois il s’y est largement prêté, et, ce qui est rare dans des questions d’argent, avec un sentiment patriotique. De là ce groupe d’industries dont au premier abord lé maintien paraît un problème. Leur programme a été de glaner un peu partout dans l’ancien comme dans le nouveau monde, de chercher de l’aliment là où les tarifs de douane leur permettraient de s’introduire, et, à défaut d’un marché principal, de faire la cueillette sur tous les marchés. Tout le monde s’y prêtait, le bailleur de fonds, l’entrepreneur, le contre-maître, l’ouvrier ; personne qui ne comprît les difficultés de la tâche. L’argent plus cher, les frais généraux plus élevés, les salaires accrus, suffisaient pour tout enrayer. Les ouvriers suisses, qui prennent leur mot d’ordre à Manchester ou à Londres, en sont aujourd’hui là ; ils nuisent et se nuisent ; pour peu que la gageure se prolonge, ils auront bientôt donné le coup de grâce à des industries fragiles qui ne-vivent pour une bonne part que sous le bénéfice de leur modération.


IV

On a vu, dans ce qui vient de se passer à Genève et à Bâle, la main des unions de métiers anglaises (trade’s unions) ; elle s’y montre partout. Les journaux qui leur servent d’organes n’ont pas fait mystère de cette complicité. Terribles machines de guerre que ces unions, dont il est essentiel de bien connaître les menées ! Ici, le volume de M. le comte de Paris devient pour le détail des faits un guide excellent. On a rarement réuni en moins de pages plus de vues neuves et de notions sûres dans une forme mieux appropriée. Pour en accroître l’intérêt, l’auteur n’a pas reculé devant le dépouillement des dix tomes in-folio d’interrogatoires suivis de réponses qu’a publiés la commission royale chargée de juger les crimes de Sheffield, et qui a mis en lumière les conditions d’existence et les sinistres secrets de ces ligues d’ouvriers. On les voit naître, ces ligues, au début du siècle, au milieu des troubles de Nottingham, qui durent de 1811 à 1817, et surtout à la suite de l’acte de 1824 qui abolit toutes les lois contraires aux coalitions. Libres alors, elles se constituent d’une manière régulière sous la main de quelques coryphées, et relèvent en politique tantôt du parti radical avec Hunt et le pamphlétaire Cobbett, tantôt des factions chartistes avec Feargus O’Connor. Les ouvriers appartiennent alors à l’agitation des rues et aux grèves désespérées. Des processions de délégués déposent sur le bureau du parlement des pétitions couvertes de 3, de 5 millions de signatures, pétitions si volumineuses qu’il faut les couper par fragmens pour qu’elles puissent entrer par les portes de la chambre des communes. C’est aussi le temps des violences à main armée ; quelques manufactures sont prises d’assaut, d’autres incendiées, Birmingham est mis à sac ; dans presque toutes les villes du comté de Lancastre, les soldats bivouaquent l’arme au pied, et, pressés trop vivement, chargent la foule. Ces tristes scènes ont presque toujours pour cause la disette et le haut prix du pain. Dès que la liberté des céréales est votée, une détente s’opère dans les esprits ; peu à peu, au grand désespoir des radicaux, la politique se retire des calculs de l’ouvrier, ce qui faisait dire au vieil Hunt devant des bancs à peu près dégarnis : « Mais vous êtes donc tous devenus des tories ? Vous n’avez plus souci que de votre ventre ! » Eh effet, l’idée fixe a tourné ; avec les franchises des tarifs, la vie est plus facile, et le goût du bien-être est arrivé ; il ne s’agit plus que d’en dicter les conditions au lieu de les subir. De là les nouvelles unions, mieux armées que les anciennes, et qui jusqu’ici ont compté plus de succès que d’échecs. De jour en jour, cette marée monte, et on n’évalue pas à moins de 800,000 le nombre des volontaires enrégimentés. Dût-on en rabattre, c’est dans tous les cas une puissance avec laquelle il faut compter.

Dans un pays libre, on nomme les choses par leur nom ; ces unions, et aucune ne s’en cache, sont des instrumens de combat : leur objet est la hausse des salaires, leur moyen la grève. La poursuite se fait à découvert avec une grande sincérité, une grande simplicité ; on ne s’y engage qu’après s’être assuré, par un fonds de réserve, les ressources nécessaires pour soutenir la lutte. Ce fonds se compose d’un droit d’entrée plus ou moins fort et d’une contribution qui varie de 1 penny jusqu’à 1 et même 2 shillings par semaine (5 fr. 45 c, 65 fr. et 130 fr. par an). Presque toujours, il y a égalité dans la contribution ; toujours, en temps de grève, il y a égalité dans le secours. Qu’il soit plus ou moins habile, l’ouvrier verse la même taxe, et, quand il y a lieu, reçoit une part de subside uniforme. Il va sans dire que ces distributions déclinent quand la grève se prolonge, comme les rations diminuent dans une place assiégée. C’est le conseil de surveillance qui décide du taux des secours, un conseil exécutif, élu chaque année en assemblée générale par un vote secret, et qui se compose d’un président, d’un secrétaire et d’un caissier. Le partage des attributions suit d’ailleurs un cours naturel : au conseil, la gestion administrative, les rapports avec les patrons, la conduite des grèves, l’allocation des indemnités, l’admission et la radiation des membres ; à l’assemblée générale, les mesures de salut commun, les appels de fonds supplémentaires, les questions de discipline et de finances où tous les membres ont un intérêt direct. Voilà le type de l’union anglaise, le plus simple et aussi le plus dégagé de servitudes ; l’accès en est ouvert à qui en accepte les charges, sans initiation préalable ni serment mêlé d’imprécations, ainsi qu’il s’en prêtait au moyen âge et jusqu’au commencement de ce siècle. Les formules comme celles des fileurs de Glasgow, qui vouaient les mauvais maîtres à la mort et leurs ateliers à la démolition, ne trouveraient aujourd’hui ni un ouvrier pour les prononcer, ni des dignitaires pour les entendre. Elles n’ont plus de sens.

Maintenant, à ce type d’unions dont le jeu est si simple, il y a des exceptions, entre autres les unions à deux degrés, qui ont à la fois des branches ou loges spéciales en nombre indéfini et un bureau centrai, composé de délégués, où s’établissent un appel et un contrôle des décisions prises en premier ressort. Il y a aussi des unions mixtes qui, en dehors du subside destiné aux grèves, se ménagent un capital qu’elles appliquent, comme nos sociétés de secours mutuels, à l’assistance de leurs membres dans des cas déterminés, maladies, infirmités, chômages accidentels, frais de funérailles. Ces unions mixtes sont, on le devine, plus empêchées dans leurs mouvemens, moins sûres de la disponibilité de leurs fonds que les unions tout uniment armées en grève ; aussi n’y a-t-il entre les unes et les autres que des alliances conditionnelles. Il s’est même élevé en Angleterre, comme chaque jour il s’en élève en France, des doutes sur la solvabilité finale de ces unions ou sociétés de secours, surtout de celles qui ont accepté, avec plus de hardiesse que de prudence, la charge de pensions de retraite. Des calculs pour et contre ont été échangés sans que la question soit bien résolue. Peu importe ; ni les unions ni les sociétés de secours mutuels ne sont à discuter ici. Qu’elles reposent sur des données exactes ou non, la meilleure garantie qu’elles offrent est dans l’assentiment qui les entoure et les mettra, quoi qu’il arrive, à l’abri d’échecs financiers. Les auteurs ont pu se tromper, les continuateurs tireront les choses au clair et rendront le service viable. Il y a en tout cas une distinction essentielle à maintenir. L’œuvre des secours mutuels vaut par le bien qu’elle fait, un bien sans mélange ; l’œuvre des grèves, même à la juger favorablement, est un mélange de bien et de mal. Les fonds peuvent être confondus sans que le contraste soit moindre dans les destinations respectives, l’une irréprochable, l’autre susceptible d’abus. C’est principalement sur ce point que le volume de M. le comte de Paris appelle l’examen ; la matière est neuve et a une grande portée ; il est bon d’étudier, les documens en main, l’action qu’exercent sur les intérêts des ouvriers et sur le bon ordre des relations sociales ces débats de clerc à maître, ces mises en demeure constantes, cette guerre de surprises et d’embûches qui sont désormais et pour longtemps inséparables de l’exercice des industries.

Voici une de ces industries, l’une des plus considérables sans contredit et celle que la commission royale a interrogée avec le plus de soin, l’industrie du bâtiment. Elle emploie 900,000 personnes environ, sur lesquelles 90,000 au plus bas mot sont enrégimentées dans des unions qui se sont formées ou à raison de la fonction ou à raison de la résidence, quelquefois par suite d’autres affinités. Ces unions, presque toutes du moins, avant de s’attaquer aux patrons, ont eu une triple entente à établir, d’abord entre les membres de la même union, puis entre les unions où l’analogie des tâches crée des rivalités directes, enfin entre toutes les unions qui consentent à engager leurs finances dans un duel contre les entrepreneurs. Cette suite d’ententes n’est pas facile à obtenir ; il faut fixer quelle sera la base de l’accord, du règlement à la journée ou du règlement à la tâche, et, quand c’est la journée, qui prévaut, le nombre d’heures selon les saisons. Parfois la fantaisie s’en mêle ; ceux-ci demanderont un minimum d’heures ou un minimum de prix, ceux-là une réduction dans le nombre des apprentis ou bien l’octroi d’un domaine réservé pour la matière brute et pour les hommes qui l’exploitent. Le calcul déterminant est de gagner le plus possible en travaillant le moins possible. Dans presque tous les cas, un excès de prétentions s’ajoute à un certain fonds d’injustice, voici lequel : un comité d’ouvriers qui mène une grève stipule pour la masse qu’il représente ; sa tâche est remplie quand il a demandé et arraché aux entrepreneurs un salaire moyen pour un travail courant, produit d’une habileté ordinaire. Il lui serait impossible de mesurer le degré de rétribution sur le degré des aptitudes individuelles ; des travaux inégaux en valeur passent donc tous sous le même niveau, ce qui est d’une injustice évidente. Ni le prix à l’heure ni le prix à la tâche n’en modifient les termes. Il reste toujours en stricte équité, un compte à faire pour l’élite ; si l’élite se soumet au tarif commun, elle est lésée. Aussi les ouvriers capables s’éloignent-ils des unions ou n’y restent-ils. qu’en se ménageant des conditions particulières, heureux quand on ne les force pas dans ce retranchement. On connaît les exécutions de Sheffield, on vient de lire le récit des avanies de Genève ; les unions du bâtiment ont eu des prouesses analogues, citées dans l’enquête anglaise, notamment le fait des briquetiers, réduits à merci par une indignité sans nom ; on bourrait d’aiguilles la terre, qu’ils avaient à pétrir.. Ce sont là des actes de guerre, et les grèves n’en comportent pas d’autres : tout moyen est bon pour la dictature collective ; il n’y a plus ni droit ni sécurité pour l’individu.

Que donnent en retour à l’ouvrier ces grèves poussées jusqu’aux sévices ? Où en est la vertu, où en est le profit ? Le même document va nous le dire. Les unions du bâtiment n’ont pas joué de bonheur avec les suspensions de travail ; leurs mésaventures sont célèbres, entre autres celle de Liverpool en 1833. Après une résistance de six mois, il fallut céder ; les caisses étaient vides, la misère des ouvriers était au comble. Tout compte, fait, il y avait perte ou déficit de 72,000 livres sterling, (1,800,000 francs) sur les salaires et dépense effective de 18,000 livres sterling (450,000 francs). La consommation des briques était tombée de 1 million à 20,000 par semaine dans la ville de Liverpool seulement. Des mécomptes analogues marquèrent les grèves de Londres entre 1847 et 1859, avec le double objet de l’accroissement du salaire et de la diminution des heures de travail. Le terrain était pourtant mieux choisi ; on s’attaquait aux plus grands chantiers du monde. Il y eut même, les circonstances aidant, une première veine de succès. Le prix de la journée fut porté de gré à gré de 5 shillings (6 fr. 25 cent.) à 5 shillings 6 deniers et 6 shillings (6 fr. 87 cent, et 7 fr. 50 cent.) En outre le samedi, quoique payé intégralement, devait se terminer d’abord à quatre heures, puis à une heure après midi. Alors arriva ce qui arrive toujours aux ouvriers à la suite d’une concession ; ils s’en emparèrent pour en exiger de nouvelles. Leur idée fixe était d’obtenir une réduction dans la durée de la journée : ils y revinrent obstinément. Les plus modérés se contentaient d’une heure en moins, les intraitables, et c’étaient les plus nombreux, en voulaient deux. Trois ans de négociations mêlées de ruptures ne suffirent pas pour vider le différend. Les choses allèrent si loin qu’à l’association des ouvriers il fallut opposer une association de maîtres qui, dans une revanche exemplaire, donnèrent un jour congé à 7,856 ouvriers à la fois, et signifièrent en même temps aux congédiés, pour première condition à leur rentrée, qu’ils eussent à rompre avec les unions auxquelles ils étaient affiliés. Enfin, de guerre lasse, un compromis eut lieu en 1861 : au lieu d’une réduction sur les heures de la journée, les entrepreneurs consentirent à prendre l’heure elle-même. pour l’unité du prix, et l’ont portée successivement et sans lutte à 7 d. (0 fr. 73 cent, en 1862), à 7 d. 1/2 (0 fr. 78 cent.) en 1865, et à 8 d. (0 fr. 8k cent.) en 1866. Après le temps perdu et les préjudices essuyés, c’était, toute proportion gardée, l’équivalent des prix au point de départ.

Encore dans cette loterie des grèves les ouvriers du bâtiment n’ont-ils pas été des plus maltraités. Les dommages essuyés par d’autres corps de métier sont incomparablement plus graves. C’est le cas des ouvriers en fer dans les comtés du centre et du nord de l’Angleterre. Une première fois, en 1864, ils résistent six mois, au prix de 17,000 livres sterling de sacrifices (425,000 fr.), à une coalition de patrons qui les amène à composition par la concurrence d’ouvriers tirés de la Belgique. Une seconde fois, en 1865, dans des cadres plus vastes et en groupant plus de forces, la même lutte s’engage, et se change en un désastre dont les suites pèsent encore sur l’industrie du fer. On eût dit qu’ouvriers et patrons s’étaient entendus pour la rendre plus onéreuse ; les ouvriers avaient quitté un certain nombre d’ateliers, et de leur côté les patrons en avaient fermé d’autres suspectés d’alimenter la grève par des contributions prélevées sur le prix de leur travail. Toute la région des forges regorgea bientôt d’oisifs qui au bout de quelques semaines devinrent des affamés. Quand les ouvriers eurent cédé, la liquidation fut faite. La grève avait coûté en salaires perdus 120,000 liv. sterling (3 millions de francs) ; d’autre part, en fermant leurs portes, les patrons avaient causé une déperdition de main-d’œuvre qui pouvait s’évaluer à 150,000 livres sterling (3,750,000 fr.) pour le comté de Stafford et 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) pour le nord de l’Angleterre, total 8 millions de francs, sans compter les sommes puisées dans les caisses des associations. A reprendre une à une les autres industries, on retrouverait les mêmes déclarations de guerre aboutissant aux mêmes capitulations, les mêmes ruines au bout des mêmes équipées. Dans les districts des charbonnages, si les pertes d’argent sont moindres, la part des violences est plus grande, et à des privations cruelles se joint parfois le sang versé. Chez les tailleurs, chez les tisserands, chez les fileurs, mêmes sommes enlevées à l’épargne, sans compter les détestables mœurs que ces habitudes d’oisiveté encouragent.

Voilà, sans forcer le tableau, le bilan habituel des grèves, et M. le comte de Paris n’en a dissimulé aucun détail. Seulement il croit avec quelques juges très compétens que cette période calamiteuse appartient au passé, et que l’avenir prépare aux ouvriers des chances meilleures. Cette confiance sied à la jeunesse, et il n’est d’ailleurs pas permis au noble exilé de douter de son temps et des générations qui entrent en scène. Il augure donc bien de la marche des choses et fournit des preuves à l’appui. Son premier motif d’espoir est dans l’esprit de conduite des unions actuelles, qui de plus en plus se déclarent pour les moyens de conciliation, et n’usent des grèves que lorsque tout autre recours leur échappe. Leur tâche aujourd’hui est de les adoucir, d’en diminuer la durée, d’en écarter les incidens fâcheux, les violences inutiles ; leur honneur, et presque toutes le déclarent bien haut, sera de les faire tomber en désuétude. Déjà un apaisement s’est fait dans les fermens d’animosité que contenait autrefois le régime du travail ; il y règne plus de calcul et aussi plus de justice. On n’y jette plus au vent les millions dans des luttes insensées avec revanches sur revanches : jeux d’enfans quand ce n’étaient pas des excès de gens en démence. Des arrangemens de premier jet et avant tout acte offensif, naguère très rares, sont devenus fréquens ; au lieu de frapper en aveugles, on s’abouche, on transige, on compose. Il n’est point de combinaison que l’on n’ait essayée comme base d’un partage équitable de profits, non pas entre le capital et le travail, termes impropres s’il en fut, mais entre la conception d’une œuvre, aidée d’une mise de fonds, et l’exécution manuelle. Dans quelques industries, les forges par exemple, qui exigent un certain degré de précision, on était arrivé, depuis plus de vingt ans, à l’emploi de formules rigoureuses qui, des ateliers de M. Thorneycroft, s’étaient étendues à presque toute l’Angleterre. L’unité du salaire était la tonne de fer puddlé, martelé ou laminé, et ce salaire était réglé lui-même sur le prix de la vente du fer au moyen d’une échelle mobile. Sur tout accroissement du prix de vente, les puddleurs avaient à prélever 5 pour 100, les marteleurs, les lamineurs et les autres manœuvres 10 pour 100 ; les prix de vente tombaient-ils, les salaires décroissaient dans les mêmes proportions. Ce contrat n’avait d’autre écueil qu’une révolution dans les instrumens ; c’est ce qui est arrivé par la force des choses et pour les besoins des services ; successivement on a vu naître le marteau-pilon, sans lequel on n’aurait pas pu forger les grands arbres de couche des machines de mer, les laminoirs gigantesques, les scies circulaires qui ont permis de découper les cuirasses des navires, enfin toute la série des machines-outils qui abrègent la besogne en la perfectionnant. A chacune de ces inventions correspondait un dérangement d’équilibre entre la quantité de matières soumises aux divers degrés d’achèvement et le nombre d’hommes nécessaire pour obtenir ces transformations successives. Les chiffres étaient incessamment à modifier, et bon gré mal gré il a fallu dans beaucoup de forges renoncer à l’échelle mobile. Tous les calculs qui reposent sur des procédés techniques sont alors devenus suspects au même titre ou tout au moins insuffisans. Comme contre-poids à ces fluctuations, ils manquaient d’une sanction de l’ordre moral.

Ici le volume de M. le comte de Paris quitte les voies battues et réfléchit l’état des esprits dans ce qu’il a de plus avancé. Des milliers d’interrogatoires publiés par la commission royale, l’auteur détache trois dépositions qui forment un contraste avec le ton uniforme du reste de l’enquête, la déposition de M. Kettle, juge de comté à Worcester, celle de M. Mundella, fabricant à Nottingham et membre du nouveau parlement, celle enfin de M. Briggs, propriétaire de houillères près de Normanton. Ce n’est plus le gros de l’armée industrielle, ce sont les hommes qui marchent en avant, les porteurs de torches dont parle le poète latin. L’occasion seule avait mis M. Kettle sur la voie de l’idée qu’il a convertie en fait. Six maîtres et six ouvriers du bâtiment s’étaient en 1864 réunis sous sa présidence pour vider un différend, puis mis d’accord sans qu’il eût même à les départager. De là lui vint le plan d’un conseil d’arbitres permanent qu’il composa de la même façon que celui dont il avait eu à s’applaudir, en ayant le soin de faire des membres de ce conseils de véritables fondés de pouvoirs au lieu de mandataires sujets à un désaveu. Les décisions étaient ainsi rendues exécutoires par les magistrats du comté. Ces précautions prises, le conseil, sous sa présidence, rédigea un tarif de salaires destiné à rester en vigueur pendant un an. L’expérience, dont Wolverhampton était le siège, semble avoir de nouveau réussi. Plus tard, M. Kettle, ayant formé un autre conseil d’arbitres à Coventry, eut à le départager sur le taux des salaires, et donna raison aux ouvriers ; les maîtres acceptèrent sa décision sans murmurer. C’est également dans un conseil d’arbitres que M. Mundella a trouvé un instrument de paix pour la ville de Nottingham, qu’une suite d’émeutes et d’attentats avait rendue célèbre au commencement du siècle. En 1860, une crise affreuse la menaçait des mêmes calamités. Les unions étaient à la veille de s’engager toutes dans une grève, et les maîtres, comme représailles, menaçaient les ouvriers d’un renvoi général. M. Mundella, pour conjurer la rupture, fit un appel aux uns et aux autres, combattit les préventions réciproques, et parvint à composer un conseil mixte devant lequel on porta les questions en litige. Les unions, loin de s’opposer à l’arrangement, en furent les auxiliaires les plus actifs ; leurs secrétaires recueillirent les votes et en firent le dépouillement. De ces choix dépendait le succès, et les maîtres ne virent pas sans inquiétude sortir de l’urne les noms des plus ardens parmi les ouvriers ; mais ces hommes ardens étaient aussi des hommes éclairés qui avaient sur leurs camarades un ascendant réel. Ils mirent cet ascendant au service du conseil, où entrèrent dix maîtres et dix ouvriers. M. Mundella en était président. Jamais, à son témoignage, conseil mixte ne rendit une présidence plus facile. Point de débats orageux et triomphe assuré aux idées équitables. Ces ouvriers assis près des maîtres, mélangés indistinctement avec eux, étaient devenus les plus maniables des collègues. La tâche du conseil était d’arrêter des tarifs de salaires qui demeuraient en vigueur tant que l’état du marché le permettait. Tout changement devait être dénoncé un mois à l’avance par la partie qui le réclamait, et après ce délai discuté et voté à la majorité des voix. Rarement on en venait là ; presque toujours la question était tranchée par un accord préalable. Ainsi, dans les deux cas, l’apaisement se fait au moyen d’une justice qui prend les différends au début, empêche qu’ils ne s’enveniment, les adoucit par de bonnes paroles, si elle ne les termine point par des concessions.

Dans la déposition de M. Briggs, il s’agit d’autre chose, du spécifique en vogue, le régime de la coopération, et alors ce n’est plus l’arbitrage, c’est l’identité d’intérêts qui désarme les contendans. Singulière physionomie que celle de M. Briggs, dont un de ses contre-maîtres disait que, « s’il avait des cornes, il serait le diable en personne. » Entouré d’ouvriers peu maniables, il les assouplit comme s’il eût été armé d’un talisman. Deux réformes lui importaient : obtenir de ses gens le triage immédiat du charbon, auquel ils résistaient par des grèves acharnées, et leur désistement du système de restriction, c’est-à-dire du travail réduit de parti-pris, qui était, comme les grèves, un moyen de guerre d’autant plus redoutable qu’il était plus sournois. Comment atteindre ce double objet au moment où les cerveaux étaient en feu ? M. Briggs n’en désespéra pas ; il se dit qu’il n’y aurait de repos pour son entreprise que lorsque ses ouvriers la regarderaient comme la leur. Que fit-il ? Il la constitua par actions au capital de 90,000 liv. st. (2,250,000 fr.), et la convertit en une société en commandite formée de 9,000 actions de 10 liv. sterl. chacune (250 fr.). Les anciens propriétaires en gardèrent les deux tiers ; l’autre tiers, 3,000 actions, fut mis à la disposition des ouvriers. Cet octroi, nouveau pour des salariés, ne trouva d’abord que des incrédules. L’action qu’on offrait à chacun d’eux ne les obligeait pas pourtant à un débours immédiat ; par des calculs habiles, le montant en pouvait être couvert peu à peu au moyen d’avantages particuliers qui leur étaient faits. Les salaires restaient d’ailleurs les mêmes, qu’ils devinssent ou non souscripteurs d’actions, Si pour tous les ouvriers il y avait une dévolution sur les profits de la mine, elle était moindre pour les non-souscripteurs, plus forte pour les souscripteurs, 10 pour 100 au lieu de 5. N’importe ; ces derniers n’affluaient pas. Afin de le devenir, il suffisait de se munir d’un livret qui coûtait 1 penny (10 cent.) ; un tiers seulement des ouvriers fit cette dépense insignifiante. Il fallut pour décider les autres le témoignage décisif des premiers dividendes, et aujourd’hui encore ce supplément de revenu est négligé par le dixième de ceux qui y ont droit ; mais l’objet de M. Briggs n’en était pas moins atteint : ses ouvriers ne sont plus les mêmes hommes ; plus de grèves, plus de travail ralenti à dessein, six jours seulement de chômage en trois ans. Avec une petite part de propriété, le goût de l’exploitation leur est venu ; ils la poussent à qui mieux mieux, et en font au besoin la police comme les gardiens les plus vigilans.

Ces exemples, ces témoignages d’amendement moral, ces rapprochemens amenés par l’intérêt commun, tiennent une place essentielle dans le volume de M. le comte de Paris. Le récit a de l’intérêt et par endroits un charme réel ; il est semé d’anecdotes qui l’animent ; on y sent surtout l’épanchement d’une âme généreuse. C’est, à en bien juger la signification, l’idée-mère de ces trois cents pages et l’argument principal de l’auteur. Cet argument est-il concluant de tout point ? Les moyens suggérés, appliqués même par MM. Kettle, Mundella et Briggs, ont-ils une valeur absolue, une vertu communicative ? Tout en le souhaitant, on peut en douter. Ce conseil d’arbitres, dont les deux premiers ont obtenu de bons effets, n’est, à tout prendre, que notre institution des prudhommes à l’état consultatif. M. Mundella et M. Kettle ont eu le bonheur d’avoir en face d’eux des ouvriers accommodans qui d’emblée ne croisaient pas le fer avec les maîtres et se résignaient en dernier ressort aux décisions d’un juge qui n’était pas un des leurs. Que de conditions difficiles à réunir, et dans combien de cas se présenteraient-elles ? Tranchons le mot : ce sont là des exceptions manifestes qui font honneur aux hommes qui les ont conduites à bien, mais dont il serait imprudent de trop attendre et de trop conclure. La curieuse aventure des houillères de M. Briggs est une exception également ; c’est de plus, sous les formes du désintéressement, le calcul d’un homme très avisé, et pour le régime coopératif une conquête médiocre, dès qu’il s’agit seulement d’une minime part dans les profits de l’exploitation, comme cela a lieu pour le chemin de fer d’Orléans. Consolation bien petite en présence de grosses infortunes ! En Angleterre, les actions du régime coopératif ne sont pas en hausse, bien s’en faut ; les pionniers de Rochdale semblent fort calmes après tout le bruit qu’ils ont mené. En France, nous en sommes aux tables mortuaires ; la société coopérative du Crédit au travail, qui avait tout embrassé, journal, almanach, escomptes, commandites, n’a en définitive rien su étreindre ; elle est en liquidation depuis six mois. Les intéressés expliquent l’échec par une déviation des statuts ; on aurait dû s’en tenir, disent-ils, à l’escompte du papier ou des valeurs à courte échéance et se préserver de la commandite inconsidérée des industries. Presque tout le fonds social a été ainsi frappé, dès l’origine, d’immobilité, si bien qu’à un jour donné la caisse n’a pu satisfaire aux engagemens en circulation. Il est sans intérêt de discuter l’excuse ; mais comment se fait-il que les industries commanditées aient à peu près toutes mal tourné et ruiné irrémédiablement le commanditaire ? De seconde ou de première main, c’est toujours le système qui est en faute et fait payer à ses partisans le triste engouement dont il a été l’objet. L’expérience restera. On pourra encore, avec des élémens choisis et une sévère surveillance, constituer des associations coopératives ; il ne sera plus permis d’en faire une agence universelle de fortune à l’usage de nos sociétés mêlées.

Où trouver alors le salut ? dira-t-on. Comment amortir ou balancer le choc de cette légion dont parlent les déposans à l’enquête anglaise, de ces 800,000 hommes enrôlés dans des unions qui ont leurs cadres et leur discipline avec leurs caisses à l’appui ? Nos voisins n’ont pas l’air d’en prendre grand souci, et ce n’est pas le cas de se montrer plus inquiets qu’eux. Peut-être y a-t-il là-dessous quelque fantasmagorie : 800,000 hommes, c’est beaucoup, surtout quand il faut payer une redevance, si petite qu’elle soit. Qui les a comptés, et à côté du compte où est le contrôle ? Acceptons pourtant le chiffre ; voilà les hommes, il s’agit maintenant de leur trouver un lien bien défini et un but commun qui puissent être un motif d’alarme. Vainement cherche-t-on ; déjà dans les unions le dissentiment se glisse entre les individus ; il empire d’union à union, et une entente entre toutes les unions est une idée trop extravagante pour s’y arrêter. Ainsi s’effacent, quand on s’en rapproche, les fantômes dont s’effraient les imaginations crédules. Là où l’on rêvait une force de cohésion redoutable, c’est l’éparpillement qui règne. Il en a toujours été ainsi. L’histoire du moyen âge est pleine de ces luttes de corps de métiers qui s’escrimaient entre eux bien plus souvent qu’ils ne se prenaient à d’autres adversaires ; d’autre part, les champions du compagnonnage couraient le pays en se livrant bataille, et pour des formules puériles inondaient de sang les chaussées des grands chemins. Les hommes sont toujours les mêmes, et dans la civilisation la plus adoucie les motifs spécieux ou fondés ne leur manquent pas pour se désunir et se combattre. Les plus beaux prêches n’y peuvent rien ; c’est moins affaire de raison que d’instincts, tantôt la jalousie, tantôt des intérêts opposés ou parallèles, et peut-être entre-t-il dans un plan supérieur qu’il en soit ainsi pour que les diverses fractions de la communauté se fassent naturellement équilibre. Autrement on verserait toujours du même côté. Si les corps de métiers étaient bien soudés entre eux et unis à leurs divers degrés, à l’instant l’indépendance individuelle courrait de grands risques, ou tout au moins ne s’exercerait qu’à titre onéreux. De toutes les servitudes, ce serait la pire, et c’est probablement pour nous en épargner le fardeau que la Providence a livré le monde aux disputes.

Si une entente de ce genre était jamais possible, ce serait à coup sûr pour l’objet que M. le comte de Paris a compris dans sa vigoureuse étude, la hausse des salaires. C’est le cri de guerre le mieux approprié à une croisade des intérêts, et les émissaires qui l’ont poussé à tous les points de l’horizon en connaissaient la vertu. Les ouvriers peuvent être partagés sur toute autre matière, ils sont d’accord sur celle-là. Immanquablement ils reviendront à la charge ; leur prétention est d’y rester les maîtres. Peut-être réduiront-ils par lassitude quelques patrons découragés ; mais alors la revanche commencera, ils sauront bientôt comment s’expient ces violences. L’obstacle qui ne viendra plus des hommes, ils le trouveront dans la force des choses, et, quel que soit leur nombre, ils s’y briseront. Voici plus de trente ans, qu’on s’évertue à leur dire qu’à part eux rien ne compte en industrie, que le patron est un rouage inutile, le capital une superfétation, qui dans leurs mains seulement prendra de la consistance ; ils verront à l’œuvre, si jamais ils s’y mettent comme chefs, ce que sont les élémens de la production et la mesure dans laquelle l’ouvrier y concourt ; ils apprendront à leurs dépens ce qu’ils valent au juste et ce que valent les hommes qui les inspiraient ; ce sera pour eux une école de respect. Au sujet du salaire, même leçon ; ce salaire, quand on l’abandonne à son cours régulier, personne n’en est maître ; il obéit à la loi du marché ; il entre pour une proportion déterminée dans le coût des choses et les élémens des prix. Modifie-t-on cette proportion, un effet correspondant se produit sur les élémens du prix, la loi du marché s’y conforme ; survient-il une augmentation exagérée dans ce salaire, et c’est le cas qui nous occupe, le marché languit ; non-seulement le produit se déprécie, la convenance de produire éprouve elle-même un temps d’arrêt ; si l’on persiste, les ateliers se ferment. Les ouvriers ont obtenu un prix de tâche plus élevé ; mais il n’y a plus de tâche. Voilà où conduisent les convoitises marchant de compagnie avec l’ignorance.

C’est qu’au fond, avant l’amélioration des salaires, il faut faire passer l’amélioration des hommes, et ici on est vraiment heureux pour conclure de se retrouver en plein accord avec M. le comte de Paris. Il assigne résolument au bien-être matériel, comme conditions fondamentales, l’instruction populaire et la liberté politique. Il pense et dit qu’en nourrissant l’esprit on nourrit aussi le corps, et qu’en relevant la dignité on fortifie le jugement. Ainsi seulement les prétentions vaines s’effacent, les appétits mal réglés disparaissent. On est plus juste parce qu’on sait mieux, on est plus discret parce qu’on se tient en garde contre des actes irréfléchis. Ajoutons qu’en matière d’instruction populaire il ne saurait être question de cette nourriture débilitante que dispensent des lectures frivoles, et qu’en fait de liberté politique il ne s’agit pas non plus de ces concessions à titre gracieux qu’un flot amène, qu’un autre flot emporte, et dont le bénéfice se perd dans des commentaires abusifs. C’est de l’Angleterre que nous parlons, un pays d’instruction sérieuse et de liberté réelle, ces deux leviers d’une civilisation supérieure. Les peuples qui en jouissent ont le reste en surcroît, les bonnes mœurs, les principes virils, le discernement de ce qui est digne de respect ; dans la faculté de disposer d’eux-mêmes, dans leur part d’action sur les destinées communes, ils savent trouver au juste la limite qui convient, et cèdent au seul joug qu’on puisse supporter sans déchoir, l’empire de la raison publique.


Louis REYBAUD.