Les Amants

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Les Amants
Théâtre III
Flammarion.


LES AMANTS


SAYNÈTE


PERSONNAGES


L’AMANT

L’AMANTE

LE RÉCITANT


LES AMANTS


Le théâtre représente un parc quelconque, au clair de lune. À droite, un banc de pierre, au pied d’un arbre, dont les branches retombent.
Au lever du rideau la scène est vide. Le récitant, qui peut être le régisseur, paraît à gauche. Il est en habit noir, ganté de blanc, très solennel. Il s’avance élégamment, à petits jas, jusqu’au proscénium et salue le public.



Scène première


Le Récitant, montrant le décor.

Mesdames, Messieurs… ceci représente un coin, dans un parc, le soir… Le soir est doux, silencieux, tout embaumé de parfums errants… Sur le ciel, moiré de lune, les feuillages se découpent comme de la dentelle noire, sur une soie mauve… Entre des masses d’ombre, entre de molles et étranges silhouettes, voilées de brumes argentées, au loin, dans le vague, brille une nappe de lumière… bassin, lac… on ne sait… ce qu’il vous plaira… Heure vaporeuse et divine !… L’amour est partout… son mystère circule au long des avenues invisibles, sous les fourrés, dans les clairières… et son souffle agite les branches… à peine… C’est délicieux !… (Montrant le banc — avec attendrissement.) Et voici un banc, un vieux banc, pas trop moussu, pas trop verdi… un très vieux banc de pierre, large et lisse comme une table d’autel… un autel où se célèbreraient les messes de l’amour…

(Il déclame.)

…J’aime les bancs de pierre, le soir, au fond des bois.
(Un temps.)

… Mesdames, Messieurs, quand le rideau se lève sur un décor de théâtre où se dresse un banc à droite près d’un arbre, d’une fontaine, ou de n’importe quoi, c’est qu’il doit se passer inévitablement une scène d’amour… Ai-je besoin de vous révéler que tout à l’heure, parmi cette nuit frissonnante, — ô mélancolie des cœurs amoureux ! — l’amant, selon l’usage, viendra s’asseoir, sur ce banc, près de l’amante, et que là, tous les deux, tour à tour, ils murmureront, gémiront, pleureront, sangloteront, chanteront, exalteront des choses éternelles… (Regardant à travers le parc.) Qu’est-ce que je disais ?… J’entends un bruit de feuilles frôlées, je vois deux ombres s’avancer lentement à travers les branches… Les voici… Comme ils sont tristes !…


(Entrent lentement l’amant et l’amante. Ils sont tristes tous les deux… L’amante est emmitouflée de dentelles, l’amant est en smoking… Dès qu’ils ont apparu, le Récitant salue le publie et sort, à reculons, discrètement.)



Scène II

L’amant, l’amante


L’Amant

Ah ! voici le banc… le cher banc… (Il s’avance vers le banc, tenant l’amante par la taille — tendrement)… le vieux et cher banc de pierre… si souvent témoin de nos ivresses… de nos extases…


L’Amante, à part.

Encore ce banc…


L’Amant

Vous semblez fatiguée… Voulez-vous que nous nous reposions un peu ?…


L’Amante, distraite.

Comme vous voudrez…


L’Amant

Venez, alors… Donnez-moi votre main…


L’Amante, à part.

Toujours ce banc !…


L’Amant

Que vous êtes belle !… Vous êtes encore plus belle, ce soir… Et que le soir est beau, aussi… (Ils s’assoient sur le banc, l’amante, droite, sans abandon, l’amant, penché vers elle et lui tenant les mains, et la regardant dans les yeux. Assez long silence.) Délicieuse soirée !…


L’Amante, toujours distraite et vague.

Délicieuse…


L’Amant

N’est-ce pas ?…


L’Amante, même jeu.

Oui…


L’Amant, lyrique.

Ah ! quel puissant mystère est-ce donc que l’amour ?… Chaque soir, nous venons ici… Ce sont les mêmes choses autour de nous… les mêmes clartés… le même rêve nocturne… et, pourtant, chaque soir, il me semble que j’éprouve des joies nouvelles… et plus fortes… et… plus… plus mystérieuses… et davantage inconnues… et si douces… si douces !… (Un oiseau réveillé dans l’arbre, au-dessus d’eux, pousse de petits cris d’effroi et s’envole… L’amant s’est tu… Il abandonne les mains de l’amante, regarde la direction par où l’oiseau s’est envolé… Puis ressaisissant les mains avec plus de force.)… Et si douces… (Silence.) tellement douces !… (Nouveau silence.)… N’est-ce pas ?…


L’Amante

Quoi ?


L’Amant

Qu’elles sont tellement douces ?…


L’Amante

Qui ?


L’Amant, un peu déconcerté.

Mais… je ne sais pas… Ces clartés… ce rêve nocturne… ce petit oiseau envolé… (Tout d’un coup — enthousiaste.)… Et nos joies… nos folles joies !…


L’Amante

Ah ! oui… pardon… tellement douces !…

(Elle soupire.)

L’Amant, après un petit silence. Très peiné.

Comme vous dites cela !…


L’Amante

Comment voulez-vous donc que je le dise ?…


L’Amant

Je ne reconnais plus votre voix… je ne vous reconnais plus… Vous êtes toute changée… (Un temps.) Ma bien-aimée. (Silence.)… Chère âme… (Nouveau silence. Insistant.)… Cher trésor de mon âme… (Silence. Il se rapproche encore, cherche à l’étreindre plus étroitement… — Elle se recule un peu.)… Pourquoi ne dites-vous rien ?… À quoi pensez-vous ?


L’Amante

À rien…


L’Amant

Vous ne pensez à rien ?… Êtes-vous donc fâchée ?


L’Amante

Fâchée ?…


L’Amant
Oui…

L’Amante

Pourquoi voulez-vous donc que je sois fâchée ?


L’Amant, attendri.

Je ne veux pas… Je vous demande… je vous supplie… Êtes-vous fâchée ?…


L’Amante

Ai-je donc des raisons d’être fâchée ?


L’Amant, très triste.

Mais vous ne dites rien… Je vous parle… Je vous parle de choses…


L’Amante, un peu amère.

Tellement douces !…


L’Amant

Oui… enfin… je vous parle… Et vous ne dites rien !


L’Amante

Je ne suis pas fâchée…


L’Amant

Êtes-vous triste ?…


L’Amante

Mais non… Quelle idée !… Pourquoi serais-je triste ?…

(Elle soupire.)

L’Amant, plus vivement.

Vous avez quelque chose… vous me cachez quelque chose…


L’Amante

Non… en vérité… je n’ai rien…


L’Amant

On ne me trompe pas… on ne trompe pas mon cœur… mon cœur me dit que vous avez quelque chose… Qu’avez-vous ?…


L’Amante

Je n’ai rien…


L’Amant, insistant avec passion.

Confiez-vous… confiez-vous… Qu’avez-vous ?


L’Amante, agacée, elle se lève, et passe à gauche.

Mais rien… rien… (Elle pleure.) Je n’ai rien…


L’Amant, se précipitant et essayant de la reprendre.

Vous pleurez… Ah ! vous pleurez…


L’Amante

Non… je ne pleure pas… je ne pleure pas…


L’Amant

Si… si, vous pleurez…


L’Amante

Laissez-moi…


L’Amant

Je vous entends pleurer… Pourquoi pleurez-vous ?


L’Amante

Les nerfs, sans doute… la nuit, peut-être… (Un peu amère.) Peut-être ces clartés… ce rêve nocturne… et nos joies !… Ce n’est rien, vous voyez… je ne pleure pas… (Elle sanglote.) Mais c’est absurde… je ne veux pas… je ne veux pas pleurer…


L’Amant, troublé, cherchant ses mots.

Chère aimée… chère adorée… chère mienne… car vous êtes mienne, n’est-ce pas ?… Et moi… moi… je suis vôtre… (Geste de dénégation triste de l’amante.) Oui, enfin… nous sommes nôtres… tous les deux…


L’Amante, secouant la tête avec des gémissements.

Oh ! si peu… si peu…


L’Amant

Écoutez-moi… Je ne veux pas que vous pleuriez… Vous ne devez pas… vous ne pouvez pas pleurer… vous n’avez pas le droit de pleurer… Quand vous pleurez… cela me rend fou… je ne vis plus… je… je… parfaitement… Voyons… répondez-moi… Par grâce… par pitié… répondez-moi… (Regardant sa main.) Oh ! il m’est tombé une larme sur la main… une chère larme de vos chers yeux… sur la main !…


L’Amante

Mais non… je vous assure… mais non…


L’Amant

Mais si… mais si…


L’Amante

Une goutte de rosée… voilà tout.


L’Amant

La rosée de vos yeux… de tes yeux… sur la main… (Il embrasse sa main.)… Chère… chère petite larme… sur la main… (Un temps.) Vous ai-je donc fait de la peine ?


L’Amante

Pourquoi m’auriez-vous fait de la peine ?


L’Amant

Évidemment… je ne sais pas, moi… sans le vouloir… je vous le jure…


L’Amante

Non… non…


L’Amant

Alors… quelqu’un vous a-t-il fait de la peine ?… (Héroïque.) Ah ! si je savais que quelqu’un vous eût fait de la peine !… (Très agité.) Ça… par exemple !!…

(Il menace des fantômes au loin.)

L’Amante

Calmez-vous… laissez-moi… À quoi bon ?… Vous ne comprendriez pas… Ce n’est pas de votre faute… Vous êtes homme… et moi je suis femme…


L’Amant, tendrement, cynique — tout à coup.

Tiens parbleu !… Sans cela…


L’Amante, le repoussant.

Comme vous êtes grossier !…


L’Amant, joignant les mains.

Oh !…


L’Amante

Vous voyez bien que vous ne pouvez comprendre… Il faut être femme pour comprendre… pour sentir ce que je souffre…

(Elle fait quelques pas, plaintive.)

L’Amant

Ah ! vous souffrez !…


L’Amante

Mais non…


L’Amant

Je le savais bien… moi… que vous souffriez…


L’Amante

Laissons… vous me fatiguez… Ramenez-moi au château…


L’Amant

Je vous en prie… je vous en supplie !… Dites-moi vos souffrances… vos chères souffrances… Ne suis-je donc plus votre… votre… oui, n’est-ce pas ?… (Plus bas.) votre plus cher ami ? Et pas seulement l’ami de vos lèvres… de vos yeux… de vos cheveux… de toute votre chair ardente et… secrète…


L’Amante

Oh !… cela… Naturellement.


L’Amant

Ne suis-je pas aussi l’ami de votre pensée… de votre cœur… de votre âme ? (Ardent.) Ne suis-je plus l’âme de votre âme ?… Ah ! ce serait horrible !… Je vous en prie…


L’Amante

Non… laissez-moi… Ramenez-moi… Cela ne changerait rien que je vous dise… J’ai eu tort de vous montrer ma peine… Il vaut mieux que je sois seule à souffrir.


L’Amant

Seule à souffrir ?… Ah ! non, par exemple !… Je ne le permettrai pas… Ça, jamais… Vos douleurs, j’en veux ma part… toute ma part…


L’Amante

N’insistez pas… Vous me désobligez… Je vous assure que cela vaut mieux ainsi…


L’Amant, exalté.

J’en veux ma part… toute ma part… que dis-je ?… toute ma part… Je les veux toutes pour moi… vos douleurs… vos chères douleurs… Toutes, vous entendez ?… Seule à souffrir ?… Mais c’est monstrueux ce que vous dites là… Ah !… non… mille fois non… (Caressant.) Je veux que vous soyez heureuse ?


L’Amante

Ah ! comment puis-je être heureuse, maintenant… puisque…


L’Amant

Puisque ?…


L’Amante

Puisque vous ne m’aimez plus…


L’Amant

Dieu du ciel !… Je ne vous aime plus, moi ?…


L’Amante

Sans doute…


L’Amant

Moi ?… Pourquoi me dites-vous cela ?…


L’Amante

Je vous dis cela, parce que vous ne m’aimez plus.


L’Amant

Mais… c’est fou… c’est… c’est… profondément fou… C’est… de la… folie… de la vraie… de la pure… folie… Je ne vous aime plus ?… Savez-vous bien que c’est un blasphème… que c’est… de la… folie ?… (Sur un mouvement de l’amante.)… Certainement… je maintiens le mot… de la folie… C’est insensé… Mais d’où peut vous venir… cette… folle… idée que… moi… moi… je ne vous aime plus ?…


L’Amante

Elle me vient de tout.


L’Amant

De tout… de tout… Ce n’est pas assez… C’est trop vague… Précisez… Je vous demande de préciser…


L’Amante

Vous n’êtes plus le même avec moi…


L’Amant

Je proteste…


L’Amante

Je sens que je vous ennuie…


L’Amant

Je proteste… je proteste…


L’Amante

Vous vous êtes remis à fumer…


L’Amante

Mais… j’ai toujours fumé, mon cher cœur… Rappelez-vous… N’ai-je pas toujours fumé ?


L’Amante

Pas comme maintenant… Autrefois… vous n’auriez jamais osé fumer… après…


L’Amant

Permettez… ah !… permettez…


L’Amante

Et puis… vous êtes moins soigné…


L’Amant, stupéfié.

Ça… par exemple…


L’Amante

Vous vous laissez aller… Vous vous négligez…


L’Amant

Pardon… Pardon…


L’Amante

Il y a des détails qui n’échappent pas à une femme délicate… et qui aime…


L’Amant

Oh ! je ne m’attendais pas à ce reproche… Voilà un reproche vraiment… inattendu… Moins soigné ?… Toutes vos récriminations… j’aurais pu… les… accepter… peut-être… Mais celle-là ?… Moins soigné ?… (Amer et vexé)… Alors, vous me trouvez sale ?…


L’Amante

Qui vous parle de cela ?


L’Amant

Non… mais vous me trouvez dégoûtant ?…


L’Amante

Voilà bien… vos exagérations !…


L’Amant

Enfin, qu’y a-t-il de changé en moi ?… Je vous avoue que c’est très humiliant… Je suis humilié… humilié au-delà de tout… très… très humilié… (Digne.) Pour mon honneur… pour notre amour… j’exige que vous précisiez… je l’exige… Car enfin, je suis très humilié…


L’Amante

Je n’ai pas à préciser…


L’Amant

C’est plus facile… parbleu !…


L’Amante

Ce sont des choses… des nuances… des riens… qui se devinent plus qu’ils ne s’expliquent…


L’Amant

Des nuances ?… Moi qui ai la prétention… la réputation, justement établie, d’être l’homme des nuances… C’est inconcevable… C’est extrêmement humiliant…

(Un silence.)

L’Amante

D’ailleurs… vous ne protestez pas…


L’Amant

Comment… je ne proteste pas ?… Vous êtes tout à fait extraordinaire, ce soir… Mais si… je proteste… je proteste de toutes mes forces…


L’Amante

Non… Et voilà où je sens que vous ne m’aimez plus… Autrefois… vous auriez bondi…


L’Amant

Mais j’ai bondi… je bondis encore…


L’Amante

Pas comme autrefois.


L’Amant

C’est trop fort…


L’Amante

Maintenant, tout vous est indifférent… Tenez… cet après-midi… j’ai cru que j’allais mourir.


L’Amant, avec un profond étonnement.

Mourir ?


L’Amante

Et vous n’avez rien compris…


L’Amant

Mourir… cet après-midi ?… Jamais, je ne vous vue si gaie… si charmante… si heureuse… si amoureuse… souvenez-vous… dans le petit salon… voyons dans le petit salon… les rideaux fermés… le divan… mes caresses… ingrate… tes baisers… oublieuse…


L’Amante

Qu’est-ce que vous dites ?


L’Amant

Je dis que je vous tenais dans mes bras… Et quand ma main s’égara sous les dentelles. Ah ! que vous étiez belle… consentante et pâmée !… Je dis…


L’Amante, pudique.

Taisez-vous… Vous êtes ignoble !…


L’Amant

Et vous pensiez mourir ?… de bonheur, alors ?


L’Amante

Oh ! le fat !…


L’Amant

Alors, de quoi pensiez-vous mourir, cet après-midi ?


L’Amante

Vous me le demandez ?


L’Amant

Mais oui… je le demande… (Avec énergie.) Je le demande…


L’Amante

Vous le savez bien…


L’Amant

Je vous jure !…


L’Amante

Ne jurez pas… Ce n’est pas bien de jurer.


L’Amant

Je vous jure… j’ai beau chercher… j’ai beau me souvenir… Que s’est-il passé cet après-midi ?


L’Amante

Mettons qu’il ne s’est rien passé… À quoi on vous parler de ça ?… Vous ne voyez rien… vous ne sentez rien… J’aurais dû vous cacher les blessures de mon âme… Que vous importe mon âme ?


L’Amant

Voyons… voyons… voyons… Ne nous embrouillons pas… Il ne s’agissait pas de votre âme… cet après-midi… il s’agissait de…


L’Amante

Voulez-vous bien vous taire…


L’Amant

En vérité, ma chère amie, je ne comprends rien à tout ce que vous dites… Vous êtes étrange, ce soir…


L’Amante

Étrange… c’est cela… Je suis étrange… Ah ! il ne vous manque plus maintenant que de m’insulter…


L’Amant

Allons, bon… Je ne vous insulte pas… Je dis que vous êtes étrange… ce soir…


L’Amante

Et vous… qu’êtes-vous donc ?… Que vous importe de heurter, toutes les minutes, mes sentiments les plus intimes… mes délicatesses ?…


L’Amant

J’ai heurté vos…


L’Amante

Vous m’aimez ?… Ah ! le beau trait de courage… On dirait vraiment qu’il faut de l’héroïsme pour aimer une femme jeune, riche, belle, recherchée…


L’Amant

Il ne s’agit pas de ça…


L’Amante

Et vous vous croyez quitte envers elle, qui vous a tout sacrifié… quand vous lui avez dit… entre deux bouffées de cigare… que vous l’aimiez !


L’Amant

Permettez ! ça n’a pas de rapport.


L’Amante

Vous m’aimez ?… Mais vous êtes-vous jamais préoccupé de mon bonheur ?


L’Amant

Certainement…


L’Amante

M’avez-vous… ne fût-ce qu’une seconde… donné votre vie tout entière… à moi qui vous ai tout donné… plus que ma vie… ma réputation… mon repos… mon honneur… (Sur un mouvement de l’amant.)… Oui, mon honneur.


L’Amant

Mais… chère amie…


L’Amante, lui coupant la parole.

Avez-vous seulement pris soin de m’éviter en galant homme… en homme qui sait ce que c’est que la pudeur d’une femme… et le respect d’un foyer… les froissements inséparables d’une situation telle que la mienne ?… Non, jamais… J’ai flatté votre vanité… votre orgueil… et vous m’avez affichée… Naturellement !


L’Amant

Oh ! c’est trop fort !… Voilà bien l’illogisme des femmes…


L’Amante

Vous ne m’avez peut-être pas affichée ?… Osez dire que vous ne m’avez pas affichée ?


L’Amant

Laissez-moi parler… Vous ne me laissez pas parler…


L’Amante

Les restaurants… la foire de Neuilly… les loges au théâtre ?… Que sais-je ?… Et vos amis… que vous ameniez chez moi… que vous mettiez au courant de notre vie secrète ?… (Dénégations de l’amant.) Alors, comment appelez-vous cela ?…


L’Amant

Soyez juste !… Rappelez-vous !… Mes amis… les restaurants… le théâtre… mais c’est vous… mon cher cœur… c’est vous qui vouliez… qui exigiez…


L’Amante

Moi ?


L’Amant

Oui… vous… par amour… Oh !… par amour…


L’Amante

Eh bien ! c’est complet… Vous n’avez aucun sens moral…


L’Amant

Réfléchissez… faites appel à vos souvenirs… Combien de fois, au contraire, n’ai-je été obligé de calmer vos audaces…


L’Amante

Mes audaces ?… Le mot est joli…


L’Amant, rectifiant.

Vos chères audaces… Combien de fois j’ai tenté d’atténuer vos élans… de vous montrer les dangers de vos généreuses imprudences…


L’Amante

C’est odieux !…


L’Amant

Je ne vous les reproche pas… comprenez-moi bien, chère, chère aimée ; au contraire… j’en étais fier… j’en étais ivre… Je me disais : « Quelle grande âme !… Quelle grande âme libre !… Elle m’aime assez pour braver l’opinion… les préjugés… la sottise mondaine… » Vous étiez sublime ainsi…


L’Amante

Vraiment ?… En vérité, c’est admirable… Votre inconscience passe l’imagination… Alors vous croyez que j’avais l’impérieux besoin de crier à tout le monde : « Voilà mon amant… Regardez bien ce monsieur qui est là… c’est mon amant… » Comme c’est naturel, n’est-ce pas ?… Comme c’est féminin ?… (Avec colère.) Et c’est ainsi que vous m’estimez ?… Pour qui me prenez-vous donc ?… Suis-je donc une fille ?


L’Amant

Mais qu’est-ce que vous dites ?… Qu’est-ce que vous dites ?… Où allez-vous chercher tout ce que vous dites ?


L’Amante

Parbleu !… c’est clair… j’étais une fille pour vous… une de ces misérables créatures, dont vous ne preniez pas toujours la peine de m’éviter le contact blessant… Je comprends… maintenant… ah !… je comprends… Que c’est mal… que c’est lâche !… (Elle se cache la figure dans le mains et sanglote.) Quelle honte !…


L’Amant, éperdu.

Ah ! vous pleurez encore… Mon Dieu ! Mon Dieu !… Je ne sais plus que vous dire… que vous répondre…


L’Amante

Ne répondez rien, allez, ce sera plus digne…


L’Amant, éperdu.

Je suis bouleversé… abasourdi… Vous dénaturez à plaisir toutes mes paroles… tous mes actes.


L’Amante

Ai-je mérité d’être traitée ainsi par vous ?… Par vous… C’est cruel…


L’Amant

Écoute-moi… (Il la prend dans ses bras et doucement la mène près du banc où il la fait asseoir.) Écoute-moi… ah ! je t’en prie…

(Il risque des caresses.)

L’Amante

Non… non… je ne veux pas… plus jamais… Vous ne le méritez plus… c’est odieux…


L’Amant

Ne pleure pas… Cela me torture de t’entendre pleurer…


L’Amante

Ah ! qu’est-ce que cela vous fait ?… Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ?…


L’Amant

Eh bien… oui… j’ai eu des torts envers toi… ma sublime amie… Je ne les connais pas… mais j’en ai sûrement… de graves torts… d’immenses torts… Oui, je l’avoue… Mais c’est fini… Je m’en repens, va ! Je t’en demande pardon…


L’Amante, d’une voir voilée par les larmes.

Il vaut mieux que je meure.


L’Amant

Ne parle pas ainsi… Je te le défends. Mourir ?… Tu n’en as pas le droit…


L’Amante

Si, si. Il vaut mieux que je meure. Oh ! maintenant… mon bonheur est brisé… à jamais… vois-tu ?… Je ne suis rien pour toi… Un amour-propre… une vanité… un plaisir, peut-être !… Mais je ne suis rien pour toi… Mon âme n’est rien pour toi…


L’Amant

Ton âme ?…


L’Amante

Oui, mon âme… méchant… ma pauvre âme… Qu’est-elle pour toi ?…


L’Amant

Ah ! ton âme… Ne blasphème pas… Ton âme est tout pour moi…


L’Amante, d’une voix faible et douce.

Rien… rien… plus rien…


L’Amant, d’une voix profonde.

Tout… elle est tout… Elle est ma vie… toute ma vie… toute ma joie… Elle est tout…


L’Amante

Tu ne penses pas assez, mon chéri, que je suis une femme…


L’Amant

Tais-toi… je ne pense qu’à cela…


L’Amante

Une femme… comprends… C’est un enfant quelquefois… un tout petit enfant…


L’Amant, la berçant.

Un tout petit bébé…


L’Amante

Un tout petit bébé capricieux… sensible… et malade…


L’Amant

Ô bébé… bébé… cher bébé !…


L’Amante

Elle a besoin qu’on la berce, qu’on la console… qu’on chante à son âme… des choses douces… et qui caressent…


L’Amant

Je te bercerai… je te consolerai… je chanterai des choses à ton âme… Oh oui ! va… des choses…


L’Amante

Souvent ?…


L’Amant

Toujours… toujours !…


L’Amante

Et puis je suis sûre que tu me crois inintelligente ?


L’Amant

Oh ! comment peux-tu ?


L’Amante

Que tu me crois bête ?…


L’Amant

Toi ?…


L’Amante

Si, si tu me crois bête… Est-ce que tu me crois bête ?…


L’Amant

Tiens (Il !’embrasse longuement.) Chère… chère adorée… Bête ?… Mais tu es mon soleil… mon intelligence… mon tout… tu es mon tout… mon cher tout… (gaiement) mon cher petit tout tout…


L’Amante

Parce que… si tu me croyais bête ?…


L’Amant

Tu es ma force… ma chère force… Je ne vis qu’en toi… que par toi… que pour toi… Sans toi… je ne suis rien… je ne suis rien… rien… Loin de toi… je suis perdu… je suis comme une pauvre âme en peine… comme un voyageur… la nuit… dans une forêt… comme un chien… égaré dans une foule… comme… comme…


L’Amante

Dis encore… encore… Cela me fait du bien…


L’Amant

Il n’y a pas un jour… pas une minute… pas une seconde… où tu ne me sois présente… Le jour, la nuit… et le soir… dans mes rêves… dans ma pensée… dans mes travaux… Pas une minute… tu entends… où ton cœur… ton âme…


L’Amante

Encore… encore !…


L’Amant

Ton cœur… ton âme… tes yeux… et tes mains… tes chères mains… tes chers yeux…


L’Amante

C’est bien vrai… cela ?… Jure…


L’Amant

Oui, oui… je te le jure ! Tes lèvres… donne tes lèvres…


L’Amante, à demi-pâmée.

Oh ! chéri… chéri… Plus jamais… dis… plus jamais de peine à ton petit bébé ?…


L’Amant, bredouillant.

Tais-toi… Je te le jure… Plus jamais… Ton âme… ta bouche… ton…

(Silence, baisers.)