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Les Amants de Montmorency (Revue des Deux Mondes)

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LES

AMANS DE MONTMORENCY.[1]


I.

Étaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !
Dans les trois derniers jours qu’ils s’étaient réservés ?
Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave,
L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l’autel un vase attaché mollement,
Balancée, en marchant, sur sa flexible épaule,
Comme la harpe juive à la branche du saule,
Riant, les yeux en l’air, et la main dans sa main,
Elle allait, en comptant les arbres du chemin,
Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,
Puis revenait à lui, courant dans la poussière ;
L’arrêtait par l’habit pour l’embrasser ; posait

Un œillet sur sa tète, et chantais et jasait.
Sur les passans nombreux, sur la riche vallée,
Comme un large tapis à ses pieds étalée ;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant,
Semé de clochers d’or et de maisons d’argent,
Tous pareils aux jouets qu’aux enfans on achète,
Et qu’au hasard, pour eux, par la chambre l’on jette :
Ainsi pour lui complaire, on avait, sous ses pieds
Répandu des bijoux brillans, multipliés
En forme de troupeaux, de village aux toits roses
Ou bleus, d’arbres rangés, de fleurs sous l’onde écloses
De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts
Et de chênes tordus par la poitrine ouverts,
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :
Enfant elle jouait en marchant, toute belle,
Toute blonde, amoureuse et fière, et c’est ainsi
Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.

II.



Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmonie,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
La nuit on entendait leurs chants, dans la journée
Leur sommeil ; tant leur âme était abandonnée
Aux caprices divins du désir ! Leurs repas
Étaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.
Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures ;
Passant des champs aux bois et des bois aux demeures,
Se regardant toujours, laissant les airs chantés
Mourir, et tout d’un coup restaient comme enchantés.
L’extase avait fini par éblouir leur âme,
Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme ;

Troublés, ils chancelaient, et, le troisième soir,
Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir
Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature
Étalait vainement sa confuse peinture
Autour du front aimé, derrière les cheveux
Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.
Ils tombèrent assis, sous des arbres, peut-être
Ils ne le savaient pas, le soleil allait naître
Ou s’éteindre… Ils voyaient seulement que le jour
Était pâle et l’air doux, et le monde en amour…
Un bourdonnement faible emplissait leur oreille
D’une musique vague, au bruit des mers pareille,
Et formant des propos tendres, légers, confus
Que tous deux entendaient et qu’on n’entendra plus.
Le vent léger disait de la voix la plus douce :
« Quand l’amour m’a troublé, je gémis sous la mousse. »
Les mélèzes touffus s’agitaient en disant :
« Secouons dans les airs le parfum séduisant
« Du soir, car le parfum est le secret langage
« Que l’amour enflammé fait sortir du feuillage. »
Le soleil incliné sur les monts dit encore :
« Par mes flots de lumière et par mes gerbes d’or,
« Je réponds en élans aux élans de votre âme,
« Pour exprimer l’amour mon langage est la flamme. »
Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,
Autant que les rayons de suaves ardeurs ;
Et l’on eût dit des voix timides et flûtées
Qui sortaient à-la-fois des feuilles veloutées ;
Et comme un seul accord d’accens harmonieux,
Tout semblait s’élever en chœur jusques aux cieux,
Et ces voix s’éloignaient en rasant les campagnes
Dans les enfoncemens magiques des montagnes ;
Et la terre, sous eux, palpitait mollement,
Comme le flot des mers ou le cœur d’un amant,
Et tout ce qui vivait par un hymne suprême
Accompagnait leurs voix qui se disaient : Je t’aime.


III.



Or c’était pour mourir qu’ils étaient venus là
Lequel des deux enfants le premier en parla ?
Comment dans leurs baisers vint la mort ? quelle balle
Traversa les deux cœurs d’une atteinte inégale,
Mais sûre ? quels adieux leurs lèvres s’unissant
Laissèrent s’écouler avec l’âme et le sang ?
Qui le saurait ? Heureux celui dont l’agonie
Fut dans les bras chéris avant l’autre finie !
Heureux si nul des deux ne s’est plaint de souffrir !
Si nul des deux n’a dit : Qu’on a peine à mourir !
Si nul des deux n’a fait, pour se lever et vivre,
Quelque effort en fuyant celui qu’il devait suivre,
Et reniant sa mort, par le mal égaré,
N’a repoussé du bras l’homicide adoré.
Heureux l’homme surtout, s’il a rendu son âme,
Sans avoir entendu ces angoisses de femme,
Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris persans et doux,
Qu’on apaise en ses bras on suit ses deux genoux
Pour un chagrin, mais qui, si la mort les arrache,
Font que l’on tord ses bras, qu’on blasphème, qu’on cache
Dans ses mains son front pâle et son cœur plein de fiel,
Et qu’on se prend du sang pour le jeter au ciel. —
Mais qui saura leur fin ! — Sur les pauvres murailles
D’une auberge, où depuis on fit leurs funérailles,
Auberge où pour une heure ils vinrent se poser,
Ployant l’aile à l’abri, pour toujours reposer,
Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture,
Nous avons vu des vers d’une double écriture ;
Des vers de fou, sans rime et sans mesure. — Un mot
Qui n’avait pas de suite était tout seul en haut,

Demande sans réponse ; énigme inextricable ;
Question sur la mort — trois noms sur une table,
Profondément gravés au couteau. — C’était d’eux
Tout ce qui demeurait. — Et le récit joyeux
D’une fille au bras rouge : — « Ils n’avaient, disait-elle,
Rien oublié. » La bonne eut quelque bagatelle
Qu’elle montre aux passants en contant le trépas.
— Et Dieu ? — Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas.

Alfred de Vigny

  1. En attendant la fin de la première Consultation du docteur noir, qui paraîtra très prochainement, M. Alfred de Vigny nous adresse ce poëme qui fait partie d’un nouveau recueil poétique intitule Élévations, et nous prie de déclarer qu’il désavoue toute autre copie qui aurait pu paraître ailleurs.