Les Amies (Jean-Christophe)/4

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 27-38).
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Le destin est ironique. Il laisse passer les insouciants à travers les mailles de son filet ; mais ce qu’il se garde bien de manquer, ce sont ceux qui se défient, les prudents, les avertis. Ce ne fut pas Christophe qui fut pris dans la nasse parisienne, ce fut Olivier.

Il avait bénéficié du succès de son ami : la renommée de Christophe avait rejailli sur lui. Il était plus connu maintenant, pour avoir été cité dans deux ou trois journaux comme l’homme qui avait découvert Christophe, que pour tout ce qu’il avait écrit depuis six ans. Il reçut donc sa part des invitations adressées à Christophe ; et il l’accompagna, dans l’intention de le surveiller discrètement. Sans doute, était-il trop absorbé par cette tâche, pour se surveiller soi-même. L’amour passa, et le prit.

C’était une petite fille blonde, maigre et charmante, aux fins cheveux ondulant comme de petits flots autour du front étroit et limpide, de fins sourcils sur des paupières un peu lourdes, les yeux d’un bleu de pervenche, un nez délicat aux narines palpitantes, les tempes légèrement creusées, le menton capricieux, une bouche mobile, spirituelle et voluptueuse, aux coins un peu relevés, le sourire « Parmigianninesque » d’un petit faune très pur. Elle avait le cou long et frêle, une jolie taille, le corps d’une maigreur élégante, quelque chose d’heureux, de soucieux, dans sa jeune figure qu’enveloppait l’énigme inquiétante et poétique du printemps qui s’éveille, — Frühlingserwachen. — Elle se nommait Jacqueline Langeais.

Elle n’avait pas vingt ans. Elle était de famille catholique, riche, distinguée, et d’esprit libre. Son père était un ingénieur intelligent, inventif, et débrouillard, ouvert aux idées nouvelles, qui avait fait sa fortune, grâce à son travail, ses relations politiques, et son mariage. Mariage d’amour et d’argent — (le vrai mariage d’amour pour ces gens-là) — avec une jolie femme, très parisienne, du monde de la finance. L’argent était resté ; mais l’amour était parti. Il s’en était conservé pourtant quelques étincelles : car il avait été très vif, de part et d’autre ; mais ils ne se piquaient pas d’une fidélité exagérée. Chacun allait à ses affaires et à ses plaisirs ; et ils s’entendaient ensemble, en bons camarades égoïstes, sans scrupules, et prudents.

Leur petite fille était entre eux un lien, tout en faisant l’objet d’une rivalité sourde : car ils l’aimaient jalousement, tous les deux. Chacun se retrouvait en elle, avec ses défauts préférés, qu’idéalisait la grâce de l’enfance ; et il cherchait sournoisement à la dérober à l’autre. L’enfant n’avait pas manqué de le sentir, avec la candeur rouée de ces petits êtres qui n’ont que trop de tendance à croire que l’univers gravite autour d’eux ; et elle en tirait parti. Elle provoquait entre eux une surenchère perpétuelle d’affection. Il n’était pas un caprice qu’elle ne fût certaine de voir favoriser par l’un, si l’autre le refusait ; et l’autre était si vexé d’avoir été distancé qu’aussitôt il offrait encore plus que le premier n’avait accordé. Elle avait été indignement gâtée ; et il était heureux pour elle que sa nature n’eût rien de mauvais, — à part l’égoïsme, commun à presque tous les enfants, mais qui, chez les enfants trop choyés et trop riches, prend des formes maladives qu’il doit à l’absence d’obstacles, à l’absence de but.

Tout en l’adorant, M. et Mme Langeais se seraient bien gardés de lui rien sacrifier de leurs convenances personnelles. Ils laissaient l’enfant seule, la plus grande partie du jour, au milieu de ses mille et une fantaisies satisfaites. Le temps ne lui manquait point pour songer ; et elle ne s’en faisait pas faute. Précoce et vite avertie par les propos imprudents, tenus en sa présence, — (car on ne se gênait guère), — quand elle avait six ans, elle racontait à ses poupées de petites histoires d’amour, dont les personnages étaient le mari, la femme et l’amant. Il va de soi qu’elle n’y entendait pas malice. Du jour où elle entrevit sous les mots l’ombre d’un sentiment, ce fut fini pour les poupées : elle garda ses histoires pour elle. Elle avait un fonds de sensualité innocente, qui résonnait dans le lointain comme des cloches invisibles, là-bas, là-bas, de l’autre côté de l’horizon. On ne savait point ce que c’était. Par moments, le vent en apportait des bouffées ; cela sortait on ne savait d’où, on en était enveloppé, on se sentait rougir, la respiration vous manquait, de peur et de plaisir. On n’y comprenait rien. Et puis, cela disparaissait, comme cela était venu. Rien ne s’entendait plus. À peine un bourdonnement, une résonnance imperceptible, diluée dans l’air bleu. On savait seulement que c’était là-bas, de l’autre côté de la montagne, et que là-bas il fallait aller, aller le plus vite possible : là était le bonheur. Ah ! Pourvu qu’on arrivât !…

En attendant qu’on y fût parvenu, on se faisait d’étranges idées sur ce qu’on allait trouver. Car la grande affaire, pour l’intelligence de cette petite fille, était de le deviner. Elle avait une amie de son âge, Simone Adam, avec qui elle s’entretenait souvent de ces graves sujets. Chacune apportait ses lumières, son expérience de douze ans, les conversations entendues et les lectures butinées en cachette. Dressées sur la pointe des pieds, et s’accrochant aux pierres, les deux fillettes s’évertuaient à voir par-dessus le vieux mur qui leur cachait l’avenir. Mais elles avaient beau faire, et prétendre qu’elles voyaient à travers les fissures ; elles ne voyaient rien du tout. Elles étaient un mélange de candeur, de polissonnerie poétique, et d’ironie parisienne. Elles disaient des choses énormes, sans s’en douter, et se faisaient des mondes de choses toutes simples. Jacqueline, qui furetait partout, sans que personne y trouvât à redire, fourrait son petit nez dans tous les livres de son père. Heureusement, elle était protégée contre les mauvaises rencontres par son innocence même et son instinct de petite fille très propre : il suffisait d’une scène ou d’un mot un peu crus pour la dégoûter ; tout de suite, elle laissait le livre, et passait au milieu des compagnies infâmes, comme une chatte effarouchée parmi les flaques d’eau sale, — sans une éclaboussure.

En général, les romans ne l’attiraient pas : ils étaient trop précis et trop secs. Mais ce qui lui faisait battre le cœur d’émoi et d’espérance d’y trouver l’énigme expliquée, c’étaient les livres des poètes, — ceux qui parlaient d’amour, bien entendu. Ils se rapprochaient un peu de sa mentalité de petite fille. Ils ne voyaient pas les choses, ils les imaginaient, à travers le prisme du désir ou du regret ; ils avaient l’air de regarder, comme elle, par les fentes du vieux mur. Mais ils savaient bien plus de choses, ils savaient toutes les choses qu’il s’agissait de savoir, et ils les enveloppaient de mots très doux et mystérieux, qu’il fallait démailloter avec d’infinies précautions, pour trouver… pour trouver… Ah ! l’on ne trouvait rien, mais l’on était toujours sur le point de trouver…

Les deux curieuses ne se lassaient point. Elles se répétaient, à mi-voix, avec un petit frisson, des vers d’Alfred de Musset ou de Sully-Prudhomme, où elles imaginaient des abîmes de perversité ; elles les copiaient ; elles s’interrogeaient sur le sens caché de passages, qui parfois n’en avaient pas. Ces petites bonnes femmes de treize ans, innocentes et effrontées, qui ne savaient rien de l’amour, discutaient, moitié rieuses, moitié sérieuses, sur l’amour et la volupté ; et elles griffonnaient sur leur buvard, en classe, sous l’œil paterne du professeur, — un vieux papa très doux et très poli, — des vers comme ceux-ci, qu’il saisit un jour, et dont il fut suffoqué :

Laissez, oh ! laissez-moi vous tenir enlacées,
Boire dans vos baisers des amours insensées,
Goutte à goutte et longtemps !…

Elles suivaient les cours d’une institution mondaine et richement achalandée, dont les professeurs étaient des maîtres de l’Université. Elles y trouvèrent l’emploi de leurs aspirations sentimentales. Presque toutes ces petites filles étaient amoureuses de leurs professeurs. Il suffisait qu’ils fussent jeunes et pas trop mal tournés, pour faire des ravages dans les cœurs. Elles travaillaient comme des anges, pour se faire bien voir de leur sultan. C’étaient des pleurs, quand, aux compositions, on était mal classée par lui, — par lui, bien entendu : car elles ne s’en souciaient guère, quand c’était par un autre. S’il faisait des éloges, on rougissait, on pâlissait, on lui décochait des œillades reconnaissantes et coquettes. Et s’il vous appelait à part, pour donner des conseils ou faire des compliments, c’était le paradis. Il n’était pas besoin d’être un aigle pour leur plaire. À la leçon de gymnastique, quand le professeur prenait Jacqueline dans ses bras pour la suspendre au trapèze, elle en avait une petite fièvre. Et quelle émulation enragée ! Quels transports secrets de jalousie ! Quels coups d’œil humbles et enjôleurs au maître, pour tâcher de le reprendre à une insolente rivale ! Au cours, lorsqu’il ouvrait la bouche pour parler, les plumes et les crayons se précipitaient pour le suivre. Elles ne cherchaient pas à comprendre, la grande affaire était de ne pas perdre une syllabe. Et tandis qu’elles écrivaient, écrivaient, sans que leur regard curieux cessât de détailler furtivement la figure et les gestes de l’idole, Jacqueline et Simone se demandaient tout bas :

— Crois-tu qu’il serait bien, avec une cravate à pois bleus ?

Puis, ce fut un idéal de chromos, de livres de vers romanesques et mondains, de gravures de modes poétiques, — des amours pour des acteurs, des virtuoses, des auteurs morts ou vivants, Mounet-Sully, Samain, Debussy, — les regards échangés avec des jeunes gens inconnus, au concert, dans un salon, dans la rue, et les passionnettes aussitôt ébauchées, en idée, — un besoin perpétuel de s’éprendre sans cesse, d’être toujours remplies d’un amour, d’un prétexte à aimer. Jacqueline et Simone se confiaient tout : preuve évidente qu’elles ne sentaient pas grand’chose ; c’était même le meilleur moyen pour n’avoir jamais un sentiment profond. En revanche, cela tournait à l’état de maladie chronique, dont elles étaient les premières à se moquer, mais qu’elles cultivaient amoureusement. Elles s’exaltaient l’une l’autre. Simone, plus romanesque et plus prudente, imaginait plus d’extravagances. Mais Jacqueline, plus sincère et plus ardente, était plus près de les réaliser. Vingt fois, elle faillit commettre les pires sottises. — Toutefois, elle ne les commit point, ainsi que c’est le cas ordinaire chez les adolescents. Il y a des heures où ces pauvres petites bêtes affolées — (que nous avons tous été) — sont à deux doigts de se jeter, ceux-ci dans le suicide, celles-là dans les bras du premier venu. Seulement, grâce à Dieu, presque tous en restent là. Jacqueline écrivit dix brouillons de lettres passionnées à des gens, qui lui étaient à peine connus de vue ; mais elle n’en envoya rien, sauf une lettre enthousiaste, qu’elle ne signa point, à un critique laid, vulgaire, égoïste, de cœur sec et d’esprit rétréci. Elle s’en était éprise, pour trois lignes où elle avait découvert des trésors de sensibilité. Elle s’enflamma aussi pour un grand acteur : il habitait près de chez elle ; chaque fois qu’elle passait devant la porte, elle se disait :

— Si j’entrais !

Et une fois, elle eut la hardiesse de monter à son étage. Mais une fois là, elle prit la fuite. De quoi lui eût-elle parlé ? Elle n’avait rien, rien du tout à lui dire. Elle ne l’aimait point. Et elle le savait bien. Il y avait, pour moitié, dans ses folies, de duperie volontaire. Et pour l’autre moitié, c’était l’éternel et délicieux et stupide besoin d’aimer. Comme Jacqueline était d’une race très intelligente, elle n’en ignorait rien. Cela ne l’empêchait point d’être folle. Un fou qui se connaît en vaut deux.

Elle allait beaucoup dans le monde. Elle était entourée de jeunes gens qui subissaient son charme et dont plus d’un l’aimaient. Elle n’en aimait aucun, et flirtait avec tous. Elle ne se souciait pas du mal qu’elle pouvait faire. Une jolie fille se fait un jeu cruel de l’amour. Il lui semble tout naturel qu’on l’aime, et elle ne se croit tenue à rien qu’envers celui qu’elle aime ; volontiers, elle croirait que qui l’aime est déjà bien assez heureux. Il faut dire, pour son excuse, qu’elle ne se doute point de ce qu’est l’amour, quoiqu’elle y pense, toute la journée. On se figure volontiers qu’une jeune fille du monde, élevée dans l’atmosphère de serre-chaude d’une grande ville, est plus précoce qu’une fille des champs ; et c’est tout le contraire. Les lectures, les conversations, ont bien créé chez elle une hantise de l’amour, qui, dans sa vie inoccupée, frise souvent la manie ; il arrive même parfois qu’elle ait lu la pièce d’avance et en sache par cœur tous les mots. Aussi ne la sent-elle point. En amour comme en art, il ne faut pas lire ce que les autres ont dit, il faut dire ce qu’on sent ; et qui se presse de parler avant d’avoir rien à dire, risque fort de ne dire jamais rien.

Jacqueline, comme la plupart des jeunes gens, vivait donc au milieu de cette poussière de sentiments vécus par d’autres, qui, tout en la maintenant dans un état de petite fièvre perpétuelle, les mains brûlantes, la gorge sèche et les yeux irrités, l’empêchait de voir les choses. Elle croyait les connaître. Ce n’était pas la bonne volonté qui lui manquait. Elle lisait et elle écoutait. Elle avait beaucoup appris de-ci, de-là, par bribes, dans la conversation et dans les livres. Elle tâchait même de lire en elle. Elle valait mieux que le milieu où elle vivait. Elle était plus sincère.