Les Anciens Oiseaux des îles Mascareignes/4
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les anciens
OISEAUX DES ÎLES MASCAREIGNES
le dronte de l’île maurice.
Les anciennes peintures dont nous avons parlé et qui semblent d’une fidélité si scrupuleuse, suffiraient presque à donner une idée du Dodo, de son aspect extérieur et de ses mœurs ; mais nous avons plus que cela, nous avons des pièces anatomiques du plus haut intérêt, qui permettent de rétablir le squelette et d’étudier les affinités de cet oiseau singulier. Le musée Britannique possède en effet un pied de Dodo, qui provient du cabinet de la Société royale, et le musée Ashmoléen d’Oxford conserve encore la patte et la tête de ce spécimen de Dronte qui faisait partie de la collection de Tradescant et dont nous avons déjà dit quelques mots. L’histoire de ce spécimen est assez curieuse : légué par son possesseur à Elias Ashmole, il fut donné par ce dernier, avec une foule d’autres raretés, à l’Université d’Oxford, mais il ne fut l’objet d’aucuns soins, et se dégrada de plus en plus. Aussi, en 1755, le vice-chancelier et quelques autres membres de l’Université faisant leur inspection annuelle, le trouvèrent en fort mauvais état ; ils n’imaginèrent alors rien de mieux que d’en ordonner la destruction, et anéantirent d’un seul coup le dernier représentant d’une espèce qui avait déjà complètement disparu de l’île Maurice. Heureusement les règlements de l’Université prescrivaient de conserver, pour la comptabilité, la patte et le bec de tous les oiseaux réformés et destinés à être brûlés ; c’est grâce à cette circonstance que ces débris sont parvenus jusqu’à nous ; et qu’en 1847 le professeur Ackland put en faire une dissection minutieuse qui a fourni à MM. Stickland et Melville les principaux éléments de leur travail. Peu d’années auparavant M. Reinhardt avait été assez heureux pour retrouver à Copenhague ce crâne de Dronte qui avait été vu par Olearius au musée Gottorf, et avait tiré de son étude des conclusions fort intéressantes. Mais ces matériaux, quelque précieux qu’ils fussent, ne permettaient pas encore d’élucider certains points de l’anatomie du Dodo ; aussi l’on peut comprendre quel le fut la joie des naturalistes lorsqu’en 1866, M. G. Clark annonça qu’il venait de découvrir, après plusieurs années de recherches infructueuses, de nombreux ossements de Dronte, à l’île Maurice, dans un petit étang nommé la Mare aux Songes[1]. Ces ossements étaient enfouis dans la vase, sous une couche épaisse d’herbes flottantes, dans un endroit où l’eau présentait une profondeur de deux à trois pieds ; ils appartenaient tous à des oiseaux adultes, et n’offraient pas la moindre trace d’incision ou de brûlure ; leur couleur variait du brun acajou au noir d’ébène et quelques-uns étaient aussi frais que s’ils provenaient d’oiseaux morts récemment. Tout à côté gisaient des os de cerf, de cochon et de singe, la plupart dans leurs rapports naturels, et des débris de différentes espèces d’oiseaux tels que le Flamant, le Courlieu, la Gallinude et l’Aigrette. Il est certain que tous ces animaux avaient vécu dans cet endroit, qui était jadis recouvert par d’épaisses forêts, et qu’ils y avaient péri de mort naturelle. C’est là aussi que devaient se tenir les Drontes qui étaient probablement, d’après M. Clark des oiseaux granivores ou frugivores, et qui trouvaient en abondance les graines et les fruits des figuiers, des oliviers et des Pandanus, et peut-être aussi les mollusques terrestres dont ils faisaient leur nourriture.
Les ossements recueillis par M. Clark à la Mare aux Songes, consistaient principalement en vertèbres, en tarso-métatarsiens, en portions de bassins et de sternums, en fragments de têtes, et en becs encore revêtus de leurs étuis cornés. Une collection de ces pièces ayant été envoyée à Londres et vendue aux enchères, M. le professeur Alphonse Milne-Edwards s’empressa d’en acquérir quelques-unes et s’en servit pour mieux établir qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, les relations du Dronte avec les différents oiseaux de la faune actuelle. La position que le Dronte doit occuper dans les classifications ornithologiques avait été en effet fort controversée. Ray, Linné et Latham, se fondant sur la brièveté des ailes de cet oiseau et sur son inaptitude au vol, l’avaient misa côté des Autruches ; Temminck et Cuvier, parlant des mêmes considérations, l’avaient rangé tout près des Manchots ; de Blanville, de La Fresnaye, Gould et Richard Owen l’avaient au contraire rapproché des Vautours à cause de la forme de son bec, de la nudité de son col et de la disposition de ses doigts. D’un autre côté MM. Strickland et Melville qui avaient recueilli tous les documents transmis par les voyageurs, et qui avaient étudié non-seulement les figures peintes par des artistes contemporains, mais encore et surtout les pièces anatomiques préparées par le professeur Ackland et par le docteur Kidd, avaient cru pouvoir conclure de leur examen que le Dronte était un Pigeon, mais un Pigeon de type aberrant. En effet tout en ressemblant à certains égards au Didunculus des îles Samoa et au Goura des Moluques, le Dronte différait, disaient-ils, de tous les Pigeons par la direction des narines, la longueur à peu près égale du tarso-métatarsien et de la phalange voisine du doigt postérieur, la petitesse du crâne relativement au bec, et surtout par l’absence d’ailes ; ce dernier caractère devait assez naturellement se rencontrer, suivant MM. Strickland et Melville, chez un oiseau qui habitait une île de peu d’étendue et qui, trouvant en abondance autour de lui les fruits et les graines nécessaires à sa subsistance, n’avait nul besoin d’émigrer vers de lointains parages.
L’opinion soutenue par MM. Strickland et Melville avait déjà été émise, en 1842, par Reinhardt, de Copenhague ; elle avait été partagée plus tard par G.-R. Gray et par le prince Ch. Bonaparte : Gould, ainsi que le professeur Owen n’avaient pas tardé à s’y rallier. Au contraire, M. Brandt, de Saint-Pétersbourg, avait trouvé que le Dronte se plaçait plus convenablement parmi les Échassiers, à côté des Pluviers, qui présentent dans leur ostéologie certains caractères des pigeons. Enfin, M. le professeur Gervais, reprenant en partie l’opinion de Blainville, avait déclaré dans sa thèse sur les oiseaux fossiles et dans sa Paléontologie française, que le Dronte était un oiseau lié en même temps aux Vautours et aux Gallinogiades les plus voisins de ceux-ci, par exemple les Kamichis.
M. le professeur Alph. Milne Edwards, qui s’est livré à une étude approfondie de l’ostéologie du Dronte, pense que le Dronte est un Pigeon, comme l’ont dit MM. Strickland et Melville, mais il lui paraît impossible d’expliquer les différences si remarquables que cet oiseau présente avec les autres Pigeons par des raisons d’adaptation au milieu dans lequel il vivait. En effet, le Dronte n’offre pas seulement une exagération du type des Pigeons marcheurs, qui se trouve réalisé dans le Goura et dans le Nicobar, il montre dans certaines parties de son squelette, et particulièrement dans le bassin et le sternum, des caractères spéciaux, dont il importe de tenir grand compte ; et par conséquent, tout en se plaçant à côté des Colombides, l’oiseau de l’île Maurice doit constituer un groupe à part. Mais si les dissemblances du Dronte avec les Pigeons marcheurs ne sauraient être négligées, elles ne sont rien auprès des différences qui le séparent des Vulturidés ; chez le Dronte, en effet, comme chez les Pigeons, le fémur est à peu près droit, le tarso-métatarsien presque cylindrique et arrondi dans sa partie postérieure, le talon très-développé ; chez les oiseaux de proie au contraire le fémur est légèrement arqué en avant, le tarso-métatarsien est comprimé et pourvu en arrière d’une gouttière assez profonde, et le talon est rudimentaire. L’apophyse épisternale, bien distincte chez tes Pigeons et les Vautours, n’existe pas d’ailleurs chez le Dronte, dont le bassin présente aussi une forme toute particulière et rappelle, mais de fort loin, celui des Cigognes. Nous ne pouvons malheureusement insister davantage sur ces détails purement anatomiques, et nous renverrons ceux de nos lecteurs que ces questions intéressent à l’ouvrage de MM. Strickland et Melville et surtout au mémoire plus récent de M. le professeur Alph. Milne Edwards[2] ; ils y trouveront exposées toutes les particularités ostéologiques qui rapprochent le Dronte des Colombides et qui l’éloignent au contraire considérablement des Vautours, des Échassiers et des Gallinacés entre lesquels M. le professeur Gervais persiste à le placer[3]. D’ailleurs, si l’on admet que le Dronte avait des affinités avec les Vautours il faut supposer qu’il se nourrissait de chair, les oiseaux de procédant, comme leur nom même l’indique, essentiellement carnassiers ; or, comme M. Alph. Milne-Edwards le fait justement remarquer, à l’époque où vivait, le Dodo, l’île Maurice ne renfermait, excepté des Chauves-souris, aucun mammifère dont cet oiseau put faire sa nourriture. Le Dronte aurait donc vécu de reptiles, de batraciens et de mollusques ; cela paraît peu probable, quoique dans un des tableaux de Savery nous voyions le Dodo guettant une espèce d’anguille. Il est certainement beaucoup plus naturel d’attribuer au Dronte un régime végétal et de supposer que, comme le Goura, le Nicobar et beaucoup d’autres Pigeons terrestres, il se nourrissait de graines et de semences qu’il brisait facilement avec son bec robuste.
Tels sont en résumé les documents que nous possédons sur le Dronte ; nous connaissons désormais son organisation, ses habitudes et la place qu’il doit occuper dans les classifications ornithologiques.
- ↑ Songe est le nom local du chou caraïbe (Arum esculentum).
- ↑ Comptes-rendus de l’Académie des sciences du 23 avril 1866, et Annales des sciences naturelles, 5e série, t. V (1866), p. 355 et suiv. (avec pl.).
- ↑ Mémoire en collaboration avec M. Coquerel, lu à l’Académie des sciences, le 23 avril 1866.