Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle/Texte entier
AVANT-PROPOS.
L’histoire des Arabes est basée d’ordinaire sur les écrits des musulmans. On oublie que, durant la vie active de Mahomet (621 à 632), les Arabes du Hidjaz n’avaient pas d’alphabet arabe et n’écrivaient pas en arabe. Leur unique souci, durant le viie siècle, semble avoir été la guerre et le pillage ; leurs écrivains sont venus plus tard. On oublie même que les poésies dites antéislamiques ont été mises par écrit à une époque très postislamique, surtout par un Perse, mort en 771 ou 774, qui « avait commencé par être un mauvais sujet et un voleur » et qu’on a accusé d’avoir mêlé ses imitations aux vers des anciens poètes. Sa vocation s’est éveillée lorsqu’il a trouvé des vers sur un homme qu’il dépouillait au milieu de la nuit[1]. On constate encore chez les Touaregs comment les poésies transmises oralement s’altèrent et se perdent vite[2].
Quant aux traditions musulmanes, dont l’étude critique est encore à ses débuts, « on se heurte partout au truquage »[3]. Il nous suffit ici de signaler combien elles sont tardives et, quand nous aurons ajouté que l’orgueil des musulmans leur faisait mépriser et omettre tout ce qui n’était pas à leur louange, on comprendra pourquoi l’histoire des Arabes chrétiens du vie au viie siècle a toujours été laissée dans l’ombre. Aujourd’hui encore, lorsque les écrivains syriens contemporains nous ont fourni tant de détails intéressants, tous ces détails ont été condensés en quelques lignes ou, tout au plus, en quelques pages et ne donnent qu’une idée bien affaiblie du nombre, de la force et des coutumes des Arabes chrétiens et du rôle capital joué par eux au début de l’islam.
On croit aussi, assez généralement, qu’à cette époque tous les Arabes étaient en Arabie et que tous les musulmans sortaient d’Arabie, lorsqu’en réalité les Arabes couvraient la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie et une partie de la Perse, et encore ceux-ci étaient seuls à avoir des rois illustres, à avoir appris la grande guerre depuis plusieurs siècles, les uns contre les autres, dans les armées des Perses et des Grecs ; ils avaient pillé tour à tour la Palestine, la Syrie, l’Osrhoène, la Mésopotamie, la Perse, et l’islam ne devait leur être qu’un prétexte pour piller ces régions une fois de plus. Ils connaissaient le chemin de Byzance ; l’envoyé du roi de Hira s’était rendu aux audiences impériales avec une suite de quarante chefs arabes, et ceux de l’ouest n’oubliaient pas que les Ghassanides, sous les rois Ḥarith le Magnifique, Mondir et Noman, avaient réalisé l’ancien rêve des rois araméens de Palmyre ; car, au nom des monophysites, ils avaient traité d’égal à égal avec l’empereur romain, qui n’était plus que le roi des Chalcédoniens.
Avant Mahomet, des millions d’Arabes avaient été catéchisés au nom d’Allah, un seul Dieu (p. 26, n. 2), et avaient appris la prière, le jeûne et l’aumône à l’école des missionnaires et des moines, et nous verrons qu’ils avaient mis leur orgueil à pratiquer ces vertus mieux que les autres chrétiens[4]. Au début du viie siècle, tous les Arabes de Mésopotamie et de Syrie étaient chrétiens dans une certaine mesure, au moins par ambiance. Tous avaient vu des solitaires et des ascètes, avaient mangé aux portes des monastères, avaient assisté à des controverses entre monophysites et diphysites ; ils avaient pris parti, avec plus ou moins de discernement, pour ou contre la nature humaine de Jésus ; le Qoran a été fait pour eux et a été propagé par eux plutôt que par les bandes de pillards sans religion sorties du Hidjaz. Ils ont été les matériaux, triés et accumulés depuis longtemps, chez lesquels une simple étincelle fournie par Mahomet, qui les connaissait bien et qui a encore su donner satisfaction à leurs instincts, a allumé un formidable incendie[5]. Ce n’est pas sans motif que, dès l’an 35 de l’hégire (655), les califes ont abandonné l’Arabie pour se fixer au milieu des Arabes qui avaient été chrétiens ; ‘Ali à l’est, à Coufa (Hira), Moawia à l’ouest, à Damas, et, tandis que ceux-ci pratiquaient et propageaient l’islam, les Bédouins du Hidjaz ne sortaient pas de leur rôle traditionnel qui était de ne se préoccuper ni d’écriture[6] ni de religion, mais seulement de rançonner ou de piller les caravanes, pieuses ou non, qui rayonnaient vers La Mecque.
Les orientalistes connaissent bien cette opposition entre les pratiques des Bédouins du Hidjaz, premiers compagnons de Mahomet, et les fondements de l’islam, qui sont la croyance en un Dieu unique, la prière, le jeûne et l’aumône. Nous nous efforcerons d’en rendre compte en compilant ce que les auteurs syriens nous apprennent des Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie ; il sera facile ensuite de retrouver dans le Qoran leurs pratiques, leurs qualités et leurs défauts et on sera sans doute conduit à conclure, comme nous le disions plus haut, qu’il a été écrit pour eux[7].
1. — Tout événement dépend des circonstances de lieu et de temps, favorables ou défavorables, qui ont accompagné sa naissance et son développement. Nous devons donc nous demander d’abord ce qu’était l’Arabie avant le début du viie siècle.
La presqu’île arabique, à laquelle il faut joindre le désert de Syrie jusqu’à Damas et à l’Euphrate, équivaut à plus du tiers de l’Europe. Elle aurait donc droit, d’après sa surface, à plus de cent millions d’habitants, si le manque de rivières et de cours d’eau n’en faisait en majeure partie « une terre de sécheresse et de misère ». Les pluies produisent des torrents qui se perdent très vite dans les sables. Cependant, en de nombreux endroits, l’eau se trouve à une petite profondeur et permet de créer des oasis ; les bords de la mer sont aussi arrosés en général par des pluies assez régulières et se prêtent à la culture. Le commerce d’ailleurs a fait longtemps la richesse de l’Arabie, qui servait d’entrepôt ou de lieu de transit entre l’Inde d’une part, et la Syrie, l’Égypte et, par elles, l’Europe, de l’autre. Les anciens attribuaient à l’Arabie tous les produits de l’Inde qui la traversaient : parfums, encens, épices, tissus légers, or ; ils la tenaient donc pour un pays très riche et le roi-prophète croyait beaucoup dire en écrivant : « Devant lui les habitants du désert fléchiront le genou ; les rois des Arabes et de Saba (sud de l’Arabie) offriront des présents[8]. »
Pour nous faire une idée de la richesse relative de l’Arabie au début du viie siècle et de son déclin, aidons-nous d’abord d’une contrée beaucoup mieux connue, en rappelant, d’après M. de Morgan, comment s’est formée et perdue la prospérité de la Chaldée.
On peut en dire autant, proportion gardée, du Hidjaz et de l’Arabie. Bien des régions sont couvertes de ruines de notre ère et montrent qu’on avait pu y créer de nombreuses oasis, lorsqu’on avait le courage et la patience d’y creuser des puits. D’après le Père Lammens :
Au début de l’hégire, les Arabes, devenus riches et possesseurs de troupeaux d’esclaves, tenaient souvent à se donner la satisfaction de devenir propriétaires sur le théâtre même où jadis ils avaient gardé les chameaux et détroussé les caravanes — car ce sont là les deux pôles entre lesquels oscillait d’ordinaire l’activité des Arabes. — Les premiers califes ont établi en Arabie des haras, des parcs réservés, des domaines d’état, sans oublier leurs propres intérêts et ceux de leur nombreuse postérité… Ces domaines, lentement agrandis et améliorés, acquirent bientôt une valeur et des prix fantastiques. On parle de 900.000 dirhems, équivalant à un million de notre monnaie. Du vivant de ‘Ali, ses domaines du Hidjaz lui rapportaient déjà la somme rondelette de 100.000 dirhems… Les Zobaïrites possédaient une propriété couverte de 20.000 palmiers. Plus tard, les puits ont été abandonnés ou même comblés, les palmeraies brûlées, les guerres n’ont plus fourni des esclaves pour l’entretien des propriétés qui ont donc disparu et le désert a tout recouvert[10].
2. — Le rôle principal de l’Arabie, comme de tous les pays pauvres, a été de peupler les pays plus riches. Il n’est pas nécessaire de supposer que, depuis les temps historiques, il y a eu des modifications dans son régime d’eau, car les ruines qui couvrent bien des parties de l’Arabie ne diffèrent guère de celles qui couvrent la Syrie et le Hauran, et ici et là les changements tiennent surtout au régime politique et au manque de travail. En sus des infiltrations qui ont toujours lieu et en suite desquelles, comme l’a écrit M. Dussaud, le nomade installé en pays sédentaire perd en général sa langue et ses coutumes, il a pu y avoir de temps en temps des infiltrations plus massives. Un courant continu porte les nomades du centre de l’Arabie vers le nord et vers le désert de Syrie, pour pousser de là vers la Mésopotamie, le Liban et la mer. Cette poussée des pays pauvres vers les pays plus riches a eu lieu de tout temps avec plus ou moins d’intensité et de succès, et il nous a semblé[11] qu’on peut lui rapporter la formation des peuples et des langues sémitiques. De la Perse à la Méditerranée et à l’Égypte, les Arabes du viie siècle ont trouvé soit des frères, soit des descendants d’ancêtres communs, qui parlaient des langues apparentées et qu’il a donc été relativement facile de grouper sous un même étendard autour d’un même livre.
Pour expliquer les migrations des Arabes, on a supposé qu’il y avait eu un asséchement progressif de la péninsule ; mais cette hypothèse, serait-elle exacte, est inutile, puisque l’asséchement actuel ne vient pas de causes climatériques ou géologiques, mais tient seulement, comme nous l’avons dit, à l’état politique et à la paresse des habitants. L’Arabie pourrait nourrir beaucoup plus d’habitants qu’elle n’en a ; la guerre arabo-égyptienne a fait découvrir derrière les montagnes du Tihama un pays (l’Asyr) très peuplé et cultivé, que les cartes d’alors laissaient en blanc[12]. La carte d’Arabie, telle que Ptolémée la connaissait, montre aussi que c’était un pays suffisamment habité, lorsque les hommes travaillaient et commerçaient[13], conditions qui étaient encore vérifiées au début de l’islam.
Pour donner une idée des anciennes infiltrations massives des Arabes, jusque et y compris celle des Bédouins du Hidjaz qui a déclenché au viie siècle le mouvement islamique, nous allons citer l’infiltration massive beaucoup plus récente (xviie au xviiie siècle), qui a amené deux tribus de Bédouins, les Shammar et les Anaïzeh, du nord de l’Arabie jusqu’au delà du Tigre[14].
On lit encore au même endroit :
P. 866 : Les villes s’éteignirent avec la destruction du commerce et la fin des caravanes, l’agriculture et la vie sédentaire ne furent plus qu’un souvenir, dont il n’y eut bientôt plus de trace. P. 871 : La Mésopotamie qui a eu plus de vingt millions d’âmes n’en comptait plus (vers 1870) que quatre cent mille. P. 869 : Le nomade et la charrue ne vont pas ensemble. P. 854 : Mahomet aurait dit : « Partout où pénètre une charrue, la honte et la servitude entrent avec elle. »
Cela tient moins à la vie nomade (quoi qu’en dise Mme Blunt) qu’à l’islam, où la guerre a remplacé le travail et qui n’a donc été qu’une école de paresse ; car, avant l’islam, sur les frontières du désert de Syrie, M. René Dussaud a constaté que des agriculteurs « avaient reculé les limites du désert » par l’utilisation de toutes les terres susceptibles de culture. De nombreux villages, aujourd’hui en ruine, abritaient une population mêlée de Syriens et d’Arabes qui commerçait activement, cultivait l’olivier, la vigne, les céréales et se livrait à l’industrie de la laine… « C’est un sujet constant d’étonnement pour le voyageur de rencontrer sur toute la frontière orientale de la Syrie, dans des contrées aujourd’hui désertes, des villages en ruine qui datent de l’époque romaine. » Cf. Les Arabes en Syrie avant l’islam, Paris, 1907, p. 5 et 7.
Les musulmans en faisant disparaître les chrétiens ont aussi « reculé les limites du désert », mais en sens inverse.
3. — Après cet exposé de l’état de l’Arabie au viie siècle et surtout du mécanisme des infiltrations et des invasions qui ont conduit des Arabes en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine et jusqu’en Perse et en Égypte, nous allons résumer dans les chapitres suivants ce que les auteurs syriens nous apprennent : 1° des Arabes chrétiens de la Mésopotamie, 2° de ceux du désert de Syrie, soit de l’est (Lakhmides de Hira), soit de l’ouest (Ghassanides) qui dominaient en Transjordanie (Bostra).
Nous trouverons partout les Arabes chrétiens nombreux, puissants, respectés, avec des moines, des monastères, un clergé, des églises, des rois. Nous verrons comment les Perses et les Grecs ont détruit par jalousie les royaumes des Arabes nestoriens et des Arabes monophysites qui les avaient fait trembler, pour les remplacer par une anarchie de tribus sans cohésion dont ils croyaient n’avoir plus rien à craindre. Il a suffi à Mahomet de souder à nouveau ces tribus, pour que les Arabes de Syrie jadis chrétiens retrouvent aussitôt les succès auxquels les avaient accoutumés les rois Mundhir de Hira et les rois Ḥarith, Mondir et Noman de Damas et de Bostra[15].
Au point de vue chrétien, on pourrait faire encore le périple de l’Arabie et montrer que les chrétiens étaient partout et que le Hidjaz n’avait pas alors l’importance que des traditions tendancieuses lui ont attribuée ; mais nous entendons nous limiter cette fois aux régions précédentes.
1. — Par infiltration, conquête ou razzias, les Arabes nomades s’étaient installés en Mésopotamie et dévastaient aussi bien la région de Nisibe, au nord, que les plaines situées à l’est du Tigre jusqu’aux montagnes du Kurdistan. Les guerres incessantes entre les Grecs et les Perses donnaient de continuels prétextes aux Arabes, attachés à l’un ou à l’autre de ces deux pays, de se combattre, ou plutôt de piller à qui mieux mieux les sédentaires. Une lettre, écrite en l’année 484 par l’évêque de Nisibe Barsauma au patriarche nestorien Acace, nous dépeint très vivement cette situation.
Nous habitons un pays (Nisibe), qui est considéré comme digne d’envie par ceux qui ne l’ont pas expérimenté et où cependant les adversaires de sa tranquillité sont nombreux et les obstacles à sa prospérité sont multiples surtout dans le temps présent ; car voici deux années successives que nous sommes affligés d’une disette de pluie et d’un manque des choses nécessaires. La foule des tribus du sud s’y est rassemblée ; et, à cause de la multitude de ces gens et de leurs bêtes, ils ont détruit et dévasté les villages de la plaine et de la montagne ; ils ont osé piller et capturer bêtes et gens, même dans le territoire des Grecs.
Les Grecs assemblèrent une nombreuse armée sur la frontière,
honneur ; mais, tandis qu’ils étaient en train de manger ensemble, de boire et de se réjouir, on apprit que des Arabes perses, au nombre de quatre cents cavaliers, étaient tombés sur des villages éloignés appartenant aux Grecs et les avaient pillés.
Les Grecs accusèrent le gouverneur perse de leur avoir tendu un piége et longtemps après encore il n’y eut rien de changé. Cf. J.-B. Chabot, Synodicon orientale, Paris, 1902, p. 532-533.
Il n’y eut rien de changé non plus aux infiltrations arabes du sud, au nord de la Mésopotamie, et tout le nord de cette province conserva le nom de « pays des Arabes » ou Beit ’Arbaïé, avec Nisibe pour métropole.
2. — Un grand nombre de ces Arabes de Mésopotamie ont été convertis au christianisme par Aḥoudemmeh, métropolitain jacobite d’Orient en 559, mort en 575.
Il était du pays des Arabes et se proposa d’évangéliser les nombreux peuples qui vivaient sous des lentes entre l’Euphrate et le Tigre et qui étaient barbares et homicides. Il brisait les idoles, faisait des prodiges. Certains campements ne le laissaient pas approcher et lui lançaient des pierres, mais il guérit la fille du chef d’un campement et le bruit de ce prodige lui facilita son apostolat. Il s’appliquait avec grande patience à passer par tous les campements des Arabes, il les instruisait et les enseignait par de nombreux discours ; il ne cessait d’ailleurs pas son jeûne parfait, ses prières et ses veilles. Il réunit par son zèle et il fit venir des prêtres de beaucoup de pays, pour en arriver à établir dans chaque tribu un prêtre et un diacre. Il fonda des églises et leur donna les noms des chefs de leurs tribus, afin qu’ils les aidassent dans toute chose ou affaire dont elles auraient besoin… Il attacha ensuite les cœurs des Arabes à toutes les perfections de la piété et plus spécialement aux dons envers les indigents… Leurs aumônes se répandaient sur tous les hommes et en tout lieu, mais plus particulièrement sur les saints monastères qui sont encore soutenus par eux jusqu’à maintenant dans leurs nécessités temporelles : le monastère saint et divin de Mar Mattaï et de Kokts et de Beit Mar Sergius, et la communauté des moines qui est dans la montagne de Singar, avec tous les autres saints monastères qui sont dans les pays des Romains et des Perses ; ils faisaient de grands dons qui étaient vendus pour des prix élevés, et ils ne se bornaient pas à faire des dons aux églises, aux moines, aux pauvres et aux étrangers, mais ils aimaient le jeûne et la vie ascétique plus que tous les chrétiens, beaucoup de personnes chez eux ne mangeaient pas de pain durant tout le temps du jeûne, non seulement les hommes, mais encore beaucoup de femmes ; ils étaient zélés et ardents pour la foi orthodoxe, et chaque fois que la sainte Église était persécutée, ils donnaient leurs têtes pour l’Église du Christ, surtout les peuples choisis et nombreux des ‘Aqoulaïé, des Tanoukaïé et des Ṭou‘aïé. Quand ils furent parfaits dans toutes les coutumes du christianisme, il les quitta et alla bâtir la grande et belle maison des Pesilotâ, au milieu du Beit ‘Arbaïé, dans un lieu appelé Aïnqénaïé. Il y plaça un autel et des saints martyrs, et il appela cette maison du nom de saint Mar Sergius, l’illustre martyr, parce que ces peuples arabes aimaient beaucoup son nom et y avaient recours plus que tous les autres hommes. Le saint s’efforça, par cette maison qu’il avait bâtie au nom de Mar Sergius, de les détacher du temple de Mar Sergius de Beit Reçafa de l’autre côté de l’Euphrate, parce qu’il était loin d’eux (cf. p. 69, n. 1). Autant qu’il le put, il le fit, afin que ce temple par sa belle apparence les empêchât d’aller à celui-ci. Près de ce temple qu’il bâtit, il construisit encore le grand et célèbre monastère appelé Aïnqénaïé. Il le rendit remarquable tant par sa construction que par tout ce qu’il contenait. Il y réunit une nombreuse communauté et lui donna de belles règles qui purifiaient l’âme du tumulte du monde, avec l’office continuel de jour et de nuit, le jeûne continuel, les pures veilles, l’exercice de la charité et l’accueil des pauvres et des étrangers. Une table abondante et chargée de tous les biens y était dressée pour tous ceux qui arrivaient à sa porte ; c’était comme un jardin rempli de biens pour tout le pays où il était situé ; et tout ce dont les hommes de ce pays avaient besoin leur était fourni par lui.
Il dit encore aux frères : « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres, soyez constants dans la prière, recevez les étrangers d’un bon cœur, puis il fit sur eux le signe vénéré de la croix et il alla visiter tous les peuples qu’il avait instruits. Après cela, il voulut construire encore un monastère dans un lieu éloigné, dans un pays difficile, desséché et sans eau, parce que ceux qui suivaient ce chemin et parcouraient ce pays souffraient beaucoup. Il bâtit de grandes et belles constructions, fit de grandes et belles portes, et creusa deux puits, l’un à l’intérieur du monastère, l’autre à l’extérieur. Il le consacra et y rassembla une communauté de près de quarante hommes. Dès lors, tous ceux qui passaient par là louaient Dieu et disaient : « Dans une terre difficile comme celle-ci a été bâti un tel lieu grand et accompli. » Ce monastère fut appelé de Ga’taui ou de saint Mar Aḥoudemmeh (Patrologia Orientalis = P.O., t. III, p. 19 à 32).
3. — Un successeur d’Aḥoudemmeh, nommé Marouta (565 à 649), a construit aussi un monastère, comme œuvre d’utilité publique.
Il réunit des hommes saints et divins et les conduisit au milieu du désert. Il y trouva une source qui était très petite et ne pouvait pas couler. Il y travailla beaucoup et la dégagea, car il était expérimenté pour les travaux de ce genre. Il avait aussi avec lui des bienheureux habiles qui travaillèrent à cela. Quand Dieu vit leur bonne volonté, il montra cette source comme un fleuve copieux et abondant. Marouta y construisit un monastère en l’honneur de Mar Sergius ; il y mit beaucoup de livres d’office, lui acquit des possessions matérielles et y installa de nombreux moines des plus vénérables et des plus mortifiés… par eux et par ce monastère fut pacifiée toute la Mésopotamie, parce qu’il était situé au milieu. Dieu, par les mains de notre père, en fit un refuge, un port et un lieu de repos pour quiconque voyage et demeure dans ce désert. Ceux qui traversent le désert pour aller à ‘Aqoula s’y reposent, c’est leur port. Ceux qui vont de l’Euphrate au Tigre et du Tigre à l’Euphrate s’y arrêtent. Il faut voir les campements qui l’ont quitté et ceux qui y habitent, y mangent à leur faim, se rassasient, boivent et se rafraîchissent. Les indigents, les malades et les faibles y sont apportés, surtout par les peuples qui habitent la Mésopotamie ; ils y sont guéris, en sortent fortifiés, et en bonne santé, et secourus quant au corps et quant à l’esprit. Ibid., p. 85-87.
4. — En sus de ces monastères philanthropiques, il y en avait un peu partout de très nombreux, car bien des personnes riches en fondaient un ou deux, à l’exemple de la reine Širin. — Près du village natal de Marouta, le monastère de Mar Samuel avait quarante moines et, un peu plus loin, celui de Nardas en avait soixante-dix. Ibid., p. 64, 67. Les citations précédentes donnent une idée assez nette de l’influence des chrétiens en Mésopotamie ; dans chaque tribu il y avait un prêtre et un diacre et il y avait sans doute peu de Bédouins qui ne soient allés boire et manger dans l’un des monastères fondés pour eux.
Aux soins du corps s’ajoutaient d’ailleurs ceux de l’esprit et des yeux.
Les nestoriens de l’Orient, qui voulaient attirer les simples à leur erreur et enchanter l’oreille des séculiers, avaient pris soin d’établir une école dans chacun de leurs bourgs pour ainsi dire. Ils les avaient organisées avec des chants, des cantiques, des répons et des hymnes, qui étaient dits de la même manière en tout lieu où ils étaient. Les monophysites « émus d’un zèle louable » s’efforcèrent d’en faire autant. Ibid., p. 65-66. Marouta donna d’ailleurs tous ses soins à la solennité des offices. Ibid., p. 81-82. Et chacun pouvait voir les pratiques ascétiques et les austérités de bien des moines que les légendes, écrites et orales, propageaient et amplifiaient encore : leur jeûne laborieux et continu, leurs offices et leurs prières sans fin, leurs gémissements émouvants dans les prières, leurs veilles prolongées, leurs génuflexions réitérées, leurs adorations profondes, et ceux qui ont choisi la station sur des colonnes ou qui ne se reposent pas sur la terre (qui ne se couchent pas) et ceux qui ne mangent pas de pain durant le jeûne. Ibid., p. 87-88.
5. — L’islam allait trouver ainsi des hommes rompus aux jeûnes, aux aumônes, aux inclinaisons, aux prosternations. Marouta avait même ordonné aux femmes de tresser leurs cheveux et les avait revêtues d’un voile. Ibid., p. 84. Il devait être bien facile de passer de là au voile des musulmanes.
Marouta n’avait fait d’ailleurs que généraliser une pratique de moniales syriennes ; à Nisibe, Fébronie se couvrait le visage d’un voile, afin de le cacher aux yeux des personnes du dehors, sans excepter celles de son sexe. Dans le diocèse de Théodoret, Domnina ne voyait personne et personne ne pouvait voir son visage. Cet évêque a aussi écrit la vie des saintes Marana et Gyra, qui portaient une longue robe leur descendant jusqu’aux pieds, avec un grand voile qui venait jusqu’à la ceinture et leur cachait le visage, les mains et la poitrine (cf. P. L., t. LXXIV, col. 112-113). L’usage du voile était sans doute plus répandu en Orient que nous ne pouvons le croire et le Qoran n’a rien innové, car saint Paul Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/19 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/20 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/21 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/22 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/23 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/24 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/25 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/26 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/27 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/28 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/29 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/30 chrétiens l’avaient emporté et on continuait à recourir à la pierre et à la source[16].
Le désert de Syrie, limité à l’ouest par la mer Morte, le Jourdain, Damas, Émèse, Palmyre, à l’est et au nord par l’Euphrate, n’est qu’un prolongement de l’Arabie.
1. — Comme l’a écrit M. Dussaud, les migrations arabes ont la régularité des saisons. Les tribus de grande tente passent l’hiver en Arabie, particulièrement dans le Nedjed. Au printemps, elles s’avancent vers le nord à la recherche des pâturages. Elles arrivent ainsi en bordure des territoires sédentaires. Quand le soleil a brûlé l’herbe courte de la steppe et tari la plupart des puits, à ce moment la moisson est achevée en territoire sédentaire. Les nomades pénètrent dans les champs et les brebis broutent le pied et les tiges de froment et d’orge. Ils envahissent aussi les prairies naturelles. Chaque tribu a ses campements d’été au milieu des sédentaires ou dans leur voisinage. Quand le sédentaire n’est pas fortement protégé par son gouvernement, le nomade n’exige pas seulement le libre usage des champs après la récolte, l’accès dans les Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/32 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/33 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/34 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/35 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/36 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/37 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/38 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/39 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/40 Page:Nau - 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Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/85 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/86 nombre et firent partage des dépouilles en se tenant constamment sur leurs gardes, prêts à la guerre, et en surveillant tous les côtés.
Ils retournèrent piller et faire du butin, et ils se retiraient ensuite dans le désert, de sorte que tout le pays depuis l’est jusqu’au rivage de la Méditerranée tremblait devant eux, chacun se réfugiait dans les villes et il n’y avait personne pour leur résister. Et lorsque les chefs du pays et les commandants des troupes leur faisaient dire : « Pourquoi faites-vous tout cela ? » les autres leur demandaient aussi : « Pourquoi votre empereur tient-il notre père en captivité, après les combats, les victoires et les belles actions qu’il a faites pour lui ? 11 nous a encore supprimé les fournitures de blé, de sorte que nous n’avons rien pour vivre. Voilà ce qui nous a poussés à faire tout cela et vous devez vous estimer heureux de ce que nous ne tuons personne et nous ne brûlons rien. »
Ils marchèrent contre la ville de Bostra, ils l’investirent et dirent : « Rendez-nous les armes de notre père et toutes les autres propriétés royales qui sont déposées chez vous ; si vous ne le faites pas, nous allons détruire, brûler et tuer tout ce que nous pourrons atteindre de votre ville ou de votre pays. » Quand ces paroles arrivèrent au duc, qui était un homme célèbre et connu, il fut enflammé de colère ; il réunit ses troupes et sortit en méprisant Noman comme (n’étant qu’un chef) d’Arabes vagabonds. Mais ceux-ci lui résistèrent, le vainquirent et le tuèrent ainsi qu’un grand nombre de ses hommes. A celle nouvelle, les habitants de la ville furent terrifiés et leur firent demander de cesser le pillage : « Pour nous, dirent-ils, nous vous donnerons tout ce qui vous appartient ; recevez-le en paix.n Us leur rendirent donc tous les biens de leur père ; et (les Arabes) les emportèrent à leur camp dans le désert, mais ils continuèrent longtemps encore à piller etù voler.
(III, livre III, chap. xliii). Du deuxième voyage de Magnus et de la mort qui lui arriva et qui mit fin à ses perfides intrigues.
Lorsque l’empereur Tibère apprit l’active vengeance des fils de Mondir, il en fut très alfeclé et il commanda à Magnus de se rendre immédiatement en Orient et de faire tous ses efforts pour mettre sur le trône des Arabes un frère de Mondir, en place de leur véritable chef, et de s’emparer des fils de Mondir par n’importe quel procédé : fraude, flatterie où guerre. Pour le mettre en mesure d’accomplir ces ordres, les gouverneurs civils et militaires des villes de l’est eurent ordre de l’accompagner avec une forte armée. Il vint donc avec grande pompe pour accomplir sa mission et réussit à faire nommer roi des Arabes un frère dç Mondir ; mais, dix jours plus tard, la mort l’atteignît et l’empêcha de commettre de nouvelles tromperies…
Le manuscrit unique qui nous a conservé cette troisième partie de l'Histoire de Jean d’Asie présente ici une lacune de vingt chapitres. On a du moins le titre des quinze premiers et on sait qu’il y en avait encore trois consacrés à Mondir et à ses enfants :
(Chap. liv) Sur l’emprisonnement de Mondir et son bannissement de la capitale en un lieu d’exil éloigné. (Chap. lv) Sur l’un des princes de Mondir, nommé Sergius, qui était un croyant et qui fut aussi envoyé en exil. (Chap. lvi) Sur l’arrivée à Constantinople de Noman, fils de Mondir.
Nous n’avons rien retrouvé du chapitre lv, qui nous aurait fait connaître un nouveau prince arabe chrétien monophysite et les injustices des Grecs à son égard. Voici du moins le résumé des chapitres liv et lvi, qui ont été conservés dans les chroniques de Raḥmani-Barsaum et de Michel le Syrien :
(Raḥmani, chap. lxxiv et lxxvii). — Lorsque Noman, fils de Mondir, apprit que son père avait été pris, il pilla le pays de Syrie et celui de Magnus. Tibère fît dire à Magnus de s’emparer des fils de Mondir et de donner un roi aux Arabes. Quand Magnus arriva à Édesse, il commença à envoyer et à tromper Noman, fils de Mondir (et lui fit dire) : « Si lu viens près de moi, je t’établirai en place de ton père. » Mais Noman, qui connaissait sa duplicité, fit venir l’un des Arabes, le revêtit de ses habits et l’envoya avec peu de monde près de Magnus. Quand Magnus le vit, il ne le connut pas, mais il lui dit : « Tu es Noman, fils de Mondir ? » Et l’autre répondit : « Je le suis, et je suis venu selon ton ordre. » Alors Magnus montra la duplicité de son cœur, et il dit à ceux qui étaient près de lui : « Voici l’adversaire de l’empereur, jetez-le dans les fers. » L’autre se mit à rire et leur dit : « De même que vous avez voulu nous tromper, on vous a trompés. Je ne suis pas Noman. » Et comme Magnus voulait le faire tuer, il dit : « Je devais mourir soit de ta main, soit de celle de Noman, qui m’aurait tué si je n’étais pas venu ; et maintenant, parce que je suis venu, tu veux me tuer. » Et Magnus, chef d’armée, le jeta en prison sans le tuer et mourut peu après. Quand Maurice monta sur le trône impérial, il envoya Mondir en exil et Noman prit sur lui de monter à la ville impériale ; il y fut reçu et Maurice lui jura que, s’il l’emportait dans la guerre contre les Perses, il ferait revenir son père de son exil. On demanda à Noman de prendre part à la communion (avec les Ghalcédoniens) dans la ville impériale et il refusa en disant : « Toutes les bandes des Arabes sont jacobites, et, s’ils apprennent que j’ai reçu (votre communion), ils me tueront. » À cause de cela, on le laissa et il ne prit pas la communion avec les Chalcédoniens.
18. ― Michel le Syrien résume Jean d’Asie à peu près dans les mêmes termes (Chronique, t. ii, p. 350) et ajoute :
À cause de cela, la haine de Noman s’accrut et il jura, en partant de Constantinople, qu’il ne verrait plus volontairement le visage des Romains. C’est pourquoi, tandis qu’il était en route, on s’empara de lui et on l’envoya en exil (en Sicile) avec Mondir, son père. Le royaume des Arabes fut partagé entre quinze princes. La plupart d’entre eux se joignirent aux Perses, et dès lors l’empire des Arabes chrétiens prit fin et cessa à cause de la perfidie des Grecs. L’hérésie se répandit parmi les Arabes.
C’est ainsi que les Grecs, par haine du monophysisme et par jalousie contre les rois arabes qui traitaient avec eux d’égal à égal, ont détruit la force organisée qu’ils pouvaient opposer aux Perses et aux tribus du Hidjaz. Les persécutions continuaient d’ailleurs à alimenter l’armée des mécontents. Jean d’Asie, de persécuté devenu persécuteur, avait poursuivi de prétendus païens par toute l’Asie et l’évêque de Harran, sous Maurice, avait converti de force les païens de cette ville ; quant à ceux qui lui résistaient, il les faisait couper en deux et on suspendait leurs morceaux sur la place de la ville (Michel le Syrien, Chronique, t.ii, p. 375). Aussi les Perses, en déclarant qu’ils n’en voulaient qu’aux Grecs, s’emparèrent facilement de toute la Syrie (604-630). Au début du moins, « ils ne faisaient de mal à personne, si ce n’est aux Grecs : partout où ceux-ci se trouvaient, ils étaient massacrés » (Michel le Syrien, Chronique, t. II, p. 378). Ils purent ainsi arriver à piller, en l’an 610, jusqu’à Mabboug, Qennesrin, Alep et Antioche. Michel nous a dit que la plupart des anciens Arabes chrétiens étaient passés aux Perses : nous devons entendre qu’ils étaient les premiers au pillage. La même tactique, employée par les Bédouins du Hidjaz une trentaine d’années plus tard, a eu le même succès. Ces Arabes étaient censés ne venir que pour chasser les Grecs du pays. Lorsque ceux-ci ont repris l’offensive, Abou ʿObeïda a fait rendre aux habitants d’Émèse et de Damas le tribut qu’ils avaient déjà versé, en leur disant : « Il y a serment entre nous : voilà que nous allons à la rencontre des Grecs. Si nous sommes vainqueurs et revenons, nous reprendrons le tribut ; si nous sommes vaincus et que nous ne puissions pas vous délivrer des Grecs, le tribut vous restera et nous serons déliés des serments que nous vous avons faits[17]. »
Les Arabes chrétiens ont d’ailleurs eu des roitelets jusqu’au temps de Mahomet. On cite Ḥarih le Jeune et ʿAmr, fils de Ḥarilh (CI. Huart, Histoire des Arabes, t. 1, p. 72). Michel nous fait encore connaître un phylarque arabe, nommé Gophnia, nom patronymique des Ghassanides, qui semble peu connu par ailleurs et qui était encore, en 587, le patron des monophysites, comme les Ghassanides, ses ancêtres, l’avaient été ; on choisit ce phylarque pour arbitre d’une conférence, qui avait pour but de réconcilier enfin les monophysites syriens avec les monophysites égyptiens. On devait d’abord se réunir à Goubba, dans l’Arabie Pétrée ; on se rencontra enfin dans le temple du martyr Sergius à Gabita, sur le Yarmouk, affluent du Jourdain, à l’endroit même où les Arabes devaient battre les Grecs cinquante années plus tard. À cette réunion, le patriarche d’Alexandrie se mit à parler avec une colère sans frein ; les évêques criaient à qui mieux mieux et les discours se prolongeaient de manière démesurée ; le phylarque et ses gens ne purent leur imposer silence ; ils étaient d’ailleurs pressés de rejoindre leurs armées… et le phylarque s’en alla irrité (Michel le Syrien, Chronique, t. II, p. 367-868).
Nous ne savons pas si les phylarques arabes, petits ou grands, se sont encore préoccupés de ces assemblées de bavards apoplectiques et si la loi du sabre ne leur a pas semblé plus tard un rempart bienfaisant contre les déluges de paroles. — En 587, Mahomet avait seize ans.
CHAPITRE VI.
LES ARABES DE LA TRANSJORDANIE.
Nous sommes encore à l’ouest du désert de Syrie ; mais nous voulons souligner que, du vie au viie siècle, toute la région de Bostra et du Hauran était cultivée, habitée par des sédentaires et traversée chaque année par la caravane des Coréïchites, qui allait de La Mecque à Damas et Antioche. Les traditions, d’après lesquelles Mahomet aurait suivi cette route, sont très vraisemblables ; car, soit lorsqu’il était orphelin et obligé de louer ses services, soit durant les vingt-cinq ans où il a été le troisième et heureux époux de la riche Khadidja, il a dû accompagner ces caravanes, qui étaient en somme la seule raison d’être de La Mecque avant l’hégire. Nous voulons donc ajouter ici quelques détails sur cette région.
1. — Les Nabatéens, que l’on trouve installés au ive siècle avant notre ère au sud de la Palestine avec Pétra pour capitale, tenaient les routes du commerce entre l’Égypte, la Syrie, l’Arabie et la basse Mésopotamie. Ils avaient rayonné ensuite vers toutes ces régions. Vers le nord, ils étaient arrivés à occuper la Transjordanie avec Bostra. Un de leurs rois, vers l’an 85 avant notre ère, faisait de Damas l’une de ses capitales et, pour complaire à ses nouveaux sujets, prenait le titre de Philhellène.
Après l’annexion de la Nabatène, les Romains construisirent dans leur nouvelle province d’Arabie un réseau de routes dont le centre était Bostra, devenue capitale de cette province. Des voies romaines, le long desquelles on a retrouvé des milliaires, conduisaient de Bostra vers Damas, vers Tyr, vers la basse Mésopotamie, vers Amman, Pétra, l’Arabie et la mer Rouge.
2. — La région de Bostra avait nombreuse population ; les ruines qui subsistent permettent d’en juger. Toute cette population était chrétienne ; car la seule province d’Arabie, dont Bostra était la capitale, comptait trente-trois évêchés, dont les noms sont donnés par Georges de Chypre, Descriptio orbis Romani, édit. H. Gelzer, Leipzig, 1890, p. 56-55. Ce sont là d’ailleurs les évêques officiels, auxquels il faut encore joindre les évêques monophysites intrus ordonnés par Jacques Baradée dans ces régions. Sévère, patriarche d’Antioche, durant son exil (519 à 538), écrit à deux avocats de Bostra, nommés Jean et Ammonius. Avant son exil, il écrit à l’évêque Cassien de cette ville et à l’avocat Aurélius. Sévère, qui avait étudié la grammaire et la philosophie à Alexandrie et le droit à Beyrouth, avait des compagnons d’étude par tout l’empire grec. Devenu patriarche après avoir été moine, il s’est attaché avec le plus grand entêtement à la formule : « Une nature du Verbe incarné », que l’on sait maintenant avoir été empruntée à l’hérétique Apollinaire. Il a rejeté les adoucissements donnés par saint Cyrille pour procurer la paix à l’Église et n’a donc été qu’un agent de discorde. Son orgueil et son intolérance lui mettent d’ordinaire l’injure à la bouche contre ses adversaires et ses ouailles. II a été payé de la même monnaie et condamné, par l’intolérance de Justin 1er, à avoir la langue coupée. Réfugié en Égypte, on ne put jamais le saisir ; il vint même à Constantinople avec des sauf-conduits. Il écrivit d’innombrables lettres ; une collection, formée après sa mort, en comptait environ trois mille sept cents, sur tous sujets. Par ces correspondances, qui tenaient tous ses amis en éveil, il avait formé la trame solide, sur laquelle Jacques Baradée allait travailler un peu plus tard pour tresser toute une hiérarchie monophysite. À Bostra seulement, nous connaissons donc trois avocats qui avaient sans doute été condisciples de Sévère à l’école de droit de Beyrouth.
La ville de Bostra semble d’ailleurs avoir été toute monophysite, comme il convient à l’une des capitales, des Ghassanides. Le chef des monastères de Palestine, nommé Théodose (†529), qui était chalcédonien et qui traversait cette ville avec son disciple Julien, fut d’abord insulté par une dame de considération qui était fort méchante. Il sortit de la ville pour aller à l’église des Apôtres, qui n’en était pas éloignée, et passa près d’un monastère dont les religieux, qui étaient du parti de Sévère, patriarche monophysite d’Antioche, tendirent des embûches au saint ; mais il maudit leur monastère et peu de jours après des Sarrasins vinrent de nuit, mirent le feu au monastère et emmenèrent en captivité ces moines hérétiques. Plus tard, Julien fut évêque de Bostra, et Sévère, qui le nomme « l’impie Julien » dans ses lettres, le déposa. On raconte même que ses diocésains voulaient l’empoisonner ; mais Julien mit le verre sur la table, manda les principaux de la ville, parmi lesquels se trouvaient ceux qui avaient eu le projet de le faire périr, et fit trois signes de croix sur le verre en disant : « Je prends ce breuvage au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » ; et il l’avala sans en recevoir aucun mal. Nous donnons ces détails pour montrer qu’avant l’hégire Bostra vivait d’une vie chrétienne, peut-être déréglée, mais intense. La dernière anecdote a paru si belle aux écrivains musulmans qu’ils l’ont appliquée à l’un de leurs généraux, qui aurait bu aussi sans dommage, au nom du Miséricordieux, la coupe avec laquelle on voulait l’empoisonner. Les Grecs honorent, le 4 octobre, Pierre, didascalos de Bostra, que les musulmans conduisirent à Damas pour lui couper la langue, la main droite, les deux pieds, et qu’ils finirent par mettre en croix et décapiter.
Pétra, l’ancienne capitale des Nabatéens, était devenue la capitale de la troisième Palestine. C’était un lieu d’exil, parce que la ville, entourée de rochers infranchissables, avec une seule voie d’entrée le long d’un torrent, rendait les évasions impossibles. Nestorius y a été exilé, aussi bien que plus tard Flavien de Constantinople. Il est remarquable que cette province comptait encore treize évèchés officiels, dont les noms sont donnés par Georges de Chypre. Tous ces évêchés, comme ceux qui dépendaient de Bostra, étaient en plein pays arabe. Dans leur Voyage aux régions désertiques de la Syrie moyenne (Paris, 1903), MM. Dussaud et Macler ont trouvé en bien des endroits des restes d’églises et de monastères, des inscriptions chrétiennes et des croix, qui justifient la parole du petit-fils de Ḥarith : (« Toutes les tribus des Arabes sont orthodoxes (chrétiennes)[18].»
CHAPITRE VII.
L’ÉCRITURE ARABE.
1. — De nombreux dialectes n’étaient pas écrits ; c’est le cas du celte et, pendant longtemps, de tous nos patois. C’est aussi le cas de l’arabe du Hidjaz.
Les papyrus, parchemins ou inscriptions nous font connaître les dialectes écrits ; du ier au ive siècle de notre ère, on écrivait en grec et en araméen à Palmyre, en araméen dans le royaume d’Édesse, en grec en Syrie et dans le Hauran, en nabatéen dans la Transjordanie, au Sinaï et dans le nord de l’Arabie jusqu’à Médaïn-Saleh (Hégra), au nord de Médine. Le nabatéen est d’ailleurs aussi un dialecte araméen et a pu persister jusqu’à l’hégire.
Au sud de l’Arabie, on trouve des inscriptions dans quatre dialectes. Les principales sont les minéennes, depuis le viiie siècle avant notre ère, puis les sabéennes et himyarites, du début de notre ère jusqu’à l’hégire. Les lettres ne ressemblent pas au phénicien et proviennent peut-être d’un grec archaïque. Elles ont passé du sud de l’Arabie en Éthiopie, et les migrations des Arabes les ont portées vers le nord, où elles ont donné l’alphabet liḥyanique jusqu’au nord de la Mecque, et le safaïtique dans le désert de Syrie.
Pour les besoins du commerce, il devait y avoir des scribes experts dans les langues qui avaient un alphabet : grec, araméen, nabatéen, sud-arabique, éthiopien, perse. Les maîtres portaient leur sceau pendu au cou, dans un petit sac, et se bornaient à apposer ce sceau sur l’écrit. C’est là une ancienne pratique biblique, qui a encore lieu chez bien des musulmans. Ce sont les chrétiens surtout qui ont créé des alphabets pour les peuples qu’ils convertissaient et qui leur ont appris à lire et à écrire.
2. — L’arabe dit classique ne fait pas exception. Son alphabet est dû aux chrétiens ; car c’est chez les Arabes chrétiens de Syrie qu’on trouve les plus anciens spécimens de cette écriture. L’alphabet arabe ne comprenait d’abord que vingt-deux lettres, comme l’alphabet syriaque et dans le même ordre. On le voit en suivant les valeurs numériques des lettres. On a ensuite ajouté des lettres auxiliaires pour représenter des prononciations particulières. Beaucoup de lettres ne se distinguent que par un, deux ou trois points placés dessus ou dessous. C’est le cas de ba, ta, sa, noun, ya, et aussi de dal, zal, etc. Les anciennes inscriptions (comme les plus anciens Qorans) ne portent aucun de ces points. Ces textes seraient donc illisibles, si on ne connaissait par ailleurs les points qu’il faut suppléer pour obtenir la bonne lecture[19].
3. — La plus ancienne inscription arabe est peut-être la bilingue grecque-arabe de Harran dans le Hauran. Elle nous apprend qu’en l’année 568 de notre ère, Larahel, fils de Thalmou, phylarque des Arabes, a construit un martyrion (temple) en l’honneur de saint Jean. L’arabe reproduit le grec, qui sert à le lire.
Une autre inscription arabe du vie siècle est celle qui figure sur ce qu’on nomme la trilingue grecque-syriaque-arabe de Zébed, dans la région d’Alep.
Ce n’est pas une inscription trilingue à proprement parler ; car une trilingue (comme celle de Béhistoun) doit donner le même texte en trois langues ; or, à Zébed, il n’y a à se correspondre qu’une partie des textes grec et syriaque écrits en l’année 512 de notre ère. C’est une bilingue grecque-syriaque, sur laquelle on a ajouté plus tard (on ne sait quand) de nouveaux noms propres grecs et arabes.
L’inscription est maintenant au Musée du Cinquantenaire à Bruxelles. Voici la traduction des deux textes correspondants, grec et syriaque, donnée par M. Kugener dans le Journal asiatique, mai-juin 1907, p. 509, et dans la Rivista degli studi orientali = R.S.O., t. I, 577 :
Grec. — Le 24 septembre 512 furent posées les fondations du martyrion de saint Serge, sous le périodeute Jean. Anneos, fils de Borkaios, et Sergius, fils de Sergius, fils de Sergius, le fondèrent. Siméon, fils d’Amraas, fils d’Élias, et Léontios en furent les architectes. Amen.
Syriaque. — Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Le 24 septembre 512 ont été posées les fondations (du martyrion) et c’est Jean le périodeute — que sa mémoire soit bénie ! — qui en posa la première pierre et Mara qui écrivit (l’inscription syriaque) et Annas et Antiochus et Sergius (qui en furent) les fondateurs.
Les noms propres grecs et arabes qui ont été ajoutés plus tard constituent « plutôt un graffite qu’une inscription ». Il y a quatre noms grecs : Satorninos, Azizos, Azizos, fils de Sergius, et Azizos, fils de Marabarka, fils de Marabarka, et cinq noms arabes écrits sans points diacritiques, qu’on peut lire : Sergius, fils d’Amat Manaf, et Tobi, fils d’Imroulqaïs, et Sergius, fils de Sa‘d, et Sitr, et Sergius.
Ces derniers noms, mal écrits, sortes de graffites, semblent ceux de bienfaiteurs postérieurs ; on peut cependant les rapporter au vie siècle.
M. Enno Littmann a proposé des corrections pour rapprocher les noms du graffite arabe des noms de l’inscription grecque, cf. R.S.O., t. IV, p. 196 à 198 ; mais il ne s’ensuivrait pas encore nécessairement que le graffite arabe soit de l’an 512. Nous le laissons donc au vie siècle, sans préciser l’année.
Ces deux inscriptions suffisent, pour montrer que les Arabes chrétiens de Syrie avaient un alphabet avant l’hégire. Il ne semble cependant pas qu’on l’ait beaucoup employé, car il était en somme illisible.
4. — Les monnaies elles-mêmes ont été longtemps celles des Grecs et des Perses ; lorsque les musulmans ont adopté l’alphabet des chrétiens syriens, ils ont encore gardé sur leurs monnaies l’effigie de l’empereur grec avec les insignes du christianisme ; ils ajoutaient seulement le nom de la ville ou de la monnaie (Damas ou dirhem) en caractères arabes. C’est seulement sous ‘Othman (644 à 654) que son cousin Moawia, le futur calife, gouverneur de Syrie, a fait frapper des monnaies purement arabes ; une chronique nous apprend qu’on ne voulait pas accepter ses monnaies en Syrie, parce qu’elles ne portaient pas la croix. C’est peut-être pour les faire accepter que les monnaies arabes, depuis Moawia jusqu’à Merwan Ier (684), frappées en Palestine ou en Syrie, portent, en sus de l’inscription arabe et de l’effigie du calife, une sorte de modification de la croix ansée, figurée par la lettre grecque majuscule phi, mise au-dessus de plusieurs gradins. Les pièces purement musulmanes et datées, conservées à Paris ou au Caire, ne sont pas antérieures à 696.
L’un des plus anciens papyrus datés est peut-être celui du Caire reproduit par Mme Lewis, Studia sinaitica, no XII, pl. I. Il est de l’an 705 de notre ère et ne porte aucun point diacritique, comme les Qorans non datés qu’on attribue par conjecture à cette époque. M. Karabaček, dans son étude sur les papyrus arabes, n’a trouvé le point qui caractérise la lettre b que dans des documents datés de 81 à 96 de l’hégire (699 à 714) et le double point qui caractérise la lettre y qu’en 82 à 89 (700 à 707). Il est possible qu’al-Hajjaj, mort en 95 (713), soit le premier qui ait employé quelques points diacritiques ; cf. Lewis, ibid., p. xii.
Nous ne savons pas si les Arabes chrétiens de Hira-Coufa avaient un alphabet avant l’hégire (621) ; mais c’est chez eux qu’on a imaginé la plus belle écriture arabe, le coufique, écriture des anciens Qorans, et qu’on a imaginé les premiers points diacritiques, sous le calife ‘Abd el-Mélik (685-704).
Nous avons donc pu écrire au début que le premier livre arabe (Qoran) a sans doute été écrit par ‘Othman, avec l’aide de scribes syriens envoyés par Moawia[20]. Il était d’ailleurs pratiquement illisible pour qui ne le savait pas par cœur. Il a fait sa première apparition à Siffin (657), où les Arabes chrétiens, seuls à savoir alors ce que c’était qu’un livre, l’ont pris pour l’Évangile[21]. Trente ans plus tard, on a tâché, à Coufa, de le rendre lisible en lui ajoutant des points diacritiques.
CHAPITRE VIII.
LA CONVERSION À L’ISLAM DES ARABES SYRIENS.
1. — Si les Grecs avaient su maintenir la confédération des Arabes chrétiens, la Syrie aurait été facilement protégée contre toute incursion des Bédouins du Hidjaz, bien moins dangereux que les Arabes perses. On l’a encore vu en 629, lorsque tous les Arabes chrétiens n’avaient pas fait défection. Une expédition de trois mille musulmans, sous quatre chefs, arriva à Ma‘an, près de Pétra. Le pouvoir des Grecs, par leurs troupes ou par les Arabes feudataires, s’étendait encore sur le nord-ouest de l’Arabie. Un certain Farwah, fils d’‘Amrou, gouvernait Ma‘an et tout le pays qui en dépendait. Il donna l’exemple des trahisons qui devaient devenir générales chez les Arabes quelques années plus tard. Il livra Ma‘an aux musulmans sans résistance et, en punition, fut mis en croix par ordre d’Héraclius. L’arrêt des musulmans à Ma‘an donna aux Grecs et aux Arabes chrétiens le temps de se concentrer et, peu après, les musulmans étaient accablés à Mo‘ta ; trois de leurs chefs furent tués et le quatrième, Khaled — qui devait être plus tard « l’épée de Dieu », quand il a eu les Syriens à ses ordres — ne fut alors qu’un simple fuyard, heureux de sauver sa vie et de rentrer à Médine avec les débris de l’armée. Mo‘ta est encore un lieu de pèlerinage fréquenté. On y a élevé un mausolée sur le tombeau de Dja‘far, l’un des trois chefs tués, que la légende populaire a surnommé Tayyâr, « celui qui vole comme un oiseau », parce que le Prophète, quand on lui apprit que son cousin avait eu les deux mains coupées à coups de sabre, aurait affirmé que, dans le paradis, Dieu lui avait déjà donné deux ailes d’oiseau pour remplacer les membres qui lui manquaient.
En 630, Mahomet a préparé à grands frais une expédition contre les Grecs pour venger la défaite de Mo‘ta, mais beaucoup de Bédouins partaient à contre-cœur. Ils prétendaient qu’il faisait alors trop chaud et Mahomet leur répondait que le feu de l’enfer est autrement ardent que les grandes chaleurs. Cependant, après être resté une vingtaine de jours à Taboûk, il a jugé prudent de ne pas pousser plus loin.
2. — Mais il arriva ensuite aux Arabes chrétiens ce qui était déjà arrivé à Mondir après sa victoire sur les Perses (cf. supra, chap. v, 9). Les vainqueurs des musulmans réclamèrent leur modeste solde, réclamation très légitime, d’abord parce qu’elle leur était due, surtout après leur victoire, et ensuite parce que chacun aurait dû savoir que les habitants des déserts arides ont toujours gagné leur vie en louant leurs services aux marchands ou aux États. Théophane raconte que le trésorier était un eunuque du palais et que celui-ci, voyant devant lui une troupe d’Arabes demi-nus et misérables, dont il croyait ne plus avoir besoin puisqu’ils avaient écrasé les envahisseurs, leur répondit insolemment : « Retirez-vous. L’empereur ne trouve qu’avec peine de quoi payer ses soldats ; il n’a rien à donner à ses chiens. » Les Arabes chrétiens, dit Théophane, et nous l’en croyons sans peine, quittèrent donc le service des Grecs et se joignirent à leurs compatriotes. Nous pouvons même ajouter qu’ils furent les meilleurs des musulmans ; car ils croyaient en un seul Dieu qu’ils nommaient Allah et ils faisaient la prière, ce qui n’était pas souvent le cas des Bédouins du Hidjaz.
Après cette défection, la route des caravanes était ouverte aux envahisseurs jusqu’à Bostra. Théophane nous dit encore que les nouveaux convertis ont guidé les musulmans par tout, le sud de la Palestine jusqu’à Gaza.
Le gouverneur de Palestine, le patrice Sergius, se dirigea vers Gaza pour s’opposer aux envahisseurs ; mais il se trouvait qu’il s’était attiré aussi la haine implacable des Arabes chrétiens, anciens sujets des Grecs, parce qu’il avait voulu couper toute relation entre eux et les tribus de la péninsule en leur défendant d’employer à commercer avec ces tribus les trente onces d’or que l’empereur leur donnait alors chaque année. Ayant ainsi tous les Arabes contre lui, Sergius a voulu les remplacer par un corps de cinq mille fantassins samaritains ; mais les Arabes lui ont tendu une embuscade, ont poussé leurs chevaux avec rage, furie et grands cris sur ses fantassins fatigués par la chaleur et la marche, en ont tué la plus grande partie et ont pris Sergius lui-même, qu’ils auraient fait mourir « en l’enfermant tout vif dans une peau de chameau, qui l'étreignit en se desséchant et le fit mourir dans les tortures[22] ».
Les auteurs musulmans racontent d’ailleurs que Mahomet avait conclu des traités avec diverses tribus des confins de la Syrie. C’est, très vraisemblable ; car, aux causes de mécontentement des Arabes chrétiens que nous venons de rappeler, s’ajoutaient les légendes qui couraient certainement sur Mahomet, sa personne, ses succès et ses prodiges. On pouvait voir chez lui un vengeur envoyé par Dieu et, comme nous l’avons dit, ce qu’on racontait de ses préceptes religieux n’avait rien qui pût offusquer les chrétiens : il tenait Jésus, fils de Marie, pour un grand prophète ; il prêchait Allah, nom sous lequel tous les Arabes chrétiens connaissaient Dieu, le Dieu unique, comme le portent tant d’inscriptions chrétiennes du Hauran ; il recommandait la prière, le jeûne et l’aumône ; il reconnaissait comme musulmans les pillards du Tihama, du moment qu’ils croyaient en Dieu, qu’ils accomplissaient la prière et qu’ils acquittaient la dîme aumônière. À ce compte, tous les Arabes chrétiens étaient musulmans, d’autant qu’au début de l’hégire les prescriptions religieuses étaient choses bien secondaires ; la pratique de l’islam se réduisait à presque rien (le Père Lammens) et les plus vaillants des Bédouins avouaient ne pas savoir un seul des versets du Qoran ; car, au milieu des expéditions et des razzias, ils n’avaient pas eu le temps de s’occuper de ce détail.
Il est donc certain que, dès 634, l’immense majorité des Arabes de Syrie marchait avec les musulmans, les uns parce qu’ils étaient musulmans d’instinct et de cœur, et les autres pour suivre leurs frères de race et razzier les Grecs. Les musulmans racontent, au milieu de détails romanesques, que le gouverneur de Bostra a trahi et a livré la ville. En réalité, tout a dû se passer comme au temps où Noman, fils de Mondir, assiégeait cette ville avec ses Arabes chrétiens pour venger son père trahi par les Grecs (cf. supra, chap. v, 17). La ville, avec ses marchands, ses bourgeois, ses fonctionnaires, sa petite garnison, n’avait aucune puissance offensive et devait entrer bientôt en composition. — Ce sont encore en majorité les Arabes chrétiens qui ont pris Damas, bien que les musulmans mettent ce haut fait à l’actif des Bédouins de Khaled, devenu « l’épée de Dieu », parce que « les négociations pour la reddition ont été menées par le diacre Jean, fils de Sergoun, de Damas, qui était aimé et connu chez les Arabes ». Il ne peut donc, pas être question ici des Arabes du Hidjaz, mais des Arabes chrétiens du désert syrien. Le Père Lammens a déjà fait remarquer d’ailleurs que le chef d’une puissante tribu chrétienne, celle des Kalbites, a reçu à Damas des propriétés abandonnées par leurs anciens maîtres, sans doute « en récompense des services rendus lors de la prise de la ville ».
Un peu plus tard, lorsqu’une bande de Bédouins est allée piller les milliers de pèlerins venus fêter saint Syméon le stylite[23], il est bien certain qu’ils étaient guidés et accompagnés par les Arabes chrétiens, qui ne voyaient là qu’une razzia sur les Grecs ; sinon, ils ne seraient pas revenus indemnes de cette randonnée au sud d’Antioche.
3. — Une preuve des collusions entre les monophysites et les musulmans nous est encore fournie par les vengeances que les Grecs en ont tirées lors de leur retour offensif ; « chaque fois qu’ils passaient par une ville ou par un bourg qui avait fait accord avec les Arabes, dit l’historien syrien, ils en tiraient vengeance, et la langue ne peut pas rapporter tous les maux que les Grecs ont faits sur leur passage et toutes les turpitudes qu’il vaut mieux ne pas rappeler ».
Après la défaite définitive des Grecs sur le torrent Yarmouk, le même auteur conclut que les Arabes retournèrent à Damas après cette grande victoire et que « les gens de Damas sortirent au-devant d’eux et les rencontrèrent avec joie, les accueillirent avec allégresse et accomplirent les statuts et les promesses ».
Il en a été de même en Perse[24] ; ce sont les Arabes chrétiens des tribus sœurs de Taglib et de Bakr qui ont eu l’initiative de la conquête de la Perse. Khaled, déjà trouvé à Damas, leur a été envoyé de Médine « sous prétexte de les secourir, mais en réalité pour les supplanter et assurer aux faméliques Arabes du Hidjaz une proie trop belle pour des chrétiens ». Plus tard encore[25] , une partie des Arabes des Beni-Bekr et des Beni-Idjl de l’Ahwaz, de Hira et de Mossoul, s’était jointe à Khaled, l’avait aidé à battre, les Perses et était devenue musulmane, alléchée sans doute par le partage, des dépouilles et des captifs ; une autre partie, qui était restée chrétienne, s’était enfermée dans Hira et Khaled, à son retour de Perse, avait donné ordre de l’inviter à embrasser l’islamisme dans le délai d’un jour et de ne point traiter avec elle si elle proposait de payer tribut. Mais « il y avait à Hira, dit l’auteur musulman, des moines qui sortirent de la ville et, la tête enveloppée de leurs capuchons, se présentèrent devant l’armée musulmane en pleurant et en demandant grâce… » Ils obtinrent finalement de payer tribut, comme les gens de Damas et d’Emèse, et il est permis de croire encore que Khaled leur faisait cette faveur en considération des compatriotes des gens de Hira qui combattaient dans son armée[26].
Les premiers califes, à l’exemple de Mahomet, épousaient des chrétiennes. C’est le cas des deux fils d’ʿAli, et d’ʿAli lui-même après la mort de la fille de Mahomet, Fatima. C’est encore le cas d’ʿOthman, de son cousin Moawia et de Yazid, fils de Moawia ; aussi un auteur musulman disait que, si les chrétiens Kalbites avaient quelques difficultés, ils s’adressaient aux fils de leurs sœurs à la cour des califes (le Père Lammens).
Au début donc, il semble que musulmans et chrétiens combattaient côte à côte et que beaucoup d’Arabes, vu le peu d’importance attachée alors aux pratiques religieuses, se trouvaient musulmans par le seul fait du voisinage et de l’entraînement résultant des victoires. On avait cependant une idée très vive de là nationalité arabe opposée aux Grecs.
4. — Mais, ici comme partout, l’esprit d’intolérance s’est vite développé. On a commencé par ne plus admettre que des Arabes puissent ne pas être musulmans. Il y avait trois tribus célèbres auxquelles les monophysites avaient donné un évêque : les Tanoukaïé, les Touʿaïé et les ʿAqoulaïé. Ce sont des chrétiens de ces trois tribus, sachant l’arabe et le syriaque, qui avaient aidé à traduire le Nouveau Testament en arabe et qui accompagnaient le patriarche monophysite Jean devant l’émir des Sarrasins en 644[27]. Nous ne trouvons plus mention des Touʿaïé. Quant aux ʿAqoulaïé ou Arabes des environs de Bagdad et Coufa, Michel le Syrien (Chronique, t. II, p. 445) nous apprend qu’ils ont passé à Harran, de là à Mabboug et enfin à Hemath. Il faut sans doute entendre qu’un certain nombre, qui voulaient rester chrétiens, se sont rapprochés, vers 647, des pays grecs et qu’ils auront fini par s’émietter et disparaître dans la masse musulmane. Le plus grand nombre a dû embrasser l’islam et rester dans la région de Coufa. D’ailleurs, tous ces convertis ne devaient pas être meilleurs musulmans qu’ils n’avaient été bons chrétiens.
Le roi de Ghassan, Djabalah ben Aïham, se serait fait musulman après la bataille du Yarmouk et aurait même fait le pèlerinage de La Mecque. Pendant qu’il accomplissait autour de la Caaba les tours sacrés auxquels est tenu tout pèlerin, un Arabe qui le suivait de près dans la foule, ayant mis par mégarde le pied sur son manteau, le fit tomber, et Djabalah lui donna un soufflet qui lui meurtrit la face. Irrité d’un traitement qu’il ne méritait pas, l’Arabe courut se plaindre à ʿOmar qui appliqua la loi du talion et décida que l’Arabe frapperait Djabalah au visage devant tout le peuple. Le roi ghassanide demanda un jour pour se décider et, durant la nuit, il s’embarqua avec sa suite et gagna Constantinople, où il abjura l’islamisme. Nous pouvons en conclure que sa tribu, qui ne put pas le suivre, resta musulmane. Cf. Noël des Vergers, L’Arabie, p. 239.
Au Sinaï, tous les Arabes chrétiens attachés au couvent se font musulmans, à l’exception d’un seul. Tous les chrétiens de l’Oman (Mazonites) se font musulmans pour ne pas perdre la moitié de leurs biens. À Tagrit, siège du primat monophysite d’Orient, le général musulman dit aux Arabes chrétiens : « Vous êtes des nôtres ; qu’avez-vous de commun avec les Grecs ? » et, peu après, tous se font musulmans. Cf. Revue de l’Histoire des Religions, mars-juin 1929, p. 243, n. 1.
Quant aux Tanoukaïé (gens de Tanouk), après la prise d’Alep, ils promirent aux musulmans de faire défection au milieu du combat et tinrent parole, entraînant ainsi la défaite totale des troupes impériales[28]. Cette trahison ne les a pas protégés longtemps. Vers l’an 780, les Tanoukaïé, qui demeuraient sous des tentes dans la région d’Alep, sortirent à la rencontre du calife Mahdi. Il vit qu’ils montaient des chevaux arabes et qu’ils étaient richement parés. Alors quelqu’un lui dit : « Tous ces gens sont chrétiens. » Il fut enflammé de colère et leur ordonna de se faire musulmans. « Il les contraignit par des tortures et les hommes apostasièrent au nombre d’environ cinq mille ; les femmes se sauvèrent et jusqu’à présent il s’en trouve dans les Églises d’Occident. » Un homme vénérable d’entre eux, nommé Leith, souffrit le martyre[29].
Après 798, tous les habitants de la Cyrrhestique, de la région d’Alep jusqu’à Cyr au nord d’Antioche, se firent musulmans, d’après Bar Hébraeus[30].
Après la mort de Haroun ar-Raschid, des brigands arabes pillaient les chrétiens et même les musulmans. Ils brûlaient les villages, les églises et les monastères, par exemple le monastère et les églises de Qennesrin (810), où ils brûlèrent un reclus et sa cellule ; ce reclus leur avait cependant jeté tout oe qui était chez lui. Ils brûlèrent le monastère de la Colonne à Callinice. Les ʿAqoulaïé causaient en tout lieu la ruine des chrétiens ; cf. Michel le Syrien, Chronique, t. III, p. 21 à 30. Voici la suite de l’histoire des Tanoukaïé :
Vers l’an 815, les rebelles s’étaient multipliés parmi les Arabes ; deux de ceux-ci marchèrent contre les Tanoukaïé qui campaient le long du fleuve Covaïc qui est près d’Alep et s’y étaient fait une ville ; elle n’avait point de murs à cause de sa grandeur et de son étendue, mais elle était très riche à cause de la multitude de ses ressources et de ses marchands. « Les gens d’Alep n’avaient pu s’emparer d’eux. Le combat dura environ dix jours, au bout desquels les Tanoukaïé faiblirent. Pendant la nuit, ils partirent, hommes et femmes, pour Qennesrin, sans que leurs ennemis s’en aperçussent. Ils abandonnèrent leurs maisons et de grands campements pleins de richesses. Les rebelles et les Alépins y pénétrèrent, les dévastèrent, les pillèrent, et elles sont demeurées en ruine jusqu’à ce jour. »
Michel le Syrien, à qui nous empruntons ce qui précède[31], ajoute :
Il était juste que ce peuple qui, pour un petit avantage, avait abandonné sa foi, abandonnât de même sa fortune et partît misérablement, nu et sans chaussure.
Dès l’an 707, un simple gouverneur arabe avait entrepris de faire apostasier ceux des Arabes qui étaient chrétiens. Il commença par les Taglibites, qui étaient sans doute la tribu arabe la plus puissante à l’avènement de l’islam ; car on a dit que « sans l’apparition de l’islam Taglib aurait tout envahi ».
Il fit venir le chef des Taglibites, nommé Moʿàdh, et il le pressait de se faire musulman et d’apostasier. Comme celui-ci ne cédait aucunement à ses flatteries, il le fit jeter dans une fosse de boue. Au bout d’un certain temps, il l’en fit tirer et recommença à le flatter. Mais comme celui-ci ne se laissa pas persuader, il le fit tuer et défendit de l’ensevelir.
Un peu plus tard, le calife Walid, qui interdisait, vers l’an 711, l’usage du grec, seul usité jusque-là dans les comptes publics, recommença à persécuter les chrétiens : il fit massacrer les captifs chrétiens au milieu des églises dans toutes les villes de Syrie. Il démolit les églises. Tout d’abord, il renversa la grande église de Damas et bâtit à sa place une mosquée. Il fit de même en beaucoup d’endroits. Il voulut enfin reprendre la conversion des Taglibites ; il dit à Samallah, leur chef : « Alors que tu es chef des Arabes, tu leur fais honte à tous en adorant la croix[32] ; fais ma volonté et apostasie. » Le chef refusa « pour ne pas être cause de la perdition de plusieurs ». Le roi, en entendant ces paroles, ordonna de le faire sortir en le traînant sur le visage et jura qu’il lui ferait dévorer sa propre chair ; mais ce héros ne fut pas ébranlé par ces menaces. Le tyran ordonna de lui couper un morceau de la cuisse : ils le firent cuire sur le feu et le lui mirent dans la bouche. Après cela, il demeura en vie. On voyait la cicatrice dans la chair du véritable martyr. Cf. Michel le Syrien, Chronique, t. II, p. 481.
L’héroïsme de ces deux martyrs Moʿàdh et Samalla sauva pour quelque temps les Taglibites de l’apostasie. Une partie de la tribu s’était même réfugiée chez les Grecs ; mais ʿOmar II, calife de 717 à 720, intensifia la persécution : il ordonna d’opprimer les chrétiens de toute manière pour les contraindre à se faire musulmans ; il statua que tout chrétien qui se ferait musulman ne payerait pas la capitation ; qu’un chrétien ne pourrait pas porter témoignage contre un musulman, etc. ; aussi le gouverneur d’Égypte lui écrivait : « Si tout continue à aller en Égypte comme maintenant, les chrétiens sans exception se feront musulmans et l’État perdra tous ses revenus.
Pour en revenir aux Taglibites, ʿOmar II fit écrire à l’empereur grec que, s’il gardait ces Arabes chez lui, les musulmans expulseraient tous les chrétiens de leurs États. Comme les Taglibites tenaient que le mot « tribut » (djizija) était humiliant pour eux, ʿOmar II accepta qu’ils payeraient un impôt (sedaqah) double de celui des musulmans et non un tribut, mais il stipula que leurs enfants seraient élevés dans l’islamisme.
Quelques écrivains ont écrit que l’islam était une religion très tolérante. Ils n’ont peut-être pas entièrement tort ; mais l’histoire montre, à qui veut la lire, que cette religion qu’ils disent tolérante ; a été représentée presque toujours par des hommes très intolérants, C’est l’éternel Vae victis[33].
Vers l’embouchure de L’Euphrate (Mésène), il y avait une population d’Arabes de l’Oman, sans doute chrétiens, puisque tous les Arabes de l’Oman (Mazoun) l’étaient. Sommés par Otba d’embrasser sa religion, ces hommes, dont le nombre élait considérable, embrassèrent tous l’islamisme. Ce sont eux qui indiquèrent à Otba quel climat était le plus favorable pour y fonder une ville (Bassora), au lemps du calife ʿOmar II ; cf. Tabari, Chronique traduite par Zolenberg, t. III, p. 402.
Par affinité, conviction, culte du succès ou violence, la chrétienté arabe, qui couvrait au début de l’hégire tout le désert de Syrie, a été en s’amenuisant de plus en plus et a disparu.
5. — Il est intéressant de noter en terminant que ces néo-musulmans n’ont pas dépouillé leur ancienne nature : les Arabes de l’est (Hira et Coufa) ont continué pendant longtemps à lutter contre ceux de l’ouest ; car les premiers avaient reconnu comme calife ʿAli, gendre de Mahomet, tandis que les seconds se sont attachés à Moawia, qui s’est fixé à Damas, d’où la guerre dès 657. Les Orientaux ont aussi eu des schismes, comme les Kharidjites (658), qui s’étaient donné un troisième calife. Les Bédouins du Hidjaz, qui avaient massacré le calife ʿOthman, se voyaient abandonnés par les rois arabes et amenaient les Syriens, successeurs des Arabes chrétiens de l’ouest, à occuper Médine (683) et, sans aucun respect pour les saints lieux, à attaquer La Mecque et à brûler la Caaba.
En 686, il y eut une guerre au sujet de Nisibe entre les Orientaux (Hira, Coufa) et les Syriens. Les Syriens disaient : « Nisibe nous revient, parce qu’elle a appartenu aux Romains » ; et les Orientaux disaient de même : « Nisibe est à nous, parce qu’elle a appartenu aux Perses. » Il est intéressant de remarquer que l’antagonisme des Romains et des Perses continuait sous de nouveaux noms.
Pour influencer les Arabes chrétiens nestoriens, le général des Syriens imagina d’emmener avec lui Jean le Lépreux, métropolitain nestorien de Nisibe, en lui promettant de le faire nommer patriarche quand il aurait battu les Orientaux ; cf. Gismondi, Linguae Syriacae grammatica, ed. iv, Romae, 1913, p. 169-171 de la chrestomathie.
Les Syriens ne furent pas heureux cette fois. Mais, quelques années plus tard, ils prirent leur revanche, poursuivirent le chef des Orientaux jusqu’à La Mecque (692), battirent encore avec leurs machines les murs de la Caaba et endommagèrent la sainte maison, au point qu’il fallut la raser pour la reconstruire (693). Rien n’arrêtait les Syriens.
6. — Les premiers califes ne favorisaient pas les conversions en masse des gens du Livre qui n’étaient pas arabes, parce que ces abjurations diminuaient les recettes et augmentaient les dépenses, puisque tout musulman, au début, était pensionné sur les revenus du pays[34]. L’islam n’a été prospère qu’aussi longtemps qu’il a eu de très nombreux chrétiens pour sujets et pour ennemis. Les sujets, dîmés avec mesure, payaient régulièrement des impôts, qui servaient à nourrir les musulmans, et les ennemis leur permettaient de faire des razzias, dans lesquelles, grâce à leur polygamie, ils enlevaient les femmes et les enfants et pouvaient combler, et au delà, les pertes dues à la guerre. Mais, lorsque l’avidité, le fanatisme, la rage des foules imprévoyantes ont trop diminué le nombre des chrétiens, le musulman a dû travailler pour vivre et l’a fait avec si peu de conviction et de succès que les campagnes jadis fertiles et cultivées ne sont plus jalonnées que par des ruines, sur lesquelles les expéditions archéologiques des peuples occidentaux ont peine à mettre des noms.
CHAPITRE IX.
LES JUIFS EN ARABIE.
Il nous faut consacrer quelques pages aux Juifs, pour qu’on ne puisse nous reprocher de les ignorer et de grandir les chrétiens à leurs dépens. 1. — Les Juifs ont été puissants en Arabie. C’est un fait attesté par leurs persécutions contre les chrétiens himyarites dans le sud de l’Arabie et par leurs luttes avec Mahomet au Hidjaz. Il est certain qu’ils devaient se trouver, comme toujours ; sur toutes les voies du commerce. Mais il importe de se demander si tous ces Juifs étaient des descendants de Jacob, ou seulement, en grande majorité, des Arabes judaïsants. La plupart des écrivains les regardent — implicitement, sinon de manière explicite — comme enfants de Jacob ; cependant, nous ne sommes pas accoutumés à trouver des royaumes juifs. Nous voyons partout les Israélites à l’état sporadique et il faudrait une démonstration rigoureuse pour faire admettre une exception dans l’Arabie. On a invoqué les guerres contre les Romains, qui auraient chassé des Juifs en Arabie ; mais les Romains ont massacré et vendu comme esclaves tant d’habitants que la Palestine en était réduite à l’état de désert et que les fugitifs auraient donc pu y rentrer, s’ils l’avaient jugé bon. Et surtout nous n’avons pas, semble-t-il, de trace ancienne de royaumes ou de tribus juives en Arabie ; dans un cimetière juif, au sud de la mer Morte, on trouve une inscription de l’an 432 de notre ère (cf. Revue biblique, 1er juillet 1927, p. 401). Nous avons montré aussi que Barsauma le Syrien a détruit une belle synagogue à Rabbat Moab (Aréopolis) vers 421 (cf. Revue des Études juives, avril 1927, p. 186 à 193). Les inscriptions juives les plus anciennes du sud de l’Arabie sont de 378, 448, 458, 467 ; cf. L. Duchesne, Églises séparées, Paris, 1905, p. 314. Nous sommes portés à comparer l’installation des Juifs en Arabie à celle des chrétiens et à voir dans les uns et les autres un petit noyau de zélateurs et une masse d’Arabes. — C’est vers l’an 356 que l’empereur Constance envoyait au roi des Homérites un évêque, nommé Théophile, originaire de ce pays, afin d’obtenir la liberté du culte chrétien, tant pour les marchands romains qui demeuraient dans le pays que pour les indigènes qui désireraient se convertir. Ce fait est antérieur aux plus anciennes inscriptions juives-arabes ; mais nous admettons que marchands juifs et marchands syriens ou grecs ont dû se porter à peu près en même temps sur cette voie du commerce.
Il nous semble donc naturel, vu la rivalité des marchands et le prosélytisme des Juifs, que ceux-ci, par émulation, aient profité de l’influence que leur donnaient leur richesse et leur civilisation supérieure pour inscrire au judaïsme quelques tribus arabes.
Pour mieux comprendre notre hypothèse, il faut d’abord se bien représenter le prosélytisme des Juifs d’alors. Sans remonter aux fils de Jacob, qui imposent la circoncision au peuple de Sichem (Gen., xxxiv), comme Jean Hyrcan devait l’imposer plus tard au peuple des Iduméens (Josèphe, Antiquités judaïques, xiii, 9, 1) et Aristobule aux Ituréens (ibid., XIII, 9, 1 et 1 1, 3), il suffit de rappeler qu’au IVe siècle ils lapidaient ceux des leurs qui se faisaient chrétiens, qu’au Ve siècle ils faisaient circoncire leurs serviteurs et qu’il n’avait fallu rien moins que la menace de la peine capitale ou de l’exil perpétuel pour les faire renoncer à cette pratique ; cf. Codex repetitae prael., 1, 9 et 10. Ajoutons que Sarrasins et Arabes étaient circoncis — coutume venue probablement d’Égypte — et qu’il ne leur en coûtait pas plus de se faire juifs que de se faire chrétiens. Nous tenons donc que les Juifs, comme les chrétiens d’Arabie, étaient en immense majorité de simples Arabes, et cela nous explique encore qu’ils aient fini de la même manière.
2. — Notre opinion est d’ailleurs confirmée par les noms propres. Un nom propre juif ou chrétien ne peut nous indiquer la race de celui qui le porte, puisque bien des Arabes prenaient volontiers des noms chrétiens. Il n’en est plus de même quand un Juif ou un chrétien porte un nom arabe ; il est alors de race arabe. Des rabbins se nomment Mokhaïriq et ʿAbdallah ben Sallâm, Abou Rafiʿ Sallâm ben Abi ?l-Hoqaiq ; cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 125, 141. Sallâm lui-même ne se rattache pas à Salomon ; mais c’est un nom arabe ; les Salamiens sont mentionnés dans les inscriptions à côté des Nabatéens ; chez les Nabatéens, on trouve souvent Salmon et, chez les Arabes, les Banou-Salama et les Banou-Soléim ; cf. ibid., p. 128, 138. — Parmi les nombreuses tombes nabatéennes de Hégra (Médaïn-Saleh), les Pères Jaussen et Savignac n’ont trouvé qu’une tombe juive. — Notons encore : Kʿab ben el-Aschraf, Oséïr ; cf. ibid., p. 133, 150. — La juive Zeïneb, fille d’el-Ḥarith, qui a tenté d’empoisonner Mahomet[35], porte aussi un nom. arabe, aussi bien que son père ; cf. ibid., p. 158. M. Bernard Heller a d’ailleurs écrit que les noms hébreux sont extrêmement rares en Arabie. Sur soixante-sept noms de Juifs qui ont discuté avec Mahomet, trois seulement, dit-il, sont hébreux[36]. Ces Juifs étaient de race arabe, comme les chrétiens de Ghassan et autres ; c’est pour cela qu’ils ont dû embrasser l’islam et qu’ils n’ont pas pu se recommander de la qualité d’hommes du Livre pour être admis à payer tribut. Arabes chrétiens et Arabes juifs n’ont pu résister à l’islam, comme l’ont fait les chrétiens grecs ou syriens et les Juifs descendants de Jacob.
3. — Nous n’ignorons pas que la tendance actuelle est de grandir l’importance des Juifs au début de l’hégire et leur influence sur le Coran ; mais le Père Lammens, par exemple, donne plutôt des aperçus que des faits et, même après la lecture de son article : Les Juifs de La Mecque à la veille de l’hégire, dans Recherches de science religieuse, t. IX, 1918[37], on peut croire que l’immense majorité des Juifs du Hidjaz était formée d’Arabes : domestiques, esclaves ou clients des Juifs. Les Juifs de race ont seuls résisté et ont été finalement expulsés ; il en a été de même de la plupart des chrétiens grecs, syriens ou coptes ; mais les Juifs arabes ont apostasié très volontiers, comme l’ont fait les chrétiens arabes.
Nous venons d’ailleurs de noter qu’en un autre endroit le Père Lammens formule exactement notre théorie. Il écrit : « Eux-mêmes (les Juifs), en très grande majorité, étaient composés de prosélytes d’origine ismaélite » ; cf. L’Islam, Beyrouth, 1926, p. 27.
Nous ne connaissons pas la composition exacte d’une communauté juive en Arabie ; mais un texte syriaque récemment découvert nous renseigne sur la communauté chrétienne de Nedjran[38] ; nous passerons de là, par analogie, à la communauté juive.
Le clergé se composait des prêtres Moïse et Élie, qui venaient de Hira, du prêtre Sergius et du diacre Ḥanania, qui étaient des Romains (Grecs) ; du prêtre Abraham, qui était un Perse, et du diacre Iônan, qui était un Abyssin. On trouve ensuite les noms de plus de deux cents martyrs et on constate que ces noms, soit d’hommes, soit de femmes, sont des noms arabes, propres parfois à l’arabe du sud.
Nous supposons donc, par analogie, qu’il en était de même des Juifs ; en sus des marchands, il pouvait y avoir un clergé, formé de rabbins venus de Tibériade, de Babylone ou d’ailleurs, comme nos prêtres et diacres venaient de Hira, de Grèce, de Perse ou d’Abyssime ; mais la foule était formée de purs Arabes. Le roi juif lui-même, nommé Masrouq[39], était un Arabe de l’ancienne lignée des rois, qui exploitait le sentiment national arabe et l’appui des Juifs pour chasser les Abyssins et reprendre son trône.
Enfin, celui qui voudra traiter de l’influence des Juifs en Arabie au temps de Mahomet aura le droit de mettre en épigraphe la parole attribuée au Prophète :
Vous combattrez les Juifs, au point que, si l’un d’eux se cache derrière une pierre, la pierre dira : Serviteur de Dieu, voici un Juif derrière moi, tue-le (cf. Bokhari. Les Traditions islamiques, trad., t. II, p.322).
4. — Voici, au sujet des Juifs, l’opinion de l’un des plus célèbres et des plus anciens des écrivains musulmans, qui réduit leur rôle encore plus que nous ne venons de le faire.
EI-Djahidz, qui vivait de 776 à 869[40], se propose d’expliquer pourquoi les chrétiens sont considérés par les masses comme plus sincères, plus aimables, moins perfides, moins incrédules et moins dignes de punition que les Juifs[41].
1° Les Juifs étaient les voisins des musulmans à Médine et autres lieux, et on sait que les inimitiés entre voisins sont aussi violentes et aussi durables que celles qui arrivent entre parents… Quand les émigrants devinrent les voisins des Juifs, ceux-ci commencèrent à envier les bienfaits de leur nouvelle foi (cf. Qoran, sourate ii, 103) ; ils attaquèrent les croyances des nôtres et cherchèrent à les détourner du bon chemin : ils aidèrent nos ennemis et ceux qui nous enviaient : par des discours trompeurs et des paroles piquantes, ils en sont arrivés à une déclaration de guerre, et les musulmans ont dû mobiliser leurs forces pour les bannir et les détruire. La querelle a été longue et disputée, a tourné en rage et a laissé grande animosité et rancœur.
Les chrétiens, à cause de leur éloignement de La Mecque et de Médine, ne nous ont pas vexés avec des controverses religieuses et ne nous ont pas fait la guerre. Voilà la première cause de notre aversion pour les Juifs et de notre partialité pour les chrétiens[42].
2° L’hospitalité exercée par les chrétiens d’Abyssinie envers les musulmans, qui avaient dû chercher un refuge en ce pays, a fait aimer les chrétiens, et plus on aimait les chrétiens, plus on haïssait les Juifs.
3° La principale cause est la sourate v, 85 à 88. — L’auteur cite cette sourate : « …Les plus grands ennemis des musulmans sont les Juifs et les païens… les plus proches sont ceux qui disent : En vérité, nous sommes chrétiens… » L’auteur dit que ces versets ont été mal compris et qu’il ne s’agit pas des chrétiens melkites ou jacobites, mais de ceux du type de Bahira[43].
4° Au début de l’islam, il y avait deux rois arabes, l’un de Ghassan, l’autre de Lakhm, qui étaient chrétiens ; les Arabes étaient leurs sujets et leur payaient tribut. L’estime qu’ils avaient pour ces rois a rejailli sur leur religion.
5° Les Coréïchites commerçaient avec la Syrie et envoyaient leurs marchands aux empereurs de Byzance ; leur caravane d’été allait en Syrie et celle d’hiver en Éthiopie, où le roi la traitait avec honneur. L’empereur et le roi étaient chrétiens, ce qui donnait encore l’avantage aux chrétiens sur les Juifs.
6° Le christianisme était prédominant et répandu au loin, excepté parmi la tribu de Mudar ; il était cependant populaire dans la partie de cette tribu qui avait émigré à Hira et que l’on nommait serviteurs (Ibads)[44]. Le christianisme était d’ailleurs, dans la plupart des cas, la foi des rois arabes et dominait dans les tribus de Lakhm, de Ghassan, de Ḥarith ben Kʿab, du Nedjran, de Kudaʿa et de Țaï, pour ne pas parler d’autres tribus nombreuses et bien connues. En outre, le christianisme avait un pied à Rabiʿa et dominait dans les tribus de Taglib, d’Abdu’1-Kaïs, dans les diverses parties de Bakr et chez les principales familles de Dhou-Jaddayn. Quant au judaïsme, à la naissance de l’islam, il n’était prédominant dans aucune tribu. Il avait seulement des convertis dans le Yémen et une petite minorité des tribus de Iyàd et de Rabiʿa. La plus grande partie des Juifs — et ceux-ci étaient Juifs par extraction et descen daient vraiment d’Aaron — vivait à Yatreb, Himyar, Taymaʿa et Wadi-Kura. Ce qui remplissait les cœurs des musulmans d’affection pour les chrétiens, c’étaient les liens du sang et le respect pour la royauté[45].
7° Nos foules voyaient que les dynasties chrétiennes étaient puissantes et qu’un grand nombre d’Arabes adhéraient à leur foi, et que les filles de Byzance enfantaient des enfants aux chefs musulmans, et que, chez les chrétiens, il y avait des hommes versés dans la théologie spéculative, la médecine et l’astronomie. On les regardait donc comme des philosophes et des hommes de science, tandis qu’on ne voyait aucune de ces sciences chez les Juifs. Le manque de science chez les Juifs tient à ce qu’ils regardaient la spéculation théologique comme du scepticisme et la théologie spéculative comme une innovation qui conduisait au doute. Ils affirmaient qu’il n’y a pas d’autre science que celle qui est révélée dans la Loi et les livres des Prophètes et que la foi dans la médecine et l’astrologie était en opposition avec l’Ancien (Testament) et conduisait au manichéisme et à l’athéisme. Ils avaient une telle aversion pour ces sciences qu’ils tenaient que le sang de leurs adeptes pouvait être versé impunément et ils défendaient de parler avec eux[46].
8° Une autre cause de l’admiration que les masses ont pour les chrétiens vient de ce qu’ils sont secrétaires et domestiques des rois, médecins des nobles, parfumeurs, banquiers, tandis que les Juifs sont teinturiers, tanneurs, chirurgiens, bouchers, savetiers.
9° Les chrétiens sont plus avenants, …ne pratiquent pas les intermariages, …emploient les noms arabes Hassan, Housain, ʿAli ; il ne leur manque que de se nommer Mahomet et d’employer le prénom Abou ’l-Kasim. Cela les fait aimer des musulmans.
L’auteur a d’ailleurs de nombreux reproches à faire aux Byzantins, qu’il distingue des Grecs ; mais notre but est seulement, de montrer que l’influence des Juifs sur l’islam à son début a été beaucoup exagérée et n’est aucunement comparable à celle des Arabes chrétiens.
CHAPITRE X.
LES ARABES AU HIDJAZ.
Nous n’avons pas de documents syriaques sur le Hidjaz ; c’est cependant sur l’état de cette province que notre conclusion doit porter ; nous disposons du moins de l’analogie, du contenu du Qoran et du peu que nous savons sur les premiers compagnons de Mahomet, sur leurs légendes et sur Mahomet lui-même.
1. — À cause de l’importance commerciale de La Mecque au début du viie siècle, il y avait dans cette ville des esclaves chrétiens, des marchands chrétiens dont l’influence rayonnait sur les Arabes ; il y avait donc des Arabes chrétiens et, vu l’esprit de prosélytisme dont nous avons tant d’exemples, il y avait aussi des missionnaires et des moines jacobites et nestoriens, des particuliers convertis et des tribus arabes influencées ou converties par eux.
Masoudi énumère des Coréïchites qui auraient été chrétiens ; l’un d’eux, baptisé à Constantinople, aurait même offert de gouverner La Mecque comme vassal des Romains. Mahomet aurait vu Coss, poète et orateur de la tribu d’Iyàd, devenu évêque de Nedjran, et l’aurait entendu prononcer des discours pleins de charme et de sagesse. Les Ganamites étaient chrétiens et révéraient, un moine nommé Abou ʿAmrou, qui marchait toujours couvert d’un cilice[47].
La tribu des Banou ʿOdra était chrétienne. On le lui reprochait encore à la fin du premier siècle de l’hégire. Les Banou ʿOdra, disait-on, se divisent en deux catégories : des moines établis dans le couloir de Wadi’l-Qora ou des prêtres parmi les chrétiens de Syrie[48]. Ce texte nous établit un trait d’union entre le christianisme du Hidjaz et celui de Syrie. — La plupart des Tayyites, dans le Nedjed, étaient chrétiens comme leur roi Hàlim[49].
Enfin le Père Lammens nous apprend (avec quatre renvois) que Mahomet revêtait des tuniques d’apparat, cadeaux des moines habitant les déserts voisins[50], ce qui établit l’existence de ces moines et surtout leurs bons rapports avec Mahomet.
2. — Pour l’étude intrinsèque du Qoran, nous nous bornons à résumer les articles publiés sous le titre : Christliches im Qoran, par M. Karl Ahrens dans la Z. D. M. G., t. LXXXIV, 1930, p. 15-68 et 148-190. M. Ahrens remarque que l’on trouve dans le Qoran, surtout dans les sourates de La Mecque, les vues eschatologiques, les pensées pieuses et jusqu’aux formules homilétiques ou édifiantes qui avaient cours dans l’Église syrienne. « L’immense majorité des idées que Mahomet a développées à La Mecque, dit M. Ahrens, trahit l’influence de la pensée chrétienne et dénote un lien très étroit entre Mahomet et le christianisme. »
Parmi les mots du Qoran étrangers à l’arabe, seize peuvent provenir de l’hébreu (un intermédiaire araméen n’est cependant pas exclu, en particulier pour six de ces mots terminés par un t qui manque en hébreu). Dix-sept peuvent se l’apporter à l’éthiopien ou au sud-arabique et une soixantaine à L’araméen. La question des mots est cependant secondaire ; car Mahomet, qui se vantait de donner un texte arabe, se devait de traduire en arabe les mots qu’il avait entendus par ailleurs. Les idées sont plus importantes que les mots.
M. Ahrens a relevé les allusions à la Bible. Il trouve trente-six passages de saint Matthieu qui figurent en un ou en plusieurs endroits du Qoran, avec une soixantaine du reste du Nouveau Testament et autant de l’Ancien. La plupart de ces derniers sont d’origine chrétienne ; on le voit, pour certains, à la forme des noms propres et on ne doit pas oublier que bien des moines récitaient le psautier chaque jour.
On peut encore aller plus loin en étudiant les idées et les locutions. M. Ahrens en a relevé, loc. cit., p. 43 à 50, qui achèvent de donner au Qoran une tournure, on pourrait presque dire une assonance, non seulement biblique, mais chrétienne, comme tout ce qui est dit de la prière, du jeûne (du Ramadhan), de l’aumône avec nombre de pensées pieuses comme : « Ma vie et ma mort appartiennent à Dieu », sourate vi, 163.
À La Mecque, Mahomet ne songeait pas encore à une réforme sociale ou à un plan politique ; son but paraît avoir été exclusivement religieux. Il semble appeler les peuples à la pénitence par la crainte du jugement divin qui devait être imminent. Il emprunte des images à l’Apocalypse, il donne en exemple les peuples rebelles qui ont été punis par Dieu. Ces idées étaient courantes chez les auteurs chrétiens, comme saint Éphrem, et chez les prédicateurs, au point que l’on a pu supposer (et M. Ahrens semble aussi être de cet avis) que Mahomet s’en serait imprégné en écoutant des prédications données devant lui par une mission chrétienne, sans doute nestorienne, qui aurait pris pour sujet : « Dieu démontré par la nature et par l’histoire », et qui aurait eu pour but d’éclairer les esprits pour les amener à la connaissance du vrai Dieu.
3. — L’émigration en Éthiopie est aussi à méditer ; les premiers adeptes de la nouvelle foi (et Mahomet de même) se retiraient, pour prier, dans les montagnes voisines de La Mecque[51] ; ils prêchaient contre les païens et les idoles. Les Coréïchites se livrèrent à des voies de fait contre Mahomet et les siens, de sorte qu’un groupe de ces derniers se retira en Abyssinie, en pays chrétien. Les auteurs musulmans disent que deux au moins des réfugiés : le coréïchite Sakrân, fils d’ʿAmr, mari de Sauda, et ʿAbdallah, fils de Riab, époux de la fille d’Abou Sofian (Mahomet a épousé leurs deux veuves), s’étaient faits chrétiens en Abyssinie[52] et que la différence entre la foi du négus et celle des réfugiés n’était pas de l’épaisseur d’une mince baguette. Cela ne peut pas signifier, comme le suggère l’orgueil des musulmans, que le négus, descendant du pieux roi Kaleb (Elesbaas), était musulman avant la lettre, mais bien que les réfugiés pouvaient passer pour être des chrétiens. Il semble qu’ils étaient célibataires ou monogames (quatre-vingt-trois hommes et treize femmes).
Le nom propre ʿAbdallah (le serviteur d’Allah) a aussi grande importance ; lorsqu’on regardait le nom propre Allah comme une trouvaille de Mahomet et la propriété de l’islam, il fallait recourir à de savantes considérations sur El, ila, ilat, pour expliquer le nom antéislamique ʿAbdallah. On sait maintenant que c’est la simple transcription en arabe du nom syrien chrétien de la Divinité, et que des millions d’Arabes chrétiens invoquaient Allah matin et soir avant Mahomet (cf. supra, p. 26, n. 2). Dans le Livre des Himyarites, analysé par M. G. Ferrand, J. as., avril-juin 1925, p. 303, parmi les martyrs chrétiens massacrés dans le sud de l’Arabie, nous trouvons dix ʿAbdallah, p. xciv. Ce nom avant l’hégire, du vie au viie siècle, peut donc être regardé comme un nom caractéristique des chrétiens. Signalons, parmi les ʿAbdallah (serviteurs d’Allah, Dieu des Arabes chrétiens) de la région de La Mecque avant l’hégire : 1° et 2° le père et le quatrième fils de Mahomet ; 3° à 5° les trois proscrits qui avaient ridiculisé Mahomet et le Qoran (3°, 5° et 11° des proscrits, cf. Gagnier, La Vie de Mahomet, t. III, table) ; 6° le fils d’Oubay, principal accusateur d’Aïcha ; 7° le fils de Djahch, l’un des premiers Mohadjirs (Masoudi, Le Livre de l’avertissement, trad. Carra de Vaux, Paris, 1897, p. 310, 313) ; 8° le père des califes de la maison d’Abbas ibid., p. 348) ; 9° le fils de Rawahah, tué à Moʿta (ibid., p. 350) ; 10° le père de Ḥatim le Tayyite qui resta chrétien, comme la plupart de ses sujets les Tayyites du Nedjed, jusqu’à la fin de sa vie (Gagnier, loc. cit., t. III, p. 117 ; Savary, Le Koran, p. 85); 11° à 13° ce sont encore des ʿAbdallah, qui sauvent Mahomet lors du complot formé contre lui à La Mecque, qui lui conseillent l’emploi des muezzins ou tiennent la bride de son chameau (Savary, loc. cit., p. 26, 30, 65). Cette énumération nous montre que les « serviteurs d’Allah, dieu des Arabes chrétiens », ne fournissaient pas seulement dix martyrs chrétiens Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/127 —12( 198 )er—
Quant à la voûte (lente J&sso, qoubä, qoubtä) d'Abraham, nous n'avons pas trouvé ce que c'est; mais, parce que le bienheureux Abra- ham abondail en biens el qu'il vonlait s'éloigner à cause de l'envie des Chananéens, il préféra habiter dans les endroits éloignés el vastes du désert et, comme il demeurail sous des tentes, il hâtit ce beu (qoubä) pour adorer Dien et pour offrir des sacrifices el, par suite de ce qu'il avait fait, ce lien a pris le nom qu'il a maintenant (Caaba), parce que le souvenir de ce lien se conserva avec les générations. Ce n’est pas une chose nouvelle pour les Arabes (Tayyaié) d'adorer en cel endroit, mais ils Île faisaient auparavant et aussi haut qu'on peut remonter, parce qu'ils rendaient hommage au père du chef de leur race (Ismaël). Haisor aussi, que le Livre nomme la capitale des royaumes (cf, Josué, M, 10), appardient aux Arabes (Tayyaié); il en cst de même de Médine, qui a pris son rom de Madian, le quatrième fils de Ketoura (Genèse, xxv, 2}. et que lon norme aussi Ÿatri.
I convient de noter qu'à cette époque Les musulmans n'éeri- vaient guère,
Saint Jean Damascène, qui vivait de 676 à 7/49, nous apprend aussi que, si l'on demande aux Agaréniens pourquoi ils embrassent la pierre de la Caaba, les uns disent : «C'est parce que, sur cette pierre même, Abraham a eu commerce avec Hagar[53]»; les autres disent : «C'est à ceile pierre qu'Abraham a attaché son chameau, quand il est venu pour immoler Isaac. »
F semble possible, sinon certain, que ces légendes aient été créées par les chrétiens syriens.
Les musulmans semblent même rapporter aux Araméens la construction de la Cuaba, puisqu'ils racontent que les Coréichites, qui démolissaient la Caaba durant la Jeunesse de Mahomet, ont trouvé, sous le pilier qui soutenait cet édifice, une inscription en langue syriaque. Les Coréichites ignoraïent
Opera, éd. Le Quien, Paris, 1712, p. 113 :φασἱν, ἐπάνω αὐτοῦ τὸν Ἀβραὰμ συνουσιάσαι τῇ Ἄγαρ. Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/129 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/130 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/131 avaient fui de La Mecque avec Mahomet », comme le dit M. E. Montet, Le Coran, Paris, 1929, p. 273, n. 9, d’autant que les écrivains musulmans, lorsqu’ils ne constituent pas l’histoire à l’aide de la seule étymologie, semblent d’accord avec nos Syriens, puisque le Père Lammens écrit que, sous Moawia, on a établi que le soldat en activité de service aurait seul droit au titre de Mohadjir et par suite à la pension (Mélanges, Beyrouth, t. VI, 1913, p. 406). Il semble donc certain que, pour les musulmans du viie siècle eux-mêmes, Mohadjir n’avait pas le sens étymologique de « ceux qui avaient fui avec Mahomet », mais le sens historique de « descendants de Hagar » ou « Arabes »[54].
5. — Ce nous est encore un sujet d’étonnement de voir nos meilleurs critiques répéter à la suite des musulmans que Cyrus le Mocaucas[55] — ancien métropolitain de Phasis au Caucase, le bras droit d’Héraclius pour rallier les monophysites à l’aide d’une formule monothélite, le patriarche préfet d’Alexandrie — fournissait des « esclaves » blanches à Mahomet.
Pour aller toujours du plus connu au moins connu, il faut rappeler que Cyrus — qui « attachait à un de ses pieds la chaussure rouge des empereurs et à l’autre une sandale de moine, pour montrer qu’il avait l’autorité impériale et ecclésiastique (il était augustal et patriarche) » (Michel le Syrien, Chronique, t. II, p. 432) — devait proposer à Héraclius de laisser à ʿAmrou, fils d’el-ʿAç, un droit sur toutes les marchandises et de lui donner en mariage l’Augusta Eudocie, fille d’Héraclius, « parce que cet homme s’approcherait ensuite du divin baptême et deviendrait chrétien »[56]. « ʿAmrou et son armée, ajoute l’historien byzantin, avaient grande confiance en Gyrus et l’aimaient beaucoup. » On n’a pas jusqu’ici tiré parti de ce texte, parce que les traducteurs latins ont mis ʿOmar au lieu d’ʿAmrou, ce qui rendait ce projet invraisemblable. Mais il s’agit bien d’ʿAmrou[57] ; et ce que nous savons de l’indépendance, de l’avidité et de l’ambition de celui-ci nous autorise à croire que Cyrus aurait réussi à en faire un margrave ou un gardien des frontières de l’Égypte. Quant à l’Augusta Eudocie, Héraclius l’avait déjà expédiée à un roi turc et elle avait dû revenir chez son père, parce qu’elle avait appris en cours de route que le roi turc venait d’être assassiné. Mais Héraclius, qui avait envoyé sa fille au Turc dont il avait eu besoin contre les Perses, croyait n’avoir rien à craindre d’ʿAmrou. Il avait rappelé Cyrus à Constantinople et, quand on a renvoyé celui-ci à Alexandrie, c’était trop tard et l’Égypte était perdue pour les Grecs.
Le fait précédent nous autorise à croire que, dix ans plus tôt, Cyrus le Mocaucas suivait déjà la même politique et qu’il a envoyé à Mahomet, non pas une esclave, mais une épouse, de noble famille copte, soigneusement choisie, « pour que cet homme s’approchât ensuite du divin baptême et devint chrétien ». Il a donné à Marie une petite cour, formée de trois suivantes et d’un eunuque nommé Màïud, avec des présents nuptiaux très suffisants pour un chef de tribu : une mule, un âne, peut-être un cheval, des habits de lin fin d’Égypte, un mille pesant d’or, etc. (cf. Gagnier, loc. cit., t. II, p. 303). De fait, en dépit de la jalousie des Bédouines, qui ont empêché Mahomet de prendre Marie pour douzième femme, celle-ci a su, durant tout un mois, rendre le Prophète monogame et le chambrer[58] bien plus, elle a été seule à lui donner un fils, Ibrahim[59], et, « dans la suite, l’Apôtre de Dieu faisait de fréquentes visites à la nourrice de l’enfant et même il y mangeait et buvait quelquefois, pour avoir le plaisir de voir son fils[60] ».
Le rêve de Cyrus le Mocaucas semblait donc bien près de s’accomplir ; si les vies de Mahomet et d’Ibrahim avaient eu la durée normale des vies humaines, ce n’est pas Abou-Bekr et ʿOmar, mais c’est le fils de Marie la Copte qui aurait succédé au Prophète et les « loups d’Arabie[61] » n’auraient pas dévasté le monde.
Nous proposions de rapporter à Marie la Copte la mariologie du Qoran[62] ; on trouvera peut-être aussi trace des légendes coptes qu’elle a pu raconter au vieux Prophète. 6. — Dans les récits de ia création, la mention des sept cieux dans le Qoran n’a rien d’extraordinaire ; c’est le nom des planètes qui a fait diviser l’espace en sept parties, une pour chacune. Mais, il est plus remarquable de lire (sourate lxv, 1 2) : « C’est Dieu qui a créé sept cieux et autant de terres ». Or on lit aussi, dans une compilation égyptienne d’anciens apocryphes : « Lorsque nous eûmes fini de créer les sept cieux, en un clin d’œil nous en avons créé sept autres par une seule parole. Puis, nous avons établi en eux par notre sagesse tous les êtres innombrables. Personne d’autre que nous ne sait cela » (R.O.C., t. XVII, p. 247). Il semble donc que, pour certains, le monde sublunaire, avec ses éléments, était aussi divisé en sept parties.
Les traditions musulmanes placent encore dans le paradis, un arbre « si immense qu’un seul de ses fruits nourrirait pendant un jour toutes les créatures de la terre. Du pied de cet arbre sortent quatre fleuves » (cf. Le Koran, trad. Savary, p. 21). Or le même apocryphe porte : « 0 Pierre, voici que nous-mêmes avons créé l’Éden… et j’ai mis, parmi les fleuves, un arbre spirituel, qui s’élève au-dessus de toutes les montagnes de quinze coudées de l’Esprit-Saint. — Je répondis et je lui dis : Mon seigneur et mon Dieu, combien grande est la coudée de l’Esprit-Saint ? — Il me dit : C’est la grandeur de mes bras et de mes mains que j’ai étendus sur le bois de la croix, et la grandeur de cette dimension va de l’Orient à l’Occident. O Pierre, c’est moi qui ai planté l’arbre spirituel dans le paradis » (ibid., p. 337). « Quant au paradis, il est sous notre trône, vers l’Orient… Les quatre fleuves, qui arrosent le monde, jaillissent de l’eau qui est sous le trône de ma gloire » {ibid., p. 343).
Le travail de François Nau sur Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie du viie au viiie siècle — qui se rattache à deux articles parus dans le Muséon : À propos d’un feuillet arabe, t. XLIII (1930), p. 85-116 et 221-262, et La Politique matrimoniale de Cyrus le Mocaucas, t. XLV (1932), p. 1-17 — reste inachevé. Car les paragraphes 7 et 8 annoncés dans le sommaire du chapitre x n’ont pas été développés par l’auteur dans le manuscrit remis pour l’impression. Du moins, par leurs titres mêmes, ils indiquent la conclusion de cette étude, à savoir que, pour M. K. Ahrens, Mahomet s’est rapproché du christianisme, sans y arriver, et que, pour F. Nau, Mahomet, au contraire, semble être parti du christianisme et s’en être éloigné. Notre tâche s’est donc bornée à corriger les épreuves d’imprimerie, en sorte que le premier numéro des Cahiers de la Société asiatique donne le dernier travail du regretté orientaliste dans l’état où la mort a mis un terme à son activité, qui a été vraiment prodigieuse, ainsi que le montreront sa notice nécrologique et sa bibliographie, qui paraîtront bientôt dans le Journal asiatique.
- ↑ Cf. Cl. Huart, Littérature arabe, Paris, 1902, p. 58-59.
- ↑ Presque tous les Touaregs font des vers… « tous en savent par cœur… les vers anciens sont la plupart oubliés… il s’introduit de nombreuses variantes ; à moins de recevoir une pièce de vers de la bouche de son auteur, on la reçoit avec des mots changés, des vers ajoutés, omis ou déplacés. » André Basset, Poésies touarègues, recueillies par le Père de Foucauld, Paris, 1925, t. I, p. i à iii.
- ↑ Cf. H. Lammens, Fatima et les filles de Mahomet, Rome, 1912, p. 133. Le même auteur a encore écrit : « La tradition musulmane peut être considérée comme une des plus grandes supercheries historiques dont les annales littéraires aient gardé le souvenir » ; cf. Qoran et tradition, dans Recherches de science religieuse, t. I, 1910, p. 29.
- ↑ Nous avons déjà esquissé ce sujet dans La Religion du Qoran, paru dans le Muséon, t. XLIII, 1930, p. 221 à 252.
- ↑ Pour procéder, comme nous aimons à le faire, du plus connu au moins connu, on verra comment il a suffi d’une troupe infime de douze mille Maures, joints aux mécontents espagnols, pour chasser les rois goths. C’est après la victoire que les Berbères et les Arabes se sont abattus sur l’Espagne et l’ont islamisée en bonne partie.
- ↑ Les Arabes de Syrie seuls (sauf nouvelles découvertes) avaient un alphabet avant l’hégire. Moawia, fixé à Damas, avait cependant motif de s’intéresser beaucoup au Hidjaz, puisque ses propriétés dans cette région « lui rapportaient annuellement 150.000 charges de dattes et 100.000 sacs de céréales » (cf. H. Lammens, Le Berceau de l’islam, Rome, 1914, t. I, p. 167). Il a donc pu fournir à son parent ‘Othman des scribes syriens, lorsque le vieux calife a voulu mettre par écrit les répertoires des récitateurs du Qoran. Noter que Moawia a su utiliser ce livre à Siffin, où les Arabes de l’est et de l’ouest du désert syrien étaient aux prises une fois de plus. Il en a appelé au « Livre de Dieu », cri qui ne pouvait être compris que des chrétiens accoutumés à vénérer l’Évangile. Les Bédouins du Hidjaz, qui avaient massacré ‘Othman sur son « Livre de Dieu », ne se seraient pas arrêtés pour si peu ; cf. chap. vii, 4.
- ↑ Nous ne donnons pas une démonstration complète de ce dernier point ; car nous ne toucherons que très incidemment au Qoran, pour nous attacher seulement à nos Arabes chrétiens. Notre travail doit donc être complété par les articles publiés par M. K. Ahrens dans la Z.D.M.G., t. LXXXIV, 1930, Christliches in Qoran. Nous les résumerons au chapitre x.
- ↑ Ps. lxxi, 9-10.
- ↑ Notes sur la basse Mésopotamie, dans la Géographie, Bulletin de la Société de Géographie, Paris, 15 octobre 1900, p. 252, 259.
- ↑ Cf. Le Berceau de l’islam, Rome, 1914, p. 94 à 99, etc. Dans la vallée de Khaïbar, fief des Juifs de Médine au début de l’hégire, « on voit de nombreuses ruines de châteaux forts et de villages, il n’y a plus qu’une forteresse encore existante qui domine le pays » ; cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, Paris, 1912, t. I, p. 156. L’islam a dépeuplé aussi cette région.
- ↑ Cf. L’Araméen chrétien, dans la Revue de l’Histoire des Religions, t. XCIX, mai-juin 1929, p. 232-239.
- ↑ Cf. Jomard, Études sur l’Arabie, Paris, 1839.
- ↑ Cf. A. Sprenger, Die alte Geographie Arabiens, Berne, 1875.
- ↑ Résumé dans le Correspondant, t. LXXXVIII, juillet-septembre 1881, d’après les voyages de Mme Blunt, p. 865.
- ↑ Nous écrivons chez les Ghassanides : Mondir et Noman, comme l’a fait Payne Smith ; à Hira, nous avons écrit : Mundhir et Nu‘man (bien que ce soient les mêmes noms), pour aider à les distinguer ; car plusieurs historiens les ont confondus.
- ↑ Le texte syriaque et la traduction de la légende par J. Corluy se trouvent dans Analecta Bollandiana, t. V, p. 1-52. Le texte a été réédité par P. Bedjan, Acta martyrum et sanctorum, t. I, Paris, 1890, p. 173-301. Ascher aurait été immolé par son père le vendredi 27 juillet 701 d’Alexandre (390). En cette année, le 27 juillet tombait un samedi.
- ↑ Voir L’Araméen chrétien, dans la Revue de l’Histoire des Religions, t. XCIX, mai-juin 1929, p. 248.
- ↑ La question du christianisme en Arabie a été traitée par le Père Cheikh? dans al-Machriq. Il tend à prouver qu’en Arabie aussi, au début du VIIe siècle, la population était chrétienne ou en voie de se christianiser.
- ↑ Dans une histoire nestorienne, cf. P.O., t. XIII, p. 501, n. 1, on trouvera un nom de quatre lettres sans points-voyelles, qui peut donc être lu Biro, Bizo, Niro, Nizo, Tiro, Tizo, etc. — Il y avait autant d’incertitude pour le sens que pour les noms propres. Le seul changement d’une lettre finale permettait à Ibn Lahi‘a de remplacer la phrase : « Le Prophète se fit une cellule dans la mosquée » par cette autre bien différente : « Le Prophète s’appliqua des ventouses dans la mosquée » ; cf. Bokhari, Les Traditions islamiques, trad., t. IV, p. 550 ; et, par un changement de point diacritique, au lieu de : « Abou-Bekr était le meilleur des hommes », le texte de Qastallani donne : « Voici notre histoire », ibid., t. IV, p. 293.
- ↑ ‘Othman était d’ailleurs en relations de parenté avec les chrétiens de Syrie. Sa femme, Nâ’ila, qui a eu les doigts coupés en voulant le protéger, était de la tribu chrétienne de Kelb ; son père était chrétien. Cf. Ibn at-Tiktaka, Al-Fakhri, trad. d’Amar, Paris, 1910, p. 159.
- ↑ D’après Al-Fakhi, trad., p. 146, ‘Ali aurait dit à ses soldats : « C’est une perfidie, car personne chez eux (les Syriens) ne se conduit d’après ces Qurāns. » C’est aussi notre avis ; car les Syriens, en 657, ne connaissaient encore que l’Évangile et les quelques bandes de Bédouins, qui leur étaient mélangées, n’avaient souci d’aucun livre.
- ↑ Noël des Vergers, qui raconte ceci dans L’Arabie, Paris, 1847, p. 933, ajoute que les Arabes, quels que fussent leurs motifs de haine contre Sergius, n’auraient pas dû oublier les derniers ordres du calife Abou-Bekr, qui défendait toute barbarie envers les vaincus. Il n’a pas remarqué que l’immense majorité des Arabes qui ont battu Sergius étaient des Arabes anciens chrétiens qui ne connaissaient certainement pas Abou-Bekr.
- ↑ Chronique Raḥmani-Barsaum, II, 260 ; cf. Michel le Syrien, Chronique, t. II, p. 422 ; les chroniqueurs arabes ont dramatisé cette razzia, cf. Lebeau, Histoire du Bas-Empire, LVIII, 32 ; le monastère « d’Abilqodos » veut dire le monastère « du Père saint », nom qui désigne saint Syméon. Il semble bien que des auteurs arabes, qui ont embelli ce fait divers, n’ont même pas su de quoi il s’agissait.
- ↑ Cf. H. Lammens, Mélanges, Beyrouth, t. III, fasc. 1, 1908, p. 260.
- ↑ Cf. Tabari, Chronique, trad. Zotenberg, t. III, 328 et 331 à 332.
- ↑ La page précédente est tirée de notre article L’Araméen chrétien, publié dans la Revue de l’Histoire des Religions, t. XCIX, mai-juin 1929, p. 248-249.
- ↑ Ibid., p. 37. Le Père Lammens a montré qu’il faut lire Saʿid, fils d’ʿAmrou, et non ʿAmrou, fils de Saʿid, ce qui place ce dialogue en 644 (et non en 639 ; comme nous l’avions cru) ; cf. J. as., janv.-fèvr. 1919. — En 644, ʿOthman commençait à régner, et nous croirions volontiers que cette traduction arabe de l’Évangile, si elle a été faite, lui a donné l’idée d’écrire le Qoran,
- ↑ Noël des Vergers, L’Arabie, Paris, 1847, p. 224-225 (d’après Kemal Eddin).
- ↑ Michel le Syrien, Chronique, t. III, p. 1, et Bar Hébraeus, Chronique syriaque, p. 132-133. La date est donnée par une inscription syriaque relevée par M. Chabot dans les ruines d’une petite chapelle non loin de l’Euphrate. On lit : « En 1091, Mahdi (780), l’émir des croyants, (ordonna) que les églises fussent renversées et que les Tanoukaïé se fissent musulmans » ; cf. J. as., sept.-oct. 1900, p. 287.
- ↑ Chronique ecclésiastique, section I, col. 338.
- ↑ Chronique, t. III, p. 31.
- ↑ Car les musulmans nient que Jésus , fils de Marie (sur lui soit le salut !) , soit mort sur la croix. D’après le Qoran (sourate iv, 156) : « Les Juifs disent : Nous avons mis à mort le Messie, Jésus , fils de Marie, l’envoyé de Dieu. Non, ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié ; un homme qui lui ressemblait fut mis à sa place… Dieu l’a élevé à lui et Dieu est puissant et sage. » C’est donc complète erreur, c’est même faire injure à Dieu que d’adorer la croix. Ce verset est d’ailleurs bien adapté à la mentalité arabe, qui ne prône que la force et le succès et jamais la vertu de l’humilité et des souffrances.
- ↑ L’incident des Taglibites se trouve dans les écrivains musulmans, mais,
selon leur habitude, avec des anachronismes : ils remplacent ʿOmar II (717 à
719) par ʿOmar Ier (634 à 643). Caussin de Perceval, à leur suite, raconte
donc qu’un gouverneur avait voulu convertir de force à l’islam tous les Arabes
chrétiens de la Mésopotamie, à savoir les Benou Iyàd, les Benou Taglib, les
Benou Namir et quelques hordes codhéïtes. Des portions des Taglib et des
Namir s’étaient déjà faites musulmanes à Tagrit. Le reste des Namir et des
Codhéites se fit musulman, mais le reste des Taglibites refusa d’abjurer
et se serait plaint à ʿOmar Ier. Celui-ci aurait répondu : « Le choix entre l’islam
et la mort ne doit être exigé que des populations de la péninsule arabique » ; mais il défendit aux Taglibites de faire instruire leurs enfants dans
la croyance chrétienne. Quant aux Benou lyàd, qui s’étaient enfuis en Cappadoce,
ʿOmar Ier les aurait réclamés à Héraclius, en le menaçant de persécuter
les chrétiens s’il ne les chassait pas. Ils revinrent donc et ne tardèrent pas à
embrasser l’islam. M. Caussin de Perceval n’a pas vu ces anachronismes et a
conclu : « Ce fut ainsi que, vers la fin de l’an 640 de notre ère, fut achevée
la réunion de toutes les tribus arabes en un seul corps de nation et sous
le gouvernement d’un seul chef » ; cf. Essai sur l’histoire tics Arabes, Paris,
1847-1848, t. III, p. 522-524.
Il est intéressant de voir que les auteurs musulmans confirment ce que les auteurs syriens nous ont transmis et que leurs anachronismes et leurs « à peu près » — résultant de ce qu’ils écrivent tardivement et d’après des légendes orales — rendent leurs ouvrages difficilement utilisables.
- ↑ Vers 684 (65 de l’hégire), sur le territoire d’Émèse (Homs), 20.000 Yéménites, formant avec leurs familles une agglomération de plus de 100.000 personnes, étaient pensionnés ; cf. H. Lammens, dans Mélanges, Beyrouth, t. I, p. 9.
- ↑ Le Prophète «se sentait capable de dévorer à la file trois gigots de mouton et d’y joindre tout le contenu d’un couffin de dattes» ; cf. H. Lamwens, Le Berceau de l’islam, t. 1, p. 243. Zeïneb avait empoisonné tout particulièrement l’épaule, son morceau favori. Mahomet, « trouvant au premier morceau qu’il voulut avaler un goût extraordinaire, le rejeta ; il se ressentit toujours d’avoir gardé ce morceau dans sa bouche et mourut trois ans plus tard. On raconta que la brebis l’avait averti qu’elle était empoisonnée. L’un de ses hôtes avala la bouchée et en mourut peu après » ; cf. Noël des Vergers, L’Arabie, p. 179 ; Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. 1, p. 159. — On comprend par là l’hostilité subséquente de Mahomet contre les Juifs.
- ↑ Revue des Études juives, 1er octobre 1927, p. 128. M. Heller nous apprend en cet endroit (p. 113 à 187) que, parmi les trente volumes du roman d’Antar, le dix-huitième seul renferme un épisode qui intéresse l’histoire juive : il rapporte que les Juifs de Khaybar attendaient un messie qu’ils nommaient Yousha el-Akbar, Jésus (?) le Grand.
- ↑ Le Père Lammens semble faire du refus de manger de la chair de chameau un caractère distinctif des Juifs ; ibid., p. 174-175, 183. C’est inexact. Nous avons vu plus haut (chap. v, 3) que le patriarche grec d’Antioche avait la même répugnance ; car il reproche au roi Ḥarith « d’avoir souillé la table » en apportant devant lui de la viande de chameau ; cf. Michel le Syrien, Chronique, t. II, p. 247. — En un autre endroit, L’Islam, Beyrouth, 1926, p. 56, le Père Lammens écrit : « Des textes insinuent que, pour les musulmans, l’enfer sera temporaire… Cette conclusion a été vraisemblablement empruntée aux Juifs talmudistes, auxquels le Qoran (sourate ii, 74) conteste pourtant le droit de prétendre à un privilège analogue. » — La limitation de la durée de l’enfer est une idée d’Origène reprise par les moines origénistes, qui ont troublé l’Égypte et la Palestine jusqu’au milieu du VIe siècle, où ils ont été condamnés par Justinien et chassés de Palestine. « Dieu doit devenir tout en tous. » Cette formule est aussi celle des panthéistes syriens, comme Étienne bar Sudaïli (vie siècle) ; elle pouvait donc arriver par bien des côtés jusqu’à Mahomet.
- ↑ The Book of the Himyarites, édité et traduit par Axel Moberg, Lund, 1934. Voir l’excellent résumé donné par M. G, Ferrand dans le J.?., avril-juin 1925, p. 303 à 310.
- ↑ Il était peut-être né d’une mère juive ; cf. P.O., L.V, p. 330-331. On ne le connaissait que par son surnom : Dhou-Na’an ou Dhou-Nowas « Celui qui a des boucles », à cause des boucles de cheveux portés par certains Juifs au coin des oreilles pour respecter la défense, portée par le Lévitique, XIX, 27, de couper les cheveux en rond.
- ↑ Cf. Cl. Huart, Littérature arabe, Paris, 1902, p. 212 à 314.
- ↑ Cf. Joshua Finkel, A Risala of al-Jahiz, dans le Journal of the American Oriental Society, déc. 1927, p. 322 à 334.
- ↑ Cette rivalité de boutique et d’idées a pu conduire à un antisémitisme local. Ne pas oublier qu’au début du e siècle les mentalités excusaient toutes les violences. En 613, les 40.000 Juifs de Tyr, profitant du désarroi causé par les succès des Perses, avaient convoqué les Juifs de Syrie et de Palestine pour s’emparer de Tyr et marcher ensuite sur Jérusalem. En 615, les Juifs de Jérusalem, après la prise de cette ville par les Perses, rachetaient les chrétiens pour avoir le plaisir de les mettre à mort. D’après des récits que nous voulons croire exagérés, les Juifs auraient tué 80.000 chrétiens. On devine les brocards qui ont dû pleuvoir sur Mahomet, expulsé de La Mecque, sur les siens et sur ses prétendues révélations.
- ↑ Ceci nous montre qu’el-Djahidz admet la légende de Bahira, mais ne sait pas que ce mot n’est qu’une épithète. Il en sait encore moins sur les premiers temps de l’hégire et ignore que c’est aux chrétiens jacobites surtout que sont dus les succès de l’islam, soit militaires, soit religieux.
- ↑ On a écrit que les Ibads chrétiens de la région de Coufa faisaient le commerce du vin par toute l’Arabie.
- ↑ Nous n’avons guère mieux dit qu’el-Djahidz dans ce 6°. Les chrétiens étaient nombreux partout, excepté, dit-il, dans le seul Hidjaz. Les Juifs consistaient en Arabes convertis dans le Yémen (reste des fanatiques sujets juifs-arabes de Dhou-Nowas) et en marchands, Juifs de race, fixés avec leurs clients et fermiers (prosélytes juifs) dans les villes commerçantes du Hidjaz et aux environs.
- ↑ Nous ne connaissons pas par ailleurs cette dernière imputation ; mais tout ce qui précède est confirmé par la littérature juive, qui ne contient que Michna, Talmud, Targum, Massore, c’est-à-dire toujours la Bible et rien que la Bible, jusque vers 750. Cf. Histoire de la littérature juive, d’après Karpelès ; Paris, 1901, p. 180 à 235. Les timides essais de la Kabbale, « née du besoin de penser librement », étaient anathématisés par les docteurs, ibid., p. 225-226, comme nous l’a dit el-Djahids. C’est plus tard, en Espagne, que les Juifs ont été des intermédiaires très utiles entre les Arabes et les chrétiens, ibid., p. 236 et suiv.
- ↑ Cf. F. Nau, L’expansion nestorienne en Asie, dans les Annales du Musée Guimet, t. XL, 1914, p. 216.
- ↑ H. Lammens, Le Berceau de l’islam, t. I, p. 189 à 190.
- ↑ Cf. Jean Gagnier, professeur de langues orientales à Oxford, La Vie de Mahomet, traduite et compilée de l’Alcoran, des traditions authentiques de la Souna et des meilleurs auteurs arabes, Amsterdam, 1748, t. III, p. 117 et 127.
- ↑ Fatima et les filles de Mahomet, Rome, 1912, p. 70.
- ↑ Cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 106-107.
- ↑ Cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 109-110.
- ↑ Opera, éd. Le Quien, Paris, 1712, p. 113 :φασἱν, ἐπάνω αὐτοῦ τὸν Ἀβραὰμ συνουσιάσαι τῇ Ἄγαρ.
- ↑ Ne serait-ce pas encore un nom propre antéislamique puisqu’on trouve, sous Abou-Bekr, el-Mohadjir, fils d’Abi-Omeyya ? (cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 220).
- ↑ Nous adoptons la transcription de M. le baron Carra de Vaux (cf. Masoudi, Le Livre de l’avertissement, table). Ce nom Mocaucas est formé du mot Caucase de manière aussi fantaisiste que le nom Mohadjir rattaché à Hadjar (Agar). Sur le Mouqauqis cf. Jean Maspero, Histoire des patriarches d’Alexandrie, Paris, 1923, p. 353, 128.
- ↑ Cf. Histoire d’Héraclius par le patriarche de Constantinople Nicéphore, P. G., tome C, col. 912 à 924 (édition de Boor, Leipzig, 1880, p. 24 à 29).
- ↑ Le grec porte Αηϐρος, Amvros ou ʿAmr, comme M. Zotenberg l’a reconnu et comme on le trouve encore ailleurs. Nous avons développé ce sujet dans La Politique matrimoniale de Cyrus le Mocaucas, paru dans le Muséon, t. XLV, 1932, p. 1-17. Cyrus a été patriarche d’Alexandrie de 628 au 10 avril 643.
- ↑ Gagnier écrit, loc. cit., t. II, p. 306-307 : « L’Apôtre de Dieu répudia Hafsa. Il se sépara même d’Aïcha et de ses autres femmes pendant un mois entier et il demeura tout ce temps dans la maison de Marie, enfermé seul avec elle. Dieu sait ce qui s’y passa. Durant ce temps, ʿOmar tâcha de consoler sa chère fille Hafsa. »
- ↑ Le fait parut si extraordinaire aux Bédouins qu’ils en accusèrent l’esclave copte de Marie ; mais ʿAli, chargé de l’expertise, constata que l’esclave était vraiment eunuque ; cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 176.
- ↑ Gagnier, loc. cit., t. III, p. 117.
- ↑ Voir sur les « loups arabes » (loups du soir) R.O.C., t. XIII, p. 331-332.
- ↑ Muséon, t. XLIII, 1930, où nous avons traité des informatrices de Mahomet, p. 245 à 252. À côté des trois veuves revenues d’Abyssinie, veuves de monogames, c’est à-dire accoutumées à diriger leurs maisonnées — deux au moins (Sauda et Omm Habiba, fille d’Abou Sofian) veuves de chrétiens — et épousées toutes trois par Mahomet, nous avons qualifié Aïcha, épousée par le Prophète quand elle avait sept ans, de « Bédouine sans importance ». Nous ne nous placions qu’au point de vue de la culture intellectuelle et des connaissances acquises ; mais nous lui concédons volontiers la ruse, l’esprit d’intrigue, la jalousie, la rancune, le bavardage, le mensonge,eon somme tous les défauts, y compris, si l’on veut, l’infidélité conjugale.