Les Auxiliaires/XXX

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Charles Delagrave (p. 181-187).
XXX. — Le martinet. — L’engoulevent

XXX

LE MARTINET. — L’ENGOULEVENT

Paul. — Le martinet est cette grande hirondelle toute noire qui vole par troupes, les soirs d’été, en jetant des cris aigus. La chasse aérienne aux insectes est sa profession. Il a le bec très court, mais largement fendu, le gosier ample, toujours enduit d’une viscosité tenace qui retient le gibier saisi, des ailes longues et pointues qui lui permettent de franchir en un moment de fougue quatre-vingts lieues à l’heure, des yeux perçants qui distinguent un moucheron à cent mètres et plus de distance. Tout insecte qui s’aventure dans les hautes régions est perdu ; le bec ouvert du martinet est un filet vivant, filet qui s’avance impétueusement à sa rencontre et l’engloutit. Si l’oiseau a des petits, quelque temps il entasse ses captures dans ses abajoues, puis il rentre au nid, pour distribuer la becquée avec son large gosier gonflé de mouches, de papillons et de scarabées.

Quelle extermination d’insectes crépusculaires les martinets ne font-ils pas, lorsque leurs bandes criardes vont et viennent en des circuits sans fin, dans la sérénité d’un ciel rougi par le soleil couchant ! Quelle impétuosité de vol ! quels élans dans l’espace ! quel entrain ! On en voit qui voltigent au hasard, qui se laissent mollement couler dans l’air, pour le seul plaisir d’exercer leurs ailes ; d’autres décrivent des cercles que croisent indéfiniment de nouveaux cercles ; d’autres piquent une tête dans les hauteurs verticales, planent un moment sans remuer les ailes, puis les agitent d’un mouvement précipité, ou se laissent choir de haut comme un oiseau blessé ; d’autres suivent la direction d’une rue : ils joutent de vélocité pour en atteindre le bout opposé, revenir au point de départ et recommencer ; d’autres, criant à la fois, tourbillonnent en essaim autour de quelque édifice élevé. Quel est celui-ci, qui accourt si pressé ? Il passe en trois coups d’ailes ; le voilà déjà perdu dans la brume de l’éloignement. Quelle fougue, mes amis ! quel essor !

Émile. — J’ai fait bien souvent un souhait en regardant voler les martinets. Que n’ai-je leurs ailes pour me transporter sur la haute montagne bleue que nous voyons d’ici ! que n’ai-je leur vol pour aller sur la cime me baigner dans l’air frais, parmi les nuages, et revenir ensuite avec la même rapidité !

Paul. — Ce souhait, mon petit ami, nous passe à tous par l’esprit ; il nous arrive à tous d’envier les ailes du martinet ; mais certainement nul ne songerait à désirer ses pieds.

Émile. — Et pourquoi ?

Paul. — Ils sont si courts, si gauchement conformés, que l’oiseau ne peut en aucune manière s’en servir pour marcher. Les doigts sont tous les quatre dirigés en avant. C’est vous dire que le martinet ne perche pas, puisqu’il ne peut saisir l’appui d’une branche ; il n’a que la ressource de s’accrocher aux murs pour se reposer un instant et puis reprendre l’essor, en se laissant tomber comme le font les chauves-souris.

« Les martinets volent par nécessité. D’eux-mêmes, ils ne se posent jamais à terre ; et s’ils y tombent par quelque accident, ils ne se relèvent qu’avec une difficulté extrême, en se traînant sur une petite motte, en grimpant du bec et des griffes sur une pierre, d’où ils puissent déployer leurs longues ailes. Si le terrain est tout plat, ils gisent couchés sur le ventre, se trémoussent dans un inutile balancement de droite et de gauche ou progressent un peu en battant le sol de leurs ailes. Après bien des efforts, ils parviennent parfois à s’envoler. La terre est donc pour eux un vaste écueil qu’il faut éviter avec le plus grand soin. Ils n’ont guère que deux manières d’être : le mouvement violent ou le repos absolu. S’agiter dans les plaines de l’air, ou rester blottis dans leur trou, voilà leur vie. Le seul état intermédiaire qu’ils connaissent, c’est de s’accrocher aux murailles tout près de leur trou, et de se traîner ensuite dans l’intérieur du nid en rampant, en s’aidant de leur bec et de tous les points d’appui qu’ils peuvent se faire. Ordinairement ils y entrent de plein vol, et après avoir passé et repassé devant plus de cent fois, ils s’y lancent tout à coup et d’une telle vitesse qu’on les perd de vue sans savoir où ils sont allés ; on serait presque tenté de croire qu’ils deviennent invisibles[1]. »

Ce nid est presque toujours situé dans un trou profond de muraille, à une grande élévation. Il est composé de fils de chanvre, de petits paquets d’étoupes, de menus chiffons, de brins de paille, de plumes, de bourre cotonneuse provenant des chatons des peupliers et des saules. Ces matériaux incohérents sont collés entre eux, agglutinés, au moyen de l’humeur visqueuse qui suinte constamment du gosier du martinet et qui sert de glu pour empêtrer les insectes gobés. L’oiseau la répand sur le nid et en imbibe profondément les diverses assises à mesure qu’elles sont posées. En séchant, cette humeur durcit, prend l’apparence luisante de la gomme et donne à tout l’édifice consistance et même élasticité. Comprimé entre les mains, le nid se rapetisse sans se rompre ; la pression cessant, il revient à sa première forme.

Le martinet fournit lui-même le ciment agglutinateur ; mais où va-t-il chercher les matériaux : étoupes, chiffons, pailles et plumes ? Évidemment il ne commet pas la maladresse d’aller les cueillir à terre, où il pourrait les trouver, ainsi que le font les autres oiseaux ; s’il touchait le sol, infailliblement il naufragerait. La ruse vient à son secours. Comme il arrive assez tard dans nos pays, il profite des trous déjà abandonnés par les moineaux ; il trouve là des matériaux abondants, qu’il dispose à sa guise en les collant avec sa glu. Si les moineaux sont encore en ménage, il pénètre effrontément dans leurs nids, leur pille bourre, pailles et plumes, un peu à l’un, un peu à l’autre, et va, dans un trou de la même muraille, confectionner son propre nid avec le produit de ses larcins. La ponte est de deux à quatre œufs, d’un blanc pur et de forme allongée. Les martinets ne passent guère qu’un trimestre chez nous. Ils nous arrivent après les hirondelles, au commencement de mai, et repartent fin juillet.

Le martinet à ventre blanc diffère du premier par sa taille plus grande, sa gorge et son ventre blancs. Il habite le voisinage des Alpes et des Pyrénées ; il est commun sur le littoral de la Méditerranée, là surtout où les eaux battent de hauts rochers taillés à pic. Le centre et le nord de la France ne le connaissent pas. Il a le vol encore plus rapide que le martinet noir ; il se tient d’habitude très haut dans les airs, et ne s’abaisse que lorsque le mauvais temps menace. Il place son nid sur les rochers au-dessus des précipices, et le compose de paille et de mousse cimentées avec la glu de son gosier.

L’engoulevent a d’étroits rapports avec les martinets. Il a, comme eux, le bec court, très large à la base, démesurément ouvert, et enduit à l’intérieur d’une épaisse salive filante pour engluer les insectes. Sa taille est celle de la grive. Son plumage est léger, doux et nuancé de gris et de brun ; ses yeux sont gros et saillants, très sensibles à la lumière ; les coins de l’ouverture du bec sont hérissés de longues soies raides ; les pieds sont courts, mais cependant propres à la marche.

Comme l’indiquent la sensibilité de ses yeux, offusqués par la lumière du plein jour, la douce légèreté et la nuance grise de son plumage, semblable à celui des chouettes, l’engoulevent est un oiseau crépusculaire : il est le martinet de la nuit. Il ne prend son essor et ne se met en chasse que lorsque le soleil est près de se coucher. Aux dernières lueurs des soirées d’été, il inspecte le sol en volant très bas et revenant à diverses reprises sur les mêmes traces, comme le font les hirondelles rasant la terre. Il vole avec le bec ouvert dans toute son ampleur ; aussi l’air qui s’engouffre dans le gosier produit-il un bourdonnement sourd et continu, pareil à celui d’un rouet. À mesure qu’il progresse, l’oiseau paraît avaler l’air, engouler le vent.

Jules. — De là son nom d’engoulevent.

Paul. — Tout juste. Mais il n’engoule pas l’air pour la seule satisfaction d’imiter le bourdonnement du rouet ; son but est de gober au passage les insectes crépusculaires. Les gros coléoptères qui prennent leurs ébats le soir, hannetons et stercoraires, disparaissent dans le gouffre tout visqueux de salive ; de petits papillons, des teignes, des phalènes, des moucherons, des cousins, s’empêtrent par douzaines à la perfide glu. Si le morceau est gros, l’oiseau avale à l’instant, en entier, tout en vie ; si le gibier est menu, il attend d’avoir englué un certain nombre d’insectes pour les avaler en masse et n’en faire qu’une bouchée.

Émile. — Il avale les gros stercoraires et les hannetons vivants ?

Paul. — Vous concevez bien que, dans sa chasse précipitée, l’oiseau n’a pas le temps de dépecer les captures. Courir sus à l’insecte avec le bec ouvert, le happer, l’engluer, l’avaler, tout cela se fait au vol, sans un instant d’arrêt. AussitôtEngoulevent.
Engoulevent.
pris, les plus gros coléoptères descendent grouiller vivants au fond de l’estomac.

Émile. — Quand il y en a une douzaine, cela doit faire un singulier remue-ménage dans le ventre de l’oiseau.

Paul. — Plus d’un, à la place de l’engoulevent, aurait la digestion troublée par une poignée de stercoraires et de hannetons gigotant dans l’estomac et titillant ses parois avec leurs rudes jambes éperonnées ; mais j’aime à croire que l’oiseau a le moyen de les immobiliser aussitôt en les asphyxiant de ses sucs digestifs. Puisqu’il fait le métier de se bourrer le jabot de gros coléoptères en vie, il doit connaître la recette pour les empêcher de lui trouer le ventre. Je n’en admire pas moins sa puissance de digestion. Il n’y a rien de tel que la bête pour avoir un estomac que rien ne trouble.

Vu de près, dans l’exercice de ses fonctions, l’engoulevent n’est pas beau. Son crâne plat, son bec dont la fente semble partager la tête en deux, son gosier affreusement bâillant, rouge, visqueux, enfariné de débris de phalènes, ses gros yeux saillants, lui donnent un peu la tournure du crapaud. C’est ce qui lui a mérité le nom vulgaire de crapaud volant. On l’appelle encore tette-chèvre, par une fausse interprétation d’un détail de ses mœurs. L’engoulevent fréquente volontiers le voisinage des parcs et des bergeries, pour donner la chasse aux stercoraires qu’attire le crottin des troupeaux. Le voyant apparaître au milieu de leurs brebis et de leurs chèvres, des bergers se sont imaginé qu’il vient là pour teter. En y regardant de plus près, ils auraient reconnu combien leur supposition est ridicule. Un oiseau teter, allons donc ! Mais plus une idée est ridicule, plus elle a de chance de se propager ; et le nom absurde de tette-chèvre est plus connu dans bien des localités que le nom si juste, si expressif, d’engoulevent.

Cet oiseau nous arrive des pays chauds vers le mois de mai et nous quitte en septembre. Il ne construit pas de nid, imitant en cela divers oiseaux de proie nocturnes. Quelque trou en terre ou parmi les pierrailles, au pied d’un arbre ou d’un rocher, et le plus souvent laissé tel qu’il se trouve, lui suffit pour sa ponte, composée de deux ou trois œufs, mouchetés de fauve et de bleuâtre sur un fond blanc.

En terminant, j’appelle tout votre intérêt sur ces oiseaux à grand gosier qui chassent l’insecte au vol, principalement sur les martinets et les hirondelles, incomparables défenseurs de nos greniers, de nos jardins, de nos vestiaires, de nos propres personnes. Que penseriez-vous de quelqu’un qui posséderait l’exécrable secret de créer par boisseaux teignes et moucherons, alucites et phalènes, pyrales, charançons et cousins, et lâcherait dans les airs la calamiteuse engeance ?

Louis. — Il ferait œuvre pendable.

Paul. — Ainsi ferait celui qui tue une hirondelle. Il ne procrée pas, il est vrai, des teignes, des alucites et des cousins, mais il sauve la vie à ceux que l’hirondelle aurait mangés ; il fait œuvre pendable tout autant que s’il les créait exprès pour les lâcher sur nous. Il fait œuvre impie, car il accueille avec du plomb la gentille, la joyeuse créature, messagère du printemps, qui vient, confiante, lui demander l’hospitalité sous le rebord du toit de sa maison ; il fait œuvre de famine, car il favorise la multiplication des races dévorantes, prélevant chaque année sur les biens de l’agriculture des valeurs qui se chiffrent par milliers de millions, et de jour en jour plus formidables, à mesure que diminuent les oiseaux mangeurs d'insectes. Œuvre impie, œuvre de famine, œuvre pendable, voilà ce que fait en réalité le stupide assassin d’hirondelles.

  1. Guéneau de Montbéliard.