Mozilla.svg

Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 58-65).


VIII

ROBIN HOOD.


Tom, dont l’amour-propre était froissé, s’éloigna d’abord au pas accéléré, filant par des sentiers détournés. Il ne modéra son allure que lorsqu’il fut à peu près certain de ne pas rencontrer les élèves qui retournaient à l’école. Il franchit à plusieurs reprises un ruisseau afin de faire perdre sa piste. C’était là une précaution d’une efficacité d’autant plus infaillible que personne ne le poursuivait. Au bout d’une demi-heure, il gagna le sommet de la colline de Cardiff et disparut derrière le manoir de Mme Douglas. De cette hauteur on apercevait à peine l’école, que le fugitif ne tenait pas du reste à revoir, même de loin.

Tom pénétra dans un petit bois touffu dont il connaissait trop bien tous les arbres et tous les fourrés pour que l’absence de sentiers lui causât le moindre embarras. Las de sa marche forcée, il s’allongea sur la mousse au pied d’un chêne dont les branches le protégeaient contre l’ardeur du soleil. La nature était plongée dans une morne torpeur. Aucune brise n’agitait les feuilles. La chaleur était telle que les oiseaux eux-mêmes oubliaient de chanter. De temps en temps résonnait le coup de marteau d’un pivert ; mais ce bruit ne servait qu’à faire paraître le silence plus profond et la solitude plus complète.

Tom, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, s’abandonna à sa tristesse. L’idée lui vint d’échapper à tous les tracas de l’existence en se construisant une cabane dans ce bois, où il vivrait comme Robinson Crusoë dans son île déserte. Il dut renoncer à ce projet ; de longues explorations lui avaient prouvé que la forêt ne lui fournirait d’autres provisions de bouche que des mûres et des noisettes, nourriture dont il n’était nullement disposé à se contenter. D’ailleurs, ses camarades ne lui laisseraient pas la libre jouissance de son île imaginaire, rendez-vous ordinaire des écoliers en rupture de ban, qui ne manqueraient pas de le déranger et révéleraient sa retraite. Ah ! s’il pouvait mourir — rien que pour un jour ou deux — Becky se repentirait peut-être quand il serait trop tard.


La forêt de Robin Hood.

À défaut d’un trépas provisoire, qui ne lui aurait pas déplu, il chercha un moyen de vengeance plus réalisable. S’il décampait pour de bon et disparaissait mystérieusement ? S’il s’en allait au loin dans des pays inconnus, au-delà des mers, pour ne plus jamais revenir ? C’est alors que Becky se repentirait ! La pensée de s’enrôler dans un cirque forain lui sourit de nouveau — elle fut bien vite écartée. Un clown doit toujours rire, et ce rôle ne convenait pas à un malheureux qui voyait tout en noir. Non ; il se ferait soldat et ne regagnerait sa ville natale qu’au bout de longues années, couvert de gloire et de cicatrices, avec un bras ou deux jambes de moins. Mieux encore, il se joindrait à quelque tribu indienne, chasserait les taureaux sauvages et brandirait le tomahawk sur les montagnes et dans les plaines immenses du far west. Il deviendrait un grand chef et ne reparaîtrait à Saint-Pétersbourg que coiffé de plumes, hideusement tatoué, la ceinture ornée de chevelures enlevées aux ennemis de sa tribu. Il tomberait ainsi un beau matin au milieu des élèves de l’école du dimanche, poussant à l’improviste un cri de guerre sauvage qui épouvanterait les plus braves. Cependant on avait déjà vu des Indiens à Saint-Pétersbourg ; malgré les plumes et le cri de guerre, son entrée pourrait donc ne pas produire l’effet voulu. Tout bien réfléchi, il serait pirate. Oui, c’est cela ! Là-dessus, son avenir lui parut tout tracé, entouré d’une auréole d’une splendeur inimaginable. Le bruit de ses audacieux exploits se répandrait d’un bout à l’autre de l’univers, et son nom seul ferait trembler le monde. Avec quelle rapidité son léger navire, le Roi des tempêtes, fendrait les flots à la poursuite d’un galion espagnol chargé de doublons ! Avec quelle fierté il arborerait son sinistre drapeau noir ! Lui, Tom, arpenterait le pont avec ce calme imperturbable qui distingue les forbans. Il monterait toujours le premier à l’abordage. Impitoyable durant le combat, il épargnerait les vaincus et brûlerait la cervelle du premier de ses hommes qui s’aviserait de menacer un blessé. S’il se trouvait une princesse à bord du galion, il l’épouserait. Cela vexerait Becky ; mais à qui la faute ? Au moment où la gloire du vaillant corsaire serait à son apogée, il apparaîtrait soudain dans sa ville natale avec son visage basané, son pourpoint et son haut-de-chausses de velours noir, ses bottes à l’écuyère, son écharpe rouge, sa ceinture garnie de coutelas et de pistolets, son chapeau tromblon orné de plumes d’autruche et brandissant un drapeau noir où se détacherait une tête de mort brodée en rouge. Avec un gonflement d’orgueil, il entendrait chacun s’écrier avec effroi :

— C’est Tom Sawyer, le pirate noir !

Oui, c’était décidé. Il avait choisi sa carrière. Il partirait dès le lendemain matin. Il fallait donc faire ses préparatifs et rassembler tout ce qu’il possédait. Il s’approcha d’un tronc d’arbre et se mit à creuser le sol avec son faux bowie knife, dont la lame de bois ne tarda pas à toucher un objet qui rendit un son creux. Il plongea la main dans le trou et prononça d’un ton solennel l’adjuration suivante :

— Que ce qui n’est pas venu vienne ! Que ce qui est venu reste !

Puis, écartant la terre, il retira du trou une arche de Noé d’assez grande dimension. Il secoua la boîte, regarda à l’intérieur et parut abasourdi en voyant qu’elle ne renfermait qu’une seule bille. Il se gratta la tête d’un air perplexe, jeta au loin la bille avec un geste de mauvaise humeur et demeura plongé dans une profonde méditation.

Il y avait certes de quoi s’étonner. Une recette que la superstition locale déclarait infaillible venait de rater. Tout le monde sait que, si l’on enterre une bille en prononçant une certaine incantation, il suffit de la laisser tranquille pendant quinze jours et d’ouvrir alors la cachette en répétant les paroles que Tom venait de prononcer pour rentrer en possession de toutes les billes que l’on a perdues dans l’intervalle, à quelque distance qu’elles se soient dispersées. Lui-même avait maintes fois tenté l’expérience ; mais il oubliait que jamais il n’avait pu retrouver la cachette. Après avoir réfléchi, il s’arrêta à la conclusion qu’une sorcière avait dû intervenir pour rompre le charme. L’esprit plein des contes que débitent les nègres, il résolut de s’en assurer et chercha autour de lui jusqu’à ce que son regard eût rencontré un endroit sablonneux où le sol se déprimait en forme d’entonnoir. Il se baissa, approcha la bouche de l’entonnoir et cria :

« Creuseur, creuseur, laisse-toi voir,
Dis-moi ce que je veux savoir. »

Le sable commença à dévaler ; bientôt un fourmi-lion se montra pendant une seconde et disparut non moins vite dans sa galerie.

— Le creuseur n’ose pas sortir. Je savais bien qu’une sorcière s’en était mêlée !

Autant vaudrait poser un cautère sur une jambe de bois que d’essayer de lutter contre une sorcière, personne ne l’ignore. Aussi Tom n’y songea-t-il pas. Ce n’était pas une raison pour sacrifier la bille qu’il avait jetée dans un moment de dépit. Mais ses recherches furent vaines. Il revint à l’arche de Noé, se plaça exactement à la place où il se tenait lorsqu’il avait lancé l’objet perdu, tira une seconde bille de sa poche et l’envoya dans la même direction en disant :

— Frère, va rejoindre ton frère !

Il courut à l’endroit où elle venait de tomber, à ce qu’il croyait ; mais il ne trouva rien, revint sur ses pas et renouvela l’expérience. La troisième fois le charme opéra — le frère rejoignit son frère, à la grande joie de Tom, qui avait perdu deux billes pour en retrouver une.

Au même instant une sonnerie de trompette retentit dans les profondeurs du bois. Elle n’annonçait nullement l’approche d’une escouade de cavalerie, car l’oreille la moins exercée eût reconnu qu’elle provenait d’un jouet d’étain à l’usage des enfants. Tom parut comprendre ce signal, car il retira aussitôt sa jaquette et son pantalon, transforma une de ses bretelles en ceinture, puis écarta quelques branches mortes amassées près de l’arche de Noé. Cette seconde cachette renfermait une arbalète, une flèche, un sabre de bois et un cornet à bouquin. En un clin d’œil, notre héros saisit ces objets et bondit en avant, les jambes nues. Arrivé sous un grand orme, il s’arrêta et fit résonner son cor. Après avoir ainsi bruyamment prévenu l’ennemi de sa présence, il dit à voix basse à des compagnons invisibles :


Armé en guerre.
— Silence, mes braves archers ! Ne bougez pas et attendez le signal.

Alors il s’avança sur la pointe des pieds, regardant avec précaution autour de lui. Au bout de quelques minutes, apparut Joe Harper, aussi légèrement vêtu et aussi formidablement armé que son camarade.

— Arrête ! s’écria Tom. Qui donc a l’audace de pénétrer dans la forêt de Sherwood sans mon autorisation ?

— Sache que Guy de Gisborne n’a besoin de l’autorisation de personne ! Et qui donc es-tu pour… pour…

— Pour oser me tenir un pareil langage ? souffla Tom, car dans leur jeu improvisé nos écoliers se conformaient au texte d’un livre qu’ils avaient lu plus d’une fois.

— Pour oser me tenir un pareil langage ? répéta Joe.

— Qui je suis, maraud ? Je suis Robin Hood, ainsi que tu l’apprendras à tes dépens, pour peu que tu tentes de poursuivre ta route. — Quoi, tu serais ce célèbre proscrit ? Guy de Gisborne connaît ta valeur, mais il est aussi brave que toi et n’a jamais reculé devant une menace. En garde !

Les deux antagonistes brandirent leurs sabres. Le duel débuta d’une façon très dramatique. Les adversaires imitaient les attitudes et les passes de deux marins qui s’étaient livré au cirque maint combat acharné. On reculait, on avançait à tour de rôle ; on rendait coup pour coup. Une, deux ! Une, deux ! Par degrés la lutte devint plus animée, bien que les sabres seuls fussent endommagés. Enfin, Tom s’écria d’une voix haletante :

— Tombe, tombe donc ! Pourquoi ne tombes-tu pas ?

— Je ne tomberai pas ! Tu as reçu plus de coups que moi.

— Cela ne fait rien. Tu sais bien que le livre dit : « Alors, d’un coup de revers, il tua l’infortuné Guy de Gisborne ».

Il n’y avait pas moyen de récuser un document historique de la valeur de celui que l’on venait d’invoquer ; Joe reçut donc son coup de sabre et tomba.

— Maintenant, dit-il en se relevant avec prestesse, c’est à mon tour de te tuer.

— Ah ! mais non. Les choses ne se passent pas ainsi dans le livre.

— Ça n’est pas juste.

— Eh bien, Joe, puisque te voilà mort, tu peux être le moine Tuck et m’assommer à coups de trique.

Joe accepta ce compromis, et son antagoniste passa un vilain quart d’heure. Enfin, Tom, qui pour rien au monde n’aurait renoncé au rôle du fameux proscrit, succomba dans une lutte contre douze archers représentés par Joe.

— Mes fidèles compagnons, dit-il alors à une bande de ses amis venue trop tard à son aide et toujours représentée par Joe Harper, donnez-moi mon arc, et là où tombera ma dernière flèche, vous enterrerez le pauvre Robin Hood, qui veut être enseveli dans ces bois qu’il a si vaillamment défendus contre les oppresseurs de son pays.

Alors, après avoir lancé la flèche, il se laissa choir sur l’herbe et il serait mort s’il ne s’était pas assis sur une ortie, ce qui l’obligea à se relever plus vite qu’il ne convient à un cadavre. Sur ce, nos écoliers s’habillèrent, cachèrent leurs armes et s’éloignèrent de la forêt de Sherwood, regrettant qu’il n’y eût plus de proscrits et se demandant ce que la civilisation moderne a fait pour compenser cette lacune.