Les Batelières de l’Odet (Brizeux)

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LES


BATELIERES DE L’ODET.[1]




UNE BATELIÈRE.


« Si vous voulez, jeune homme, aller à Loc-Tûdi,
Voici que nous partons toutes quatre à midi :
Entrez, nous ramerons, et vous tiendrez la barre ;
Ou, si vous aimez mieux, avant que l’on démarre,
Vous promener encor sur les ponts de Kemper,
Nous attendrons ici le reflux de la mer,
Et le lever du vent ; puis, avec la marée,
Ce soir dans Benn-Odet nous ferons notre entrée.


UN VOYAGEUR.

Jeune fille, à midi tous cinq nous partirons,
Mais vous tiendrez la barre et moi les avirons.

Au bourg de Loc-Tûdi je connais un saint prêtre ;
Enfans, nous avons eu long-temps le même maître ;
Aujourd’hui je recours à son sage entretien.
Sans vous dire son nom vous le devinez bien.
A vous de me guider en ce pélerinage,
Car pour vous, jeune fille, on ferait le voyage.
De grace, mettez-moi parmi vos matelots
Je n’aime plus la terre et n’aime que les flots. »

A l’heure de midi nous étions en rivière.
Barba, la plus âgée, assise sur l’arrière,
Tenait le gouvernail ; à mes côtés, Tina,
Celle qui de sa voix si douce m’entraîna ;
Deux autres devant nous, dont l’une, blanche et grande,
Me fit d’abord songer aux filles de l’Irlande ;
Car les vierges d’Érin et les vierges d’Arvor
Sont des fruits détachés du même rameau d’or.

Donc, leur poisson vendu, les quatre batelières
En ramant tour à tour regagnaient leurs chaumières,
Reportant au logis, du prix de leur poisson,
Fil, résine et pain frais, nouvelle cargaison.
La rivière était dure, et par instans les lames
Malgré nous dans nos mains faisaient tourner les rames.
Nous louvoyons long-temps devant Loc-Maria.
Cependant nous doublons Lann-Éron, et déjà
Saint-Cadô, des replis de sa noire vallée,
Épanche devant nous sa rivière salée.
A côté de Tina quel plaisir de ramer
Et de céder près d’elle aux houles de la mer !

La vieille le vit bien : « Cette fois, cria-t-elle,
Tu tiens un amoureux, Corintina, ma belle !
— Oui-dà, lui répondis-je, et mieux qu’un amoureux :
Qui serait son mari pourrait se dire heureux. »
L’aimable enfant rougit (car déjà nos deux ames
Suivaient comme nos corps le mouvement des rames),
Et l’Irlandaise aussi, dans le fond du canot,
Nous sourit doucement, mais sans dire un seul mot.
— Çà, repartit la vieille, écoutez ! j’ai cinq filles,

Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles ;
Venez les voir. — Non non je n’en ai plus besoin,
Pour trouver mes amours je n’irai pas si loin.


Or, sachez-le, Tina, la jeune Cornouaillaise,
Forte comme à vingt ans est mince comme à treize,
Et jamais je n’ai vu, d’Èdern à Saint-Urien,
Dans l’habit de Kemper corps pris comme le sien.

« Ainsi, continuai-je en abordant à terre,
Tina, je vous conduis tout droit chez votre mère,
De là chez le curé. Jeune fille, irons-nous ? »
Et Tina répondit : « Je ferai comme vous. »
Mais Barba : « Pourquoi rire avec cette promesse ?
Si demain à Tùdi vous entendez la messe,
Vous verrez dans le chœur un officier du roi,
Dont la femme a porté des coiffes comme moi.
— Mes lèvres et mon cœur ont le même langage,
Brave femme, et je puis vous nommer un village
Où l’on sait si mon cœur à l’orgueil est enclin,
Et si j’ai du mépris pour les coiffes de lin.
— Eh bien ! venez chez moi, vous verrez mes cinq filles,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles.
— Jésus Dieu ! soupira Tina, tout en ramant,
La méchante qui veut m’enlever mon amant
— Non, ma bonne, je veux te garder au novice,
Ce pauvre Efflam qui meurt d’amour à ton service. »

D’un ton moitié riant et moitié sérieux
Ainsi nous conversions, et par instans mes yeux,
De peur d’inquiéter l’innocente rameuse,
Suivaient dans ses détours la côte âpre et brumeuse ;
Ou, pensif, j’écoutais les turbulentes voix
De la mer, qui, grondant, s’agitant à la fois,
Semblait loin de l’Odet gémir comme une amante,
Et vers son fleuve aimé s’avançait bouillonnante.

Vis-à-vis Benn-Odet nous étions arrivés
Là nos heureux projets, en chemin soulevés,
Moururent sur le bord. Dans un creux des montagnes

Nous débarquons. La vieille, emmenant ses compagnes,
Me dit un brusque adieu ; puis, avec son panier,
Je vis Tina se perdre au détour d’un sentier.

Fallait-il m’éloigner ou fallait-il la suivre ?
Comment, ô destinée, interpréter ton livre ?
Quand faut-il écouter ou combattre son cœur ?
A quel point la raison devient-elle une erreur ?

Doutes, demi-regrets, souvenirs d’un beau rêve,
Qui jusqu’à Loc-Tûdi me suivaient sur la grève ;
Surtout, retours à vous, qui, là-bas, au Moustoir,
Portez le nom d’un autre et n’aimez qu’à le voir ;
Et ces divers pensers de tout lieu, de tout âge,
L’un par l’autre attirés, m’escortaient en voyage,
Plus mouvans que le sable où s’enfonçaient mes pas,
Que les flots près de moi brisés avec fracas,
Ou que les goélands fuyant à mon approche
Et que je retrouvais toujours de roche en roche.


A. BRIZEUX.
  1. M. Brizeux prépare une troisième édition du poème de Marie. Dans ce volume, qui paraîtra prochainement, figureront plusieurs pièces nouvelles, dont celle qu’on va lire peut faire suffisamment apprécier la grace et la fraîcheur.