Les Écrivains/Les beautés du patriotisme

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E. Flammarion (première sériepp. 227-235).

M. Remy de Gourmont est un écrivain du plus beau talent et c’est un des plus profonds esprits que je sache. Mais il a l’impardonnable tort de n’être pas riche, et la littérature, si douce à M. Émile Richebourg, ne le fait pas vivre. Il faut vivre, pourtant, quoiqu’on ait du talent. Ils sont quelques-uns à savoir combien il est difficile à résoudre, ce nécessaire problème. M. Remy de Gourmont avait accepté, à la Bibliothèque Nationale, des fonctions qu’il remplissait au mieux. Ces fonctions ne lui avaient pas été confiées au hasard d’une protection. Par un phénomène très particulier dans le mécanisme fonctionnariste qui nous mène, il était à sa place, dans cette place. Je crois, en effet, qu’il existe peu d’hommes possédant, comme lui, la science de l’histoire, de la philosophie et de la littérature. En même temps qu’un artiste passionné, c’est un studieux opiniâtre, une sorte de bénédictin, toujours en désir de quelque noble savoir, toujours en quête de hautes recherches mentales. Il avait donc, à la Bibliothèque, deux fois sa vie : sa vie matérielle, car il se contente de peu et met son idéal au delà des rêves de l’argent, et sa vie spirituelle. Il n’ambitionnait pas autre chose.

Sachant très bien de quelles mixtures ingénieusement malpropres se compose la célébrité contemporaine, et ce qu’il faut souvent oublier de dignité morale, d’intégrité esthétique, pour y atteindre, il faisait de son mieux, obscur et laborieux. Ses loisirs ne le changeaient ni de milieu ni de passion. Au Mercure de France, il était un des plus assidus, un des plus remarqués parmi les jeunes collaborateurs de ce groupe d’élite ; et il écrivait de beaux livres, comme cette étrange et métaphysique Sixtine, où sont vraiment d’admirables pages, et des beautés de pensée, et des impressions d’art vraiment supérieures. Il semblait que la vie d’un tel homme, voué à de si lointaines spéculations, résigné à se satisfaire par des joies intérieures, et qui ne gênait personne, ne disputant à personne sa part des honneurs et des succès volés, il semblait que cette vie silencieuse, cloîtrée dans le devoir et dans l’art pur, dût rester à l’abri de toute aventure, préservée de tous les heurts violents et publics. Eh bien, non. Je connais, dans une ville de France, un bibliothécaire. C’est un doux homme, très maigre, très triste et qui a six enfants. Sa place ne lui procure pas le pain nécessaire à la vie de sa famille. Pour augmenter son pauvre revenu, il écrivait chaque semaine, dans un des journaux de l’endroit, quelques inoffensifs articles littéraires, quelques comptes rendus de théâtre, aux jours solennels des tournées parisiennes. Ce modeste cumul déplut au Conseil municipal. Par une délibération où il était déclaré, expliqué que : « les fonctions de bibliothécaire étaient incompatibles avec les travaux de littérature », ce fantastique conseil mit le bibliothécaire en demeure de choisir entre la bibliothèque et la littérature, se réservant, « en cas de non obéissance, de prendre telles mesures immédiates et conservatoires qu’il lui plairait » . C’est ce qui est arrivé à M. Remy de Gourmont, mais avec d’inoubliables aggravations et des raffinements de bêtise inouïs.

L’histoire vaut qu’on la raconte et qu’on la commente.

Aujourd’hui la presse est libre, mais à la condition qu’elle restera dans son strict rôle d’abrutissement public. On lui pardonne des écarts de langage, pourvu, comme dans la chanson de café-concert, que le petit couplet patriotique et final vienne pallier et moraliser les antérieures obscénités. On tolère qu’elle nous montre des derrières épanouis, des sexes en fureur ou en joie, encore faut-il que ce soit dans un rayonnement du drapeau tricolore. Soyons vulgaires, abjects ; remuons les sales passions et les ordures bêtes, mais restons patriotes. On peut voler, assassiner, calomnier, trahir, être une brute forcenée, un lâche brigand, cela n’est rien, si l’on organise du « boucan » dans les théâtres, si l’on insulte les femmes qui viennent d’Allemagne, si l’on vomit sur le génie des belles œuvres, si l’on va, en hurlant de stupides refrains, porter de revendicatrices couronnes au tombeau du peintre médiocre que fut Henri Regnault. Car Henri Regnault est devenu un des nombreux symboles de la Patrie ; son culte est obligatoire et national, comme l’impôt et comme le service militaire. On ne peut plus dire qu’il manquait de génie, sans recevoir aussitôt des menaces de mort ; on ne peut même plus émettre un doute sur la valeur artistique de son tombeau, sans voir, soudain, mille poings se tendre, furieux, vers vous, et mille regards vous foudroyer d’homicides colères. C’est exaspérant, vraiment. Qu’on honore son souvenir, c’est bien. Il mourut bravement, mais il ne fut pas le seul, hélas… Combien, en cette douloureuse année, sont morts qui le valaient ? Combien, en qui les balles stupides ont éteint des belles flammes de génie ignoré ? Et ce souvenir qui lui survit, et qui survit à son œuvre oubliée, pourquoi le prostituer dans de douteuses équipées ?

Dans la presse, dans la rue, au Parlement, au théâtre, le patriotisme s’étale et braille, couvrant de son manteau de pochard les plus honteuses faiblesses et les pires infamies. Il n’importe. Nous devons le respecter, nous devons subir, sans nous révolter, ses compromettantes violences, ses dangereuses brutalités, ses odieux vandalismes, ses sauvageries d’iconoclaste ; il faut courber le dos sous le flot des sentimentalités ineptes qui coule de lui et déborde sur nous. L’autorité si prompte à lancer ses bandes de sergents de ville sur les inoffensifs promeneurs, se trouve désarmée contre ce brigandage. Elle dit : « C’est excessif, mais si respectable. » Et sait-on pourquoi le patriotisme est si respectable, tout en étant excessif ? C’est parce qu’il est un des meilleurs agents de la gouvernable ignorance, un des moyens les plus sûrs de retenir un peuple dans l’abrutissement éternel. Mais sitôt que, sans accompagnement de dégoûtantes polissonneries et de prudhommesques rengaines, l’on pénètre gravement dans la discussion des idées graves, alors la société se plaint et réclame, et la justice montre les crocs. Oui, nous sommes libres de nous réunir où nous voulons et d’écrire ce que nous voulons, mais Gegout est encore en prison pour n’avoir pas trouvé admirables les belles lois inquisitoriales que nous prépare M. Joseph Reinach ; mais on fusille ici des ouvriers coupables de vouloir vivre et de demander du pain, ce qui est une insoutenable prétention ; mais on enlève leur pain à ceux dont le crime est d’affirmer des opinions qui n’ont point l’estampille ministérielle ou l’agrément des bourgeois. Tel fut le cas de M. Remy de Gourmont.

M. Remy de Gourmont publia, dans l’avant-dernier Mercure de France, un article intitulé : Le Joujou patriotisme. M. de Gourmont n’est pas de ceux qui pensent au hasard ; il sait ce qu’il dit et ce qu’il fait. L’article était d’une belle éloquence ironique et d’une logique impeccable. À moins d’incompréhension — ce qui n’est pas rare — ou de mauvaise foi — ce qui est une règle à peu près générale — il n’y avait pas à se méprendre sur la signification de ces pages. J’ignore quelles sont les idées de M. de Gourmont sur la Patrie ; je n’ai pas à les rechercher, et lui n’avait pas à les exprimer, car il ne s’agissait pas de la Patrie ; il s’agissait du patriotisme, et ce sont deux choses très différentes et qui s’excluent l’une l’autre. M. de Gourmont flétrissait le patriotisme dont je parle, ce patriotisme abject, négatif de toute beauté, devenu une exploitation électorale, un ignoble moyen de réclame saltimbanquiste, le déversoir bruyant et malpropre de la sottise et de la grossièreté humaines.

Il n’invectivait pas l’Allemagne, étant un philosophe ; ne cachait pas son admiration de Goethe, de Heine, de Wagner, étant aussi un poète et un artiste ; enfin il manquait d’enthousiasme envers Henri Regnault, disant qu’une balle est incapable, si prussienne soit-elle, de donner du génie à qui n’en a pas: trois sacrilèges dans la liturgie patriotique.

L’article fit du bruit. On le discuta, on le dénatura, on le dénonça, car la presse, ainsi entendue, est une belle institution et elle a d’admirables mœurs intellectuelles. Quelqu’un, que je ne puis nommer — car il est anonyme comme une foule — et qui n’avait pas lu l’article — car quand donc ce quelqu’un aurait-il le temps de lire quoi que ce soit ? — et qui n’en parla que par ouï-dire, mit dans l’attaque une passion spéciale, une haine à part, se permit des insinuations perfides et coutumières. À l’entendre, on aurait pu croire que M. de Gourmont — ce catholique — était un anarchiste dangereux, venu d’on ne sait quels enfers sociaux, pour dynamiter Paris et faire sauter la France. Peut-être même le croyait-il. M. de Gourmont fut fort étonné de tout le tapage qu’il avait soulevé. C’était la première fois qu’il entrait en lutte avec la grande presse, il ignorait ses ressources de polémique. Il en eut de la stupéfaction et de la tristesse, et dédaigna de répondre. D’autres travaux, qu’il aime, le requéraient, et dans le silence de son labeur, il oublia cet article et la clameur de réprobation inattendue qui l’avait accueilli. Mais l’administration ne l’oubliait pas. Inquiétée et mise en demeure de sévir contre le dangereux internationaliste qui, traitant de l’Allemagne, ne l’avait pas provoquée à des guerres immédiates et n’avait point déposé sur le tombeau de Regnault l’obligatoire couronne, elle le congédia. Avant de quitter ses fonctions, pour sa dignité, M. de Gourmont voulut ramener les choses à la vérité. On refusa de l’entendre. Avait-il insulté Goethe ? Non. Avait-il promis de fusiller Haeckel ? Non. Alors, quel était son crime ? Et — comble de l’audace — M. de Gourmont avouait garder à la mémoire de Jules Laforgue, qui avait été lecteur de l’impératrice Augusta, un culte tendre… Alors, il ne l’aurait pas fusillé non plus, celui-là, un espion sans doute ? … Que pouvait-on attendre d’un bibliothécaire qui s’obstinait à ne fusiller personne ? M. de Gourmont fut impitoyablement révoqué.

Voilà où nous en sommes venus, après d’innombrables révolutions ; et telle est la grande liberté intellectuelle dont nous jouissons. Nous tremblons devant l’idée ; la moindre interrogation philosophique nous effare. Et nous avons des gestes longs et de sublimes attitudes pour proclamer que nous sommes les seuls initiateurs de la civilisation et les porte-lumière du progrès, nous, les vaudevillistes impénitents, les roucouleurs des plates romances. Il faut que ceux qui ont quelque chose à dire et à faire supportent toujours la peine de nos timidités intellectuelles et de nos lâchetés morales. Ah ! oui, nous sommes un grand peuple.

M. de Gourmont s’est retiré, très dignement. Il a même prié ses amis, qui voulaient organiser une protestation contre l’inqualifiable mesure qui le frappe, de ne faire aucun bruit autour de son nom. Et je pense qu’il a dû transmettre ses fonctions à quelque militaire impatient, qui aura sans doute juré de nous rendre, à bref délai, l’Alsace et la Lorraine. Je le vois d’ici ce militaire, et je l’entends, quand il passe devant les rayons où sont les œuvres de Goethe, hurler de sa voix rauque d’absinthe et de patriotisme :

—… Spèce de salop… spèce de mufle… Prussien… Je t’en f…icherai, moi, des statues… Rran… Rran…

Et il aura de l’avancement.

Octave Mirbeau, Le Figaro, 18 mai 1891