Les Bijoux indiscrets/20

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 208-212).
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CHAPITRE XX


les deux dévotes.


Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos. Des affaires importantes, dont il était occupé, suspendaient les effets de sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes de Banza apprêtèrent à rire à toute la ville.

Elles étaient dévotes de profession. Elles avaient conduit leurs intrigues avec toute la discrétion possible, et jouissaient d’une réputation que la malignité même de leurs semblables avait respectée. Il n’était bruit dans les mosquées que de leur vertu. Les mères les proposaient en exemple à leurs filles ; les maris à leurs femmes. Elles tenaient l’une et l’autre, pour maxime principale, que le scandale est le plus grand de tous les péchés. Cette conformité de sentiments, mais surtout la difficulté d’édifier à peu de frais un prochain clairvoyant et malin, l’avait emporté sur la différence de leurs caractères ; et elles étaient très-bonnes amies.

Zélide recevait le bramine de Sophie ; c’était chez Sophie que Zélide conférait avec son directeur ; et en s’examinant un peu, l’une ne pouvait guère ignorer ce qui concernait le bijou de l’autre ; mais l’indiscrétion bizarre de ces bijoux les tenait toutes deux dans de cruelles alarmes. Elles se voyaient à la veille d’être démasquées, et de perdre cette réputation de vertu qui leur avait coûté quinze ans de dissimulation et de manège, et dont elles étaient alors fort embarrassées.

Il y avait des moments où elles auraient donné leur vie, du moins Zélide, pour être aussi décriées que la plus grande partie de leurs connaissances. « Que dira le monde ? que fera mon mari ?… Quoi ! cette femme si réservée, si modeste, si vertueuse ; cette Zélide n’est… comme les autres… Ah ! cette idée me désespère !… Oui, je voudrais n’en avoir point, n’en avoir jamais eu, » s’écriait brusquement Zélide.

Elle était alors avec son amie, que les mêmes réflexions occupaient, mais qui n’en était pas autant agitée. Les dernières paroles de Zélide la firent sourire.

« Riez, madame, ne vous contraignez point. Éclatez, lui dit Zélide dépitée. Il y a vraiment de quoi.

— Je connais comme vous, lui répondit froidement Sophie, tout le danger qui nous menace mais le moyen de s’y soustraire ? car vous conviendrez, avec moi, qu’il n’y a pas d’apparence que votre souhait s’accomplisse.

— Imaginez donc un expédient, repartit Zélide.

— Oh ! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser : je n’imagine rien… S’aller confiner dans le fond d’une province, est un parti ; mais laisser à Banza les plaisirs, et renoncer à la vie, c’est ce que je ne ferai point. Je sens que mon bijou ne s’accommodera jamais de cela.

— Que faire donc ?…

— Que faire ! Abandonner tout à la Providence, et rire, à mon exemple, du qu’en dira-t-on. J’ai tout tenté pour concilier la réputation et les plaisirs. Mais puisqu’il est dit qu’il faut renoncer à la réputation, conservons au moins les plaisirs. Nous étions uniques. Eh bien ! ma chère, nous ressemblerons à cent mille autres ; cela vous paraît-il donc si dur ?

— Oui, sans doute, répliqua Zélide ; il me paraît dur de ressembler à celles pour qui l’on avait affecté un mépris souverain. Pour éviter cette mortification, je m’enfuirais, je crois, au bout du monde.

— Partez, ma chère, continua Sophie ; pour moi, je reste… Mais à propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque secret, pour empêcher votre bijou de babiller en route.

— En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien mauvaise grâce ; et votre intrépidité…

— Vous vous trompez, Zélide, il n’y a point d’intrépidité dans mon fait. Laisser prendre aux choses un train dont on ne peut les détourner, c’est résignation. Je vois qu’il faut être déshonorée ; eh bien ! déshonorée pour déshonorée, je m’épargnerai du moins de l’inquiétude le plus que je pourrai.

— Déshonorée ! reprit Zélide, fondant en larmes ; déshonorée ! Quel coup ! Je n’y puis résister… Ah, maudit bonze ! c’est toi qui m’as perdue. J’aimais mon époux ; j’étais née vertueuse ; je l’aimerais encore, si tu n’avais abusé de ton ministère et de ma confiance, Déshonorée ! chère Sophie… »

Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole ; et elle tomba sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne reprit l’usage de la voix que pour s’écrier douloureusement : « Ah ! ma chère Sophie, j’en mourrai… Il faut que j’en meure. Non, je ne survivrai jamais à ma réputation…

— Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant pas de mourir ; peut-être que… lui dit Sophie.

— Il n’y a peut-être qui tienne ; il faut que j’en meure…

— Mais peut-être qu’on pourrait…

— On ne pourra rien, vous dis-je… Mais parlez, ma chère, que pourrait-on ?

— Peut-être qu’on pourrait empêcher un bijou de parler.

— Ah ! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses espérances ; vous me trompez.

— Non, non, je ne vous trompe point ; écoutez-moi seulement, au lieu de vous désespérer comme une folle. J’ai entendu parler de Frénicol, d’Éolipile, de bâillons et de muselières.

— Eh, qu’ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières, avec le danger qui nous menace ? Qu’a à faire ici mon bijoutier ? et qu’est-ce qu’une muselière ?

— Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée par Frénicol, approuvée par l’académie et perfectionnée par Éolipile, qui se faisait toutefois les honneurs de l’invention.

— Eh bien ! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée par l’académie et perfectionnée par ce benêt d’Éolipile ?…

— Oh ! vous êtes d’une vivacité qui passe l’imagination. Eh bien ! cette machine s’applique et rend un bijou discret, malgré qu’il en ait…

— Serait-il bien vrai, ma chère ?

— On le dit.

— Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ. »

Elle sonna ; une de ses femmes parut ; et elle envoya chercher Frénicol [1].

« Pourquoi pas Éolipile ? dit Sophie.

— Frénicol marque moins, » répondit Zélide.

Le bijoutier ne se fit pas attendre.

« Ah ! Frénicol, vous voilà, lui dit Zélide ; soyez le bienvenu. Dépêchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d’un embarras cruel…

— De quoi s’agit-il, mesdames ?… Vous faudrait-il quelques rares bijoux ?…

— Non ; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien…

— Vous en défaire, n’est-ce pas ? Eh bien ! mesdames, il faut les voir. Je les prendrai, ou nous ferons un échange…

— Vous n’y êtes pas, monsieur Frénicol ; nous n’avons rien à troquer…

— Ah ! je vous entends ; c’est quelques boucles d’oreilles que vous auriez envie de perdre, de manière que vos époux les retrouvassent chez moi…

— Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est question !

— Frénicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux… Quoi ! vous n’entendez pas ?…

— Non, madame ; comment voulez-vous que j’entende ? Vous ne me dites rien…

— C’est, répondit Sophie, que, quand une femme a de la pudeur, elle souffre à s’exprimer sur certaines choses…

— Mais, reprit Frénicol, encore faut-il qu’elle s’explique. Je suis bijoutier et non pas devin.

— Il faut pourtant que vous me deviniez…

— Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous comprends. Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous, on n’en est pas réduites à l’artifice : d’ailleurs, je vous dirai sincèrement que je n’en vends plus. J’ai laissé le commerce de ces babioles à ceux de mes confrères qui commencent. »

Nos dévotes trouvèrent l’erreur du bijoutier si ridicule, qu’elles lui firent toutes deux en même temps un éclat de rire qui le déconcerta.

« Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse la révérence et que je me retire. Vous pouviez vous dispenser de m’appeler d’une lieue pour plaisanter à mes dépens.

— Arrêtez, mon cher, arrêtez, lui dit Zélide en continuant de rire. Ce n’était point notre dessein. Mais, faute de nous entendre, il vous est venu des idées si burlesques…

— Il ne tient qu’à vous, mesdames, que j’en aie enfin de plus justes. De quoi s’agit-il ?

— Oh ! mons Frénicol, souffrez que je rie tout à mon aise avant que de vous répondre. »

Zélide rit à s’étouffer. Le bijoutier songeait en lui-même qu’elle avait des vapeurs ou qu’elle était folle, et prenait patience. Enfin, Zélide cessa.

« Eh bien ! lui dit-elle, il est question de nos bijoux ; des nôtres, entendez-vous, monsieur Frénicol ? Vous savez apparemment que, depuis quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont mis à jaser comme des pies ; or, nous voudrions bien que les nôtres ne suivissent point ce mauvais exemple.

— Ah ! j’y suis maintenant ; c’est-à-dire, reprit Frénicol, qu’il vous faut une muselière…

— Fort bien, vous y êtes en effet. On m’avait bien dit que monsieur Frénicol n’était pas un sot…

— Madame, vous avez bien de la bonté. Quant à ce que vous me demandez, j’en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous en chercher. »

Frénicol partit ; cependant Zélide embrassait son amie et la remerciait de son expédient : et moi, dit l’auteur africain, j’allai me reposer en attendant qu’il revînt.



  1. Le bijoutier La Frenaye.