Les Bijoux indiscrets/24

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CHAPITRE XXIV.


neuvième essai de l’anneau.


des choses perdues et retrouvées.


Pour servir de supplément au savant Traité de Pancrolle [1]
et aux Mémoires de l’Académie des Inscriptions


Mangogul s’en revenait dans son palais, occupé des ridicules que les femmes se donnent, lorsqu’ils se trouva, soit distraction de sa part, soit méprise de son anneau, sous les portiques du somptueux édifice que Thélis a décoré des riches dépouilles de ses amants. Il profita de l’occasion pour interroger son bijou.

Thélis était femme de l’émir Sambuco, dont les ancêtres avaient régné dans la Guinée. Sambuco s’était acquis de la considération dans le Congo par cinq ou six victoires célèbres qu’il avait remportées sur les ennemis d’Erguebzed. Non moins habile négociateur que grand capitaine, il avait été chargé des ambassades les plus distinguées et s’en était tiré supérieurement. Il vit Thélis au retour de Loango et il en fut épris. Il touchait alors à la cinquantaine et Thélis ne passait pas vingt-cinq ans. Elle avait plus d’agréments que de beauté ; les femmes disaient qu’elle était très-bien et les hommes la trouvaient adorable. De puissants partis l’avaient recherchée ; mais soit qu’elle eût déjà ses vues, soit qu’il y eût entre elle et ses soupirants disproportion de fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à ses pieds des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le cédaient qu’à ceux des souverains, et l’obtint [2].

Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières après son mariage ; mais un bijou né voluptueux se dompte rarement de lui-même, et un mari quinquagénaire, quelque héros qu’il soit d’ailleurs, est un insensé, s’il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans sa conduite de la prudence, ses premières aventures ne furent point ignorées. C’en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes, et Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule de son palais dans son appartement.

On était alors au milieu de l’été : il faisait une chaleur extrême, et Thélis, après le dîner, s’était jetée sur un lit de repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l’avaient assoupie.

Mangogul la contempla quelque temps, convint qu’elle avait des grâces, et tourna sa bague sur elle. « Je m’en souviens encore, comme si j’y étais, dit incontinent le bijou de Thélis : neuf preuves d’amour en quatre heures. Ah ! quels moments ! que Zermounzaïd est un homme divin ! Ce n’est point là le vieux et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j’avais ignoré les vrais plaisirs, le bien réel ; c’est toi qui me l’as fait connaître. »

Mangogul, qui désirait s’instruire des particularités du commerce de Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, en ne s’attachant qu’à ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l’appliqua sur Thélis, tout étincelant de lumière. L’effet en parvint bientôt jusqu’à son bijou, qui mieux instruit de ce qu’on lui demandait, reprit d’un ton plus historique :

« Sambuco commandait l’armée du Monoémugi, et je le suivais en campagne. Zermounzaïd servait sous lui en qualité de colonel, et le général, qui l’honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zélé Zermounzaïd ne désempara pas de son poste : il lui parut trop doux, pour le céder à quelque autre ; et le danger de le perdre fut le seul qu’il craignît de toute la campagne.

« Pendant le quartier d’hiver, je reçus quelques nouveaux hôtes, Cacil, Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, tous militaires que Zermounzaïd avait mis à la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crédule Sambuco s’en reposait de la vertu de sa femme sur elle-même, et sur les soins de Zermounzaïd ; et tout occupé des détails immenses de la guerre, et des grandes opérations qu’il méditait pour la gloire du Congo, il n’eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît et que Thélis lui fût infidèle.

« La guerre continua ; les armées rentrèrent en campagne, et nous reprîmes nos litières. Comme elles allaient très-lentement, insensiblement le corps de l’armée gagna de l’avance sur nous, et nous nous trouvâmes à l’arrière-garde. Zermounzaïd la commandait. Ce brave garçon, que la vue des grands périls n’avait jamais écarté du chemin de la gloire, ne put résister à celle du plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de veiller aux mouvements de l’ennemi qui nous harcelait, et passa dans notre litière ; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit confus d’armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à demi, veut sortir ; mais il est étendu par terre, et nous restons au pouvoir du vainqueur.

« Je commençai donc par engloutir l’honneur et les services d’un officier qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite les premiers emplois de la guerre, s’il n’eût jamais connu la femme de son général. Plus de trois mille hommes périrent en cette occasion. C’est encore autant de bons sujets que nous avons ravis à l’État. »

Qu’on imagine la surprise de Mangogul à ce discours ! Il avait entendu l’oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le reconnaissait point à ces traits. Erguebzed son père avait regretté cet officier : les nouvelles à la main, après avoir prodigué les derniers éloges à sa belle retraite, avaient attribué sa défaite et sa mort à la supériorité des ennemis, qui, disaient-elles, s’étaient trouvés six contre un. Tout le Congo avait plaint un homme qui avait si bien fait son devoir. Sa femme avait obtenu une pension : on avait accordé son régiment à son fils aîné, et l’on promettait un bénéfice au cadet.

Que d’horreurs ! s’écria tout bas Mangogul ; un époux déshonoré, l’État trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés même comme des vertus, et tout cela à propos d’un bijou !

Le bijou de Thélis, qui s’était interrompu pour reprendre haleine, continua : « Me voilà donc abandonné à la discrétion de l’ennemi. Un régiment de dragons était prêt à fondre sur nous. Thélis en parut éplorée, et ne souhaita rien tant ; mais les charmes de la proie semèrent la discorde entre les prédateurs. On tira les cimeterres et trente à quarante hommes furent massacrés en un clin d’œil. Le bruit de ce désordre parvint jusqu’à l’officier général. Il accourut, calma ces furieux, et nous mit en séquestre sous une tente, où nous n’avions pas eu le temps de nous reconnaître, qu’il vint solliciter le prix de ses services. « Malheur aux vaincus ! » s’écria Thélis en se renversant sur un lit ; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.

« Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger. Une saïque nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et moi, pour être présentés à l’empereur de Benin. Dans ce voyage de vingt-quatre heures, le capitaine du bâtiment s’offrit à Thélis, fut accepté, et je connus par expérience que le service de mer était infiniment plus vif que celui de terre. Nous vîmes l’empereur de Benin ; il était jeune, ardent, voluptueux : Thélis fit encore sa conquête ; mais celles de son mari l’effrayèrent. Il demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour l’obtenir, que trois provinces et ma rançon.

« Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais comment, la raison des malheurs de la campagne précédente ; et pendant celle-ci, il me mit en dépôt sur la frontière chez un chef de bramines de ses amis. L’homme saint ne se défendit guère ; il succomba aux agaceries de Thélis, et en moins de six mois, j’engloutis ses revenus immenses, trois étangs et deux bois de haute futaie. »

— Miséricorde ! s’écria Mangogul, trois étangs et deux bois ! quel appétit pour un bijou !

« C’est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et Thélis suivit son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait et perdait fort bien cent mille sequins eu un jour, que je regagnais en une heure. Un ministre, dont les affaires de son maître ne remplissaient pas tous les moments, me tomba sous la dent, et je lui dévorai en trois ou quatre mois une fort belle terre, le château tout meublé, le parc, un équipage avec les petits chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien filée, nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l’aveugle ou politique Sambuco ne nous tracassait point.

« Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, les marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se sont éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui vous dira ce qu’ils sont devenus. J’ai fort écorné le domaine du Biafara, et je possède une province entière du Béléguanze. Erguebzed me proposa sur la fin de ses jours… » À ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit taire le gouffre ; il respectait la mémoire de son père, et ne voulut rien entendre qui pût ternir dans son esprit l’éclat des grandes qualités qu’il lui reconnaissait.

De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses, et de l’essai de son anneau sur Thélis. « Vous admettez, lui dit-il, cette femme à votre familiarité ; mais vous ne la connaissez pas apparemment aussi bien que moi.

— Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou vous aura sottement conté ses aventures avec le général Micokof, l’émir Féridour, le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. Eh ! qui ne sait qu’elle soutient le jeune Alamir, et que le vieux Sambuco, qui ne dit rien, en est aussi bien informé que vous !

— Vous n’y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire rendre gorge à son bijou.

— Vous avait-il enlevé quelque chose ? répondit Mirzoza.

— Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux grands de mon empire, aux potentats mes voisins : des terres, des provinces, des châteaux, des étangs, des bois, des diamants, des équipages, avec les petits chevaux pies.

— Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la réputation et les vertus. Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague ; mais plus vous en multipliez les essais, plus mon sexe me devient odieux : celles même à qui je croyais devoir quelque considération n’en sont pas exceptées. Je suis contre elles d’une humeur à laquelle je demande à Votre Hautesse de m’abandonner pour quelques moments. »

Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute contrainte, lui baisa trois fois l’oreille droite, et se retira.



  1. Rerum memorabilium libri duo, Amberg 1599. Ouvrage de Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des découvertes des modernes.
  2. Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le maréchal de Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce qui dit Saint-Simon ; mais quoique Mlle de Varangeville ait été chansonnée sous ses deux noms de fille et de femme dans le Recueil de Maurepas, la fin du chapitre est faite pour dérouter cette première supposition. Plus loin (c. xxvii) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. Quant à Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mme de Tencin ; mais…